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Full text of "Les Invalides : grandes éphémérides de l'Hôtel impérial des invalides depuis sa fondation jusqu'à nos jours. Description du monument et du tombeau de Napoléon 1er"

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LES INVALIDES. 



PARIS, TYPOGRAPHIE DE HKXRI PLOX 

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Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/lesinvalidesgranOOgr 




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LES INVALIDES 



GRANDES EPHEMERIDES 

DE L' H ô T EL IMPÉRIAL 

DES INVALIDES 

DEPUIS SA FONDATION JUSQU'A NOS JOURS 
DESCRIPTION 

DU MONUMENT ET DU TOMBEAU DE NAPOLÉON I e ; 
PAR LE COLONEL GÉRARD 

ex - secrétaire général, archiviste, trésorier, bibliothécaire, 
conservateur des trophées militaires à 1 Hôtel 

Commandeur de l'Ordre de la Léjjion d'honneur 



OUVRAGE ORÏÏI DE 6KATWES. 




PARIS 

HEXR1 PLON, IMPRIMEUR-ÉDITEUR 

8, RUE OARANCIÈRE 
M D C C C L t II 



y n 'tversita3 

KBLIOTHECA 

Ottaviens|5. 



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AVERTISSEMENT. 



La bienveillance avec laquelle notre description 
des Invalides et du tombeau de Napoléon I er a été 
accueillie par le public français et bon nombre 
d'étrangers de distinction, parmi lesquels nous 
avons été heureux et fier de compter des princes 
souverains, nous impose en quelque sorte l'obliga- 
tion de compléter ce livre en le faisant précéder 
d'un abrégé de l'histoire de l'Institution , pour 
lequel nous demandons et espérons même indul- 
gence et même sympathie. 

Cet ouvrage n'est pas, à proprement parler, une 
histoire ; c'est plutôt un recueil déphémérides 
remarquables dont l'établissement a été témoin que 
nous racontons sans commentaire aucun , sans 
appréciation aucune. 

C'est dans les lois, décrets et arrêtés; c'est dans 
le Moniteur et autres documents officiels que nous 
avons puisé ce que nous racontons des hauts faits 
des héros dont les dépouilles mortelles reposent 
dans ce temple de la mort et de la gloire. Ces docu- 
ments, nous les citons textuellement, sans critique 
et sans éloge, les jugeant plus éloquents et plus 



„ AVERTISSEMENT. 

instructifs que tout ce qu'on pourrait dire. Appré- 
cier, Louer, blâmer (ici nous ne voy.ons pas place an 
blâme , à quoi bon quand il s'agit de l'armée fran- 
çaise ci de l'hôtel dv> Invalides? Louer Louis XIV, 
louer Napoléon I er ! Phrases superflues , rhétorique 
inutile ! La postérité la plus reculée*, pleine d'admi- 
ration, ne les louera-t-elle pas assez quand fous 
deux se présenteront devant elle tenant à la mawi, 
l'un son ordonnance qui fonde l'hôtel des Invalides. 
l'autre son décret qui institue la Légion d'honneur? 

C'est à l'hôtel des Invalides, dans 1,'église Saint- 
Louis, que ce décret a reçu sa première sanction; 
que celte grande institution de la Légion d'honneur 
a été inaugurée; création du grand Empereur com- 
plétant celle du grand Roi, avec cet avantage qu'elle 
honore et récompense tous les talents, tous les 
mérites et toutes les vertus, tandis que la première 
ne récompense que la vertu et le malheur guerriers. 

Lejeune de Bellancourt, Félicien des Avaux, 
Joseph Granet, l'abbé Perau , M. Gentil de Ikissy. 
ont, à diverses époques, publié des descriptions 
historiques de l'hôtel des Invalides. Mais ces publi- 
cations, dit M. Solard en tête de son remarquable 
livre, ont été presque exclusivement consacrées à 
la partit; artistique et architecturale. 

Ce dernier, comme il le dit lui-même, a traité ce 
sujet au point de vue militaire, historique et social. 
Son livre a paru en 18io. 



AVERTISSEMENT. m 

En ISoi, M. de Chamberet a publié sous ce 
titre : De l 'institution et de l'hôtel des Invalides, 
leur origine^ leur histoire, un travail très-recom- 
mandable qui a le double mérite de l'exactitude et 
de la brièveté. Aussi nous serions-nous abstenu de 
refaire après eux cet ouvrage si nous n'avions eu 
plusieurs pages importantes à y ajouter. 

En 1845, en 1854, l'hôtel des Invalides, comme 
monument, n'était pas achevé ; il ne l'a été que du 
jour où , après vingt ans d'attente dans la chapelle 
Saint-Jérôme, la dépouille mortelle de Napoléon F r 
a été pour toujours et irrévocablement scellée dans 
le gigantesque sarcophage qui depuis si longtemps 
l'attendait sous le dôme. 

Aujourd'hui le sort du monument , le sort de 
l'institution est fixé; 1670 et 1861 seront toujours 
les deux grandes époques de l'histoire des Invalides 
qu'on peut considérer comme achevée aussi. Sans 
doute l'avenir y ajoutera encore de nombreuses et 
glorieuses pages, mais ce ne seront que des faits 
particuliers qui n'en changeront point le caractère 
général. Les murailles et la voûte du temple s'enri- 
chiront encore de nouveaux trophées. Autour de- 
Turenne, de Yauban , de Bertrand et de Duroc ; 
autour de Napoléon et de ses plus illustres compa- 
gnons d'armes, viendront reposer les plus dignes 
héritiers de leur gloire ; mais reliques de la gloire 
et reliques de la mort, accumulées dans l'église et 



iv AVERTISSEMENT. 

dans la nécropole, n'en altéreront ni la physiono- 
mie ni la structure. L'Hôtel restera ce qu'il est, et 
ainsi, après tant de vicissitudes et d'orages qui ont 
failli la faire disparaître, la plus belle institution de 
Louis XIV, à jamais protégée par l'ombre de Napo- 
léon, vivra aussi longtemps que la France gardera 
nom et rang dans le monde. 



LES INVALIDES. 



LIVRE PREMIER. 



CHAPITRE PREMIER. 

De 1670 à 4 789. 

Avant de commencer l'histoire de l'hôtel des 
Invalides, il est nécessaire de dire quelques mots 
sur l'origine de cette institution , dont l'antiquité ne 
nous offre aucun exemple. 

C'est une institution toute moderne, une œuvre 
du génie chrétien, une institution toute française, 
car, seuls, les rois de France en ont conçu le pro- 
jet, et c'est un roi de France qui l'a réalisé. 

Chez les peuples civilisés qui ont le plus honoré 
la valeur guerrière, dans l'ancienne Grèce, dans 
l'ancienne Rome, dans l'ancienne Egypte, on ne 
trouve pas la moindre trace d'institution de ce 
genre. 

1 



2 LES INVALIDES. 

Il ne faut pas s'en étonner, et la raison en est 
toute simple; c'est que de pareils établissements 
n'auraient eu aucune raison d'être. 

Dans les anciennes républiques, les citoyens 
étaient, depuis l'âge de vingt jusqu'à soixante ans, 
astreints au service militaire, non comme armée 
permanente, mais comme milice qui se réunissait 
à l'appel des magistrats lorsqu'il fallait combattre 
les factions intérieures ou les ennemis du dehors. 
Cette milice déposait les armes aussitôt que l'ordre 
était rétabli ou que l'État avait fait la paix avec 
l'étranger. Les esclaves cultivaient les terres et 
exerçaient les divers métiers. La guerre ne déran- 
geait donc en aucune façon les affaires des citoyens : 
seulement , s'ils en revenaient blessés ou s'ils deve- 
naient infirmes, leur maison était Tunique asile 
réservé à leur situation et à leur vieillesse. 

Plus tard, vers la fin de la république et sous 
les derniers empereurs romains , quand les armées 
devinrent permanentes et furent en grande partie 
composées de mercenaires, on distribua aux vété- 
rans les terres conquises sur l'ennemi; les pro- 
scriptions leur attribuèrent aussi plusieurs fois 
celles des citoyens. Ce fut le commencement de 
la décadence. 

Les rois francs, qui enlevèrent les Gaules aux 
Romains, se conformant aux coutumes des vaincus, 
donnèrent à leurs leudes et jïdï'les, sous le titre de 



LIVRE PREMIER. 3 

bénéfice et de fiefs, les terres enlevées à l'empire, 
à la condition qu'ils leur fourniraient des soldats 
et les entretiendraient. 

Charlemagne mit à la charge des abbayes, sous 
le nom d'oblats, les officiers et soldats mutilés ou 
affaiblis par l'âge. Ainsi, sous ce grand prince, une 
retraite fut assurée aux militaires invalides. 

Ses successeurs s'appliquèrent à conserver et à 
étendre cette institution des oblats. 

Lorsqu'ils concédaient un bénéfice, ils impo- 
saient au titulaire une redevance pour les besoins 
de l'armée, et quand ils fondaient une abbaye, ils 
se réservaient le droit, imprescriptible et inhérent 
à la couronne, d'y faire admettre un certain nombre 
d'officiers et soldats invalides, sous le titre de 
moines lais. Quand toutes les places des abbayes 
et des prieurés étaient remplies, le Roi donnait des 
pensions à ceux qui ne pouvaient y être admis. 
C'est ce que fit Charles V, qui mérita le surnom de 
Sage. 

Avant lui Philippe-Auguste, le premier de nos 
Rois qui eut à sa solde une armée permanente, 
conçut le projet de créer des établissements spé- 
ciaux pour les vieux soldats, afin de remédier à 
l'insuffisance des oblats. 

Ce projet fut en partie réalisé par son fils saint 
Louis, qui, à son retour de Palestine, fonda la 
maison royale des Quinze-Vingts pour trois cents 



4 LES INVALIDES. 

gentilshommes que les Sarrasins, ou plutôt le soleil 
d'Asie avait aveuglés. 

Aujourd'hui ce n'est plus qu'un hospice d'aveu- 
gles. L'établissement du saint Roi ne pourrait être 
d'un grand secours pour les victimes de la guerre, 
où le nombre des aveugles par suite d'accidents est 
aux amputés comme 1 est à 1,000. 

Charles VII, Louis XII, François I er , Henri II et 
Charles IX s'occupèrent d'améliorer le sort des gens 
de guerre. 

Voici redit de Charles IX, du 28 octobre 1568 : 

« Entendons que, pour quelque cause ou quel- 
que occasion que ce soit, les titulaires des prieurés 
qui sont en la collation des archevêques, évêques, 
abbés, chapitres ou communautés de nos royaumes, 
pays et terres de notre obéissance, soient chargés 
ni tenus de recevoir aucun soldat ou autre estropié, 
es places de religieux lais ou oblats, mais seule- 
ment voulons lesdits religieux lais, et par nous mis 
en abbayes ou prieurés qui sont à notre nomina- 
tion et sur laquelle notre saint- père le pape a 
accoutumé de pourvoir. » 

Henri III publia aussi plusieurs édits contre ces 
mêmes abus. 

Ils n'en continuèrent pas moins, et les plaintes 
réciproques des titulaires de bénéfices d'une part, 
celles des ofliciers et soldats de l'autre; puis, l'ac- 
croissement progressif de l'armée rendant de jour 



LIVRE PREMIER. 5 

en jour plus évidente l'insuffisance de notre insti- 
tution des oblats, il fallut aviser au moyen d'as- 
surer dignement l'existence de tous ces hommes 
vieillis ou mutilés en défendant la patrie. 

Ces plaintes éveillèrent l'attention et la sollicitude 
de Henri IV, qui, d'ailleurs, ne pouvait oublier les 
braves qui l'avaient aidé à conquérir son royaume. 
Il conçut l'idée que quelques-uns de ses prédéces- 
seurs avaient eue avant lui, de créer un établisse- 
ment dans lequel officiers et soldats vivraient en 
commun : idée qu'il mit à exécution par son édit 
d'avril 1 600 et par lettres patentes de janvier 1 605. 

La mort vint, hélas! trop tôt pour le peuple et 
trop tôt pour l'année, interrompre les généreux 
projets de Henri IV. Si le poignard de Ravaillac 
n'eût point arrêté le cours d'une si précieuse vie, 
peut-être le chef de la maison de Bourbon aurait 
résolu le problème dont ses devanciers avaient 
vainement cherché la solution : celui d'assurer aux 
vieux soldats un asile et une existence dignes de la 
grande nation au service de laquelle ils auraient 
épuisé leurs forces. 

Loin de continuer l'œuvre de Henri IV, Marie de 
Médicis, régente avec un ministre d'origine étran- 
gère, supprima en 4 611 , par un arrêt du conseil 
d'État, rendu le 1 er septembre, les maisons mili- 
taires de la charité chrétienne et de l'Ourcine ; puis 
elle ordonna que les officiers et soldats estropiés 



G LES INVALIDES. 

iraient remplir, comme par le passe", les places 
d'ohlats dans les abbayes ou prieurés qui étaient 
assujettis à cette charge. 

Le vice et L'insuffisance de l'institution des oblats 
a 'avaient point disparu, et les plaintes, les abus et 
les scandales allaient toujours croissant. 

Pour y mettre un terme, Louis XIIÏ, par Ledit 
du mois de novembre 1633, établit sous le titre de 
Commandcrie de Saint-Louis une communauté où 
tous les estropiés de l'armée seraient nourris et 
entretenus pendant le reste de leur existence. 

Mais la pénurie d'argent et les préoccupations 
plus urgentes et plus graves de la politique cau- 
sèrent l'abandon de cet établissement, et il n'en fut 
plus question qu'au jour où le jeune roi Louis XIV 
déclara qu'il gouvernerait lui-même. 

Pendant cet intervalle, le nombre des anciens 
militaires que les blessures ou le grand âge avait 
rendus incapables de pourvoir à leur subsistance 
s'accrut prodigieusement. 

Les places d'oblats, outre leur insuffisance, don- 
naient lieu à une foule d'abus plus déplorables 
encore. 

D'une part , les chefs des monastères disposaient 
d<> ces places en faveur de gens qui n'avaient jamais 
servi. 

De l'autre, les soldats auxquels on s'efforçait de 
rendre l'existence désagréable cédaient leur place 



LIVRE PREMIER. 7 

moyennant finance; bientôt ils en dissipaient le prix 
et retombaient clans la misère. 

Leur situation devenait une honte, même un 
scandale , un danger. 

Le Roi , dans sa toute-puissance, souverain maître 
dans son royaume, respecté et redouté au dehors, 
aurait pu réprimer et sévir, mais, ne voulant voir 
que ce qu'il y avait de juste dans les plaintes, et 
fermant les yeux sur les fautes, il prit la résolution 
la meilleure et la plus digne : celle de faire dis- 
paraître et de supprimer radicalement la cause 
du mal. 

En 1 668 le roi Louis XIV fit mettre à l'étude et 
étudia lui-même cette question. Il s'enquit des 
ressources du trésor, et ce ne fut que lorsqu'il put 
disposer de la somme nécessaire à cette magni- 
fique institution que, par ses ordonnances du 
15 avril 1670 et 1674, il en confia les travaux 
au célèbre architecte Bruant sous la direction du 
ministre Louvois. 

« Le Roi ayant résolu de faire construire une grande 
maison sous le titre d'Hôtel Royal des Invalides , aux 
environs de sa bonne ville de Paris, pour retirer les 
officiers et soldats estropiés à son service, ou qui, 
par leurs blessures ou un âge trop avancé, ne pour- 
ront plus servir dans ses troupes; et voulant qu'en 
attendant que le bâtiment nécessaire pour un si 
grand dessein soit en état de les recevoir, il soit 



8 LES INVALIDES. 

pourvu .à leur logement et leur subsistance; Sa 
Majesté a pensé que , pour donner commencement à 
un si bel établissement, il était à propos de louer 
une grande maison dans le faubourg Saint-Germain 
à Paris, pour y retirer lesdits officiers et soldats 
caducs et estropiés, où ils seront logés, nourris et 
vêtus, et les malades secourus du spirituel et du 
temporel, suivant la nécessité, et ce du fonds des 
deux deniers pour livre qui doivent être retenus 
par les trésoriers généraux de l'ordinaire et extraor- 
dinaire des guerres, chacun en l'année de leur exer- 
cice; ensemble dès pensions des religieux lais que 
Sa Majesté a affectées à cette dépense par sa déclara- 
tion du mois de janvier dernier, et l'arrêt du conseil 
d'État du 2i dudit mois; et comme l'intention du 
Roi est que jusqu'à ce que par ses édits il ait plu à 
Sa Majesté de faire connaître plus précisément ses 
volontés sur l'établissement dudit hôtel, le sieur 
marquis de Louvois, conseiller de Sa Majesté en 
tous ses conseils, secrétaire d'Etat de ses comman- 
dements et finances, prendra le soin et la direction 
des choses nécessaires pour le logement et subsis- 
tance desdits ofliciers soldats caducs et estropiés, 
et comme les grands emplois dont il est chargé et 
la nécessité où il se trouve de suivre Sa Majesté 
dans les voyages qu'elle fait ou peut faire ci-après , 
tant dedans qu'au dehors de son royaume, à la 
prière dudit sieur marquis de Louvois, elle a com- 



LIVRE PREMIER. 9 

mis pour cette direction les sieurs Camus Destouches, 
Camus Duclos et Camus de Beaulieu , pour en ren- 
dre compte audit sieur marquis de Louvois, arrêter 
les registres, tant des réceptions que des dépenses 
journalières et autres, concernant l'établissement 
et la subsistance de ladite maison. Ordonne, à cet 
effet, Sa Majesté, à ceux qui seront chargés des 
fonds destinés pour l'entretien et subsistance desdits 
officiers et soldats invalides, de payer toutes les 
sommes de deniers qui seront ordonnées par lesdits 
sieurs Destouches, Duclos et de Beaulieu, ou de 
l'un d'eux en l'absence des autres, dont il sera tenu 
compte en rapportant leurs ordonnances avec les 
quittances nécessaires. Mande, en outre , Sa Majesté, 
aux officiers et valets qui seront établis dans ladite 
maison, de les reconnaître en tout ce qui concer- 
nera le bon ordre et la règle qui doivent y être 

observés. 

» Signé : Louis. 

i Saint-Germain en Laye, le 15 avril 1670. » 

(( Louis, par la grâce de Dieu roi de France et 
de Navarre, à tous présents et à venir, salut : 

» La paix qu'il plut à Dieu de nous donner vers 
la fin de l'année 1659 et qui fut conclue aux 
Pyrénées, entre nous et le Roi Catholique, ayant 
rétabli pour lors le repos presque dans toute la 



10 LES INVALIDES. 

chrétienté et nous ayant délivré des soins que 
nous étions obligé de prendre pour la conservation 
de notre État , et de veiller au dehors à nous opposer 
aux entreprises que nos ennemis y pouvaient faire, 
nous n'aurions eu d'autre application , pendant que 
ladite paix a duré, que de songer à réparer, 
au dedans d'icelui, les maux que la guerre y avait 
causés, et de corriger les abus qui s'étaient intro- 
duits dans la plupart de tous les ordres, ce qui a eu 
tout le succès que nous en pouvions espérer, et 
comme pour accomplir un dessein si utile et si 
avantageux. 

» Nous avions estimé qu'il n'était pas moins digne 
de notre piété <fue de notre justice de tirer hors de la 
misère et de la mendicité les pauvres officiers et sol- 
dats de nos troupes qui, ayant vieilli dans le service, 
ou qui dans les guerres passées ayant été estropiés, 
étaient hors d'état non-seulement de nous en ren- 
dre, mais aussi de rien faire pour subsister, et 
qu'il était bien raisonnable que ceux qui ont exposé 
librement leur vie et prodigué leur sang pour la 
défense et le soutien de cette monarchie, et qui ont 
si utilement contribué au gain des batailles que nous 
avons remportées sur nos ennemis, aux prises de 
leurs places et à la défense des nôtres, et qui, par 
leur vigoureuse résistance et leurs généreux efforts, 
les ont réduits souvent à nous demander la paix, 
jouissent du repos qu'ils ont assuré à nos autres 



LIVRE PREMIER. il 

sujets et passent le reste de leurs jours en tranquil- 
lité. Considérant aussi que rien n'est plus capable 
de détourner ceux qui auraient la volonté de porter 
les armes, d'embrasser cette profession, que de 
voir la méchante condition où se trouvaient réduits 
la plupart de ceux qui s'y étaient engagés, et 
n'ayant point de bien y auraient vieilli ou été estro- 
piés, si l'on n'avait soin de leur subsistance et 
entretènement; nous avons pris la résolution d'y 
pourvoir. Et quoique nous ayons ci -devant, à 
l'exemple des Rois nos prédécesseurs, tâché d'adou- 
cir la mission desdits estropiés, soit en leur accor- 
dant des places de religieux lais dans les abbayes 
et prieurés de notre royaume, qui de tons temps 
leur ont été affectés , soit en les envoyant , comme 
nous avions déjà fait, dans nos places frontières, 
pour y subsister et y être entretenus au moyen de 
la solde que nous leur avions ordonnée, ainsi 
qu'aux autres soldats de nos troupes; néanmoins, 
comme il est arrivé que la plupart desdits soldats 
préférant la liberté de vaguer à tous ces avantages, 
après avoir les uns composé et traité desdites places 
des religieux lais dont ils étaient pourvus, les 
autres quitté ou déserté lesclites places frontières, 
sont retombés dans leur première misère; nous 
aurions jugé à propos, pour apporter remède à ce 
mal, de recourir à d'autres moyens; et après en 
avoir fait examiner plusieurs qui nous ont été pro- 



12 LES INVALIDES. 

posés sur ce sujet, nous n'en avons pas trouvé de 
meilleur que de faire bâtir et construire, en quelque 
endroit commode et proche de notre bonne ville de 
Paris, un Hôtel Royal d'une grandeur et espace 
capables d'y recevoir et loger tous les officiers et 
soldats, tant estropiés que vieux et caducs de nos 
troupes, et d'y affecter un fonds suffisant pour leur 
subsistance et entretènement. A l'effet de quoi et 
pour suivre un si précieux et louable dessein, et 
mettre la dernière main à un ouvrage si utile et si 
important, nous avons donné nos ordres pour faire 
bâtir et édifier ledit Hôtel Royal au bout du fau- 
bourg Saint-Germain de notre bonne ville de Paris, 
à la construction duquel on travaille incessamment, 
au moyen des fonds de deux deniers par livre que, 
par arrêt de notre conseil d'État du 12 mars 1670, 
nous avons ordonné aux trésoriers, tant de l'ordi- 
naire que de l'extraordinaire de la guerre et cava- 
lerie légère, de retenir par leurs mains, sur toutes 
les dépenses généralement qu'ils feront du manie- 
ment des deniers de leur charges, pour être de ce 
fonds de deux deniers pour livre employé tant à la 
construction dudit Hôtel qu'à le meubler convena- 
blement, de sorte que ledit Hôtel étant déjà fort 
avancé et presque en état de loger lesdits officiers 
et soldats estropiés, vieux et caducs, il ne reste 
plus qu'à pourvoir à les y faire subsister commodé- 
ment, et autres choses concernant le bon ordre et 



LIVRE PREMIER. 13 

discipline que nous désirons être gardés dans ledit 
Hôtel. Savoir faisons que, pour ces causes, après 
avoir fait mettre cette affaire en délibération en 
notre conseil, Nous, de l'avis d'icelui et de notre 
grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale , 
avons, par ce présent édit, perpétuel et irrévoca- 
ble, fondé, établi et affecté, fondons, établissons 
et affectons à perpétuité ledit Hôtel Royal, que 
nous avons qualifié du titre des Invalides, lequel 
nous faisons construire au bout dudit faubourg 
Saint-Germain de notre dite ville de Paris, pour le 
logement, subsistance et entretènement de tous 
les pauvres officiers et soldats de nos troupes qui 
ont été et seront estropiés, ou qui, ayant vieilli 
dans le service , ne seront plus capables de nous en 
rendre; duquel Hôtel comme fondateur nous vou- 
lons être aussi le protecteur et conservateur immédiat 3 
sans quil dépende d'aucun de nos officiers, et soit 
sujet à la visite et juridiction de notre grand aumônier 
ni autres. Et afin que ledit Hôtel Royal soit doté 
d'un revenu suffisant et assuré qu'il ne puisse jamais 
manquer, pour la subsistance et entretènement dans 
icelui desdits officiers et soldats invalides, nous y 
avons affecté et affectons à perpétuité par le présent 
édit tous les deniers provenant des pensions des 
places des religieux lais, des abbayes et prieurés 
de notre royaume, qui en peuvent et doivent por- 
ter, selon et ainsi qu'il a été par nous réglé , tant 



ii LES INVALIDES. 

par notre déclaration du mois de janvier IG70, que 
par les arrêts de notre conseil d'État des 24 jan- 
vier audit an 1070 cl 27 avril 1072. 

» Et d'autant que nous sommes bien informé 
que le nombre des ofiiciers et soldats estropiés, 
vieu v et caducs, est fort grand, et que ne pouvant 
manquer (la guerre ouverte comme elle est) qu'il 
n'augmente considérablement , et que ainsi les fonds 
provenant des pensions desdits religieux lais ne 
seraient pas suffisants pour leur subsistance et entre- 
tènement, en sorte qu'il est nécessaire d'y pourvoir 
encore; d'ailleurs, pour soutenir un établissement 
si utife, et empêcher que, faute de fonds, il ne 
vienne à manquer, nous y avons, d'abondant et de 
la même autorité que dessus, atfecté et affectons 
pour toujours celui qui proviendra aussi des deux 
deniers pour livre de tous les payements qui seront 
faits par les trésoriers généraux de l'ordinaire et 
de l'extraordinaire de nos guerres et cavalerie 
légère, à cause de leurs dites charges et par celui 
de l'artillerie; après que ce qui sera nécessaire, 
tant pour achever la construction dudit hôtel des 
Invalides et le mettre en sa perfection, que pour 
l'achat des meubles et autres choses qu'il convien- 
dra dans icelui, pour le rendre habitable, aura été 
employé. 

» Voulons et entendons qu'au moyen dudit Hùtel 
Royal, et des fonds ci-dessus dont nous l'avons 



LIVRE PREMIER. 15 

doté, tous les officiers et soldats estropiés, vieux et 
caducs de nos troupes, soient logés, nourris et 
vêtus leur vie durant dans icelui : que comme ledit 
Hôtel n'étant destiné que pour le logement, subsis- 
tance et entretènement desdits officiers et soldats 
estropiés et invalides, le fonds ci-dessus mentionné 
dont nous l'avons doté est suffisant pour y subve- 
nir; nous voulons qu'il ne puisse être reçu ni 
accepté pour ledit Hôtel aucunes fondations, dons 
et gratifications qui pourraient lui être faites par 
quelques personnes et pour quelque cause , et sous 
quelque prétexte que ce soit. » 

Bientôt après la promulgation de ces mémorables 
édits portant création d'une retraite destinée aux 
soldats vétérans, on vit surgir un vaste ensemble 
de constructions monumentales qui reçut le nom 
d'Hôtel Royal des Invalides l . 

La nomination aux divers emplois dans le per- 
sonnel et l'administration suivit de près la mise à 
exécution des travaux. 

Afin de mettre le comble à sa royale sollicitude, 
Louis XIV voulut que le commandement de l'Hôtel 
fût réservé aux généraux dont les services émi- 
nents, les actions d'éclat, les nombreuses blessures, 
avaient marqué leur place à cet insigne honneur. 

Le premier gouverneur fut Lemaçon d'Ormoy, 

1 Création qui valut à l'habile architecte Bruant le grand 
cordon de Saint-Michel. 



16 LES INVALIDES. 

général des bandes à la police du régiment des 
gardes françaises. 

M. de Sennerie eut la place de lieutenant du Roi. 

MM. Camus de Beaulieu remplirent les fonctions 
d'intendant militaire et celles de directeur des ser- 
vices administratifs. 

Le conseil fut composé du ministre de la guerre, 
du gouverneur, des directeurs, du lieutenant du 
Roi, des trésoriers généraux et du directeur des 
archives. 

L'administration ainsi constituée, Louis XIV vint 
à l'Hôtel, accompagné des personnages les plus 
considérables de la cour; il était escorté par un 
détachement des gardes du corps, qui resta dans 
la cour d'honneur et fut remplacé par une garde 
composée d'invalides. 

En descendant de voiture, 8a Majesté se rendit à 
l'église, où elle entendit la messe, à laquelle le car- 
dinal de Noailles ofïiciait. 

Après la messe, le Roi passa la revue des inva- 
lides, rangés en bataille dans la cour; il y reçut 
aussi les députations de ceux qui venaient d'être 
transférés de la rue du Cherche-Midi, et dont l'un 
d'eux, vieux sergent mutilé, lui témoigna au nom 
de ses camarades toute la reconnaissance dont ils 
étaient pénétrés. 

Ce jour-là est décédé Lemaçon d'Ormoy, dont la 
dépouille mortelle repose dans le caveau des gou- 



LIVRE PREMIER. 17 

verneurs. Il appartenait à une noble famille de 
Picardie. Ses éminentes qualités militaires, et sur- 
tout son attitude à la tête des gardes françaises, 
très-difficiles à manier, avaient attiré l'attention de 
Louvois; sa vie judiciaire n'était pas sans illustra- 
tion, et il unissait à un grand courage toutes les 
qualités qui font aimer les chefs de leurs soldats; 
ferme, consciencieux, sévère pour lui-même avant 
de l'être pour les autres, jamais une plainte, jamais 
une réclamation ne le trouva indifférent. 

Blanchard de Saint-Martin, maréchal général 
de la cavalerie de France, succède à M. d'Ormoy. 

Le 16 juillet 1691 mourut Louvois, empor- 
tant les regrets sincères des invalides, qui lui 
devaient en partie le noble asile où s'abritaient 
leurs derniers jours. On eût dit qu'avant sa mort, 
qu'il pressentait peut-être, il voulait étudier et 
contempler son œuvre. « Hâtez-vous, disait-il à 
Mansart, si vous voulez que je voie votre dôme 
achevé. » 

Le Roi ordonna qu'il fût inhumé dans un des 
caveaux de l'église; mais, en 1699, sa famille 
obtint qu'il fût transféré du caveau où il reposait 
dans l'église des Capucins, rue Saint-Honoré. La 
cérémonie de l'exhumation fut magnifique. Elle se 
fit au flambeau dans la soirée du 22 juillet. 

Louis-François de Barbezieux, garde des sceaux, 
succéda à Louvois. 

2 



18 LES INVALIDES. 

Le gouverneur Blanchard de Saint-Martin mou- 
rut le 1 8 février I G9G. Le Roi venait de le nommer 
commandeur de Saint-Louis; il était âgé de 83 ans 
et servait depuis 1635. Il fut le pore des vieux sol- 
dats, défendit leurs privilèges et les fit augmenter. 

Desroches -d'Orange, maréchal général de la 
cavalerie de France, lui succéda le 21 mars 1701. 
Il servait depuis plus de quarante ans dans les 
armées du Roi. Le ministre vint lui-même à l'Hôtel 
recevoir son serment, en présence de tous les fonc- 
tionnaires, ofliciers et soldats. Il poursuivit avec 
activité l'œuvre de la fondation de l'Hôtel; il mourut 
en I70o, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. 

Alexandre de Boy veau le remplaça. 

De Boyveau, simple capitaine au régiment de 
Bourgogne, s'était distingué, sous les yeux même 
du Roi, au siège de Mons en 169I ; emporté par 
l'ardeur de son courage , il avait été criblé de bles- 
sures; l'une d'elles nécessita l'amputation du bras 
droit. 

Quand il fut guéri, le Roi le nomma lieutenant 
de Roi à l'Hôtel, puis gouverneur, puis enfin grand- 
croix de Saint-Louis. 

En conformité de l'ordonnance d'institution qui 
défend aux administrateurs de recevoir de tout 
autre que du Roi les dons et legs qui viendraient à 
être faits à l'établissement, le conseil, par décision 
du 1 octobre 1710, refusa la riche succession du 



LIVRE PREMIER. 19 

chevalier de Beaufort, qui, par testament, avait 
légué tous ses biens aux Invalides. 

A celte époque de revers, d'épuisement et de 
misère générale, l'Hôtel, qui recevait chaque jour 
de nouveaux pensionnaires, sans que ses ressources 
pussent s'accroître, eut aussi sa large part dans les 
douleurs communes. Peut-être eût-il été permis 
d'accepter le soulagement offert par le chevalier de 
Beaufort; mais les invalides, pleins de reconnais- 
sance pour le fondateur, et fidèles aux statuts de 
leur institution, s'abstinrent de toute sollicitation 
et attendirent patiemment les secours du Roi. 

Enfin vinrent des jours meilleurs. La brillante 
victoire de Denain , remportée par Villars , et bien- 
tôt suivie du traité d'L'trecht, permit à Louis XIV 
d'achever en paix les dernières années de son 
règne, et de travailler autant que possible à faire 
oublier à ses sujets les maux de la guerre. Ses chers 
invalides, qui pendant plus de quarante ans avaient 
été constamment l'objet de sa sollicitude toute par- 
ticulière, ne furent pas oubliés. 

En 1714, sentant sa fin prochaine, il voulut 
encore une fois se faire rendre un compte exact de 
cette institution, sa création la plus belle, le plus 
beau joyau de sa couronne. ïl s'enquit de tout et 
dans les plus minutieux détails : administration, 
discipline, vivres, habillement, rien n'échappa à sa 
curieuse investigation. Il voulait, autant qu'il était 



20 LES INVALIDES. 

en son pouvoir, améliorer les conditions de cet 
établissement, afin d'en éterniser la durée. 

Son testament, dont nous donnons ici l'extrait, 
nous en fournit la preuve la plus manifeste : 

« Entre tous les établissements (pie nous avons 
faits pendant le cours de notre règne, il n'en est 
pas qui soit plus utile à l'État que celui de l'hôtel 
des Invalides; toutes sortes de motifs doivent enga- 
ger le Dauphin et tous les autres Rois nos succes- 
seurs à lui accorder une protection particulière; 
nous les y exhortons autant qu'il est en notre 
pouvoir. » 

Le 1 er septembre 1715 Louis XIV mourut. Il fut 
sincèrement regretté de tous les pensionnaires de 
l'Hôtel; chacun d'eux savait que c'était à lui seul 
qu'il était redevable de l'heureuse et paisible exis- 
tence dont il jouissait. 

Bon nombre d'institutions justement célèbres, 
de grandes victoires, d'illustres guerriers, des 
poètes, des artistes, des écrivains de premier ordre 
dans tous les genres: des Colbert, des Louvois, des 
Condé, des Turenne et des Villars; des Corneille, 
des Racine, des Molière; des Mignard, des Lebrun, 
des Mansart, des Vauban, des Massillon et des 
Bossuet, ont illustré le règne de Louis XIV et ont 
fait du dix-septième siècle un des plus grands 
siècles de l'histoire. Mais toutes ces gloires diverses, 
qui d'ailleurs n'apparaissent que sous les grands 



LIVRE PREMIER. 21 

princes, ne sont pas l'œuvre personnelle du Roi. 
La création de l'hôtel des Invalides lui appartient 
exclusivement; la splendeur du dôme, la magnifi- 
cence de tout l'édifice, n'accusent pas seulement le 
talent des architectes, des sculpteurs et des pein- 
tres, elles attestent le génie du grand Roi qui donna 
son nom à son siècle. L'institution des Invalides est 
donc tout entière dans l'ordonnance de IG70, et 
surtout dans l'édit de 1674. Par ces deux ordon- 
nances, Louis XIV a réalisé et établi d'une ma- 
nière immuable ce que vainement tous ses pré- 
décesseurs avaient médité. Il l'a fait aux grands 
applaudissements de la France et de l'Europe. 

La plupart des souverains étrangers sont venus 
et viennent encore visiter cet Hôtel. Les plus puis- 
sants monarques ont donné à son illustre fondateur 
un témoignage non équivoque de leur sympathique 
admiration , en dotant leurs États d'une semblable 
institution. Tous les autres l'admirent sans pouvoir 
l'imiter. 



22 LES INVALIDES. 

CHAPITRE DEUXIÈME. 

De 1715 à 1774. 

C'est au gouvernement du Régent et à son édit 
du 1 7 i'<-\ rier 1711 que le corps si savant et si 
recommandable de l'artillerie dut l'ouverture des 
portes de l'Hôtel à ses soldats invalides. 

A la vérité, cette arme n'avait pas été exclue par 
Louis XIV, mais elle n'appartenait pas à propre- 
ment parler à l'armée; c'était une institution à part, 
ayant un grand maître, espèce de ministre et vivant 
de ses propres ressources. 

Au commencement de ce règne l'Hôtel recevait 
fréquemment les visiteurs du plus haut rang. 

En 1716 le czar Pierre I" visita l'Hôtel avec un 
soin minutieux; il s'enquit de tous les détails de 
L'administration; il entra dans l'un des réfectoires, 
où il goûta le vin en portant un toast aux compa- 
gnons de gloire de Turenne et de Condé. 

La fondation des Invalides de la Neva fut le 
résultat de cette visite. 

A peine monté sur le trône d'Angleterre, qu'il 
venait d'usurper sur le mari de sa fille, le stathouder 
de Hollande, Guillaume d'Orange, l'ennemi et rival 
de Louis XIV, s'empressa de suivre son exemple, 



LIVRE PREMIER. 23 

en dotant d'une semblable institution la marine de 
son royaume. 

Le 19 juin 1718, dimanche de l'octave de la 
Fête-Dieu, Louis XV vint assister au salut. Con- 
trairement à leurs privilèges, les invalides ne four- 
nirent pas la garde du jeune roi, qui fut composée 
de sa maison militaire. 

Les invalides murmurèrent hautement des pro- 
cédés suivis à leur égard par la police du château. 

Une gratification accordée aux sergents, capo- 
raux et soldats calma un peu cette effervescence. 

Peu de temps après cette visite du Roi, l'Hôtel 
fut doté de la magnifique esplanade qui complète 
la grandeur et la beauté de ce monument. 

Le 1 er juillet 1722 parut l'ordonnance du Roi 
portant établissement de la charge de secrétaire et 
garde des archives de l'Hôtel. 

Le 10 février mourut le gouverneur, M. de 
Boy veau. Il servait depuis 1 676 et s'était distingué, 
sous les yeux du Roi , au siège de Mons en 1 691 . 
Emporté par l'ardeur de son courage, il avait été 
criblé de blessures; l'une d'elles nécessita l'ampu- 
tation du bras droit. 

Il fut remplacé par M. de Beaujeu, maréchal de 
camp, le 22 mars suivant. Il servait également 
depuis 1 676 et avait été blessé aux sièges de Valen- 
ciennes, Douai et Bouchain, et avait combattu à 
Malplaquet et à Denain. 



24 LES INVALIDES. 

Il mourut à l'Hôtel le 2G mai 1730. 

M. le chevalier de Ganges lui succéda et exerça 
les fonctions de gouverneur pendant huit années. 

M. de Saint -André, maréchal de camp des 
armées, le remplaça le 11 janvier 1738. Sous son 
gouvernement il fut déjà question de décentraliser 
les invalides et de les disperser dans les dilférentes 
places de guerre, où, suivant l'opinion de M. de 
Breteuil, ministre de la guerre, leur entretien devrait 
être moins dispendieux. Ce projet ne £ut pas pré- 
senté à Louis XV, qui aimait les invalides et qui 
n'aurait jamais consenti à ce que l'on portât atteinte 
à la noble création de son aïeul. 

M. de Saint-André mourut le 1 er octobre 1742. 

Il eut pour successeur M. de la Courneufve , qui, 
lui aussi, prit part à tout ce qui se fit d'avanta- 
geux pour l'Hôtel sous le ministère remarquable de 
Voyer-d'Argenson , successeur de M. de Breteuil. 

La reprise des hostilités amena de nouveau un 
très-grand nombre de pensionnaires. Il fallait donc 
assurer le sort de tant de braves. La situation des 
otliciers attira tout d'abord l'attention du gouver- 
neur. Confondus avec ceux qu'ils avaient comman- 
des sur les champs de bataille, les officiers de 
l'armée ne demandaient qu'à la dernière extrémité 
leur admission à l'Hôtel. 

C'est alors que fut décrétée la construction des 
bâtiments dits Pavillons des officiers. 



LIVRE PREMIER. 25 

M. de la Courneufve mourut le 45 mai 1753, 
et fut remplacé par M. de La Serre. François 
d'Azemar-Pannat, comte de La Serre, était un 
héros de Fontenoy. Il avait commencé à servir 
comme volontaire en 1708, au régiment du Roi; il 
se conduisit bravement à la bataille de Denain, 
aux sièges de Quesnoy, de Douai et de Bouchain. 
De 1712 à 1717, il se trouva aux sièges de Fri- 
bourg et de Landau. Le 6 octobre 1733, aide 
major général de L'infanterie de l'armée d'Italie, il 
se trouva en cette qualité partout où cette armée 
se distingua : à la prise de Milan , aux deux batailles 
de Parme et de Guastalla, et obtint en 1736 une 
commission de colonel. 

Il se distingua surtout à Fontenoy, où il chargea 
l'un des premiers sur le fameux corps anglais, et 
fut plusieurs fois blessé ; demandé par le maréchal 
de Saxe et nommé commandeur de Saint-Louis, 
il se trouva aux deux batailles de Raucour et de 
Lawefeld ; à la suite de celles-ci le Roi lui remit lui- 
même les insignes de grand-croix de l'ordre. 

Enfin il fut le compagnon du maréchal de Saxe 
et avait pris part à toutes les affaires militaires de 
son époque. 

Il mourut en 1 766 , et fut remplacé par le baron 
d'Espagnac, qui joignait aux qualités du général 
quelques-unes de celles qui font l'écrivain. Sous 
son administration une ordonnance rovale admit 



26 LES INVALIDES. 

indistinctement, comme les catholiques, les protes- 
tants, qui jusqu'alors n'étaient pas reçus à l'Hôtel. 
Cet acte de justice fut généralement approuvé par 
l'opinion publique. 

A la même époque l'Hôtel reçut quelques visites 
royales : le 2 décembre 1708, celle du roi de Dane- 
mark. Christian VII, imitant Pierre le Grand, qui 
avait voulu voir les compagnons de Turenne, tint 
à se mêler à ceux de Raucour et de Lawefeld. 

Par ordonnance royale du 16 février 1700, le 
nombre des sœurs de la charité fut porté de douze 
à trente. 

En janvier 1771 le prince héréditaire de Suède, 
qui devait plus tard vaincre les Suisses sous le 
nom de Gustave III et tomber sous le poignard 
d'Ankarstroëm, vint visiter l'Hôtel et en emporta 
différentes idées qu'il mit à exécution; et si les 
armées suédo-norvégiennes ont aujourd'hui un lieu 
de retraite pour leurs vétérans, l'honneur doit en 
revenir à Gustave III et à Louis XIV. 

Le 6 mai i77i Louis XV mourut. On prit le 
deuil à l'Hôtel, mais ce ne fut qu'un deuil olliciel, 
et les invalides virent avec indifférence passer le 
le cercueil du Roi. 

Sous ce règne, l'institution de Louis XIV avait 
été religieusement respectée. Déjà elle comptait 
cent ans d'existence, et l'on pouvait la croire à 
l'abri de toute atteinte; mais il n'en fut pas ainsi 



LIVRE PREMIER. 27 

sous le règne suivant et plus tard sous la Consti- 
tuante, où les utopistes et les novateurs, qui, 
prenant le changement pour le progrès, tentèrent 
de la supprimer. Nous dirons à qui nous devons 
rendre grâces de la conservation de cet établisse- 
ment; mais n'anticipons pas sur les événements. 



28 LES INVALIDES. 

CHAPITRE TROISIÈME. 

De 1774 iH 789. 

A l'avénement de Louis XVI, l'institution des 
Invalides était dans une situation assez prospère. 
M. d'Espagnac se trouvait encore à la tête de 
l'Hôtel. 

Le 11 février 1775, le prince Maximilien d'Au- 
triche, frère de la reine de France, honora de sa 
visite l'hôtel des Invalides, sous le nom de comte 
de Burgo. Il était accompagné du comte de Muy, 
ministre de la guerre. 

Le baron d'Espagnac avait fait relier aux armes 
de ce princfe la Description de V Hôtel, qui lui fut 
présentée par le ministre. 

M. de Saint-Germain, ministre, avait paru d'a- 
bord prendre beaucoup d'intérêt aux vétérans de 
nos armées, lorsque tout à coup il ne vit que des 
abus dans l'administration qui présidait à leur glo- 
rieux asile. Aussi, fortement appuyé par le direc- 
teur de l'Hôtel, M. de la Ponce, qui avait toujours 
été partisan de la décentralisation , ne tarda-t-il pas 
à faire approuver par le Roi cette organisation dont 
on parlait tant et qui devait être si funeste au per- 
sonnel des Invalides. 



LIVRE PREMIER. 29 

En effet, le 17 juin 1776 parut cette ordonnance, 
exécutoire en quatre jours, qui devait porter la per- 
turbation parmi les vétérans de nos armées, dont 
la discipline ne fut plus assez puissante pour empê- 
cher les murmures. 

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que 
M. d'Espagnac put contenir son indignation; mais 
il était vieux soldat et regardait comme sacré un 
ordre du Roi. Toutefois, de jour en jour il fut 
dérogé à la sévérité de cette ordonnance. 

Le 20 mars 1777, les plans -reliefs des places 
fortes de France , qui depuis un temps immémorial 
étaient au Louvre, furent transportés aux Invalides. 

Le 20 avril, l'empereur Joseph II, frère de l'in- 
fortunée Marie-Antoinette, voyageant sous le nom 
de Falkenstein, honora de sa présence l'hôtel des 
Invalides; il voulait être traité en simple parti- 
culier. A l'exemple du czar Pierre I er , il se fit 
instruire de tous les détails de l'administration. 
Il demanda qu'on lui présentât les soldats qui 
avaient fait la guerre de Bavière, et les entretint 
pendant longtemps; et, après avoir vidé sa bourse, 
il dit au comte d'Espagnac : « Ces Français-là ont 
donné à ma mère bien des ennuis; s'ils eussent été 
plus heureux, je ne sais ce que je serais; je ne puis 
trop leur savoir gré de ne pas nous avoir vaincus. » 

Quelques jours après il vint visiter la galerie des 
plans-reliefs. 



30 LES INVALIDES. 

Cette année-là, le comte de Saint-Germain quitta 
le ministère de la guerre et y fut remplacé par le 
prince de Montbarcy. En ce qui concernait les 
abus, il tint la main aux mesures ordonnées par 
son prédécesseur. 

Ce fut lui qui fit acheter les planches en cuivre 
qui accompagnaient la Description de l'Hôtel (par 
Perrau); le libraire Desprez, quittant le commerce 
à cette époque, vendit les gravures et cent cin- 
quante exemplaires de l'ouvrage pour la somme de 
dix mille francs. 

Les planches en cuivre sont encore aujourd'hui 
à l'Hôtel, mais les descriptions furent données dans 
les visites que firent aux Invalides plusieurs per- 
sonnages illustres. 

En 1780, le prince de Montbarey eut pour suc- 
cesseur le marquis de Ségur. 

Dès son arrivée au ministère, M. de Ségur se fit 
rendre compte de la législation qui régissait les 
Invalides. Déjà quelques archivistes s'étaient occu- 
pés de rassembler tous les documents législatifs et 
autres concernant l'Hôtel. M. Hecquet, titulaire 
depuis le 17 juin 1776, avait mis la dernière main 
à la collection des documents officiels, à partir du 
mois de janvier \ 670 au 20 juin 1 780 ; en \ 78 1 , le 
ministre fit publier, sous le nom de Recueil, les 
édils, déclarations , ordonnances, arrêts et règlements 
concernant V hôtel des Invalides. On s'occupait d'un 



LIVRE PREMIER. 31 

troisième volume quand la révolution de 1789 
éclata et dispersa les archives. 

En 1782, le grand-duc et la grande-duchesse de 
Russie, arrivés dans la capitale depuis peu, vinren 
visiter l'Hôtel. Le baron d'Espagnac fit hommage à 
la Princesse d'un exemplaire richement relié de la 
Description de l'établissement, par l'abbé Pcrrau. 

Quelques jours après vint également madame la 
comtesse d'Artois, belle-sœur du Roi. Elle fut reçue 
par le gouverneur à la tête de son état-major. 

M. d'Espagnac mourut le 8 décembre 1783. Il 
méritait à tous égards d'être inscrit solennellement 
parmi les hommes qui ont illustré l'institution des 
Invalides. Aussi lit-on sur une des colonnes de 
l'église : 

le baron d'espagnac de sahuguet d'armuzet, 

lieutenant general, 

grand -croix de saint -louis, 

gouverneur de l'hotel des invalides de 1766 a 1783. 

il fut le compagnon d'armes, 

l'ami et l'historien 

du maréchal maurice de saxe. 

le comte de guibert lui succeda. 

Bien que M. de Guibert n'ait fait que passer au 
gouvernement des Invalides du 1 er mars 1783 au 
8 décembre 1786, il mérite à juste titre une men- 
tion particulière. 

Il naquit en 1715 à Montauban, fit ses études 



32 LES INVALIDES. 

militaires aux Cadets -Gentilshommes de Metz, et 
parvint de grade en grade, en 1742, à la charge 
de major dans le régiment d'Auvergne, où il connut 
d'Assas. 

Il fit avec ce régiment les campagnes d'Italie, la 
guerre de Corse, les campagnes de Bohême et de 
Flandre. 

En 1757, il occupa de hautes fonctions dans 
l'état-major des armées. Le duc de Broglie, qui 
l'estimait particulièrement, ne voulut point d'autre 
major général. 

Une circonstance malheureuse devait lui valoir 
une grande célébrité. Il fut fait prisonnier à la 
bataille de Rosbach, et resta dix-huit mois en 
Prusse. Il mit à profit sa captivité; il suivit et 
étudia les manœuvres des officiers du grand 
Frédéric. 

A sa mort, le 8 décembre 1786, le Roi permit 
qu'il fût inhumé dans les caveaux de l'église. 

Sur un des pilastres de l'église est gravée cette 
inscription : 

A LA MÉMOIRE DE CHARLES BENOIT , 

COMTE DE GITBERT, 

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI, 

GRAND ÉCUYER DE L'ORDRE DE SAINT-LOUIS, 

GOUVERNEUR DES INVALIDES, 

DÉCÉDÉ EN CET HOTEL LE 8 DÉCEMBRE 1786. 

Ce monument, simple et pieux, a été consacré 



LIVRE PREMIER. 33 

par sa veuve et par ses enfants, avec la permission 
du Roi, sous le ministère de M. le maréchal de 
Ségur, son compagnon d'armes. 

Le 23 juin 1788, la reine Marie-Antoinette est 
venue à l'Hôtel. Elle a été reçue par le gouverneur, 
qui lui a rendu les mêmes honneurs qu'au Roi. 

Sa Majesté était accompagnée de Madame, fille 
du Roi , de Madame Elisabeth et des dames de leur 
suite. 

La Reine est arrivée à dix heures et demie du 
matin à la hauteur du pont que l'on avait jeté sur le 
fossé en face du dôme. Le comte de Brienne, secré- 
taire d'État de la guerre, les membres du conseil 
de la guerre , et plusieurs autres officiers généraux 
ont reçu Sa Majesté, qui est entrée par la porte 
royale du dôme. 

Le curé des Invalides, à la tête du clergé, a 
harangué Sa Majesté , qui lui a répondu : 

« Il y a longtemps que je désirais voir cet établis- 
sement intéressant ; la manière dont le Roi y a été 
reçu a bien augmenté mon désir. » 

De là Sa Majesté est allée aux réfectoires des 
officiers et les a traversés au bruit de leurs accla- 
mations; MM. les officiers s'étaient levés en voyant 
paraître Sa Majesté , qui les a invités avec bonté à 
s'asseoir et à continuer leur dîner. 

Pendant tout le temps de cette visite, la Reine a 
toujours tenu par la main Madame, fille du Roi, et a 

3 



34 LES INVALIDES. 

saisi toutes les occasions d'imprimer dans son cœur 
des sentiments d'humanité et de bienfaisance; l'at- 
tendrissement qu'excitait dans le cœur de cette 
jeune Princesse un spectacle aussi nouveau pour 
elle s'était vivement empreint sur son visage, et 
annonçait l'aurore des vertus les plus touchantes. 

Avant de sortir de l'Hôtel , la Reine a fait remettre 
à l'administration une somme d'argent pour être 
distribuée aux sous-officiers et soldats, et elle a 
chargé le ministre de la guerre de demander au 
Roi une gratification d'un mois de solde pour les 
officiers. La Reine a en outre donné à la sœur 
Lamague, supérieure des filles de la Charité, une 
montre ornée du chiffre de Sa Majesté, et dans 
laquelle étaient gravés ces mots : Donné par la 
Reine à la sœur Lamague, 1788. 

Sa Majesté a fait encore espérer qu'elle donnerait 
de nouvelles preuves de bienveillance en s'occu- 
pant des moyens de procurer des secours durables 
aux pauvres filles des invalides , auxquelles elle a 
bien voulu en accorder de momentanés. Sa Majesté 
a ajouté : « S'il m'était possible de l'oublier, ma 
fille m'en rappellerait le souvenir. » 

Cette mémorable et touchante visite de Marie- 
Antoinette termine la première période de l'histoire 
de l'Hôtel et le premier livre de notre ouvrage. 



LIVRE DEUXIEME. 



CHAPITRE PREMIER. 

De 1789 à 18-15. 

Depuis la visite de la reine Marie-Antoinette, le 
23 juin 1788, jusqu'à la convocation des états 
généraux et même jusqu'au 1 3 juillet , aucun fait 
extraordinaire ne mérite d'être raconté. 

Les désastreux projets du comte de Saint-Germain 
avaient été abandonnés; les glorieux débris de nos 
armées vivaient en paix dans cet établissement sous 
le régime qu'y avaient établi Louis XIV et Louis XV, 
et le gouvernement, entièrement absorbé par les 
manifestations hostiles de l'opinion publique, par 
ces émeutes, par ces troubles, par ces violences 
qui grondaient de toutes parts comme autant de 
précurseurs du terrible orage qui allait éclater, 
n'avait pris à leur égard aucune mesure nouvelle. 

Résolus de garder la neutralité dans la lutte qui 
allait s'engager entre le clergé, la noblesse et le 

3. 



36 LES INVALIDES. 

tiers état, nul parmi les pensionnaires de l'Hôtel 
ne songeait à se ranger au nombre des ennemis de 
la monarchie. 

Les assemblées préliminaires de la noblesse, pour 
le choix des électeurs , devant se réunir dans vingt 
endroits de Paris, l'une de ces réunions eut lieu le 
20 avril 1789, dans la grande salle du conseil de 
l'Hôtel, qui avait été disposée à cet effet. 

L'assemblée se composait de MM. le marquis de 
Tembrun-Yalence , lieutenant général des armées 
du Roi, grand-croix de l'ordre de Saint-Louis, 
inspecteur général des écoles militaires; le marquis 
de Guerchy; le chevalier de Raynaud, maréchal de 
camp, sous-inspecteur des écoles militaires; le che- 
valier de Gestas, le baron de Besenval, lieutenant 
général des armées du Roi, grand -croix de l'ordre 
de Saint-Louis, colonel du régiment des gardes 
suisses; le marquis d'Autichamp, maréchal de camp, 
commandeur de l'ordre de Saint-Louis; le chevalier 
Yirieux, maréchal de camp; le baron de Kendal, 
maréchal de camp; de Gilibon, major de l'hôtel 
royal des Invalides; Guillot de Cour, écuyer, lieu- 
tenant au bataillon de garnison de Provence; comte 
de la Touraille , mestre de camp , chevalier de Saint- 
Louis; un magistrat du Châtelet représentant M. le 
lieutenant civil. En dehors de la salle, le clerc du 
commissaire du quartier recevait les billets de 
MM. de la noblesse et les enregistrait. 



LIVRE DEUXIÈME. 37 

Le comité fit beaucoup d'instances auprès de 
M. de Sombreuil pour le faire entrer dans son sein; 
mais il déclina cet honneur, en alléguant qu'il ne 
pouvait se concilier avec ses fonctions. 

Ce fut donc ce général que les états généraux 
trouvèrent à la tête des Invalides. 

Il ne nous appartient pas de raconter les événe- 
ments qui ont précédé ou suivi la prise de la Bastille. 
Nos recherches dans les archives ont été vaines à 
ce sujet; elles ne nous ont fourni aucun document 
sur ce triste épisode; une seule note, sans carac- 
tère officiel, est tombée dans nos mains; la voici 
in ecfitenso : 

« Le 14 juillet la population envahit l'hôtel des 
Invalides. Il y avait à la boulangerie des soldats d'ar- 
tillerie cinq caissons, qu'ils avaient placés, quatre 
sur le devant et deux sur le derrière du côté du 
dôme; ces canons et ceux de la batterie furent 
enlevés. 

» M. de Sombreuil se porta à la grille avant qu'elle 
fût forcée; mais on était déjà entré par les fossés, et 
on arriva dans l'intérieur avec d'autant plus de 
facilité que les grilles des petits escaliers se trou- 
vaient ouvertes. 

» M. de Sombreuil ayant donné, par signe, l'or- 
dre qu'on ouvrît la grande grille , la foule se préci- 
pita dans l'intérieur; un d'entre eux porta la pointe 
de son épée sur la poitrine de M. de Sombreuil, 



38 LES INVALIDES. 

mais cette démonstration n'eut point de suite, et le 
gouverneur put rentrer chez lui. 

» Ils emportèrent à bras tous les fusils et autres 
armes qu'ils trouvèrent facilement sans qu'on leur 
indiquât le lieu du dépôt. 

» On dit que plusieurs les vendaient comptant et 
revenaient à la charge. » 

Vers la tin du mois le Roi nomma MM. de Gou- 
vernet, lieutenant général; Fargus et Plantade, 
maréchaux de camp, pour chercher, de concert avec 
le secrétaire d'État de la guerre, et proposer les 
moyens de rétablir le niveau entre les recettes et 
les dépenses de l'Hôtel. 

Dans les premiers jours de juillet 1790, l'établis- 
sement dut loger une certaine quantité d' officiers, 
sous-officiers et soldats de troupes de ligne et de 
gardes nationaux des provinces, appelés à Paris 
pour prêter serment au champ de la fédération du 
14 juillet. 

Peu après, un ordre du jour de M. de Latour- 
Dupin, ministre de la guerre, enjoignit à tous les 
officiers, sous-officiers et soldats, et à tous les 
employés de l'Hôtel, de se rendre par détachements 
de trois à quatre cents hommes au lieu de l'assem- 
blée du district des Jacobins, pour y prêter le ser- 
ment civique dans la même forme et sans plus d'ap- 
pareil que les autres citoyens. 



LIVRE DEUXIEME. 39 

Ainsi se trouvèrent mêlés aux orages politiques 
les militaires invalides. 

Mais en même temps qu'on les entourait d'hon- 
neurs et de respect, et qu'on faisait entrevoir 
l'augmentation de la pension des officiers et qu'en- 
fin on subviendrait à leurs besoins, l'Assemblée 
nationale chargea son comité militaire, auquel elle 
adjoignit des commissaires civils, d'examiner la 
situation de la maison contre laquelle de fâcheuses 
dispositions semblaient devoir se manifester. 

Les réformes du comte de Saint-Germain avaient, 
à la vérité, rendu pénible le régime de l'Hôtel, 
quand éclata la révolution. 

Alors les invalides étaient partagés en deux camps 
et marchaient sous deux bannières; sur l'une étaient 
inscrits ces mots : Pension et liberté absolue; sur 
l'autre : Conservation de l'asile du vieux soldat. 

Le comité militaire chargé de préparer un rap- 
port élut, comme fondé de pouvoir, Dubois-Crancé ; 
séance tenante ce rapporteur réduisit la question 
de l'hôtel des Invalides à celle-ci : 

Supprimer l'Hôtel, qui serait vendu à la muni- 
cipalité de Paris pour faire de cet établissement 
une grande prison. 

Quant aux invalides, ils seraient dispersés dans 
les quatre-vingt-trois hospices de la patrie , qu'on 
établirait dans les départements. 



40 LES INVALIDES. 

Après la lecture de ce rapport, M. l'abbé Maury 
monte à la tribune et propose : 

« 1° La discussion doit s'établir sur des calculs 
arithmétiques, dont je démontrerai l'inexactitude, 
et qui sont fort longs. 

» 2° Elle aura pour objet des considérations poli- 
tiques que je suis loin d'adopter. 

» 3° Je prouverai que les moyens de remplacement 
que le comité vous propose sont inadmissibles. 

» 4° Il faudra examiner les combinaisons selon 
lesquelles on propose, pour la plus grande économie, 
d'établir quatre-vingt-trois hospices au lieu d'un; et 
je doute que votre sagesse adopte ce projet et 
cette manière de se dédommager de la suppression 
de l'hôtel général des Invalides. J'ai surtout remar- 
qué, dans le rapport qui vous a été fait, une invita- 
tion très-adroite, que le rapporteur fait à la muni- 
cipalité, d'acquérir l'hôtel des Invalides pour en 
faire un hôpital. Mais savez-vous comment la ville 
de Paris fait des acquisitions, comment elle les 
paye, quel est l'état florissant de ses finances 
depuis deux ans? J'en mettrai l'état sous vos yeux. 
Du reste, je rends moi-môme hommage à la sage 
prévoyance de la ville de Paris, qui veut désormais 
avoir des hôpitaux très-grands, car cette ville en 
aura besoin. Je demande non pas un ajournement 
indéfini, mais un délai de huit jours, afin que votre 



LIVRE DEUXIÈME. 41 

décision soit plus éclairée. Pour moi, je vous assure 
qu'en abrégeant beaucoup ce que j'ai à dire sur cet 
objet, je parlerai pendant plus d'une heure et 
demie. Lorsque l'hôtel des Invalides fut établi, il 
y a cent vingt ans, on fit les mêmes objections que 
l'on fait aujourd'hui, mais on y répondit victorieu- 
sement. Cet établissement a servi d'exemple à toute 
l'Europe; comment justifierez-vous sa suppression; 
comment légitimerez-vous la barbarie de rejeter de 
leur asile des militaires invalides, pour leur donner 
une pension à tant par bras perdu au service de la 
patrie , comme si un homme qui a un bras de moins 
pourra vivre avec cent livres de plus quand il sera 

isolé Je demande le renvoi de la décision à mardi 

prochain. » 

L'ajournement est adopté. 

M. de Noailles prend la parole contre le rapport 
du comité de la guerre et s'exprime ainsi qu'il 
suit : 

« M. l'abbé Maury sera sans doute prêt à parler 
jeudi. Lorsque M. Breteuil proposa de changer 
l'hôtel des Invalides en un hôpital, M. Bailly, aca- 
démicien, aujourd'hui maire de Paris, fit un mé- 
moire extrêmement développé; des écrits multipliés 
furent publiés sur cette matière, et M. l'abbé Maury 
en a sans doute eu connaissance. A l'époque où 
M. de Saint-Germain fit un plan militaire extrême- 



42 LES INVALIDES. 

ment condamnable, il parut de nouveaux écrits 
extrêmement instructifs sur cet objet. 

» Quant à ce qu'a dit M. l'abbé Maury, que la ville 
de Paris aurait bientôt besoin d'un grand nombre 
d'hôpitaux, je crois que c'est la vérité; car on ne 
permettra certainement plus qu'on mette, comme 
sous l'ancien régime, six ou huit malades dans un 
même lit, qui devient pour eux celui de la mort. » 

L'ajournement fut prononcé. 

Tel était l'état de la question quand la mémora- 
ble discussion de 1791 s'ouvrit le 23 mars. 

A l'ouverture de cette séance, Dubois-Crancé 
prit la parole. Rappelant son rapport du 4 5 février, 
il insista pour qu'il fût pris en considération; se 
fondant sur ce que la majorité des officiers, sous- 
officiers et soldats invalides adhérant d'avance au 
rapport juste et bienfaisant du comité militaire, elle 
attendait avec une respectueuse et entière con- 
fiance que l'Assemblée nationale, sous la sauve- 
garde de laquelle elle se mettait, voulût bien com- 
bler ses vœux. 

La cause de l'Hôtel semblait perdue, lorsque le 
député Guillaume, orateur peu connu jusque-là, se 
chargea courageusement de répondre le premier : 
ce Votre comité militaire, dit-il, en vous présentant 
un plan de suppression de l'hôtel des Invalides, 
s'est proposé trois objets principaux : 1° de rendre 
à la liberté cette classe d'hommes qui, ayant au 



LIVRE DEUXIEME. 43 

dehors protégé la nôtre, a bien acquis le droit de 
mettre un intervalle entre la dépendance et la mort ; 
2° d'économiser les frais excessifs d'une adminis- 
tration trop dispendieuse; 3° de faire servir cette 
économie au soulagement de cette multitude de 
militaires répandus dans le royaume sous la déno- 
mination d'invalides pensionnés. La base de ce 
projet est l'établissement de quatre-vingt-trois hos- 
pices qu'on appellerait hospices de la patrie , et qui 
ne seraient en effet que quatre-vingt-trois hôpitaux. 
Pour moi, frappé de respect et d'admiration pour 
le monument que l'humanité consacra au courage, 
je ne croyais pas possible d'ériger des trophées plus 
honorables à la vertu guerrière. C'est dans la capi- 
tale, c'est sous les yeux du monarque, c'est au 
milieu des compagnons de ses travaux, dans un 
temple dont les ornements lui rappelaient sans cesse 
ses exploits, que le vieux soldat A T enait recueillir le 
prix de ses fatigues. L'envie des nations étran- 
gères , un si grand exemple imité par quelques-unes 
assez riches pour y pourvoir; les éloges de cet 
établissement portés dans toute l'Europe par la 
renommée; tout me persuade que je ne me suis 
point trompé en regardant ce monument comme 
l'honneur de mon pays, quoique le rapport de votre 
comité militaire soit venu suspendre un instant mon 
admiration. 

» Comment se persuader que les frais de quatre- 



44 LES INVALIDES. 

vingt-trois hospices soient moins dispendieux que 
ceux d'un seul? N'est-ce pas une vérité triviale que 
les dépenses d'une seule administration diminuent 
proportionnellement en raison de l'augmentation du 
nombre des administrés?... 

» Qu'on me permette une autre observation plus 
générale et plus étendue. Le citoyen qui a perdu 
ses membres au service de la patrie doit appar- 
tenir à la nation tout entière. Il y a donc de l'in- 
convenance à isoler ces hospices. Ce devoir sacré 
de pourvoir à l'entretien de ces guerriers géné- 
reux est le plus bel apanage du Corps législatif; 
l'hôtel des Invalides doit être sous la protection 
immédiate de l'Assemblée nationale ; la dépense doit 
être acquittée des fonds du trésor public; la plus 
grande solennité doit présider à l'admission des 
sujets. Au lieu de dénaturer cette institution sublime, 
il me semble plus digne de l'Assemblée nationale 
d'en réformer les abus, d'y ajouter tout l'éclat dont 
le nouveau régime peut la rendre susceptible, de 
la décorer de tout ce qui peut honorer ces respec- 
tables vieillards et leur rappeler le souvenir de leurs 
exploits. Je conclus donc à la conservation de 
l'hôtel des Invalides. » 

Custine prit ensuite la parole et soutint que, le 
projet de supprimer l'Hôtel ayant été proposé par 
un ministre économe, l'institution des Invalides ne 
pouvait être défendue. 



LIVRE DEUXIÈME. 45 

Ce fut alors que l'abbé Maury, avec l'autorité de 
son nom et de son talent, se dirigea vers la tribune 
et dit : 

« Vers la fin de l'année dernière, le Roi a nommé 
deux commissaires pour examiner l'administration 
des Invalides, et a invité l'Assemblée à en nommer 
également deux. Nous n'avons pas entendu parler 
du résultat des recherches de ces commissaires. Le 
projet de votre comité militaire est un exemple de 
cet esprit de vertige et de je ne sais quelle fatalité 
qui menace d'une suppression inévitable tous les 
établissements dont on dénonce les abus. Le comité 
a fait précisément le contraire de ce que vous lui 
demandiez : il a mis à l'écart ce que vous attendiez 
de son zèle; il a perdu de vue votre intention et ses 
devoirs, car jamais vous ne l'aviez chargé de vous 
proposer une suppression , vous vouliez qu'il vous 
fit connaître les abus et les moyens de les réformer; 
il ne vous en dénonce aucun. Au lieu de la réforme 
que vous attendiez, vous ne voyez que le résultat 
de l'esprit de destruction ; vous voyez mettre l'art 
des systèmes à la place de la science de l'administra- 
tion. Pour moi, persuadé que votre comité s'est 
trompé dans ses vues, j'espère démontrer que cette 
suppression serait désastreuse; je combattrai ce que 
le comité a voulu faire et je suppléerai ensuite à ce 
qu'il n'a pas fait. 

» Il est facile de prouver que l'établissement de 



46 LES INVALIDES. 

l'hôtel des Invalides est non-seulement utile, mais 
nécessaire dans un grand empire. Saint Louis fut le 
premier de nos rois qui conçut le grand projet d'ac- 
quitter cette dette sacrée de la nation envers ses 
défenseurs : de retour des croisades, il fonda l'hôpi- 
tal des Quinze-Vingts. A mesure que les guerres 
devinrent plus fréquentes, on s'aperçut que des 
hommes accoutumés au métier des armes et brus- 
quement licenciés devenaient dangereux. 

«Duguesclin, ce héros de la chevalerie, passa 
une partie de sa vie à réprimer les brigands qu'on 
appelait alors les bandes noires. A peine le bon roi 
Louis XII voulut-il faire vivre son peuple dans la 
paix, qu'il sentit le besoin d'établir des asiles pour 
ses anciens militaires. Henri IV, après avoir chassé 
les Espagnols de la France, sentit comme Louis XII 
la nécessité d'enchaîner, pendant la paix, le cou- 
rage de ses troupes. Louis XIV effectua ce projet et 
relégua les vétérans aux frontières; mais ils y 
devinrent encore dangereux, en protégeant le com- 
merce des contrebandiers. Il les distribua ensuite 
dans les monastères, d'où leur vient le nom de 
moines lais; mais accoutumés à la vie militaire, ces 
soldats importunèrent bientôt leurs hôtes, qui s'af- 
franchirent, en payant, de l'obligation de les loger. 
xVlors on les vit, après avoir vendu leur domicile, 
et dépensé le produit à des excès de débauche, 
réduits à la mendicité; au lieu de s'avilir en ten- 



LIVRE DEUXIÈME. 47 

clant la main dans les cités, aller sur les grands 
chemins vivre de crime. Louis XIV, au lieu de 
se servir d'une inutile rigueur, arrêta ces désor- 
dres par le seul empire de ses bienfaits: à l'âge de 
trente-six ans, il posa la première pierre de l'hôtel 
des Invalides qu'il se plaisait souvent à visiter. On 
reproche du luxe à cet établissement , surtout à la 
chapelle; mais ne fallait -il pas s'attendre que ce 
temple serait magnifique, puisque c'était Louis le 
Grand qui l' élevait à l'Être suprême? Vous n'avez 
pas encore fait des lois somptuaires pour les monu- 
ments publics, et sans doute vous les ramènerez à ce 
principe, qu'il faut qu'aucun particulier ne soit 
riche pour que l'État le soit; principe que le vice 
des gouvernements avait fait oublier dans les empires 
modernes; mais si nous portons nos regards sur les 
gouvernements anciens.... (M. l'abbé Maury pré- 
sente, au milieu des murmures qui le rappellent à 
l'état de la question, de nombreux exemples de 
l'ancienne splendeur des monuments publics — ) 
Voilà le principe et les exemples que j'adresserai en 
réponse aux détracteurs de Louis XIV, de ce prince 
qui a établi la gloire de cet empire. 

» Si ce glorieux asile de la vieillesse, où trois mille 
soldats, heureux des libéralités de ce monarque, 
jouissent en paix des avantages de cette utile fon- 
dation; si, dis-je, cet établissement n'existait pas, 
cent personnes de cette assemblée brigueraient 



48 LES INVALIDES. 

l'honneur de s'immortaliser par la fondation de ce 
monument, qu'on ne déprécie que parce qu'il existe. 
S'il était des hommes assez malheureux pour crain- 
dre de s'associer à la gloire de son fondateur, s'ils 
se flattaient d'anéantir la mémoire de ce monarque 
en supprimant tous les monuments qu'il a créés, 
comme Lesueur effaçait tous les modèles qu'il ne 
pouvait imiter, bientôt tous les bons Français s'op- 
poseraient à ces tentatives, et Louis XIV resterait 
retranché dans son tombeau contre tous les efforts 
de ses détracteurs.... Je n'aurais besoin que de vous 
faire entendre les acclamations des contemporains; 
mais , dira-t-on , ce sont de vains éloges de la flat- 
terie adressés à un roi tout-puissant. Eh bien! C'est 
soixante ans après, c'est lorsque Louis XIV est des- 
cendu au tombeau, qu'un philosophe, que le plus 
profond politique , que Montesquieu s'avance pour 
examiner cet établissement; voici le jugement qu'il 
en porte, au nom du genre humain : « Je fus hier 
aux Invalides; j'aimerais mieux, si j'étais prince, 
avoir fait ce monument que d'avoir gagné trois 
batailles; c'est, à mon avis, le lieu le plus respec- 
table de l'Europe. Là on voit le zèle, l'ardeur et le 
courage de la jeunesse parmi ces anciens défenseurs 
de la patrie, qui ne déplorent leur impuissance de 
ne pouvoir plus rien faire pour elle. Quoi de plus 
admirable que de les voir observer une discipline 
aussi exacte que s'ils étaient en présence d'une 



LIVRE DEUXIÈME. 49 

armée ennemie, partager leurs soins entre Dieu et 
la patrie, etc — » Le témoignage des hommes, 
quelque grand qu'il soit, disparaît devant le suf- 
frage de l'Europe entière qui imite cet établisse- 
ment. Quand les Anglais se hâtèrent d'imiter et 
d'égaler, à Chelson , la magnificence de notre hôtel 
des Invalides, quand leur roi sacrifia son château 
de Greenwich pour six cents matelots invalides, 
les Anglais et Guillaume cherchaient-ils à flatter 
Louis XIV? Quand l'impératrice de Russie imita, 
sur la Neva, le monument qu'elle avait vu sur la 
Seine, voulait-elle flatter Louis XIV? Enfin, quand 
le roi de Prusse, qui connaissait si bien les besoins 
de ses soldats, fit bâtir un hôtel des Invalides, 
à Berlin; quand il fonda un superbe Hôtel à 
Potsdam pour sa maison militaire, voulait-il flatter 
Louis XIV? 

» Aux invalides qui demandent la liberté, qu'on 
la leur donne; mais qu'on ne force pas les autres à 
l'accepter; car cette liberté-là, ce serait la mendi- 
cité, le malheur : vous avez créé des pensions de 
retraite, accordez-la à tous les soldats invalides qui 
voudront sortir de l'Hôtel; je vous invite à ne la 
refuser à personne; mais je vous somme aussi de ne 
forcer aucun soldat à l'accepter. » 

Dans la séance du lendemain, M. de Clermont 
Tonnerre prit la parole et s'exprima comme il suit : 
« Détruira-t-on ou ne détruira-t-on pas l'hôtel des 

4 



50 LES INVALIDES. 

Invalides ? Je m'étonne toujours de la confiance avec 
laquelle on propose des destructions. J'ai cru long- 
temps que cette idée ne pouvait occuper un bon 
esprit qu'après que l'avantage du remplacement 
aurait été mis en évidence, et que détruire sans 
une nécessité absolue, c'était l'apanage du despo- 
tisme.... De nombreux abus se sont introduits dans 
l'administration de l'hôtel des Invalides, mais en 
est-il aucun que la réforme ne puisse atteindre? Des 
administrateurs se sont emparés des bâtiments des- 
tinés aux invalides, il faut les déloger; la nourriture 
est mauvaise, il faut l'améliorer; par exemple, on 
a dit que les meilleurs mets sont servis sur la table 
des officiers, et les moins substantiels sur celle des 
soldats; il est possible de faire une répartition plus 
égale des aliments de première nécessité. La diffé- 
rence du pain est encore un abus qu'il faut détruire ; 
car, à quel âge commencerait donc cette égalité tant 
vantée, si des hommes dont les services sont égaux 
étaient aussi inégalement traités? C'est du bon, du 
meilleur pain que la patrie doit donner à ces mal- 
heureux soldats, car c'est du bon sang qu'ils ont 
versé pour elle (M. Clermont parcourut succes- 
sivement les moyens de réformer tous les autres 
abus de l'administration des Invalides.) J'ajoute que 
le meilleur moyen de réaliser vos vues de bienfai- 
sance est de faire entrer tous les individus, sans 
exception, dans le conseil d'administration; c'est, 



LIVRE DEUXIEME. 51 

quand ils participeront à la confection des règle- 
ments, qu'ils en sentiront la nécessité et qu'ils 
aimeront la discipline. L'homme libre n'est pas tou- 
jours celui qui fait sa volonté de l'instant; l'homme 
libre suit une volonté antérieure, exprimée d'après 
la réflexion et non pas appliquée d'après les pas- 
sions du moment. 

» Vous voyez que tous les abus que je viens de 
détailler peuvent être extirpés sans détruire ; mais 
ce qui serait un abus étrange, ce serait de vouloir 
arguer contre une administration réformée, du des- 
potisme d'un Louvois. Les invalides se plaignaient 
un jour à ce ministre du mauvais pain qui leur était 
fourni; « J'ordonne, répondit cet homme que j'ose 
appeler exécrable, qu'on en donne du plus mau- 
vais pendant trois semaines, et je ferai pendre 
ceux qui oseront murmurer. » Ce trait atroce prouve 
tout contre le despotisme, rien contre l'établisse- 
ment des Invalides. 

» Ces anciens militaires peuvent trouver dans 
l'Hôtel les secours, les soins, l'aisance, la considé- 
ration , mille autres avantages que leur pension ne 
leur procurerait pas. Il est une multitude de cir- 
constances où la gravité des blessures, la nature 
des infirmités, exigent les soins les plus assidus et 
des secours qu'on n'aurait pas, ou qu'on aurait à 
beaucoup de frais dans les départements. Il est 
dans l'Hôtel des individus dont la vie est pour 



52 LES INVALIDES. 

ainsi dire un miracle, et ce miracle la patrie le 
leur doit. 

» C'est de la plénitude de leur vie qu'ils lui ont 
fait le sacrifice; c'est de la plénitude de sa puis- 
sance qu'elle doit les récompenser. Cet établisse- 
ment doit devenir l'objet du luxe, de l'orgueil natio- 
nal; sa conservation importe à l'humanité, à la 
gloire de la nation, à l'exemple des peuples voi- 
sins, à toute l'armée dans laquelle la jeunesse vient 
contracter l'obligation de l'héroïsme, parce qu'elle 
envisage les récompenses. Cette utile fondation, 
après avoir résisté à la faux du despotisme , résis- 
tera bien aujourd'hui à la faux des novateurs. Je 
demande cependant que la liberté absolue soit 
accordée à ceux des invalides qui voudront sortir 
de l'Hôtel . » 

M. Emmery lui succède à la tribune. 

« Les abus de l'administration de l'hôtel des 
Invalides, dit-il, sont si considérables et si nom- 
breux qu'il a paru difficile, pour ne pas dire 
impossible, d'extirper sans détruire. Les dépenses 
totales des invalides s'élèvent à 5,400,000 livres, 
dont 2,100,000 livres sont réparties sur les 2,800 
hommes qui sont dans l'Hôtel, tandis que les trois 
autres millions environ sont répartis sur 24,000 in- 
dividus; encore le bien-être dont jouissent les 2,800 
privilégiés n'est-il pas à beaucoup près proportionné 
à la somme qui leur est affectée ; de manière que, si 



LIVRE DEUXIÈME. 53 

on répar tissait entre eux seulement 900,000 livres, 
il ne resterait demain à l'Hôtel , comme vous l'a dit 
M. le rapporteur, que le gouvernement et les manie- 
ros ou moines lais. Quant à ce gouvernement, quel 
que soit le parti que vous preniez , vous sentirez la 
nécessité de réformer tant le nombre des admi- 
nistrateurs que leurs traitements; mais à l'égard de 
ces moines lais, peut-on douter que le vœu qu'ils 
manifestent de terminer leurs jours à l'Hôtel ne soit 
fondé sur les besoins et les habitudes les plus res- 
pectables? Peut-on douter que la justice et l'huma- 
nité de l'Assemblée nationale ne soient fortement 
intéressées à conserver en leur faveur la fondation 
des Invalides? Ne confondons pas les invalides pro- 
prement dits avec ceux auxquels cette dénomina- 
tion ne peut appartenir, auxquels elle n'a été attri- 
buée que sous le prétexte spécieux de quelques 
blessures guéries, et par une suite des abus qui ont 
dénaturé cette institution. L'hôtel des Invalides n'a 
été établi que pour les moines lais, pour les caducs; 
s'ils ne veulent pas l'abandonner, ce serait une sou- 
veraine injustice de les y contraindre, sous le pré- 
texte que les vétérans valides demandent la liberté; 
ce serait chasser les propriétaires de leur maison , 
sous le prétexte que des étrangers n'en trouveraient 
plus le séjour commode. 

» Les titres de la fondation des Invalides portent 
expressément que cet établissement est destiné à 



54 LES INVALIDES. 

mettre à l'abri de la misère et de la caducité les 
pauvres officiers et soldats qui , ayant vieilli dans le 
servie, ou reçu des blessures à la guerre , se trouvent 
non-seulement hors d'état de servir, mais hors d'état 
de rien faire pour gagner leur subsistance. Ce n'est 
donc que pour les vétérans infirmes que l'Hôtel a 
été établi; et en effet, il est évident que cet édifice 
serait insuffisant pour 30,000 vétérans, indépen- 
damment qu'il serait inconvenant d'y renfermer des 
hommes qui peuvent encore être utiles à leur patrie. 
Désormais tout militaire est assuré d'être récom- 
pensé de ses longs services; les honorables bles- 
sures qu'il aura reçues, sans en devenir invalide, 
seront l'objet d'une indemnité; et une pension de 
retraite lui fournira des secours dans sa caducité. 

» Vous n'aurez donc plus à vous occuper que de 
ceux qui, absolument hors d'état de gagner leur 
vie, ont, outre leur pension, besoin de secours 
habituel : vous laisseriez cependant à tous les vété- 
rans actuellement dans l'Hôtel la faculté d'y rester, 
ou d'en sortir avec une pension de retraite; il serait 
juste de les considérer comme ayant les années 
de service nécessaires. Quant aux compagnies déta- 
chées, on pourrait les licencier; mais leur conser- 
vation présenterait de grands avantages à l'État, 
pour la garde des forts, des citadelles, ne fût-ce 
même que pour économiser les troupes de ligne. 
Les vétérans invalides seraient propres à ce ser- 



LITRE DEUXIÈME. 55 

vice, qui ne leur donnerait pas une grande fatigue. 
La plupart n'ont plus de famille*, il ne leur reste 
que des compagnons de travaux, leur corps et leur 
patrie; ils doivent donc incontestablement préférer 
la vie commune, qui non-seulement leur offre une 
existence plus avantageuse sous le rapport de l'éco- 
nomie, mais leur conserve leurs anciennes habi- 
tudes et leur retrace sans cesse d'honorables sou- 
venirs. Leur paye croîtrait en proportion de leurs 
années de service, et lorsqu'ils seraient parvenus 

à la caducité, ils se retireraient à l'Hôtel Quant 

aux infirmes qui sont actuellement à l'Hôtel, trois 
mesures se présentent : les renvoyer dans leur 
famille , les disperser clans des hôpitaux , les laisser 
clans l'Hôtel. Mais la première de ces mesures ne 
vous paraît-elle pas une barbarie? Imaginez-vous 
faire sortir ces 250 estropiés, qui ne présentent, 
pour ainsi dire, que l'image de bustes ou de lam- 
beaux d'hommes, qui peuvent à peine broyer leurs 
aliments, dont on vous a dit que la vie est un 
miracle, et qui périraient incontestablement s'ils 
étaient privés et des secours de l'art et des soins que 
leur prodiguent les hospitaliers de l'Hôtel ? 

» Les disperser dans des hôpitaux, comme l'a 
proposé le comité militaire ? Fort bien ! 

» L'hôpital! voilà la "récompense que vous des- 
tinez à vos guerriers; et vous croyez que vous 
enflammerez ainsi le courage de leurs successeurs ? 



56 LES INVALIDES. 

Mais le voyage seul les ferait périr; et où trouve- 
raient-ils les mêmes soins que dans un asile qui y 
est expressément consacré? Non, je ne crois pas 
qu'on les admette dans un hôpital pour treize sous 
par jour, où on les regarderait comme une sur- 
charge ; et quand on doit être un objet de vénération, 
il est bien dur de devenir un objet d'avilissement : 
l'économie, la justice, l'humanité commandent donc 
également de conserver l'Hôtel, mais d'en détruire 
les abus, d'en réformer le gouvernement : une 
seule campagne meurtrière pourra souvent remplir 
cet asile. Il ne faudra y recevoir que les vétérans 
infirmes; laisser la liberté de sortir à tous ceux qui 
y sont actuellement, et même la leur laisser à l'ave- 
nir, en les obligeant de prévenir quelques mois 
d'avance l'administration, afin qu'elle puisse tou- 
jours régler ses approvisionnements. Il faut réunir 
les vétérans valides en compagnies et renvoyer les 
détails de cette organisation au comité militaire. » 

La discussion fut fermée. 

Occupé qu'on était des opérations de la guerre 
et des insurrections populaires, ce ne fut que le 
30 avril suivant que la loi fut promulguée. 

Elle commence par déclarer que l'établissement 
connu sous le nom d'hôtel des Invalides est con- 
sacré sous la dénomination d'Hôtel National des 
militaires invalides. 

a La Convention nationale , après avoir entendu le 



LIVRE DEUXIÈME. 57 

rapport de son comité de salut public, décrète ce 
qui suit : 

» Art. 1 er . Le gouvernement provisoire de la 
France est révolutionnaire jusqu'à la paix. 

» Le„conseil exécutif provisoire, les ministres, 
les généraux , les corps constitués , sont placés sous 
la surveillance du comité de salut public, qui en 
rendra compte tous les huit jours à la Convention. 

» Toute mesure de sûreté doit être prise par le 
conseil exécutif provisoire, sous l'autorisation du 
comité qui en rendra compte à la Convention. 

» Les lois révolutionnaires doivent être exécutées 
rapidement; le gouvernement correspondra immé- 
diatement avec les districts dans les mesures de ce 
salut public. 

» Les généraux en chef seront nommés par la 
Convention nationale, sur la présentation du comité 
de salut public. 

» L'inertie du gouvernement étant la cause des 
revers, les délais pour l'exécution des lois et des 
mesures de salut public seront fixés. La violation 
des délais sera punie comme un attentat à la 
liberté. 

» L'hôtel des Invalides est placé sous la surveil- 
lance spéciale du Corps législatif, pour le nombre 
des places et pour la question financière. 

» L'administration en est confiée à la surveillance 
d'un conseil électif du département de Paris, divisé 



58 LES INVALIDES. 

en deux sections : Tune sous le titre de conseil 
général, l'autre sous celui de bureau administratif. 

» Les compagnies détachées sont abolies et ren> 
placécs par le corps des vétérans nationaux, com- 
posé de cinq mille hommes, et se divisant en cent 
compagnies de cinquante hommes chacune. 

» Les militaires compris dans le corps des vété- 
rans sont considérés comme en activité de service. 

» Les militaires de tous grades, résidant à l'Hôtel, 
qui seront appelés à faire partie du conseil général , 
seront élus par tous les invalides, au scrutin indi- 
viduel et à la pluralité absolue des suffrages, etc. » 

Tels furent les principaux changements apportés 
à l'institution des Invalides, dont le maintien 
paraissait assuré. 

Mais ce remarquable travail ne tarda pas à être 
mal appliqué. Le principe de l'élection apporta 
bientôt à l'Hôtel une anarchie telle que le comité 
de salut public crut devoir nommer une commis- 
sion spéciale pour recevoir les plaintes des pension- 
naires qui, d'un autre côté, se virent envahis par 
suite du décret qui autorisa le ministre de la guerre 
à admettre provisoirement aux Invalides les volon- 
taires nationaux et les soldats des troupes de ligne 
qui revenaient des armées avec des blessures et des 
infirmités. Rien n'était plus juste, en effet, que 
d'ouvrir les portes de cet asile national à ces nou- 
velles victimes de leur dévouement à la patrie. Les 



LIVRE DEUXIÈME. 59 

vieux soldats eurent donc à subir de nombreuses 
et dures privations; aussi crurent -ils devoir en 
appeler à l'Assemblée nationale, qui les accueillit 
avec bienveillance, sans pouvoir remédier à cette 
fâcheuse position, tant l'attention des législateurs 
et celle de la nation étaient fixées sur des objets 
d'une bien autre importance. 

Le 20 avril, la France déclare la guerre au roi 
de Hongrie et de Bohême. 

Le 28, commencement des hostilités en Flandre. 

Au reçu du manifeste du duc de Brunswick, le 
peuple de Paris s'exalte; des comités d'insurrec- 
tion s'organisent. A l'Hôtel, loin que pendant ces 
jours de trouble et d'anarchie l'ordre ait été trou- 
blé, grâce à la sagesse et à la fermeté de l'infortuné 
général Sombreuil, la discipline ne cessa de régner: 
on y attendait l'orage avec calme et résignation. 

Le 1 1 juillet, décret qui déclare que la patrie est 
en danger. 

Le 23 juillet, une députation de fédérés vient 
demander à l'Assemblée législative la suspension du 
malheureux Louis XVI et la convocation d'une con- 
vention nationale. 

Le 26, on discute dans cette assemblée sur la 
déchéance du Roi. Cette question est rejetée comme 
inconstitutionnelle par la portion qui regarde la 
constitution comme un pacte qu'elle a juré le 
14 juillet. 



60 LES INVALIDES. 

Le 3 août, le maire de Paris, Pétion, parait à la 
barre de l'Assemblée et lui demande, au nom des 
sections de la capitale, qu'elle veuille bien s'occuper 
sérieusement de la déchéance du Roi. 

L'orage préparé depuis deux mois éclate enfin 
dans la nuit du 9 au 10 août : le tocsin sonne; les 
invalides attristés prennent les armes; le canon 
d'alarme se fait entendre, la générale bat; on 
annonce au brave Sombreuil que les Marseillais, 
le peuple des faubourgs Saint-Marceau et Saint- 
Antoine, une foule de sections marchent sur le châ- 
teau des Tuileries et se disposent à l'attaquer; que 
le Roi est protégé au dehors par quelques sections 
de la garde nationale résolues de le défendre, mais 
remplies de défiance et d'incertitude , et par quel- 
ques compagnies de suisses que Louis XVI a appe- 
lées, à son secours; que dans l'intérieur sont des 
nobles et des courtisans armés de toutes pièces , que 
leur ardeur indiscrète, leur zèle imprudent, leurs 
propos inconsidérés n'avaient pas peu aidé à pro- 
voquer cette journée ou en étaient le prétexte. 

A cinq heures du matin , on annonce que le Roi 
passe en revue les suisses et la garde nationale ; qu'il 
assigne à chacun son poste. Puis un peu après on 
fait savoir au gouverneur qu'on était parvenu à lui 
faire entrevoir un danger immense pour sa per- 
sonne, sa femme, ses enfants et tout ce qui lui était 
attaché, et qu'il venait de se décider à se réfugier 



LIVRE DEUXIÈME. 61 

dans le sein de l'Assemblée législative , alors en per- 
manence. Cette retraite du Roi avait donc ôté tout 
espoir à ceux qui voulaient le défendre, et toute 
crainte à ceux qui voulaient investir le château. 
Ces derniers, d'abord repoussés par les suisses, les 
accablent par leur nombre; ces militaires sont pour 
la plupart égorgés, le château est forcé, et cette 
journée est la dernière du règne de Louis XVI! 
Quelques jours après M. de Sombreuil était traîné 
à l'échafaud. Le tumulte continue le I I , le peuple, 
c'est-à-dire cette classe qui n'a rien et s'alimente 
du trouble, abat les statues des rois érigées dans 
les différentes places de la capitale; celle du bon 
Henri IV n'est point épargnée; la plupart étaient 
des chefs-d'œuvre. 

Le 12, le Roi et sa famille sont transférés au 
Temple, sous la garde et la responsabilité de la 
commune. 

Ce jour-là les ambassadeurs des cours étrangères 
quittent Paris. 

Le 19, vers trois heures de l'après-midi, s'est 
présenté à l'Hôtel une cohorte d'hommes armés 
de piques et quelques gardes nationaux armés 
de fusils, ayant à leur tête un officier municipal 
décoré de son écharpe. Ils se sont transportés aux 
archives générales, dans la grande salle du con- 
seil, à l'église et au dôme; là ils ont enlevé les 
timbales et les drapeaux pris sur les ennemis -de 



G2 LES INVALIDES. 

l'État; les tableaux des rois Louis XIV, Louis XV, 
Louis XVI, ceux des ministres, de quelques géné- 
raux, et les ont brûlés dans la cour d'honneur; puis 
ont ensuite détruit un buste de marbre de Louis XIV, 
ainsi que la statue équestre en bas -relief de ce 
grand Roi, placée sur le frontispice de la porte 
royale. 

Les rois coalisés marchant contre la France, les 
invalides se réunirent pour voter l'adresse qui suit 
à l'armée française : 

« Camarades et amis, du sein de la plus paisible 
et de la plus honorable retraite, nous avons toujours 
appris avec plaisir les actes d'héroïsme qui ont dis- 
tingué la plupart de nos braves successeurs à la 
défense de la pairie. Nous vous félicitons tous de 
votre dévouement à la cause publique, et de votre 
courage à repousser les ennemis de la liberté. 

» Puissions-nous être assez heureux pour vous con- 
vaincre, par l'expérience que nous en avons acquise 
dans de longues années de service , que la subordi- 
nation d'une armée est sa principale force, que sans 
elle il n'existe point d'armée proprement dite, mais 
seulement des rassemblements de factieux qui se 
détruiraient eux-mêmes en détail. 

» Saxe et Lowendal ne sont plus, mais vous êtes 
commandés par des généraux qui, comme eux, 
sont de vrais héros. A coup sûr, ils ne respirent que 
la gloire et l'honneur. Marchez sous leurs ordres 



LIVRE DEUXIEME. 63 

avec fermeté, vous ne pourrez manquer de cueillir 
la palme; vous vous couvrirez de lauriers. » 

Cette adresse fut accueillie avec la plus grande 
faveur par l'Assemblée nationale, qui vota qu'elle 
serait envoyée à tous les corps de l'armée française, 
puis le président y répondit ainsi : 

« Victimes infortunées des malheurs de la guerre, 
citoyens vénérables, enfin la liberté vient étendre 
ses bienfaits jusque dans le monument fruit de 
l'orgueil plutôt que de l'humanité des rois. 

» L'égalité va donc établir ici ses droits; l'huma- 
nité, cette vertu consolatrice des maux de la terre, 
va suspendre ses douleurs, ranimer vos forces. 

» Citoyens, cet asile soumis trop longtemps au 
joug de l'arbitraire sera désormais régi par des 
lois justes et invariables. 

» Les représentants du peuple français ont senti 
que ce grand établissement exigeait des lois particu- 
lières pour son régime intérieur. Ces lois ont été 
faites, elles ont pour base la justice et l'égalité; 
elles doivent assurer votre bonheur. Tant que la 
France eut un roi, vous ne pûtes jouir de l'effet de 
ces lois salutaires; depuis la chute de la tyrannie, 
depuis le 10 août, les magistrats du peuple se sont 
occupés constamment de les mettre à exécution; 
ils ont , vous le savez , rencontré dans leur marche 
des obstacles de tout genre, ils ont tout surmonté; 
ils jouissent en ce moment du prix de leurs efforts. 



64 LES INVALIDES. 

» Citoyens, vous que la confiance des militaires 
invalides a appelés dans la formation du conseil 
d'administration , c'est en vos mains que nous remet- 
tons le dépôt sacré de ces lois qui nous avaient été 
confiées par les représentants du peuple; c'est à 
vous maintenant à les faire exécuter. 

» Vous enfin, braves guerriers, vous tous, objet 
de la reconnaissance nationale, jouissez en paix du 
fruit de vos travaux; coulez dans le repos des jours 
que vous avez abrégés en combattant pour votre 
pays; ne pouvant plus le servir de vos bras, faites 
des vœux pour sa prospérité et le succès de la 
liberté. Si dans les lois nouvelles destinées à votre 
bonheur, si dans leur exécution vous aviez des 
réclamations à porter, adressez-les aux magistrats 
du peuple, ils auront toujours les yeux ouverts sur 
vos besoins et vos désirs. 

» Cet établissement, régénéré par elle, va devenir 
désormais le digne asile des soldats de la patrie; un 
repos honorable, les soins d'une véritable huma- 
nité les y consoleront de leur vieillesse et de leurs 
blessures. 

» Monument de l'orgueil d'un despote, il fallait 
que l'ancien hôtel des Invalides se ressentit de la 
source corrompue de son origine ; autrefois le faste 
d'un gouverneur et d'un état-major tyrannique 
absorbait la substance du soldat valeureux qui 
n'avait pour lui que son obscurité et ses services. » 



LIVRE DEUXIÈME. 65 

A la même époque, M. de Sombreuil avait offert 
sa démission au ministre de la guerre La Jard, qui 
lui répondit aussitôt : « Le Roi, monsieur, ayant 
reçu la démission que vous avez donnée du gouver- 
nement des Invalides qu'il vous avait confié, me 
charge de vous témoigner ses regrets, et il m'or- 
donne de vous engager à continuer à l'Hôtel des 
Invalides et pour les compagnies détachées, jusqu'à 
parfaite exécution de la loi du 4 6 mai dernier, les 
fonctions que vous avez remplies avec tant de pru- 
dence et de sagesse. Sa Majesté attend de votre zèle 
cet acte de déférence à sa volonté. » 

Écroué à la Conciergerie le 4 6 août, en vertu 
d'un ordre de la municipalité de Paris, le i sep- 
tembre il fut remis en liberté. 

Bientôt après il fut impitoyablement envoyé à 
l'échafaud, lui et son fils aîné, par les juges du 
tribunal révolutionnaire. 

Mademoiselle de Sombreuil avait été assez heu- 
reuse, une première fois, pour attendrir les assassins 
prêts à égorger son père. Son héroïque dévouement 
excita l'admiration de ces hommes féroces, et quatre 
d'entre eux la reconduisirent à l'hôtel des Invalides, 
à côté de son père. Mise en arrestation, quelques 
mois après, avec ce père chéri et son frère aîné, elle 
eut la douleur de les voir conduire à l'échafaud, 
sans pouvoir toucher les juges du tribunal révolution- 
naire, plus cruels que les assassins de septembre. 

5 



GC LES INVALIDES. 

La révolution , qui fermait les temples de la reli- 
gion, fit disparaître du dôme l'autel réservé au 
culte et transforma cette église en temple de Mars, 
où tous les trophées pris sur l'ennemi seraient 
déposes désormais sous la sauvegarde des invalides. 

Au milieu de l'enthousiasme général, des dons 
étaient faits chaque jour à la paU'ie par des per- 
sonnes de tout sexe et de tout âge. 

Aussi le bureau administratif de la maison natio- 
nale des Invalides décida-t-il, sur la demande du 
syndic de l'échevinage, que l'argenterie et les orne- 
ments précieux de l'église et des infirmeries seraient, 
sans plus tarder, offerts en don à la République. Ces 
objets, réunis aussitôt dans la salle du conseil et 
représentés par cent soixante marcs d'argenterie, 
calice, ciboire, croix, burette, etc.; et en ornements 
riches et précieux, tels que dais, chasubles, devant 
d'autel, étoiles, bourses, furent portés à la Conven- 
tion le 18 brumaire an II (8 novembre 1793). 

Les militaires invalides de leur côté ne restèrent 
pas étrangers à ces manifestations. Un grand nom- 
bre portaient à la Convention leur don patriotique, 
fruit de leurs modiques épargnes. 

Le 15 novembre 1793, le conseil général de 
l'Hôtel national, le syndic entendu : 

a Considérant qu'il est digne d'une administra- 
tion républicaine de s'occuper de tout ce qui peut 
tendre à propager le véritable esprit public et à 



LIVRE DEUXIÈME. 67 

élever les âmes vers la liberté, et considérant qu'il 
ne suffit pas de donner aux militaires invalides 
actuellement existants à la maison nationale l'exem- 
ple des vertus patriotiques, mais qu'il faut encore 
laisser à ceux qui les suivent l'image et la leçon 
du républicanisme, arrêta à l'unanimité : 

» Que dans le plus court délai toutes les empreintes 
de la superstition et du fanatisme seront effacées, 
et qu'aux noms des saints qui défigurent tel ou tel 
corridor ou galerie , il sera substitué des noms plus 
propres à élever l'âme de ceux qui tiennent aux 
idées de la liberté et de la révolution; 

» Et enfin que le département serait invité à 
donner sa prompte autorisation pour l'acquisition 
des bustes des martyrs de la liberté. » 

Le 25 floréal an II (15 mai 1794), le comité de 
salut public arrêta ce qui suit : 

Art. 1 er . L'administration actuelle de la maison 
nationale des Invalides est supprimée; au 1 e ' prai- 
rial les membres qui la composent cesseront leurs 
fonctions et seront tenus de présenter les pièces 
justificatives de dépenses à la trésorerie nationale, 
dans le délai d'un mois. 

Art. 2. Cette administration sera remplacée par 
une agence composée de trois membres qui seront 
présentés au comité par la commission des secours 
publics. 

Art. 3. Les fonctions de surveillance intermé- 

5. 



68 LES INVALIDES. 

diaire déléguées au département de Paris, par l'ar- 
ticle 2 du titre III de la loi du 10 mai 1792, seront 
désormais exercées par la commission des secours 
publics. 

Art. i. La commission des secours publics pour- 
voira de suite aux besoins de l'hospice, sur les 
fonds mis à sa disposition par les décrets de la Con- 
vention nationale. 

Art. 5. Il y aura sous les ordres de l'agence 
quatre surveillants d'exécution, un économe, et un 
caissier nommé par la commission des secours, sous 
l'autorisation du comité de salut public. 

Art. 6. La commission des secours présentera au 
comité , dans le plus bref délai , un nouveau règle- 
ment pour le régime, la police et la discipline inté- 
rieure de l'hospice des Invalides; en attendant, 
l'agence sera tenue de se conformer aux dispositions 
de la loi du 1 6 mai, en tout ce qui n'est pas changé 
par le présent arrêté. 

Art. 7. Tous les revenus particuliers qui pour- 
raient exister, appartenant à la maison des Inva- 
lides, seront administrés comme des revenus natio- 
naux et versés dans la trésorerie nationale. 

Signé au registre : 

B. Barrère, Robespierre, Carxot, Billaud- 
Varenne, Collot-d'Herbois,C. A. Prieur, 

COUTHON et R. LlNDET. 



LIVRE DEUXIÈME. 69 

Le lendemain 20, ce même comité, sur la pré- 
sentation de la commission des secours, nomma les 
citoyens Dunoyer, du département du Jura, et 
Herbaut, du département de l'Oise, membres de 
l'agence de la maison nationale des Invalides, 
établie par arrêté du 25 courant en remplacement 
de l'administration créée par la loi du \ 6 mai 1 792. 

Signés : 

Robespierre, G. A. Prieur, Collot- 
d'Herbois, B. Barrère, Billaud- 
Varenne. 



Le 4 fructidor an II (21 août 1794), la Conven- 
tion nationale décréta que les militaires qui ne 
s'étaient pas retirés à l'Hôtel ou qui en sortiraient 
pour jouir de la pension toucheraient 300 fr. par 
an à compter du 23 septembre. 

D'autres décrets succédèrent à celui-ci et appor- 
tèrent les nouvelles améliorations que l'on pouvait 
réaliser. 

L'un d'eux créa dans l'Hôtel une école pour en- 
seigner à lire, à écrire, à compter. Des secours an- 
nuels furent accordés aux veuves âgées de cinquante 
ans au moins, ainsi qu'aux enfants des invalides 
et des militaires retirés avec pension. On chercha, 
en outre, le moyen de faciliter aux vieux soldats 



70 LES INVALIDES. 

privés d'un membre et qui connaissaient quelque 
métier la possibilité d'exercer une industrie. 

L'administration de l'Hôtel, comme nous l'avons 
vu, était du domaine du ministère de l'intérieur et 
sous la surveillance de la commission des secours 
publics. Mais c'était dans la salle des jacobins que 
les affaires se traitaient 

Selon ces hommes , tristement célèbres , la réforme 
de l'Hôtel n'était pas complète, surtout sous le rap- 
port de l'égalité. Il ne leur suffisait pas que la nour- 
riture des officiers fût la même que celle des sol- 
dats, ils entendaient que l'égalité des traitements 
fût la même pour tous. 

Enfin, par suite de la dissidence entre les gou- 
verneurs et le désaccord prononcé entre ceux que 
l'on appelait les vieux et les jeunes invalides, l'Hôtel 
était à peu près dans une anarchie complète. 

Le 22 brumaire an V, le Directoire exécutif, sur 
le rapport du ministre de la guerre, fit paraître un 
arrêté portant règlement de la nouvelle administra- 
tion de l'Hôtel. 

À cette époque un lieutenant de l'établissement , 
nommé Gilbert, fil paraître, sous le titre de Pétition 
des invalides, un pamphlet contenant des insultes 
très-graves contre le Corps législatif; pamphlet capa- 
ble d'indisposer l'année et les vieux soldats contre 
le gouvernement. Le Directoire fit décréter d'accu- 
sation l'auteur de ce libelle. Traduit devant ses 



LIVRE DEUXIÈME. 71 

juges, il répondit avec fierté en montrant les bles- 
sures qu'il avait reçues : 

« Citoyens, je n'ai pas besoin de vous dire ce 
que j'ai fait pour la République; ces honorables 
cicatrices parlent assez haut pour moi. On m'accuse 
d'avoir voulu déconsidérer le pouvoir législatif et 
d'avoir cherché à égarer l'armée. A ces accusations 
je n'ai qu'une chose à répondre : mon sang a coulé 
pour l'indépendance nationale. Quant à la pétition 
des invalides, elle n'est que l'exposé de griefs trop 
réels. » 

Malgré la fermeté de son attitude et de son lan- 
gage, ses juges, un moment émus, ne purent s'em- 
pêcher de le condamner, tant étaient violents les 
termes de cet écrit. Il dut se rendre en prison, d'où 
il ne sortit qu'à l'avènement du Premier Consul. 

Le général Adrien Brice de Montisnv était alors 
commandant de l'Hôtel, sa nomination datait du 
30 brumaire an V. 

Ce général ne fit que passer à l'Hôtel; appelé à 
commander la 6 e division militaire, il quitta les 
Invalides sans avoir eu le temps de s'occuper de 
leur nouvelle organisation. 

Il fut remplacé par le général de division Berruyer, 
qui, couvert de blessures, portait un nom hono- 
rable et respecté. Comme Brice de Montigny, il avait 
débuté dans la carrière en qualité de simple soldat, 



72 LES INVALIDES. 

Il fut installé dans son nouveau poste le 11 sep- 
tembre 1797. 

Sous le général Berruyer, l'Hôtel ne tarda pas à 
sortir de l'anarchie. Aussi les directeurs de la Répu- 
blique jugèrent-ils à propos de donner aux inva- 
lides la plus haute marque de distinction. 

Le I er vendémiaire an VI (22 septembre -1 797), 
pour la célébration de la fondation de la République, 
le Directoire se rendit à l'Hôtel national. 

L'église et la chapelle du dôme n'avaient plus 
l'aspect de temple de la prière; tout ce qui pouvait 
rappeler Dieu et le Roi, étant des objets d'horreur 
pour les démolisseurs de 93 , avait été renversé. 

Peintures, sculptures, tout avait été détruit. 

Des invocations à la patrie remplaçaient les 
chants religieux qui naguère faisaient retentir ces 
voûtes dédiées à l'Éternel. 

Le président, la Réveillère-Lepaux, prit ensuite 
la parole : 

« Militaires invalides et anciens de l'armée, dit-il, 
les premiers représentants de la République vous 
ont donné rendez-vous dans ce temple de Mars, 
pour honorer en vos personnes le courage guerrier, 
le patriotisme et toutes les vertus civiques. Qu'y a-t-il 
de plus propre, en effet, à entretenir le feu sacré 
du patriotisme, que le souvenir des victoires? c'est 
d'attirer la vénération publique sur des infirmités 
et des blessures dues au dévouement le plus gêné- 



LIVRE DEUXIÈME. 73 

reux, au plus noble amour de la patrie. Maintenant 
citoyens invalides, réunissez- vous en assemblée 
d'élection, et choisissez trois de vos camarades qui, 
par leurs actions d'éclat dans nos grandes batailles, 
par leur patriotisme et leur bonne conduite au 
milieu de vous, ont mérité de recevoir des témoi- 
gnages particuliers de la reconnaissance nationale. » 
Les trois élus furent présentés par le commandant 
des Invalides au Directoire. Son président leur 
donna l'accolade et leur présenta ensuite, au nom 
de la République , une couronne de laurier et une 
médaille d'argent sur laquelle on lisait : 

LA RÉPUBLIQUE A SES DÉFENSEURS. 

Ces trois braves venaient de recevoir la plus belle 
récompense qui pût leur être décernée. 

A la cérémonie qui eut lieu peu d'instants après 
et ensuite au Champ de Mars, on leur réserva la 
place d'honneur. 

Là, les représentants de la nation proclamèrent à 
haute voix leur dévouement à la patrie. 

Les invalides parurent également avec éclat à 
l'occassion de l'anniversaire de la fondation de la 
République et du traité de Campo-Formio. 

Le général Berruyer, que Bonaparte avait fait 
nommer en 1797 commandant en chef de l'Hôtel, 
ne tarda pas à rétablir l'ordre et la discipline dans 



74 LES INVALIDES. 

l'établissement, et cependant de nouvelles plaintes 
étant parvenues au gouvernement, le conseil des 
Cinq-Cents demanda un rapport que Jourdan fit en 
ces termes, et par suite duquel une somme suffi- 
sante fut allouée aux besoins de l'Hôtel : 

m Les soldats invalides chez les despotes men- 
dient ignominieusement leur pain; c'est l'apanage 
de ceux qui ne servent que l'orgueil et l'ambition 
d'un homme. Les tyrans comptent pour rien tout 
ce qui n'est plus utile, et les services de leurs subor- 
donnés sont regardés par eux comme des actes 
obligatoires qui ne méritent ni récompense ni 
reconnaissance. 

» La République française se fait, au contraire, 
une loi sacrée d'assurer et d'adoucir le sort des 
braves qui l'ont servie avec tant de dévouement ; elle 
satisfait à la justice et à l'humanité, en obéissant au 
bien public qui le commande. 

» S'il est glorieux pour la nation d'avoir à compter 
tant de héros parmi ses enfants, il ne l'est pas moins 
pour elle de leur préparer un asile doux et paisible 
quand l'âge et les infirmités sont venus rendre leur 
courage inutile; et, s'ils ont combattu pour la Répu- 
blique tout entière, elle doit les récompenser en 
assurant d'une manière fixe, invariable et perma- 
nente, les sommes nécessaires au soutien d'un éta- 
blissement aussi honorable pour ceux qui l'habitent 
que pour la nation qui le fera prospérer. » 



LIVRE DEUXIÈME. 75 

Le 8 mai 1798, sur la proposition du représen- 
tant Lacuée, le Directoire arrêta qu'une première 
succursale des Invalides serait établie à Versailles et 
une seconde à Saint-Cyr. 

Au 18 brumaire (9 novembre 1799), le général 
IJerruyer rassembla ceux des invalides sur le dévoue- 
ment desquels il pouvait compter, et leur dit : 

<( Rendez-vous à Saint-Cloud; si on a besoin de 
vous, mes amis, payez de vos personnes. » 

Les invalides promirent de ne pas rester au-des- 
sous de la confiance que leur témoignait leur com- 
mandant; en effet, ils se rendirent en assez grand 
nombre à Saiut-Cloud, dans la matinée du 18 bru- 
maire. Si l'on n'eut pas besoin de leur concours, 
on ne leur sut pas moins gré de cette preuve de 
dévouement. 

Aussi cette journée fut -elle saluée avec acclama- 
tion à l'hôtel des Invalides, qui devenait, sous 
l'inspiration de Berruyer, le foyer du bonapartisme 
naissant. 

Le 20 pluviôse an YIII (7 février 1800), les dra- 
peaux pris sur l'ennemi par l'armée d'Orient furent 
présentés par le général Lannes au ministre de la 
guerre Carnot et déposés dans la chapelle du dôme, 
alors appelée le Temple de Mars. 

Ces drapeaux, au nombre de soixante-douze, non 
compris trois queues de pacha, étaient portés par 



76 LES INVALIDES. 

des cavaliers des différents corps de la garnison de 
Paris. 

Les ministres, le conseil d'État, les officiers 
généraux, se réunirent dans la salle du conseil de 
l'Hôtel, et de là se rendirent au temple, où, les 
tambours ayant battu aux champs, les drapeaux 
furent présentés par le général Lannes, qui fit un 
discours auquel le ministre répondit; puis on atta- 
cha un crêpe à chacun de ces drapeaux, et M. de 
Fontanes prononça l'oraison funèbre de Washington. 

En présentant au ministre les drapeaux pris à 
Aboukir, le général Lannes s'exprima en ces termes : 

« Citoyen ministre, 

)> Voici tous les drapeaux de l'armée ottomane 
détruite sous vos yeux à Aboukir. 

» L'armée d'Egypte, après avoir traversé les 
déserts brûlants, triomphé de la faim et de la soif, 
se trouve devant un ennemi fier de son nombre et 
qui croit voir une proie facile dans nos soldats 
exténués par la fatigue et par des combats sans cesse 
renaissants : ignorait-il que le soldat français est 
plus grand parce qu'il sait souffrir que parce qu'il 
sait vaincre, et que son courage s'irrite et s'accroît 
avec le danger? Trois mille Français, vous le savez, 
fondent sur dix-huit mille barbares, les enfoncent, 
les renversent et les serrent entre leurs rangs et la 



LIVRE DEUXIÈME. 77 

mer; la terreur de nos baïonnettes est telle que les 
musulmans, forcés de choisir leur mort, se préci- 
pitent dans les abîmes de la Méditerranée. 

» Dans cette journée mémorable furent pesées les 
destinées de l'Egypte , de la France et de l'Europe , 
sauvées par notre courage. 

» Puissances coalisées, si vous osiez violer le ter- 
ritoire sacré de la République, et que celui qui 
nous fut rendu par la victoire d' Aboukir fit un appel 
à la nation , puissances coalisées , vos succès vous 
seraient plus funestes que des revers! Quel Français 
ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du 
Premier Consul, ou faire sous lui l'apprentissage de 
la gloire? Et vous braves vétérans, honorables vic- 
times du sort des combats, vous ne seriez point les 
derniers à voler sous les ordres de celui qui console 
vos malheurs par la gloire et qui place au milieu de 
vous ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je 
le sais , vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie 
qui vous reste pour votre patrie et pour la liberté. » 

Le ministre de la guerre a répondu : 

« Élever aux bords de la Seine des trophées con- 
quis sur les rives du Nil; suspendre aux voûtes de 
nos temples, à côté des drapeaux de Vienne, de 
Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénits dans 
les mosquées de Bizance et du Caire; les voir ici 
présentés à la patrie par les mêmes guerriers, 
jeunes d'années, vieux de gloire, que la victoire a 



78 LES INVALIDES. 

tant de fois couronnas, c'est ce qui n'appartient 
qu'à la France républicaine. 

» Ce n'est là qu'une partie de ce qu'a fait , à la 
fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lau- 
riers d'Europe, se montra vainqueur devant les 
Pyramides d'où quarante siècles le contemplaient, 
affranchissant par la victoire la terre natale des arts, 
et venant y reporter, entouré de savants et de guer- 
riers, les lumières et la civilisation. 

» Soldats! déposez dans ce temple des vertus 
guerrières ces enseignes du croissant enlevées sur 
les rochers de Canope par trois mille Français à 
dix-huit mille guerriers aussi braves que barbares. 
Qu'elles y conservent le souvenir de cette expédi- 
tion célèbre, dont le but et le succès semblent 
absoudre la guerre des maux qu'elle cause. 

» Qu'elles y attestent, non la bravoure du soldat 
français, l'univers entier en retentit, mais son inal- 
térable constance, mais son dévouement sublime. 

» Que la vue de ces drapeaux vous réjouisse et 
vous console, vous guerriers, dont les corps, glo- 
rieusement mutilés dans les champs de l'honneur, 
ne permettent plus à votre courage que des vœux 
et des souvenirs. 

» Que du haut de ces voûtes' ces enseignes pro- 
clament aux ennemis du peuple français l'influence 
du génie, la valeur des héros qui les conquirent, et 
leur présagent aussi tous les malheurs de la guerre 



LIVRE DEUXIÈME. 79 

s'ils restent sourds à la voix qui leur parle de paix; 
oui, s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous 
la ferons terrible. 

» La patrie satisfaite contemple l'armée d'Orient 
avec un sentiment d'orgueil. 

» Cette invincible armée apprendra avec joie que 
les braves qui vainquirent avec elle aient été son 
organe : elle est certaine que le Premier Consul 
veille sur les enfants de la gloire; elle saura qu'elle 
est l'objet des plus vives sollicitudes de la Répu- 
blique; elle saura que nous l'avons honorée dans 
nos temples, en attendant que nous imitions, s'il 
le faut , dans les champs de l'Europe , l'exemple de 
tant de vertus guerrières que nous lui avons vu 
déployer dans les déserts brûlants de l'Afrique et 
de l'Asie. 

» Venez en son nom, intrépide général, venez au 
nom de tous ces héros au milieu desquels vous vous 
montrez, recevoir dans cet embrassement le gage 
de la reconnaissance nationale. 

» Mais, au moment de ressaisir les armes pro- 
tectrices de notre indépendance, si l'aveugle fureur 
des rois refuse au monde la paix que nous lui 
offrons, jetons, mes camarades, un rameau de lau- 
rier sur les cendres de Washington, de ce héros 
qui affranchit l'Amérique du joug des ennemis les 
plus implacables de notre liberté, et que son ombre 
illustre nous montre au delà du tombeau la gloire 



80 LES INVALIDES. 

qui accompagne la mémoire des libérateurs de la 
patrie. » 

Un ciel pur et serein avait attiré une foule 
immense autour du nouveau temple de Mars. On 
eût dit que la nature voulait concourir à l'éclat de 
la fête. 

Ce fut une idée vraiment grande que celle d'as- 
surer une retraite honorable aux généreux guerriers 
que l'âge ou de glorieuses blessures condamnent au 
repos; mais faire dé leur asile le temple de la 
gloire, y déposer les monuments de leur valeur, 
c'est une pensée sublime qu'un héros seul peut con- 
cevoir. Quels dangers arrêteront le brave assuré de 
voir le drapeau qu'il veut enlever à l'ennemi parer 
un- jour son dernier asile? Quelle jouissance pour 
de vieux guerriers de pouvoir contempler à chaque 
instant les gages de leur bravoure! Ils les montre- 
ront avec orgueil à une jeunesse avide de gloire, et 
ces trophées l'enflammeront de cette noble ardeur 
dont le jeune Thémistocle se sentait embrasé quand 
il s'écriait que les lauriers de Miltiade l'empêchaient 
de dormir. 

Il devait donc flatter doublement tous les Fran- 
çais, le spectacle majestueux qu'offrit décadi der- 
nier le ci -devant hôtel des Invalides. Dans l'in- 
térieur du temple on voyait la statue de Mars en 
repos; aux colonnes et aux voûtes étaient suspendus 
des milliers de drapeaux ennemis; deux invalides 



LIVRE DEUXIEME. 81 

plus que centenaires, placés aux côtés du ministre 
Berthier, oubliaient, à la vue d'Aréole et d'Aboukir, 
les champs de Denain et de Fontenoy. Le son d'une 
musique guerrière, la présence de ces héros dont 
le retour imprévu a tout à coup fixé les destinées 
de la France; l'aspect de ces vieux guerriers dont 
l'âge a glacé les forces, mais dont le cœur bat encore 
pour la gloire; tout contribuait à remplir cette 
enceinte d'un charme secret, d'un certain respect 
religieux. 

Le général Lannes a présenté les quatre-vingt- 
seize drapeaux conquis sur les Turcs. Quel autre était 
plus digne d'être l'interprète de l'armée d'Orient 
que ce brave guerrier qui a reçu de si glorieuses 
blessures en la conduisant à la victoire ? La réponse 
du ministre, que l'Assemblée voyait avec tant d'in- 
térêt présider à cette fête, a été applaudie avec 
enthousiasme. 

Cette journée devait être féconde en souvenirs 
touchants, en rapprochements remarquables. Fon- 
tanes, naguère fugitif et proscrit, a prononcé l'orai- 
son funèbre de Washington. Les drapeaux conquis 
sur l'Europe, l'Afrique et l'Asie ombrageaient le 
buste du libérateur de l'Amérique et semblaient 
présager à son ombre le triomphe de la liberté de 
toutes les parties du monde. 

L'oraison funèbre prononcée, un crêpe a été atta- 
ché à tous les drapeaux; jamais cérémonie ne pro- 

6 



82 LES INVALIDES. 

duisit une émotion plus touchante. Ce mélange de 
lauriers et de cyprès semblait un contraste ménagé 
par la philosophie pour offrir une leçon à la victoire , 
en lui montrant les regrets sincères qu'emporte 
avec lui au tombeau l'homme qui à l'honneur de 
vaincre sait joindre l'honneur plus grand de paci- 
fier et de rendre plus heureux ses concitoyens. 

Le 14 juillet 1800, les grands dignitaires de 
l'Empire, réunis dans le temple de Mars, attendaient 
le Premier Consul. Dès qu'il eut pris place au milieu 
d'eux, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, 
prononça un discours; puis un chœur de trois cent 
vingt musiciens entonna une cantate composée par 
M. de Fontanes : Chants de triomphe sur la déli- 
vrance de r Italie. 

CHANT. 

Condé, Dugommier, Turcnne, 
C'est vous que j'entends, que je vois; 
Vous cherchez le grand capitaine 
Qui surpassa tous vos exploits. 
Les fils sont plus grands que les pères, 
Et vos cœurs n'en sont pas jaloux; 
La France après tant de misères 
Renaît plus digne encor de vous. 

STROPHE FINALE. 

Être immortel , qu'à ta lumière 
La France marche désormais, 
Et joigne à la vertu guerrière 
Toutes les vertus de la paix ! 



LIVRE DEUXIEME. 83 

Analysons les impressions que fit naître cette fête 
nationale. 

Jamais, disait la feuille officielle, le patriotisme 
ne se montra plus ardent et plus pur que dans cette 
journée. Chacun semblait se dire : « Nous voilà 
enfin arrivés, après cette traversée si orageuse, 
après tant d'incertitudes et de chances diverses, 
nous voilà au port, nous n'avons plus à craindre 
ni pour cette liberté qui nous est si chère , ni 
pour cet ordre public sans lequel il n'est point 
de liberté. » 

Cette première partie de la cérémonie terminée , 
le Premier Consul , suivi de presque tous les inva- 
lides, se rendit au Champ de Mars, où, au milieu 
d'une foule immense, il reçut les drapeaux pris sur 
l'ennemi dans la campagne d'Italie K 

Bonaparte, prenant alors la parole, remercia 
l'armée en ces termes : 

« Officiers et soldats, les drapeaux présentés au 
gouvernement devant le peuple de cette immense 
capitale attestent le génie des généraux en chef 
Masséna et Berthier, les talents militaires des géné- 
raux leurs lieutenants, et la bravoure du soldat 
français. 

» De retour dans les camps, vous que l'armée 

1 Ces glorieux trophées furent immédiatement portés aux Inva- 
lides et déposés sous le dôme, où leur garde précieuse fut confiée 
aux braves vétérans de nos armées. 

6. 



84 LES INVALIDES. 

chargea de présenter ces trophées, dites aux soldats 
que pour l'époque du I er vendémiaire, où nous 
célébrerons l'anniversaire de la République, le 
peuple français attend la publication de la paix, 
ou, si l'ennemi y mettait des obstacles invinci- 
bles, de nouveaux drapeaux seraient les fruits de 
nouvelles victoires. » 

A l'époque où les tombes royales des caveaux de 
Saint-Denis avaient été profanées par la fureur du 
peuple, le botaniste Desfontaines avait pu sauver 
les restes de Turenne et les faire transporter au 
muséum du Jardin des plantes, en les faisant passer 
pour une momie française ; mais un arrêté des con- 
suls, du 18 fructidor an VIII, décida que le corps 
de ce héros serait déposé dans le temple de Mars, 
sous le dôme qui abritait déjà de si grands capi- 
taines. Pour donner le plus d'éclat possible à cette 
imposante cérémonie, ils voulurent qu'elle fût célé- 
brée la veille du I er vendémiaire an IX, jour anni- 
versaire de la fondation de la République. 

Le ministre de la guerre et le ministre de l'inté- 
rieur présidèrent à la levée du corps, qui fut placé 
sur un char funèbre et conduit aux Invalides. Tout 
ce qui pouvait rappeler Turenne avait été recueilli 
avec le plus grand soin. Un arriere-neveu du grand 
capitaine, héritier de son armure, l'avait prêtée 
pour la cérémonie. 

Les invalides recurent avec une vive émotion le 



LIVRE DEUXIEME. 85 

précieux dépôt, dont l'entrée dans le temple fut 
saluée par une musique militaire grave et triste. 

Quand les symphonies eurent cessé, le ministre 
de la guerre, Carnot, prononça le discours suivant : 

« Citoyens, 

» Vos yeux sont fixés sur les restes du grand 
Turenne ; voilà le corps de ce guerrier si cher aux 
Français, à tout ami de la gloire et de l'humanité. 
Voilà celui dont le nom ne manqua jamais de repro- 
duire la plus vive émotion sur tout cœur enclin à 
la vertu, que la renommée proclama chez tous les 
peuples, et qu'elle doit proposer à toutes les géné- 
rations comme modèle des héros. 

» Demain nous célébrerons la fondation de la 
République ; préparons cette fête par l'apothéose de 
ce que nous laissèrent de louable et de justement 
illustre les siècles antérieurs. Ce temple n'est pas 
réservé à ceux que le hasard fit ou doit faire exister 
sous l'ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous 
les temps, montrèrent des vertus dignes d'elle. 
Désormais, ô Turenne! tes mânes habiteront cette 
enceinte; ils demeureront naturalisés parmi les fon- 
dateurs de la République, ils embelliront leurs 
triomphes et participeront à leurs fêtes nationales. 

» Elle est sublime, sans doute, l'idée de placer 
les dépouilles mortelles d'un héros qui n'est plus 



86 LES INVALIDES. 

au milieu des guerriers qui le suivirent dans la car- 
rière et que forma son exemple. C'est l'urne d'un 
père rendue à ses enfants, comme leur légitime, 
comme la portion la plus précieuse de son héritage. 

» Aux braves appartient la cendre du brave; ils 
en seront les gardiens naturels; ils doivent en être 
les dépositaires jaloux. Un droit reste, après la 
mort, au guerrier qui fut moissonné sur le champ 
des combats : celui de demeurer sous la sauvegarde 
des guerriers qui lui survivent, de partager avec 
eux l'asile consacré à la gloire, propriété que la 
mort n'enlève pas. 

» Honneur au gouvernement qui se fait une 
étude d'acquitter la nation envers ses anciens bien- 
faiteurs, qui ne redoute point les lumières que 
répandit leur génie, qui n'a point d'intérêt à étouf- 
fer leur souvenir! Honneur aux chefs d'une nation 
guerrière qui ne craignent point d'évoquer l'ombre 
de Turenne ! La grandeur de tout héros est attestée 
par la grandeur des héros qu'il a surpassés; il 
rehausse sa propre gloire en faisant briller de tout 
son éclat celle des plus grands hommes, sans 
craindre d'être effacé par eux. 

» Turenne vécut dans un temps où le préjugé 
plaçait des distinctions imaginaires au-dessus des 
services les plus signalés. Il sut faire disparaître 
l'éclat de son rang par celui de ses victoires, et l'on 
ne vit plus en lui que le grand homme. La France, 



LIVRE DEUXIEME. 87 

l'Italie, l'Allemagne, retentirent de ses seuls triom- 
phes, et ce n'est qu'à ses vertus qu'il dut, après sa 
mort, cet éloge si sublime dans la bouche d'un 
rival généreux, grand homme lui-même, de Monté- 
cuculli : « // est mort un homme qui faisait honneur 
» à V homme. » 

» Je ne répéterai point ce que l'histoire apprit à 
chacun de nous dès son enfance; les actions de 
Turenne, les détails de sa vie militaire, ni les détails 
plus intéressants peut-être encore de sa vie privée; 
il est des hommes dont l'éloge doit se réduire à 
prononcer leur nom. Le nom des héros est comme 
le foyer qui réunit en un seul point toutes les cir- 
constances de leur vie; il imprime aux sens une 
commotion plus forte, à l'enthousiasme un élan plus 
rapide , au cœur un amour plus touchant pour la 
vertu que le récit même des faits qui leur méri- 
tèrent la palme immortelle. 

» Eh! quel titre plus glorieux pourrais-je unir au 
titre de père que les soldats décernèrent à Turenne 
pendant sa vie? quel trait pourrais-je ajouter à 
celui de ces mêmes soldats, après sa mort, en 
voyant l'embarras où elle laissait les chefs de l'ar- 
mée sur le parti à prendre? « Lâchez la Pie, dirent- 
» ils , elle nous conduira ' . » Que mettrais-je à côté 
des paroles de Saint-Hilaire ? Le même boulet qui 

1 La Pie était le cheval que montait Turenne. 



88 LES INVALIDES. 

renverse Turenne lui emporte un bras; son fils jette 
un cri de douleur. « Ce n'est pas moi, mon fils, 
» qu'il faut pleurer', dit Saint-Hilaire, c'est ce grand 
» homme. » 

» Turenne est aux plaines de Saltzbach, com- 
mandant à des Français, sûr de ses dispositions, 
sûr de la victoire: il est frappé, Turenne est mort. 
La conûance et l'espoir ont disparu : la France est 
en deuil, l'ennemi s'honore lui-même en pleurant 
ce grand homme. 

» Les Allemands, pendant plusieurs années, lais- 
sèrent en friche l'endroit où il fut tué, et les habi- 
tants le montraient comme un lieu sacré. Ils respec- 
tèrent le vieux arbre sous lequel il reposa peu de 
temps avant sa mort , et ne voulurent point le laisser 
couper. L'arbre n'a péri que parce que les soldats 
de toutes les nations en détachèrent des morceaux, 
par respect pour sa mémoire. 

» Les restes de Turenne furent conservés jusqu'à 
nos jours dans le tombeau des Rois. Les républi- 
cains l'ont tiré de ce fastueux oubli. Ils lui décernent 
aujourd'hui une place dans le temple de Mars, où 
chaque jour le récit de ses victoires sera répété par 
les vieux guerriers qui habitent cette enceinte. 

» Qu'importent des trophées sans mouvement et 
sans vie? Ici la gloire est toujours en action. Le 
marbre et l'airain disparaissent par le temps; cet 
asile des guerriers français que la vieillesse et les 



LIVRE DEUXIÈME. 89 

blessures privent de combattre encore se main- 
tiendra d'âge en âge, et nos derniers neveux vien- 
dront avec respect s'y entretenir de ceux qui auront 
terminé leur carrière au champ de l'honneur. 

» C'est sur la tombe de Turenne que le vieillard 
versera chaque jour des larmes d'admiration, et 
que le jeune homme viendra éprouver sa vocation 
pour le métier des armes. Si après avoir embrassé 
son monument, si après avoir invoqué les mânes 
de Turenne , il ne se sent rempli d'un saint enthou- 
siasme; si son cœur ne s'agrandit et ne s'épure, 
s'il ne se passionne pour toutes les vertus héroïques, 
il devra se dire à lui-même qu'il n'est pas né pour 
la gloire. 

» De nos jours, Turenne eût été le premier à 
s'élancer dans la carrière qu'ont parcourue nos 
phalanges républicaines. Ce ne fut point au main- 
tien du système politique alors dominant qu'il con- 
sacra ses travaux, qu'il sacrifia sa vie, mais à la 
défense de son pays, indépendant de tout système. 
L'amour de la patrie fut son mobile , comme il fut 
de nos jours celui des Dampierre, des Dugommier, 
des Marceau , des Joubert , des Desaix , des la Tour 
d'Auvergne; sa gloire ne doit point être séparée de 
celle de ces héros républicains, et c'est au nom de 
la République que ma main doit déposer ces lauriers 
dans sa tombe. Puisse l'ombre du grand Turenne 
être sensible à cet acte de la reconnaissance natio- 



90 LES INVALIDES. 

nale, commandé par un gouvernement qui sait 
apprécier les vertus! 

» Citoyens, n'affaiblissons point l'émotion que vos 
cœurs éprouvent à l'aspect de cet apprêt funèbre. 
Des paroles ne sauraient décrire ce qui tombe ici 
sous vos sens. Qu'aurais-je à dire de Turenne? le 
voilà lui-même; de ses triomphes? voilà l'épée qui 
armait son bras victorieux; de sa mort? voilà le 
fatal boulet qui le ravit à la France, à l'humanité 
entière. » 

Copie du procès verbal de la translation du corps de 
Turenne au temple de Mars, envoyé au général 
Berruyer par le ministre de Vintérieur : 

Aujourd'hui, cinquième jour complémentaire de 
l'an VIII de la République (22 septembre 1800), en 
exécution de l'article 3 de l'arrêté des consuls du 
18 fructidor an VIII (5 septembre 1800), 

Les citoyens Lucien Bonaparte , ministre de l'in- 
térieur, et Carnot, ministre de la guerre, accom- 
pagnés des officiers composant l'état-major de la 
dix-septième division militaire, de l'état-major de 
la place, et d'un grand nombre d'officiers de tout 
grade, escortés par un détachement de cavalerie, se 
sont transportés au Musée des monuments français, 
rue des Petits-Augustins, où ils ont été reçus par le 
citoyen Lenoir, administrateur de cet établissement, 



LIVRE DEUXIÈME. 91 

qui les a conduits dans la salle où sont réunis les 
monuments du dix-septième siècle; ils y ont trouvé 
le corps de Turenne, placé sur une estrade et 
recouvert d'une draperie : devant lui étaient, sur 
un brancard, son épée et le boulet qui l'a frappé. 

Le citoyen Desfontaines, nommé, d'après l'invi- 
tation du ministre de l'intérieur, par l'administra- 
tion du [Musée d'histoire naturelle , pour assister à 
cette cérémonie, s'est placé avec le citoyen Lenoir 
près l'estrade, et ce dernier, en présentant le corps 
de Turenne, leur a exprimé les regrets qu'il éprou- 
vait d'être privé de la garde d'un si honorable 
dépôt; mais en même temps il a assuré qu'il trou- 
verait sa consolation et son dédommagement dans 
les honneurs rendus à la mémoire de ce grand 
homme. 

Le ministre de l'intérieur lui a témoigné la satis- 
faction du gouvernement et l'a remercié du soin 
religieux avec lequel il a conservé ces précieux 
restes. 

Le corps a été transporté par quatre vieux guer- 
riers sur un char pompeusement décoré; il était 
escorté par les généraux de division Berruyer, 
Aboville et Estourmel , et par le général de brigade 
Vital. 

Le cortège s'est mis en marche dans l'ordre 
suivant : 

Un détachement de cavalerie, précédé de trom- 



92 LES INVALIDES. 

pettes, ouvrait la marche; il était suivi par une 
musique militaire. 

Le brancard sur lequel étaient placés l'épée de 
Turenne et le boulet qui Ta frappé. 

Un cheval pie, harnaché comme celui que mon- 
tait Turenne, et conduit par un nègre vêtu de 
même que celui qui l'avait servi. 

Le char qui portait son corps, sur l'un des côtés 
duquel on lisait : La gloire de Turenne appartient au 
peuple français. De l'autre côté, le mot de Saint- 
Hilaire : Ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, c'est 
sur ce grand homme que la France vient de perdre. 
Sur l'avant : Bataille de Turkein. 

Des hérauts d'armes marchaient autour du char, 
qu'escortaient les généraux, accompagnés des états- 
majors de la dix-septième division et de la place, et 
d'un groupe de vieux soldats. 

Les voitures des ministres et celle des citoyens 
Lenoir et Desfontaines terminaient la marche. 

Le cortège s'est rendu dans cet ordre au temple 
de Mars; il est entré par la porte du sud dans le 
dôme, où le corps a été déposé au bruit d'une 
musique militaire et aux applaudissements una- 
nimes des nombreux spectateurs qui remplissaient 
l'enceinte. 

Ensuite les deux ministres se sont rendus près 
du monument élevé à Turenne dans une des cha- 
pelles du dôme, et le corps y a été placé par les 



LIVRE DEUXIÈME. 93 

quatre soldats qui l'avaient transporté, au bruit 
d'une musique guerrière. 

Le citoyen Peyre, architecte, a présenté aux 
ministres une boîte en acajou dans laquelle il avait 
fait placer : 

1° L'inscription trouvée dans le tombeau de 
Saint-Denis, gravée sur une planche de cuivre, 
en ces termes : 

ICI EST LE CORPS 

DE SÉRÉNISSIME PRINCE 

HENRY DE LA TOUR d' AUVERGNE , 

VICOMTE DE TURENNE, 

MARÉCHAL GÉNÉRAL 

DES CAMPS ET ARMEES DU ROI, 

COLONEL GÉNÉRAL 

DE LA CAVALERIE LÉGÈRE DE FRANCE, 

GOUVERNEUR DU HAUT ET BAS LIMOUSIN, 

LEQUEL FUT TUÉ D'UN COUP DE CANON, 

LE XXVII DE JUILLET 

l'an MDCLXXV. 

2° Une autre planche de cuivre sur laquelle est 
gravée l'inscription suivante : 

HENRY DE LA TOUR D'AUVERGNE 
PRINCE VICOMTE DE TURENNE 

et au revers un chêne dont les branches sont char- 
gées de couronnes de laurier et de couronnes 
murales, lequel est frappé de la foudre. 

Légende : non mille lauri tuentur. 

4 683. 



94 LES INVALIDES. 

Cette médaille a été présentée aux ministres par 
le citoyen Decotle, directeur de la monnaie, aux 
soins duquel est due la conservation des coins. 

3° Trois médailles, aussi en bronze, représentant 
d'un côté le buste de Turenne avec cette légende : 

HONNEURS RENDIS A TURENNE PAR LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS. 

Exergue : La gloire appartient au peuple français. 

Au revers : Translation du corps de Turenne au temple de Mars, 
par les ordres du Premier Consul Bonaparte, le 
5 e jour complémentaire an VIII. 1 re année du consulat 
(22 7 bre 1800). Signé: Lucien Bonaparte, Ministre 
de l'intérieur. 

Cette médaille a été frappée par les soins du 
citoyen Auguste, qui l'a présentée aux ministres. 

Le ministre de la guerre, ayant reçu des mains 
de l'ordonnateur de la cérémonie une couronne de 
laurier, l'a placée sur le cercueil, et le ministre 
de l'intérieur y a déposé la boîte ci-dessus décrite. 

Ces cérémonies terminées, la tombe a été fermée, 
par les soins du citoyen Peyre, en présence des 
ministres, des généraux et de tout le public, par 
une plaque de marbre fixée avec des vis à tête de 
bronze. 

Les ministres se sont ensuite retirés avec leur 
cortège , et ils ont dressé le présent procès- verbal , 
qu'ils ont signé et fait contre-signer par leurs secré- 
taires généraux. 



LIVRE DEUXIÈME. 95 

Fait en quadruple original, dont un restera 
déposé aux archives du gouvernement, un aux 
archives des Invalides, les deux autres aux secré- 
tariats de la guerre et de l'intérieur. 

Lesdits jour et an que dessus. 

Signés : L. Bonaparte et Carnot. 

Le lendemain, 1 er vendémiaire an IX, anniversaire 
de la fondation de la République, le Premier Consul 
arriva à l'église de l'Hôtel. Le ministre de l'intérieur, 
Lucien Bonaparte, prononça le discours suivant : 

« La France monarchique n'est plus, et tous les 
trônes se liguent pour lui enlever ses provinces. A 
peine née, la France républicaine, plus forte que 
tous les trônes, s'élance à pas de géant, parcourt et 
reprend les limites des anciennes Gaules. Le sceptre 
de Henri IV et de Louis XIV, brisé , roule dans la 
poussière, mais à l'instant le gouvernement du 
peuple-roi se trouve en son nom et ressaisit le 
sceptre de Charlemagne. 

» Le 1 8 brumaire a lui; les divisions ont disparu. 
Tout ce qui est factieux se cache, tout ce qui est 
Français se montre, tout ce qui ne veut que l'intérêt 
d'un parti est écarté ou contenu; ce qui aime la 
gloire et la patrie est accueilli et protégé. L'ordre 
est rétabli à l'intérieur; la liberté des cultes n'est 
plus un vain mot , et la victoire , un moment infi- 
dèle, est ramenée aux pieds de la liberté.... 



9G LES INVALIDES. 

» Le siècle qui commence sera le grand siècle, 
j'en jure pour le peuple, dont je suis aujourd'hui 
l'organe; par la sagesse de ses premiers magistrats, 
par l'union des citoyens, les grandes destinées de 
la France républicaine seront accomplies. » 

L'assemblée tout entière accueillit avec le plus 
vif enthousiasme ces éloquentes paroles. Elles 
émurent profondément les vieux soldats invalides. 

A la première nouvelle de l'attentat du 3 nivôse , 
les invalides adressèrent au Premier Consul cette 
adresse, qui fut mise à l'ordre du jour ' : 

(( Citoyen Premier Consul, nous venons vous 
exprimer les sentiments que les invalides se font 
gloire de partager avec le peuple français. 

» S'ils eussent pu se livrer à leur premier mou- 
vement, vous les eussiez vus se presser autour de 
leur général et de leur père à la nouvelle de la 
conspiration tramée contre vos jours. 

» La Providence, qui vous a choisi pour de plus 
hautes destinées, a su vous soustraire, encore une 
fois, au complot d'un ennemi implacable. Puisse 
cette même Providence veiller à jamais à votre 

1 Le Premier Consul ordonne que les quatre figures colossales 
en bronze qui faisaient partie du monument de la place des 
Victoires (statue équestre de Louis XIV) soient élevées dans 
l'avant-cour de L'hôtel des Invalides, sur des piédestaux que Ton 
construira à cet effet '6 mars 1801). 

On voit ces chefs-d"œuvre aux extrémités de la façade nord de 
l'Hôtel. 



LIVRE DEUXIÈME. 97 

conservation et prolonger vos jours pour le bonheur 
de tous. 

» Ce vœu est celui que forment les invalides dans 
leur paisible retraite; ils sauront tous y renoncer 
pour vous servir de bouclier contre vos ennemis. » 

En l'an IX, deux nouvelles succursales furent 
établies, l'une à Avignon, l'autre à Nice, destinées 
principalement aux soldats des pays méridionaux. 

Le 17 mars 1802, à cinq heures du soir, le Pre- 
mier Consul vint de nouveau à l'hôtel des Invalides. 
Il y visita l'établissement dans le plus grand détail, 
se fit rendre compte des améliorations dont le ré- 
gime actuel des Invalides est susceptible. Il accueillit 
ses vieux braves avec beaucoup d'intérêt et de bonté, 
et reçut de leur part les témoignages les plus vifs de 
reconnaissance et d'admiration. En général, il parut 
très-content des différentes parties du service. La 
tranquillité , le bon ordre et la discipline qui régnent 
dans la maison, ainsi que la bonne tenue de l'infir- 
merie, fixèrent particulièrement son attention. Il 
témoigna la satisfaction qu'il en éprouvait au gé- 
néral Berruyer, commandant en chef, aux admi- 
nistrateurs et aux officiers de santé; il accorda à 
titre de gratification un mois de solde de menus 
besoins. 

Le général Berruyer mourut le 17 avril 1804, 
avant d'avoir, autant qu'il en avait le désir, adouci 
le sort des invalides, dont le nombre augmentait 

7 



98 LES INVALIDES. 

dans de telles proportions, qu'il s'était élevé au 
chiffre de soixante mille, répartis soit à l'Hôtel 
national, soit aux succursales et aux compagnies 
détachées, soit retirés chez eux avec pension d'in- 
valide. 

Berruyer, Jean-François, né à Lyon le 17 jan- 
vier 1737, d'une famille de négociants estimés, 
s'enrôla dès 1753 dans le régiment d'Aumont, 
infanterie, et se trouva au siège de Mahon. Pen- 
dant la guerre de sept ans, nommé sous-officier, 
bientôt lieutenant, puis capitaine, il dut ces diffé- 
rents grades à plusieurs traits de bravoure dont 
nous ne citerons que le plus remarquable. A la 
retraite de Zigenheim, il fit prisonnier, de sa propre 
main, le général Benevel, commandant de l'avant- 
garde prussienne, après un combat corps à corps 
dans lequel il reçut quatre blessures. Berruyer se 
distingua ensuite dans les campagnes de Corse , où 
il eut quelques relations avec la famille Bonaparte. 
Lorsque la révolution commença, il était colonel 
général des carabiniers. En 1793, il reçut le com- 
mandement des troupes rassemblées autour de 
Paris, puis de celles qui furent dirigées contre la 
Vendée, où il remporta d'abord quelques avantages 
et s'empara même de Chemillé. Blessé à l'affaire de 
Saumur. il revint à Paris et fut peu après nommé 
inspecteur général des armées des Alpes et des 
Pyrénées. 



LIVRE DEUXIÈME. 99 

Le 13 vendémiaire an IV (18 octobre 1795), 
Berruyer se mit à la le te d'un corps formé sponta- 
nément pour la défense de la Convention nationale; 
le dévouement dont il fit preuve en cette circon- 
stance lui mérita les éloges de l'Assemblée. Le 
Directoire le nomma en 1796 gouverneur des 
Invalides. 

Ce général fut remplacé par le maréchal Serrurier. 

En portant à la connaissance du Sénat la nomi- 
nation du général sénateur, le Premier Consul s'ex- 
prime ainsi : 

« Sénateurs, 

» J'ai nommé le sénateur Serrurier gouverneur 
des Invalides. Je désire que vous pensiez que les 
fonctions de cette place ne sont pas incompatibles 
avec celles de sénateur. 

» Rien n'intéresse aussi vivement la patrie que 
le bonheur de ces huit mille braves couverts de 
tant d'honorables blessures et échappés à tant de 
dangers. Eh! à qui pouvait-il être mieux confié 
qu'à un vieux soldat qui, dans les temps les plus 
difficiles et en les conduisant à la victoire, leur 
donna toujours l'exemple d'une sévère discipline et 
de cette froide intrépidité, première qualité du 
général? En voyant leur gouverneur assis parmi les 
membres d'un corps qui veille à la conservation de 
cette patrie, à la prospérité de laquelle ils ont tant 




100 LES INVALIDES. 

contribué, ils auront une nouvelle preuve de ma 
sollicitude pour tout ce qui peut rendre plus hono- 
rable et plus douce la fin de leur glorieuse car- 
rière. » 

Le 18 niai 1804, une décision du Sénat décerna 
solennellement au Premier Consul le titre d'empe- 
reur des Français, avec hérédité dans la personne 
de ses frères Joseph et Louis. 

Le dimanche 26 messidor, anniversaire du 
1 i juillet, Napoléon voulut recevoir dans le temple 
de Mars, redevenu l'église du Christ, le serment des 
membres de la Légion d'honneur présents à Paris. 

A midi, S. M. l'Empereur, au bruit d'une salve 
d'artillerie, est parti à cheval du palais, précédé 
par les maréchaux de l'Empire , par le prince con- 
nétable, et suivi des colonels généraux de sa garde 
et des grands officiers de la couronne , de ses aides 
de camp et de l'état-major du palais. • 

La marche était ouverte par les chasseurs et 
fermée par les grenadiers à cheval de la garde 
impériale. 

De nombreuses décharges du canon des Invalides 
ont annoncé l'arrivée de Sa Majesté à l'Hôtel. 

Le gouverneur est allé en dehors de la grille 
recevoir l'Empereur et lui présenter les clefs de 
l'Hôtel. 

L'Impératrice avait été conduite dans une tribune 
préparée à l'avance. 



LIVRE DEUXIÈME. 101 

Les grands dignitaires, les ministres et les grands 
officiers de l'Empire qui n'étaient pas venus à cheval, 
ainsi que les membres du grand conseil, le grand 
chancelier et le grand trésorier de la Légion d'hon- 
neur, se sont réunis au même lieu et ont pris leur 
rang dans le cortège. 

Le cardinal archevêque de Paris, avec son clergé, 
a reçu Sa Majesté à la porte de l'église et lui a pré- 
senté l'encens et l'eau bénite. Le clergé a conduit 
processionnellement Sa Majesté sous le dais jusqu'au 
trône impérial, au bruit d'une marche militaire et 
des plus vives acclamations. 

Sa Majesté s'est placée sur le trône , ayant der- 
rière Elle les colonels généraux de la garde, le 
gouverneur des Invalides et les grands officiers de 
la couronne. 

Aux deux côtés et à la seconde marche du trône 
se sont placés les grands dignitaires; plus bas et à 
droite, les ministres; à gauche, les maréchaux de 
l'Empire; sur les marches du trône, le grand maître 
des cérémonies; en face du grand maître, le grand 
chancelier et le grand trésorier de la Légion d'hon- 
neur. Les aides de camp de l'Empereur étaient 
debout sur les degrés du trône. 

A droite de l'autel, le cardinal légat s'est placé 
sous un dais et sur un fauteuil qui lui avaient été 
préparés. 

A gauche de l'autel, le cardinal archevêque de 



102 LES INVALIDES. 

Paris avec son clergé. Derrière l'autel, sur un im- 
mense amphithéâtre , étaient rangés sept cents 
invalides., et deux cents jeunes élèves de l'Ecole 
polytechnique. 

Toute la nef était occupée par les grands officiers 
commandeurs, officiers et membres de la Légion 
d'honneur. 

Le grand maître des cérémonies, ayant pris 
l'ordre de Sa Majesté, a invité le cardinal légat à 
officier, et Son Excellence a commencé la célébra- 
tion de la messe. 

Après l'Evangile, le grand maître des cérémo- 
nies, ayant pris de nouveau les ordres de Sa Majesté, 
a conduit sur les degrés du trône le grand chance- 
lier de la Légion d'honneur. 

Le grand chancelier a prononcé un discours élo- 
quent sur les souvenirs que rappelait cette grande 
journée, sur le malheur des troubles politiques et 
sur la reconnaissance due au héros dont le génie a 
su conserver les principes qui ont commencé la 
révolution, et terminer les maux qui l'ont suivie. 
Son Excellence a noblement tracé les devoirs qu'im- 
posait l'institution de la Légion d'honneur à tous 
ses membres; il a développé avec force les nom- 
breux avantages qui devaient résulter de cette 
réunion des plus illustres soutiens du gouverne- 
ment et de la patrie. 

Après ce discours, les grands officiers de la 



LIVRE DEUXIÈME. 103 

Légion , appelés successivement par le grand chan- 
celier, se sont approchés du trône et ont prêté 
individuellement le serinent prescrit. 

L'appel des grands officiers étant terminé, l'Em- 
pereur s'est couvert et, s'adressant aux comman- 
deurs, officiers et légionnaires, a prononcé d'une 
voix forte et animée ces mots : 

« Commandeurs , officiers , légionnaires , citoyens 
» et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous 
» dévouer au service de l'Empire et à la conser- 
» vation de son territoire dans son intégrité; à la 
» défense de l'Empereur, de lois de la République 
» et des propriétés qu'elles ont consacrées ; de 
» combattre, par tous les moyens que la justice, 
» la raison et les lois autorisent , toute entreprise 
» qui tendrait à rétablir le régime féodal; enfin, 
» vous jurez de concourir de tout votre pouvoir 
» au maintien de la liberté et de l'égalité, bases 

• » premières de nos constitutions. Vous le jurez. » 

Tous les membres de la Légion, debout, la main 
levée, ont répété à la fois : Je le jure. Les cris de 
Vive l'Empereur ! se sont renouvelés de toutes parts. 

Ces derniers mots, prononcés avec l'accent d'une 
énergie profonde, ont porté dans toutes les âmes 
une vive émotion dont elles ont longtemps été 
pénétrées. 

Il est difficile de décrire la sensation que ce mo- 
ment a produite. Les monuments de la gloire fran- 
çaise suspendus aux voûtes de la nef dans laquelle 
étaient réunis les plus braves guerriers; ces rangs 



104 LES INVALIDES. 

nombreux de vieux soldats blessés et ces jeunes 
gens offrant, par leur réunion, la gloire et l'espé- 
rance de la patrie; enfin l'appareil religieux des 
autels, concouraient à exalter puissamment l'ima- 
gination et à faire présager la durée la plus glorieuse 
à une institution formée sous de tels auspices. 

La messe étant terminée, les décorations de tous 
grades de la Légion ont été déposées au pied du 
trône dans des bassins d'or. 

M. de Ségur, grand maître des cérémonies, a 
pris les deux décorations de l'ordre et les a remises 
à M. de Talleyrand, grand chambellan; celui-ci 
les a présentées à S. A. I. monseigneur le prince 
Louis, qui les a attachées à l'habit de Sa Majesté. 

De nouveaux cris de Vive l'Empereur! se sont 
fait entendre à plusieurs reprises. 

Le grand chancelier de la Légion a invité les 
grands officiers à s'approcher du trône pour rece- 
voir successivement des mains de Sa Majesté la 
décoration que lui présentait , sur un plat d'or, le 
grand maître des cérémonies. 

Ensuite, le grand chancelier a appelé d'abord les 
commandeurs, puis les ofliciers, et enfin les légion- 
naires, qui sont tous venus au pied du trône rece- 
voir individuellement la décoration des mains de 
l'Empereur. 

Sa Majesté a fixé particulièrement son attention 
sur les braves vétérans dont les glorieux services 



LIVRE DEUXIÈME. 105 

étaient attestés par leurs mutilations; Elle a inter- 
rogé plusieurs d'entre eux sur les lieux et les 
actions dans lequels ils avaient reçu ces nobles 
blessures. 

Ce mélange des citoyens les plus distingués de 
toutes les classes et de tous les âges offrait un spec- 
tacle noble et attendrissant. Le soldat, le général, le 
pontife, le magistrat, l'administrateur, l'homme de 
lettres, l'artiste célèbre, recevant chacun la récom- 
pense de leurs talents et de leurs travaux, ne sem- 
blaient composer qu'une seule famille qui se pressait 
autour du trône d'un héros pour le décorer et l'af- 
fermir. Une vive et profonde émotion était peinte 
sur tous les visages, et cette cérémonie auguste et 
brillante frappait les esprits d'un respect à la fois 
religieux et guerrier. 

La fête a été terminée par un Te Deum qui était, 
ainsi que la messe, de la composition de Lesueur. 

A trois heures, Sa Majesté Impériale, au bruit 
d'une salve de cent un coups de canon, quitta ce 
dôme sous lequel elle venait de donner le plus beau 
spectacle qui fut jamais. 

Le 27 thermidor an XII, correspondant au 15 
août 1804, l'état-major de la 1 re division militaire, 
l'état-major et les officiers des corps stationnés dans 
cette division firent chanter à l'hôtel impérial des 
Invalides un Te Deum exécuté par les musiciens 
du Conservatoire de musique, en actions de grâces 



106 LES INVALIDES. 

de l'avènement an trône de l'Empire français du 
Premier Consul de la République, Bonaparte. 

L'Impératrice, accompagnée des personnes de sa 
maison, honora de sa présence cette cérémonie, à 
laquelle assistèrent les députations de chaque grand 
corps de l'État et de l'armée. 

L'Impératrice fut reçue, au bruit du canon, par 
M. le maréchal Serrurier, gouverneur, qui, à son 
départ, l'accompagna jusqu'à sa voiture. 

Comme s'il était réservé à l'hôtel des Invalides 
de voir tous les grands de la terre venir tour à tour 
s'incliner sous la croix de son dôme splendide, 
l'année suivante il eut l'insigne honneur d'être visité 
par le vénérable Pie VIL 

On connaît le triste épisode de la vie de l'auguste 
pontife. 

Conduit dans des voitures de la cour, il se dirigea 
vers la chapelle, dans laquelle il resta longtemps 
agenouillé. 

Sans doute il priait le Dieu des armées de con- 
jurer la foudre dont il était lui-même une des vic- 
times innocentes. 

Admirant ensuite la magnificence de l'édifice, il 
témoigna sa joie de le voir rendu au culte catho- 
lique dont il était le chef. 

Le saint-père visita les infirmeries et donna sa 
bénédiction aux soldats malades, qui la reçurent 
dans un silence respectueux et recueilli. 



LIVRE DEUXIÈME. 107 

Le 24 février 1 806, S. A. R. le prince de Bavière 
est venu à l'hôtel impérial des Invalides. Il était 
accompagné d'un général et de plusieurs officiers 
au service du roi son père, de M. de Ségur, grand 
maître des cérémonies de l'Empereur, et de M. de 
Bondy, l'un de ses chambellans. 

Son Altesse , accompagnée de M. le gouverneur, 
vit l'Hôtel et tous ses établissements et finit par la 
galerie des plans-reliefs des places fortes. 

Le 10 mars suivant y vint également S. A. E. le 
prince de Bade, ainsi que le prince Louis Bonaparte, 
accompagné de M. d'Hédou ville, son premier cham- 
bellan. 

A cette époque, c'est-à-dire après les mémorables 
campagnes de 1805 et 4 806, tous les regards de 
l'Europe se fixaient sur l'empereur des Français 
qui dans sa main tenait le repos du monde. 

Il méditait alors la construction d'un monument 
à élever à la gloire de ses armées et pour y déposer, 
comme dans un sanctuaire, les trophées pris sur 
les ennemis de la France. 

Cette grande pensée ne fut pas mise à exécution , 
car bientôt il décida que les trophées conquis en 
Prusse, et au nombre desquels était l'épée du 
grand Frédéric, seraient déposés dans le dôme des 
Invalides. 

Cette translation, qui eut lieu le \1 mai 1807, 
présenta un spectacle plein d'intérêt. 



108 LES INVALIDES. 

Jamais les sentiments de reconnaissance et d'ad- 
miration pour nos armées et pour l'auguste chef 
qui les conduisait à la victoire ne s'étaient mani- 
festés avec plus d'énergie et d'enthousiasme. 

Dès Le matin, la place du Carrousel et toutes les 
avenues des Tuileries étaient couvertes d'un peuple 
innombrable. 

A l'heure indiquée par le programme, on vit 
sortir du palais impérial des Tuileries, au bruit de 
plusieurs salves d'artillerie, les voitures des grands 
officiers de la Légion d'honneur, des grands offi- 
ciers de l'Empire, du ministre et prince archi- 
trésorier. 

Venait à leur suite un char triomphal magnifi- 
quement orné, et sur lequel étaient placés deux 
cent quatre-vingts drapeaux pris sur l'ennemi 
dans les dernières campagnes. 

Accompagné de son état -major, le maréchal 
Moncey paraissait ensuite à cheval , tenant dans 
sa main l'épée et les décorations du grand Frédéric. 

La voiture de S. A. I. le prince archichance- 
lier, suivie de l'état -major du gouvernement de 
Paris. 

Partout où ce brillant cortège passait, les cris 
unanimes de Vive l'Empereur! Vivent les armées! 
se faisaient entendre et se mêlaient aux fanfares de 
la musique militaire, et au bruit du tambour et du 
canon. 



LIVRE DEUXIÈME. J09 

L'église des Invalides avait été décorée avec 
beaucoup de soin et de goût. 

Dans le lieu le plus élevé, à l'entrée du dôme, 
était placé le trône, couvert de riches draperies. 

L'enceinte, pour les cérémonies, s'étendait jus- 
que vers le milieu de la nef de l'église. Elle conte- 
nait des sièges et des gradins pour toutes les per- 
sonnes que leurs charges appelaient à prendre rang 
dans la cérémonie. 

Les tribunes étaient remplies par les dames 
invitées. 

Les travées supérieures de l'église, ornées de 
draperies splendides, avaient été réservées aux 
membres du Sénat, du conseil d'État, du Corps 
légistatif, du Tribunat, les membres du tribunal de 
cassation, et aux officiers des maisons de Leurs 
Majestés, des Princes et des Princesses de la famille 
impériale. 

A l'arrivée du cortège, le maréchal Serrurier, 
gouverneur, vint à la grille de l' avant-cour recevoir 
le prince archichancelier. 

Là, de vieux invalides reçurent les drapeaux et 
les portèrent jusque dans l'enceinte de l'église. 

Les princes archichancelier et architrésorier 
de l'Empire se sont placés près du trône, sur des 
sièges, et les ministres, et les grands officiers de la 
couronne se sont assis sur des gradins inférieurs. 

Des deux côtés, et plus bas, étaient les grands 



110 LES INVALIDES. 

officiers de la Légion d'honneur; au centre de la 
nef, le maréchal Moncey entouré des drapeaux. 
Derrière le trône, le maréchal Serrurier et le grand 
maître des cérémonies. 

M. de Fontanes, président du Corps législatif, 
est monté à la tribune et a prononcé le discours 
suivant : 

« Jamais une plus noble fête ne fut donnée par 
la victoire, et jamais la fortune n'offrit en même 
temps un plus mémorable exemple de ses cata- 
strophes et de ses jeux. vanité des jugements 
humains! ô courtes et fausses prospérités! Toutes 
les voix de la renommée célébrèrent cinquante 
ans la gloire de la monarchie prussienne. On don- 
nait pour modèle à tous les États et les tactiques 
de son armée, et les épargnes de son trésor, et les 
lumières de son gouvernement. Le dix-huitième 
siècle était fier de compter le plus illustre des Rois 
parmi les élèves de sa philosophie ! Vingt ans se 
sont écoulés à peine, et dès le premier choc ce 
gouvernement, où l'on trouve plutôt une armée 
qu'un peuple, a laissé voir sa faiblesse véritable. 
Une seule bataille a fait succomber ces phalanges 
tant de fois victorieuses, qui, dans la guerre de 
sept ans, avaient surmonté les efforts de l'Autriche, 
de la Russie et de la France conjurées. Est-ce donc 
là ce qu'avaient promis ces talents éprouvés, cette 
longue expérience des plus vieux généraux de 



LIVRE DEUXIÈME. 111 

l'Europe , ces camps annuels où toutes les théories 
militaires étaient développées, ces revues si fa- 
meuses , ces manœuvres si savantes , que d'un bout 
de l'Europe à l'autre les capitaines les plus instruits 
venaient étudier sur les rives de la Sprée? Ce nou- 
vel art de la guerre, dont on allait à grand bruit 
chercher tous les secrets à Potsdam , vient de céder 
aux combinaisons d'un art plus vaste et plus hardi. 
Jouissons d'un si grand triomphe; mais honorons, 
après les avoir conquis, ces restes de la grandeur 
prussienne, où sont empreints tant de souvenirs 
héroïques , et sur lesquels semble gémir l'ombre de 
Frédéric le Grand. 

» Lorsque autrefois, dans cette ville maîtresse 
du monde, un illustré Romain venait suspendre 
aux murs du Capitole les dépouilles du royaume de 
Macédoine, il ne put se défendre d'une profonde 
émotion en songeant aux exploits d'Alexandre , et 
en contemplant les calamités répandues sur sa mai- 
son. Le héros de la France n'a pas été moins 
attendri quand il est entré dans ces palais tristes 
et déserts que remplissait autrefois de tant d'éclat 
le héros de la Prusse. On l'a vu saisir avec un reli- 
gieux enthousiasme cette épée dont il fait un si 
noble don à ses vétérans; mais il a défendu que 
ses armes et les aigles prussiennes, que tout cet 
amas de trophées conquis sur les descendants d'un 
grand Roi , traversât les lieux où sa cendre repose, 



112 LES INVALIDES. 

de peur d'affliger ses mânes et d'insulter son 
tombeau ' . 

» Je crois donc entrer dans la pensée du vain- 
queur en rendant hommage aux vaincus, devant 
ces drapeaux mêmes qu'ils n'ont pu défendre, mais 
qu'ils ont teints d'un sang glorieux. Si, des régions 
élevées qu'ils habitent, les grands hommes que la 
terre a perdus s'intéressent encore aux choses 
humaines, Frédéric a pu reconnaître, jusque dans 
leurs derniers soupirs, les vieux compagnons for- 
més à son école et morts dignement âtir les ruines 
de sa monarchie. Il n'a point vu tomber sans gloire 
ces jeunes princes de sa maison qui ont mordu la 
poussière aux champs d'Iéna, ou qui, après d'illus- 
tres faits d'armes, ont signé des capitulations et 
reçu des fers honorables. Oh! comme il est juste de 
plaindre la valeur malheureuse! oh! comme il est 
doux de pouvoir estimer les ennemis qu'on a 
défaits! Oui, et j'aime à le dire au milieu de tous 
ces juges de la vraie gloire dont je suis environné, 
oui, le monarque prussien lui-même, aujourd'hui 
sans capitale et presque sans armée, a pourtant 
soutenu sa dignité dans la bataille qui lu fut si 
funeste , et n'a manqué ni aux devoirs d'un chef ni 
à ceux d'un soldat. 

» Mais ces dernières étincelles du génie de 

1 L'Empereur a défendu qu'on fit passer par la ville de Potsdam, 
lieu où est mort Frédéric , les drapeaux conquis sur les Prussiens. 



LIVRE DEUXIEME. il.! 

Frédéric n'avaient point assez de force et d'activité 
pour ranimer une monarchie dont la puissance 
artificielle manquait peut-être de ces institutions 
politiques et de ces principes conservateurs qui 
maintiennent les sociétés. Des sages, je ne peux le 
dissimuler, ont fait quelques reproches à Frédéric. 
S'ils admirent en lui l'administrateur infatigable et 
le grand capitaine, ils n'ont pas la même estime 
pour quelques opinions du philosophe -roi. Ils 
auraient voulu qu'il connût mieux les droits des 
peuples et la dignité de l'homme. Aux écrits du 
philosophe de Sans-Souci ils opposent avec avan- 
tage ce livre où Marc-Aurèle, qui fut guerrier et 
philosophe, rend grâces au ciel, en commençant, 
de lui avoir donné une mère pieuse et de bons 
maîtres qui lui ont inspiré la crainte et l'amour de 
la Divinité. Au lieu de cette philosophie dédai- 
gneuse et funeste qui livre au ridicule les traditions 
les plus respectées, les sages dont je parle aiment 
à voir cette philosophie grave et bienfaisante qui 
s'appuie sur la doctrine des âges, qui enfante les 
beaux sentiments, qui donne un prix aux belles 
actions, et qui fit plus d'une fois, en montant sur 
le trône, les délices et l'honneur du genre humain. 
Ils pensent, en un mot, qu'un roi ne peut impuné- 
ment professer le mépris de ces maximes salutaires 
qui garantissent l'autorité des rois. 

» Je m'arrête : il me siérait mal, en ce moment, 



114 LES INVALIDES. 

d'accuser avec trop d'amertume la mémoire d'un 
grand monarque don! la postérité vient de subir 
tant d'infortunes. Son image n'est déjà que trop 
attristée du spectacle de notre gloire et de ces 
pompes triomphales que nous formons des débris 
de son diadème. Mais, s'il ne faut pas se montrer 
trop sévère envers lui, il faut être juste envers un 
autre grand homme qui le surpasse; et, quand 
Frédéric eut l'imprudence de proclamer dans sa 
cour ces flétrissantes doctrines qui détruisent tôt 
ou tard l'ordre social, dois-je oublier que Napo- 
léon a remis en honneur ces nobles doctrines qui 
réparent tous les maux de l'athéisme et de 
l'anarchie? 

» Ainsi, dans cette partie de son histoire comme 
dans toutes les autres, notre monarque n'a plus de 
rivaux; et, pour ne point sortir de l'art de la 
guerre, dont cette cérémonie auguste rappelle 
tous les prodiges, combien tout ce qui fut grand 
disparait à côté des entreprises extraordinaires 
dont nous sommes témoins! On combattait, on 
négociait jadis, pendant des années, pour la prise 
de quelques villes, et maintenant quelques jours 
décident le sort des royaumes. Quel nom militaire, 
quel talent politique, quelle gloire ancienne et 
moderne ne s'abaisse désormais devant celui qui, 
des mers de Naples jusqu'aux bords de la Vistule, 
tient en repos tant de peuples soumis; qui, campé 



LIVRE DEUXIÈME. 115 

clans un village sarmate, y reçoit, comme à sa 
cour, les ambassadeurs d'Ispahan et de Constanti- 
nople , étonnés de se trouver ensemble ; qui réunit 
dans le même intérêt les sectateurs d'Omar et 
d'Ali; qui joint d'un lien commun et l'Espagnol et 
le Batave, et le Bavarois et le Saxon; qui, pour de 
plus vastes desseins encore , fait concourir les mou- 
vements de l'Asie avec ceux de l'Europe, et qui 
montre une seconde fois, comme sous l'empire 
romain, le génie guerrier s'armant de toutes les 
forces de la civilisation , s'avançant contre les bar- 
bares et les forçant de reculer vers les bornes du 
mon tle. 

m Ce n'est point à moi de lever le voile qui 
couvre le but de ses expéditions lointaines; il me 
suffît de savoir que le grand homme par qui elles 
sont dirigées n'est pas moins admirable dans ce 
qu'il cache que dans ce qu'il laisse voir, et dans ce 
qu'il médite que dans ce qu'il exécute. Veut -il 
relever ces antiques barrières qui retenaient aux 
confins de l'univers policé toutes ces hordes de bar- 
bares dont le Nord menaça toujours le Midi? La 
politique n'a point encore parlé; attendons qu'il 
s'explique, et remarquons surtout que ce silence 
est le plus sûr garant de ses intentions pacifiques. 

» Il a voulu, il veut encore la paix : il la demanda 
au moment de vaincre , il la redemanda après avoir 
vaincu. Quoique tous les champs de bataille qu'il a 



116 LES INVALIDES. 

parcourus dans trois parties du monde aient été 
les théâtres constants de sa gloire, il a toujours 
gémi des désastres de la guerre. C'est parce qu'il 
en connaît tous les fléaux qu'il a soin de les porter 
loin de nous. Cette grande vue de son génie mili- 
taire est un grand bienfait. Il faut payer la guerre 
avec les subsides étrangers, pour ne pas trop 
aggraver les charges nationales; il faut vivre chez 
l'ennemi pour ne point affamer le peuple qu'on 
gouverne. La sécurité intérieure est alors le prix 
de ces fatigues inouïes, de ces privations sans 
nombre, de ces dangers de tous genres auxquels se 
dévoue l'héroïsme. 

» Comparez à notre situation présente celle des 
sujets de Frédéric quand, chassé deux fois de sa 
capitale, malgré ses exploits, il ne pouvait, même 
après la victoire, défendre l'industrie de ses villes 
et les moissons de ses campagnes. Telle n'est point 
notre destinée. Paris, l'Empire entier, reposent 
dans un calme profond , sous l'autorité de cette 
même main qui répand la terreur à trois cents 
lieues de nos frontières. Les lois du chef de l'État 
nous sont transmises avec sagesse par un représen- 
tant digne de les interpréter, habile dans toutes 
les carrières administratives, orné de toutes les 
vertus civiles , et qui possède pour nous la première 
de toutes les qualités; celle de bien connaître l'es- 
prit français, qu'il faut suivre quelquefois pour le 



LIVRE DEUXIEME. 117 

mieux conduire. La confiance du souverain ne pou- 
vait être mieux placée que dans un homme d'Etat 
dont la parole fut toujours fidèle, et dont l'accueil 
satisfait tous les cœurs. A ces traits, qui sont 
faciles à reconnaître, les yeux de cette assemblée 
se tournent vers vous, Monseigneur, et ses éloges 
confirment le mien. 

» Mais en jouissant de l'intégrité de notre terri- 
toire et des bienfaits d'une administration paisible 
et régulière , songeons par quels travaux ces avan- 
tages sont achetés : combien de reconnaissance et 
d'admiration doit accompagner cette brave armée 
qui, dans les solitudes de la Pologne, combattit 
tous les besoins et tous les périls, et qui triompha 
des saisons comme des hommes ! Quel orateur pourra 
louer dignement cette garde impériale, dont chaque 
compagnie vaut un grand corps d'armée, et tous 
ces soldats enfin dont chacun mérite d'entrer dans 
cette garde invincible! Quels honneurs décernerons- 
nous à ces lieutenants du chef suprême , à ces 
guerriers qui dans toute autre armée auraient le 
premier rang, et qui dans celle-ci sont plus con- 
tents et plus fiers d'occuper à une longue distance 
la seconde place? Ce n'est point assez de vaincre 
pour ces invincibles légions, elles veulent encore, 
avec une magnanimité vraiment française, effacer 
jusqu'au souvenir des défaites de leurs ancêtres. 
Après avoir repris dans les arsenaux de l'Autriche 



118 LES INVALIDES. 

l'armure de François I er , captif à Pavie, elles 
ramènent à Paris cette colonne injurieuse qui s'éle- 
vait dans les champs de Rosbach, et font ainsi du 
monument de nos revers un nouveau monument 
de nos triomphes. 

» Quelques-uns des braves vétérans qui m'écou- 
tent ont peut-être vu cette fatale journée où le 
talent des généraux n'a pas secondé la valeur des 
soldats. Ils se consoleront de leur défaite en atta- 
chant l'épée de leur vainqueur aux voûtes de ce 
temple. Cette épée reposera sous leur garde à côté 
du tombeau de Turenne, et quelquefois, la contem- 
plant avec une joie mêlée de respect , ils se diront : 
u Si elle a vaincu les pères, elle fut conquise par 
les enfants. » L'aspect de ce trophée fera naître 
encore de plus graves réflexions sur les causes qui 
élèvent les trônes ou qui précipitent leur chute. 11 
redira sans cesse combien la mort ou la vie d'un 
seul homme peut ôter ou mettre du poids dans les 
destinées. 

» En effet, rappelons-nous cette époque où le 
monde étonné voit paraître, à côté des grandes 
puissances, ces princes de la maison de Brande- 
bourg qui n'étaient pas même inscrits au premier 
rang des électeurs! Reportons-nous à leur berceau, 
suivons les progrès de leur fortune, voyons leur 
monarchie s'accroître et s'affermir sans relâche, et 
par les armes et par les négociations, et par la vio- 



LIVRE DEUXIÈME. 119 

lenc^ et par la ruse , et par ce génie audacieux et 
circonspect, suivant les conjonctures, qui menace ou 
qui cède à propos, et qui, toujours soumis au calcul 
de l'intérêt, change, avec le temps, d'alliés, d'en- 
nemis et de desseins. Quel événement a suspendu le 
cours de tant de prospérités? La Prusse avait-elle 
affaibli le nombre de ses armées? Non, ces armées 
étaient complètes, et nous entendions encore citer 
leur bravoure et leur discipline. Avait-elle dissipé 
son trésor? Non, le désordre introduit dans ses 
finances par des prodigalités passagères était réparé 
par une sage économie. Elle ne manquait ni de 
bras, ni de richesses; elle possédait encore tout ce 
qui fait en apparence la force et la sécurité des 
empires, de l'or, du fer et du courage. Comment 
ces jours de deuil et d'abaissement furent-ils donc 
amenés si vite? L'homme qui créa, qui fit mouvoir, 
qui soutint longtemps ce grand corps, a fini sa car- 
rière , et tout a succombé peu à peu avec la colonne 
qui portait tout, et dans le mausolée de Frédéric 
s'est enfermé , pour ne plus reparaître , cet esprit à 
la fois belliqueux et politique dont il animait ses 
soldats, ses généraux, ses ministres, son peuple, 
et le système entier d'une immense administration. 
Voilà comme la mort d'un seul homme est la perte 
de tous. 

» Au contraire, quel autre spectacle s'offre à nos 
yeux! Une grande monarchie avait vu tous les 



120 LES INVALIDES. 

fléaux fondre sur clic, et, n'ayant plus de roi et 
plus d'autels, plus de guides et plus de sauvegarde, 
elle tombait de précipice en précipice entre ses 
anciennes et ses nouvelles constitutions également 
violées. L'espoir était même perdu; car, malgré dix 
ans de calamités et de crimes, la patrie était encore 
livrée aux cruelles expériences de cet esprit nova- 
teur qui, toujours trompé, se croit toujours infailli- 
ble, et qui, au risque de perdre toute une nation et 
lui-même, accumule les fautes et les excès de tout 
genre , plutôt que de faire l'aveu d'une seule erreur. 

» Cependant, du fond de l'Egypte, un homme 
revient seul avec sa fortune et son génie : il débarque, 
et tout est changé. Dès que son nom est à la tête 
des conseils et des armées , cette monarchie couverte 
de ses ruines en sort plus glorieuse et plus redou- 
table que jamais, et voilà comme la vie d'un seul 
homme est le salut de tous ! 

» Ah ! que ce double tableau et des destins de la 
Prusse et de ceux de la France nous donne encore 
plus d'attachement, s'il est possible, pour celui qui 
fait notre repos et notre gloire! Que ce grand 
homme, qui nous est si nécessaire, vive longtemps 
pour affermir son ouvrage! Que ses frères égale- 
ment chéris dans son Sénat ou dans ses camps, au 
milieu de la France ou sur les trônes étrangers qu'il 
leur partage, que des enfants, que des neveux^ 
dignes de lui, transmettent aux nôtres le fruit de 



LIVRE DEUXIÈME. 121 

ses institutions et le souvenir de ses exemples! 
Mais, hélas! quand je forme, bien moins pour lui 
que pour nous, ces vœux accueillis par tous les 
cœurs français, un enfant royal vient d'entrer dans 
la tombe, et les regrets de son auguste famille se 
mêlent à nos chants de victoire. 

» Peut-être en ce moment le héros qui nous 
sauva pleure dans sa tente, à la tête de trois cent 
mille Français victorieux, et de tant de princes et 
de rois confédérés qui marchent sous ses enseignes. 
Il pleure, et ni les trophées accumulés autour de 
lui, ni l'éclat de vingt sceptres qu'il tient d'un bras 
si ferme , et que n'a point réunis Charlemagne lui- 
même, ne peuvent détourner ses pensées du cer- 
cueil de cet enfant dont les mains triomphantes 
ont aidé les premiers pas, et devaient cultiver un 
jour l'intelligence prématurée. Ah! qu'il n'ignore 
pas au moins que ses malheurs domestiques ont été 
sentis comme un malheur public, et qu'un si doux 
témoignage de l'intérêt national lui porte quelques 
consolations. Toutes nos alarmes pour l'avenir sont 
des hommages de plus que nous lui rendons. Puisse 
surtout la fortune se contenter de cette jeune vic- 
time qu'elle a frappée, et qu'en secondant toujours 
les projets du plus grand des souverains, elle ne 
lui fasse plus payer sa gloire par de semblables 
malheurs! » 

S. A. S. le prince archichancelier est descendu 



1-2-2 LES INVALIDES. 

ensuite pour remettre entre les mains de M. le gou- 
verneur des Invalides l'épée de Frédéric : S. Exe. 
le maréchal Moncey s'est empressé d'aller à sa ren- 
contre. Son Altesse Sérénissime, en la donnant à 
If. le gouverneur, ainsi que les décorations du mo- 
narque prussien, a prononcé les paroles suivantes : 

« Au nom et par les ordres de S. M. l'Empereur 
et Roi, notre très - gracieux souverain, je vous 
remets, monsieur le maréchal, les décorations et 
les armes qui ont appartenu à un monarque dont la 
Prusse et l'Europe conserveront toujours un grand 
souvenir. 

» Cette conquête faite par le héros de la France 
est pour elle une dépouille opime et un digne orne- 
ment pour l'asile des défenseurs de l'Etat. 

» Je vous remets aussi les drapeaux enlevés 
aux ennemis pendant cette dernière et brillante 
campagne. 

» L'intention de Sa Majesté est qu'ils demeurent 
sous la garde des braves que vous commandez, jus- 
qu'à ce qu'ils puissent être placés dans le monu- 
ment que Sa Majesté veut élever à la gloire immor- 
telle des armées. 

» C'est ici, monsieur le maréchal, que de toutes 
parts l'intérêt et l'admiration viennent chercher les 
trophées de la valeur française; ceux qui désor- 
mais visiteront cette enceinte reconnaîtront dans la 
double disposition faite par les ordres de Sa Majesté 



LIVRE DEUXIÈME. 123 

Impériale et Royale une nouvelle preuve de sa 
bienveillance pour ses vieux soldats, et de son 
estime particulière pour leur digne chef. » 

S. Exe. M. le maréchal Serrurier, gouverneur 
des Invalides, a répondu : 

« Monseigneur, 

» Nous sommes encore ici plus de neuf cents 
hommes qui avons combattu le grand roi dont nos 
enfants viennent de conquérir les dépouilles guer- 
rières. La fortune alors ne seconda pas toujours 
notre courage. Les pères n'étaient pas moins braves 
que les enfants; mais ils n'ont pas eu le même 
chef. Cependant, nous ne nous rappelons pas sans 
orgueil les paroles de ce grand homme : Si j'étais 
à la tête de ce peuple français, il ne se tirerait pas un 
coup de canon en Europe sans ma permission : témoi- 
gnage honorable de son estime pour les soldats qui 
le combattaient. Mais c'était sous le règne d'un 
souverain bien plus grand encore par son génie, 
par ses hauts faits et par sa modération, que le 
peuple français devait parvenir à ce haut degré de 
gloire et de puissance. 

)> Nous jurons de garder fidèlement le trésor que 
Sa Majesté Impériale et Royale nous confie ; et après 
l'honneur d'en être dépositaires, rien ne pouvait 
être plus précieux pour nous que de le recevoir des 
mains de Votre Altesse. » 



124 LES INVALIDES. 

Les mots Nous le jurons, répétés par les inva- 
lides, ont retenti dans toute l'église. 

Le chœur du chant triomphal a recommencé. 
Son Altesse Sérénissime, remontée auprès du trône, 
a signé sur les registres de l'hôtel des Invalides le 
procès-verbal de la remise de l'épée et des décora- 
tions du grand Frédéric et des drapeaux conquis 
dans la dernière campagne. S. Exe. M. le gouver- 
neur a signé après le prince archichancelier. 

Les princes archichancelier et architrésorier de 
l'Empire se sont levés, et au bruit d'une sym- 
phonie militaire ont descendu les degrés du trône 
et se sont avancés vers la porte de l'église à la tête 
des ministres et des grands officiers de l'Empire et 
de la Légion d'honneur. En sortant de l'hôtel des 
Invalides, le prince archichancelier a invité le cor- 
tège à se séparer, l'objet de sa réunion étant rempli. 

Une salve d'artillerie a annoncé la fin de la 
cérémonie. 

De retour des campagnes d'Allemagne, l'Empe- 
reur, accompagné du grand-duc de Berg et du 
prince de Neufchâtel, vint le 1 I février 1808 faire 
la visite de l'Hôtel. Son arrivée fut annoncée par 
plusieurs salves d'artillerie. 

Apres avoir été chaleureusement acclamée par 
les invalides, Sa Majesté se rendit à l'église, où elle 
fit une allocution dans laquelle, entre autres choses, 
elle dit ce mot remarquable : « Qu'aux yeux des 



LIVRE DEUXIEME. 125 

vieux soldats, la religion, cette ressource des der- 
niers jours, ne pouvait être trop honorée. » 

L'Empereur y ordonna aussi le rétablissement du 
maître-autel. 

Il visita ensuite la grande cuisine,- il goûta les 
aliments et les trouva convenables. 

Puis il parcourut les infirmeries en encourageant 
les blessés par des promesses d'un sort meilleur. 

Il visita la bibliothèque et ordonna l'acquisition 
de plusieurs ouvrages. 

Arrivé à la salle du conseil, il s'y reposa pendant 
quelques instants, en recevant du gouverneur 
quelques renseignements qu'il avait demandés. 

L'Empereur sortit enfin de l'Hôtel, en laissant les 
pensionnaires sous le charme de l'intérêt qu'il venait 
de leur prodiguer. 

Le 26 mai 1 808, jour anniversaire de la prise de 
Dantzig, conformément aux décrets de l'Empereur 
et Roi, le cœur de Vauban fut transféré dans le 
mausolée qui lui avait été érigé vis-à-vis de celui 
de Turenne, sous le dôme de l'hôtel impérial des 
Invalides. 

Ce précieux dépôt était placé dans la salle d'au- 
dience de l'hôtel du ministère de la guerre, sous un 
buste du maréchal, au milieu d'armes et de dra- 
peaux pris à Dantzig et dans d'autres places con- 
quises par nos armes. 

A midi une salve d'artillerie a annoncé à la capi- 



126 LES INVALIDES. 

taie le départ du cortège. Le cœur, porté par 
M. le Pelletier d'Aulnay, arrière -petit -fils de 
Vauban, a été déposé dans un char orné d'armes 
et de drapeaux. 

Le cortège- s'est ensuite mis en marche de l'hôtel 
de la guerre dans l'ordre suivant : 

l*i i corps de cavalerie ouvrant la marche: 

Le général commandant la division et la place, 
k cheval à la tète des deux états-majors; 

Un bataillon des élèves de l'École polytechnique; 

Quatre corps d'infanterie, de cavalerie, d'artil- 
lerie et du génie, avec les armes, les bouches à 
feu et autres machines de guerre, ouvraient la 
marche du cortège. 

Des régiments d'infanterie formaient la haie, 
depuis l'hôtel du ministre de la guerre jusqu'à celui 
des Invalides. 

Apparaissaient d'abord quatre pièces de canon 
représentant celles qui furent données au maréchal 
après la prise de Philisbourg. 

Puis venaient : 

Le char portant le cœur de Vauban ; 

Les voitures des ministres, dans l'une desquelles 
était M. le Pelletier d'Aulnay, arrière-petit-fils du 
maréchal ; 

Celles des maréchaux: 

Des premiers inspecteurs généraux : 

Des colonels généraux; 



LIVRE DEUXIEME. 127 

Du directeur de l'administration de la guerre; 

Des présidents et secrétaires perpétuels de 
l'Institut; 

Des membres du comité central des fortifications: 

De la famille Vauban. 

Un corps de cavalerie fermait la marche. 

Une salve d'artillerie annonça le cortège, et le 
cœur du maréchal fut enlevé du char et placé sur 
une estrade , au milieu du dôme , par M. le Pelletier 
d'Aulnay, assisté des ministres, du maréchal Ser- 
rurier et de son état-major, et de beaucoup d'autres 
généraux. 

Le dôme était rempli de militaires de toutes 
armes, au milieu desquels on voyait, à côté d'un 
groupe d'invalides, un groupe d'élèves des Écoles 
militaire et polytechnique, des membres de l'In- 
stitut national et des ingénieurs de tous les services 
publics. 

Les tribunes et les galeries étaient remplies de 
dames des familles des militaires et autres, munies 
de billets d'invitation. 

Quand les membres du cortège furent assis dans 
l'enceinte de l'église, sur l'ordre du général Marescot, 
premier inspecteur général du génie, M. Allent, 
officier de cette arme, lut le discours suivant : 

« L'Empereur et Roi a voulu réunir sous ce 
dôme, aux cendres du maréchal de Turenne, le 
cœur du maréchal de Vauban : association tou- 



128 LES INVALIDES. 

chante de deux héros contemporains, dont les 
caractères eurent tant de ressemblance. Le jour 
qu'a choisi Sa Majesté est anniversaire de celui 
où la prise de Dantzig préludait à la victoire de 
Friedland et à la paix de Tilsitt : rapprochement 
ingénieux et délicat du guerrier qui créa l'art des 
sièges, et des guerriers qui viennent de s'illustrer 
dans un siège glorieux. 

» Il ne restait du maréchal de Vauban que son 
cœur. Le prince, que l'Empereur a nommé son 
digne compagnon d'armes, avec ce zèle que le 
mérite seul met à honorer le mérite, a, sur ces der- 
niers restes d'un homme illustre, appelé l'attention 
d'un monarque qui se plaît à répandre sur les 
grands hommes tout l'éclat de sa gloire. 

» Ici cet éclat rejaillit sur l'armée dont tous les 
corps participent dans les sièges au succès de l'at- 
taque ou à l'honneur de la défense. Il rejaillit sur 
les maréchaux d'empire, gouverneurs des places, 
généraux des armées de siège , revêtus de la même 
dignité que Vauban et désignés comme dignes des 
mêmes honneurs par la reconnaissance publique. 
Ces aigles, emblèmes du dévouement à l'honneur, 
à la patrie et au monarque, rappellent les ordres 
dont Vauban fut décoré, et son ardeur à servir son 
prince et son pays. A leur tête, collègue de l'élève 
et successeur de Bullon, un élève de Vauban, 
général et ministre , unissant dans les sièges l'audace 



LIVRE DEUXIÈME. 120 

et la sagesse; dans l'administration de la guerre, 
le talent et la probité, retrace le caractère et les 
vertus de ce grand homme. Les successeurs des 
Fontenelle, les collègues des Borda, des Coulomb 
et des Meunier, représentent ici l'Académie des 
sciences, qui honora dans Vauban les sciences appli- 
quées au service de l'État. Vauban enfin est dans 
cette enceinte représenté lui-même par son propre 
sang. Son arrière-petit-fils, qui dans la carrière des 
armes s'est montré l'héritier de ses vertus guer- 
rières, est ici au milieu de sa famille. Il vient de 
déposer son cœur dans ce temple, et le confie au 
chef illustre de ces guerriers dont les cheveux 
blancs et les blessures attestent les longs et bril- 
lants services. Sous leur garde reposeront désor- 
mais les restes de Vauban et de Turenne ; et si les 
ombres de ces héros errent quelquefois sous ces 
voûtes , elles se croiront au milieu des compagnons 
de leur gloire. 

» Tout est ici une image , un souvenir de Vauban . 
Qu'ajouter à ces témoignages glorieux? L'éloge de 
Vauban, écrit par d'éloquents orateurs, a été pro- 
noncé dans le sein de trois académies. Chef du corps 
dont Vauban a créé l'art, s'il m'est doux et permis, 
en retraçant ses services, de lui rendre hommage 
comme à l'un de ces hommes à qui l'on succède et 
qu'on ne remplace jamais; devant des militaires, 
militaire comme eux, étranger à une éloquence 

9 



130 LES INVALIDES. 

peu connue dans les camps, la seule louange de 
Vauban sera , dans ma Louche , le tableau simple et 
rapide de sa vie. 

» Le maréchal de Vauban comptait une longue 
suite d'aïeux, presque tous militaires. Mais dans leur 
rang, l'honneur était de sacrifier sa fortune comme 
sa vie au service du souverain. Vauban naquit 
sans biens, et dès sa tendre enfance il resta orphe- 
lin. A dix-sept ans il cède à son génie, voit les 
places, et devient ingénieur. Dans ses premiers 
sièges, il fait l'essai de son talent et donne des 
preuves de son courage. Au siège de Sainte-Mene- 
hould , pendant l'assaut , sous le feu de la place , il 
traverse la rivière à la nage. A Stenay, à Montmédy, 
à Valenciennes, il est couvert de blessures; sous 
Gravelines, à vingt-cinq ans, il conduit en chef les 
attaques, prend et ne quitte plus le seul rang digne 
de son mérite. Dans les guerres suivantes, il crée 
un nouvel art de siège. A Maëstricht, il emploie la 
première fois les trois parallèles, et le reste du dis- 
positif ingénieux des approches régulières. A Luxem- 
bourg, il applique les couronnements à la sape et 
les cavaliers de tranchée; invention que la rapidité 
donnée aux sièges par lui-même a permis de négli- 
ger. En IG68, il ouvre les portes de Philisbourg, 
de Manheim et de Franckenthal, à l'héritier du 
trône, qui pour prix de ce service lui donne, au 
nom du Roi, quatre pièces de canon. C'est devant 



LIVRE DEUXIÈME. 131 

Philisbourg qu'il invente le ricochet, manière aussi 
ingénieuse que redoutable de tirer le boulet et 
l'obus, et qui ne laisse dans l'intérieur d'une place 
assiégée que peu d'asile contre ses ravages. Au 
siège de Namur, en 1692, il se trouve en présence 
de Coehorn. Cet ingénieur célèbre venait de créer 
le fort Guillaume; il y attachait le sort de la place. 
Vauban d'un coup d'oeil aperçoit le défaut de cet 
ouvrage, il se porte rapidement entre le fort 
Guillaume et le château, les sépare par une tran- 
chée, enlève le fort, et triomphe d'un rival que 
l'histoire n'a cru pouvoir mieux louer qu'en le 
nommant le Vauban hollandais. 

» Les forteresses de la France étaient pour la plu- 
part faibles et placées au hasard; Vauban est chargé 
de fortifier toutes les frontières; des Pyrénées au 
bord de l'Escaut, sa fortification varie comme les 
sites; partout, sur les montagnes, au bord de la 
mer et des fleuves, c'est en pliant les ouvrages au 
terrain qu'il subjugue la nature. Sa pensée dans 
chaque place embrasse l'universalité des frontières. 
Il considère la France comme une vaste place 
d'armes, dont chaque forteresse n'est qu'un ouvrage 
particulier; il les coordonne et en détermine les 
rapports, suivant les positions; elles sont entre- 
tenues, réparées ou perfectionnées. Il crée celle 
qui manque, il donne à chacune son caractère 
et sa destination. Le même homme qui dans les 

9. 



132 LES INVALIDES. 

sièges contribue à reculer les limites de l'empire, 
jouit de la gloire d'en poser les barrières. Les 
places du Nord ont arrêté deux fois les ennemis 
de la France. Dans la guerre de succession et 
en 1793, elles ont été pour nous, suivant l'expres- 
sion deMontecuculli, les ancres sacrées qui sauvent 
les États. 

» Vauban, au milieu de ces travaux, trouva le 
moyen de composer un grand nombre d'ouvrages 
sur son art et sur l'économie publique : ses traités 
de l'attaque et de la défense sont encore l'oracle 
des militaires dans les sièges. Dans ses mémoires et 
ses projets sur toutes les places, tout est discuté, 
tout est prévu, jusqu'aux détails d'exécution; et 
lorsqu'on veut reprendre ce qu'il n'a pu exécuter, 
en vain essaye-t-on de le perfectionner. Ce que 
Yauban a déterminé se trouve, un siècle après, 
être encore ce qu'il y a de plus économique, de 
plus ingénieux. La vérité est immuable, et le génie 
ne s'attache qu'à la vérité. A cette collection pré- 
cieuse se joignent sa dime royale, et les manuscrits 
auxquels il avait donné le titre modeste d'Oisivetés. 
« Si ce qu'il y propose, dit Fontenelle, pouvait 
s'exécuter, ses oisivetés ne seraient pas moins utiles 
que ses travaux. » 

» De grandes récompenses, la charge de com- 
missaire général des fortitications, les gouverne- 
ments de Douai et de la citadelle de Lille, les 



LIVRE DEUXIÈME. 133 

ordres du Roi, le bâton de maréchal de France, 
furent le prix de ses services. Il refusa longtemps 
ce dernier grade, craignant qu'il ne l'empêchât de 
conduire les sièges. Pendant un siège malheureux, 
fait par un général d'un grade moins élevé, il offrit 
de servir sous ses ordres; et le Roi lui objectant sa 
dignité : « Sire, dit-il, ma dignité est de servir 
l'État; je laisserai le bâton de maréchal à la porte, 
et j'aiderai peut-être à entrer dans la place. » Il ne 
put l'obtenir. Oublions un désastre qui ravit à la 
France l'Italie, et ne songeons qu'aux victoires qui 
de nos jours l'ont deux fois reconquise. 

» Cinquante sept années de service, vingt-cinq 
campagnes, dix blessures, cent quarante actions 
de guerre, cinquante-trois sièges, trente-trois 
places neuves, toutes celles de la France restaurées : 
telle est la vie du maréchal de Vauban. Il n'est 
plus, mais avant que son nom s'oublie les Français 
cesseront d'aimer leur pays et la gloire. 

» Et vous guerriers sous qui Dantzig a suc- 
combé, vous chef illustre qui les avez dirigés, cou-, 
vrez le cœur de Vauban d'un rameau de vos lau- 
riers; mêlez à l'éclat de ses honneurs celui de votre 
gloire, comme nous mêlons aux souvenirs que 
Vauban a laissés les images de vos services. Dans 
ces honneurs décernés au héros devant qui tom- 
baient les forteresses, c'est vous aussi, c'est son 
armée qui a voulu honorer le monarque invincible 



131 LES INVALIDES. 

devant qui tombent les armées et les places de tous 
ses ennemis. » 

Ce discours étant terminé, M. le Pelletier d'Aulnay 
prit l'urne qui renfermait le cœur de Vauban et la 
remit au ministre de la guerre en lui adressant ces 
paroles : 

« Monseigneur, 

» Chargé par S. M. l'Empereur et Roi de déposer 
entre vos mains le cœur du maréchal de Vauban 
mon aïeul, j'ai l'honneur de vous remettre ce dépôt 
précieux. Cette fête solennelle, consacrée à la 
mémoire de Vauban, fait l'éloge de notre illustre 
souverain, dont la bienfaisance se porte avec autant 
de grandeur à honorer la mémoire des anciens 
guerriers, qu'à illustrer les hauts faits des héros de 
son siècle, dont il est le premier modèle. » 

Le ministre de la guerre a répondu : 

« Monsieur, 

» En recevant de vous et de la famille de Vauban 
le cœur de ce grand homme , je m'estime heureux 
d'être chargé, par le héros qui vient de lui élever 
ce monument, de confier un si précieux dépôt aux 
braves défenseurs de l'Etat que renferme cette 
enceinte, et à leur digne gouverneur entre les 
mains duquel Mantoue jadis capitula. 



LIVRE DEUXIÈME. 135 

» Le cœur de Yauban , qui brûla d'un amour si 
vrai pour sa patrie et pour la gloire, reçoit aujour- 
d'hui un nouvel hommage des mains de la victoire; 
puisqu'il va être couronné par celui qui, à pareil 
jour, il y a un an, rappela tous les souvenirs de 
Yauban, en s'emparanl, à l'aide de l'art qu'il a 
créé et après des actions où ont brillé simultané- 
ment le talent, l'audace et l'intrépidité les plus 
remarquables, de l'un des premiers boulevards du 
Nord; par celui qui mérita comme récompense et 
obtint, après l'importante prise de Dantzig, d'en 
porter le nom et de le transmettre à ses descen- 
dants pour en consacrer la mémoire. » 

Après ce discours, M. le colonel du génie 
Sabatier, un des officiers qui se sont distingués, 
sous les ordres du maréchal duc de Dantzig, au 
siège de celte forteresse, lui a remis, au nom des 
braves qui ont servi sous lui, une couronne de lau- 
rier et une médaille sur laquelle était, d'un côté, le 
portrait de Sa Majesté, de l'autre, une inscription 
rappelant l'ordre de Sa Majesté pour la translation 
du cœur de Yauban. 

Alors M. le maréchal duc de Dantzig a déposé 
la couronne de laurier et la médaille sur le cœur 
de Yauban , et a prononcé le discours suivant : 

« Ombre illustre d'un héros qui fut longtemps le 
boulevard de la France et la terreur des ennemis, 
intrépide guerrier, profond géomètre, habile homme 



136 LES INVALIDES. 

d'Etat, sois sensible au tribut d'amour et de recon- 
naissance <{ue nous t'offrons dans cette enceinte 
auguste, sous ces voûtes sacrées où pendent les 
trophées de nos innombrables victoires. 

» Que je ceigne de cette couronne ton front 
ombragé de lauriers. 

» C'est le plus puissant des monarques, le brave 
des braves, c'est le grand Napoléon qui te la donne. 

» Que peut-il manquer à ta gloire et que manque- 
t-il à mon bonheur, puisqu'il a daigné me choisir 
pour te rendre cet hommage. » 

Après ce discours du maréchal duc de Dantzig, 
le cœur de Vauban , la couronne et la médaille ont 
été placés dans l'urne d'albâtre qui termine la 
colonne cinéraire, et l'urne a été scellée sur-le- 
champ. Des symphonies guerrières et une salve 
d'artillerie ont annoncé la fin de cette mémorable 
et imposante cérémonie. 

Par décret impérial du 9 février 1810, le cœur 
du maréchal Lannes, duc de Montebello, tué le 
22 avril 1809 à la bataille d'Esling, est confié à la 
garde des militaires invalides. 

Ce fut le célèbre Larrey qui eut la mission de 
remettre au maréchal Serrurier le vase contenant 
le cœur de l'illustre défunt, dont les obsèques ne 
devaient être célébrées que quatre mois après. 

Ouverture faite de ce vase, il a été reconnu 
qu'effectivement ce cœur y était renfermé. 



LIVRE DEUXIÈME. 137 

Immédiatement après cette reconnaissance, le 
vase a été remis dans la boite , qui a été refermée 
et scellée du sceau du maréchal Serrurier et de 
celui du commissaire ordonnateur; Larrey avait 
oublié le sien. 

Cette formalité remplie, le maréchal Serrurier 
s'est reconnu dépositaire de ce dépôt, jusqu'à ce 
qu'il en soit autrement ordonné; et ce, conformé- 
ment à la décision du duc de Feltre , ministre de la 
guerre. 

Le baron Larrey étant l'un des hommes de 
l'époque qui ont été le plus aimés des soldats, 
les invalides saisissaient toutes les occasions de lui 
en donner des preuves. 

Ils pleurèrent avec lui l'éminent homme de guerre 
que venait de perdre la France , et qu'il aurait sauvé 
si la science n'était impuissante contre la mort. 

Puis en vertu d'un décret de Sa Majesté et con- 
formément au programme publié par ses ordres, le 
corps de l'illustre maréchal a été déposé dans le 
dôme de l'Hôtel, le 2 juillet 1810, sous le sarco- 
phage provisoire destiné à le recevoir, et où , pen- 
dant quatre jours, le public a pu venir prier et 
admirer les honneurs rendus à ce célèbre guerrier. 

Le 6 juillet il a été fait un service funèbre pour 
le repos de son âme : le corps avait été porté sous 
le catafalque préparé pour cette cérémonie; l'église, 
ainsi que le dôme , les deux façades extérieures de 



138 LES INVALIDES. 

l'IIùtel et celle de la cour d'honneur du côté de 
l'église, avait été tendue en drap noir avec des 
ornements analogues et les inscriptions mention- 
nées dans le programme. Dans l'endroit le plus 
apparent de ces tentures, étaient tracées, en gros 
caractères, ces paroles mémorables : Napoléon à la 
mémoire du duc de Montebelh. 

La cérémonie était présidée par le prince archi- 
chancelier de l'Empire, qui, des appartements de 
M. le maréchal gouverneur, s'était acheminé à midi 
vers l'église, accompagné du prince Borghèse et 
du prince architrésorier de l'Empire; du prince 
de Bénévent, vice-grand électeur; du prince de 
Neufchâtel et Wagram, vice-connétable, ainsi que 
des ministres, des maréchaux et grands officiers de 
l'Empire, des autorités civiles et militaires de Paris 
et autres personnages distingués. 

L'évêque de Gand, aumônier de Sa Majesté, a 
officié. Plusieurs cardinaux-archevêques et évêques 
l'assistaient. La messe a été chantée à grand 
orchestre par les sujets du Conservatoire et les 
premiers sujets de l'Académie impériale du musique. 

L'office étant terminé, le corps a été transporté 
par des grenadiers jusqu'au corbillard préparé pour 
le recevoir. 

Le clergé de la chapelle de Sa Majesté et celui 
des paroisses de Paris avaient envoyé chacun 
une députât ion pour assister à l'office. Ces dépu- 



LIVRE DEUXIÈME. 139 

tations ont ensuite accompagné le convoi jusqu'au 
Panthéon. 

Des détachements de toutes armes commandés 
par des officiers généraux attendaient le corbillard 
en dehors de la grande grille de l'Hôtel; de nom- 
breuses salves d'artillerie ont annoncé le départ du 
convoi. 

Seul, l'Empereur avait voulu en faire les frais, 
afin d'honorer plus particulièrement la mémoire du 
maréchal. L'oraison funèbre fut prononcée par 
l'abbé Raillon, qui fit avec talent ressortir les 
vertus du maréchal, l'homme de bien, l'ami sincère 
du monarque. 

L'Empereur, voulant perpétuer la munificence de 
l'œuvre de Louis XIV, en la dotant magnifiquement 
et en lui donnant les bases d'une organisation plus 
solide encore, rendit, le 25 mars 1811, le décret 
organique dont voici la substance : 

Une dotation spéciale est affectée au service de 
l'Hôtel; 

Les dépenses ne figureront plus au budget de la 
guerre ; 

Le conseil d'administration est composé : 

Du maréchal gouverneur, de quatre sénateurs 
désignés par l'Empereur, du général commandant, 
de l'intendant, d'un inspecteur aux revues et du 
trésorier. 

Indépendamment de ce conseil , il en institua un 



140 LES INVALIDES. 

autre, dit grand conseil, pour vérifier les comptes 
de l'administration et régler le budget de Vannée; 
il fut ainsi composé : du ministre de la guerre , pré- 
sident; du maréchal gouverneur ; de quatre séna- 
teurs; du général commandant de Paris; du général 
commandant de l'Hôtel ; du général commandant le 
génie de Paris; de l'inspecteur aux revues de l'Hôtel; 
de deux officiers généraux désignés par le ministre ; 
de deux intendants généraux; de l'intendant de 
l'Hôtel, sans voix délibérât ive; du secrétaire général 
archiviste. 

Enfin tous les services subirent des modifications, 
et l'avenir des invalides fut encore plus assuré. 

Nous nous bornons à donner le discours prononcé 
par le ministre de la guerre, duc de Feltre, prési- 
dent, dans la séance d'ouverture du 1 "juillet 1811 : 

« Messieurs, 

» Le plus bel établissement d'un règne qui occu- 
pait encore il y a peu d'années le premier rang 
dans l'histoire de la monarchie française avait 
souffert des atteintes du temps et surtout de celles 
des faux systèmes politiques. Sa Majesté Impériale 
et Royale vient, par son décret du 25 mars, de lui 
rendre toute l'utilité de sa fondation, tous les avan- 
tages de ces améliorations successives, toute la 
splendeur de sa destination. 



LIVRE DEUXIÈME. 141 

» Ce fut seulement en 1G70 qu'un monarque 
triomphant conçut le projet, qui ne reçut d'exécu- 
tion que quatre ans après, de ne plus répartir les 
guerriers invalides dans les abbayes ou prieurés, 
de cesser d'imposer aux enfants de la gloire la 
nécessité de vivre avec des moines, et aux céno- 
bites le désagrément de supporter des infractions 
aux règles de leur profession. C'est surtout dans le 
repos acquis par les exploits militaires qu'on a 
besoin de s'en retracer l'image, d'être entouré des 
compagnons qui les ont partagés, de sentir encore 
légèrement le joug de la discipline. 

» Tels furent les motifs de la fondation de l'hôtel 
des Invalides; ils ont aussi été ceux de sa conser- 
vation , et l'ont sauvé de la faiblesse des règnes sui- 
vants et des plans destructeurs dont les traces, moins 
profondes qu'on n'aurait dû le craindre, vont entiè- 
rement disparaître. 

» La loi du 16 mai 1792 porta aux principes de 
cet établissement l'attaque la plus forte qu'ils 
pussent recevoir, en plaçant l'hôtel des Invalides 
dans les attributions du ministère de l'intérieur. 
Elle fît craindre qu'on ne voulût insensiblement 
l'assimiler aux hospices civils, avec lesquels il ne 
doit avoir rien de commun. Ce système subversif 
du bon ordre ne fut pas de longue durée, et bientôt 
après, un des premiers soins de Sa Majesté en pre- 
nant les rênes du gouvernement fut de ramener, 



142 LES INVALIDES. 

autant que les circonstances le permirent, le régime 
de l'Hôtel à ce qu'il était lorsque les étrangers 
nous l'enviaient et que les princes sages l' étudiaient 
pour l'introduire dans leurs États. 

» Ce grand ouvrage, que plusieurs lois et arrêtés 
avaient depuis dix ans commencé, vient d'être ter- 
miné par le décret de Sa Majesté. L'entier retour à 
l'ordre est assuré; les vœux de tous les militaires 
sont comblés; les travaux de l'ancien gouverneur, 
qui jouit de l'avantage d'avoir justifié à l'avance sa 
nouvelle nomination, sont couronnés. Tous les 
moyens de faire le bien sont mis à sa disposition et 
à celle du conseil. Vous saurez, messieurs, les 
employer et justifier la conliance du gouvernement 
par une administration sage et paternelle. 

» Jamais époque ne fut aussi favorable pour faire 
disparaître ce qu'il peut y avoir de vieux et d'abusif 
dans les règlements de la discipline, de police et 
d'administration de l'Hôtel. Leur révision sera. peut- 
être nécessaire pour les mettre en harmonie avec le 
nouveau système; j'ai désiré qu'on s'occupât de cet 
objet avec le plus grand soin. C'est pour atteindre 
ce but que j'en ai fait préparer les bases, sans les 
déterminer encore d'une manière absolument posi- 
tive. J'ai pensé que je devais attendre d'utiles ren- 
seignements de l'expérience de la plupart d'entre 
vous, du zèle et des lumières de tous. J'ai voulu 
que les fonctionnaires appelés à maintenir l'exécu- 



LIVRE DEUXIÈME. 143 

tion des règlements concourussent à leur forma- 
tion, et pussent les regarder comme leur propre 
ouvrage. Vous ferez de ce travail, messieurs, l'objet 
de vos méditations particulières et de vos discus- 
sions au conseil, et vous me mettrez bientôt à 
portée de convertir en règlement général les ques- 
tions qui sont plutôt indiquées que résolues dans le 
projet que je laisse sur le bureau. 

» En reportant au pied du trône les témoignages 
de la gratitude et du dévouement des militaires 
invalides, je donnerai, messieurs, à Sa Majesté 
Impériale et Royale l'assurance qu'elle ne vous 
aura pas en vain confié le bonheur de ces vieux 
soldats et l'espérance de ceux qui marchent aujour- 
d'hui sur leurs traces. » 

A l'apogée de sa puissance , Napoléon I er voyait 
ses vœux réalisés. L'Impératrice venait de lui 
donner un fils. Cent et un coups de canon de la 
batterie de l'Hôtel annoncèrent à la capitale cet 
heureux événement. Grande fut la joie des vieux 
compagnons du nouveau César. 

Mais ils étaient à peine écoulés ces jours d'allé- 
gresse qui avaient suivi le baptême de l'enfant qui 
devait perpétuer la race de l'illustre soldat cou- 
ronné, que déjà les cœurs se sentaient saisis de 
tristes présages, et que l'atmosphère politique était 
chargée de bruits de guerre. 

L'année 1812 s'ouvrit, en effet, par la déclara- 



lii LES INVALIDES. 

lion de guerre à la Russie; et le héros qui avait 
porté ses étendards victorieux de l'Adriatique aux 
bords de la Vistule allait passer le Niémen et trouver 
devant lui deux ennemis invincibles : les éléments 
et la fortune, dont jusque-là il avait été le favori. 

En effet, le 2i juin 1812, l'Empereur franchit 
ce fleuve à la tête de son armée, dont les colonnes 
qui avaient vaincu à Smolensk et à la Moskowa 
arrivèrent rapidement sous les murs de Moscou, 
qu'elles durent abandonner presque aussitôt. 

Arrêtons -nous; le vingt-neuvième bulletin, à 
jamais célèbre, n'a que trop fait connaître à la 
France consternée les résultats de cette épouvan- 
table catastrophe. 

A dater de ce jour, le canon de l'hôtel des Inva- 
lides, qui avait annoncé tant de victoires, dut 
garder un long et lugubre silence. 

Bientôt on vit arriver à l'Hôtel les restes mor- 
tels de plusieurs généraux, victimes illustres des 
désastres que notre armée venait d'éprouver dans 
les plaines glacées de la Pologne. 

Le 1 3 février et les jours suivants , furent déposés 
dans les caveaux du dôme le cœur du général de 
division Baraguey-d'Hillicrs, grand -aigle de la 
Légion d'honneur; celui de l'illustre général d'ar- 
tillerie Éblé, atteint d'une maladie mortelle à la 
Bérézina, ou périrent les quatre cents pontonniers 
qui à sa voix s étaient plongés clans ce fleuve, afin 



LIVRE DEUXIÈME. 145 

de construire les ponts qui devaient conduire nos 
malheureux soldats sur l'autre rive de la Bérézina, 
les cinq sixièmes. 

Enfin celui du général de division comte de 
Lariboissière , commandant en chef l'artillerie de la 
garde impériale, accablé par la fatigue, mais encore 
inconsolable de la mort d'un fils tué sous ses yeux à 
la bataille de la Moskowa. 

Baraguey-d'Hilliers (Louis), né le 13 août 1764, 
à Paris, d'une famille noble, fit dans cette ville des 
études qui, sans être profondes, lui furent très- 
utiles, parce qu'il les dirigea entièrement vers la 
carrière des armes, à laquelle dès lors on l'avait 
destiné. Il entra comme sous- lieutenant dans le 
régiment d'Alsace, en 1784. Capitaine dans un 
bataillon d'infanterie légère le 20 janvier 1 792, et, 
le mois suivant, aide de camp du général Crillon. 
Trois mois après il obtint le même emploi auprès de 
Labourdonnaye , puis auprès de Custine, qui le fit 
sous-chef d'état-major, en lui donnant le grade de 
général de brigade. Baraguey-d'Hilliers prit part à 
l'invasion du Palatinat et à la prise de Mayence. 
Un an après, traduit au sanglant tribunal révolu- 
tionnaire avec cinquante victimes, qui ce jour-là 
même périrent sur l'échafaud, accusées d'avoir con- 
spiré toutes dans la prison où elles étaient détenues, 
Baraguey-d'Hilliers fut absous avec deux autres 
accusés. Malgré cette absolution, il fut envoyé de 

40 



146 LES INVALIDES. 

nouveau à la prison du Luxembourg comme noble 
suspect, et il n'en sortit qu'après la chute de Robes- 
pierre. Remis en activité le 5 prairial an III (1795), 
il fut employé dans l'Ouest sous les ordres de 
Hoche; puis à l'armée d'Italie, où il arriva vers la 
fin de la belle campagne de 1796. Le général en 
chef, Bonaparte, lui donna un commandement dans 
la Lombardie, et le chargea ensuite de s'em- 
parer de Bergame, place de l'État vénitien qu'il lui 
importait d'occuper, mais que la neutralité semblait 
mettre à l'abri d'une pareille entreprise. Baraguey- 
d'Hilliers usa dans cette occasion de beaucoup 
d'adresse, et voici comment Bonaparte rendit 
compte de cette expédition au Directoire : u Quoique 
l'occupation de Bergame ne soit pas une opération 
militaire, il n'en a pas moins fallu des talents et de 
la fermeté pour l'obtenir. Le général Baraguey- 
d'Hilliers, que j'en avais chargé, s'est parfaitement 
conduit ; je vais lui donner le commandement d'une 
brigade, et j'espère qu'aux premières affaires il 
méritera sur le champ de bataille le grade de général 
de division. » Chargé, en effet, de conduire bientôt 
après un corps d'armée dans le Tyrol, Baraguey- 
d'Hilliers pénétra dans la vallée de l'Adige, jus- 
qu'aux gorges de la Brenta, où il se réunit à l'armée 
principale, après avoir fait quatre mille prison- 
niers; et le grade de général de division lui fut 
donné (mars 1797). Peu de temps après et sous 



LIVRE DEUXIEME. HT 

son commandement , Venise tomba au pouvoir des 
Français, et la plus ancienne des républiques avait 
cessé d'être Bonaparte ne fut pas moins satis- 
fait dans cette occasion qu'il ne l'avait été à la 
prise de Bergame. 

Après la paix de Lunéville, le gouvernement 
consulaire le fit inspecteur général d'infanterie; et 
Napoléon , devenu empereur, le nomma grand olli- 
cier de la Légion d'honneur et colonel général des 
dragons. 

Napoléon lui donna le gouvernement de Venise 
en 1808; et ce fut en Italie, puis en Hongrie, sous 
le vice-roi Eugène, que Baraguey fit la campagne 
de 1809. Après la paix devienne, il fut chargé 
de réduire les insurgés du Tyrol, qui refusaient 
de se soumettre et qui combattirent avec tant 
de courage sous les ordres du fameux Hofer. 
Baraguey passa ensuite à l'armée d'Espagne, et, le 
3 mai 1811 , il battit sous les murs de Figuières un 
corps espagnol commandé par Campo-Verde. Appelé 
à la grande armée l'année suivante, il fut mis à la 
tète d'une division qui partit de Smolensk dans les 
premiers jours de novembre 1812, pour se diriger 
vers Kalouga, au-devant de l'Empereur, lequel 
avait d'abord dû faire sa retraite dans cette direc- 
tion, puis en avait changé par suite de la bataille 
de Malojaroslawitz. Ignorant tout à fait ce change- 
ment , Baraguey se trouva bientôt au milieu de plu- 

10. 



148 LES INVALIDES. 

sieurs corps russes, et une partie de sa division fut 
obligée de capituler. Napoléon, informé de cet évé- 
nement au milieu des désastres de la retraite, en 
fut vivement courroucé, et il traita Baraguey- 
d'Hilliers avec une extrême rigueur. Le malheureux 
général conçut de ce dernier malheur un tel cha- 
grin, qu'il tomba malade en route, et que, forcé 
de s'arrêter à Berlin, il mourut dans celte ville vers 
la fin de décembre 1812. — Une de ses filles avait 
épousé le général Foy. 

Éblé (Jean-Baptiste), général d'artillerie, l'un des 
plus célèbres de l'armée française , naquit en 1 758 
à Saint-Jean de Rorbach en Lorraine. Fils d'un 
ollicier du régiment d'Auxonne, du nombre de ceux 
que l'on appelait alors officiers de fortune, parce 
qu'ils n'étaient pas nobles, il fut inscrit dès l'âge de 
neuf ans, comme canonnier, sur le contrôle du 
même corps. Élevé avec beaucoup de soin et des- 
tiné dès l'enfance à la carrière de son père, il fut 
bientôt l'un des meilleurs sous-ofliciers de cette 
arme. Devenu lieutenant en 1783, il fut envoyé à 
Naples sous les ordres de Pommereul , pour y former 
l'artillerie de ce royaume sur le modèle de celle de 
France. Il était parvenu dans ce pays au grade de 
capitaine, et il devait y obtenir plus d'avantages 
encore; mais la révolution de France, dont il adopta 
les principes avec beaucoup de chaleur, le ramena 
dans sa patrie en 1792, et il fut confirmé danas son 






LIVRE DEUXIÈME. 149 

grade de capitaine. Employé dès le commencement 
à l'armée du Nord, il fut mis à la tête d'une com- 
pagnie d'artillerie à cheval, fit. toutes les campagnes 
de cette époque sous Dumouriez, sous Picliegru et 
sous Jourdan, et se distingua particulièrement à 
Hondschoote et Wattignies. Devenu général de bri- 
gade à la tin de 1793, il commanda l'artillerie de 
l'armée du Nord, et, par son activité et son savoir, 
il contribua beaucoup à introduire dans cette partie 
si importante de nos forces militaires un ordre et 
une méthode jusqu'alors inconnus. Il distribua éga- 
lement les munitions et les pièces dans chaque divi- 
sion , et prépara ainsi la suppression nécessaire des 
pièces de bataillon, qui fut adoptée plus tard. Éblé 
dirigea ensuite les sièges d'Ypres, de Nieuport, de 
Bois-le-Duc, de Nimègue, de Graves, et il eut une 
grande part à la conquête de la Hollande, où son 
artillerie traversa si miraculeusement sur la glace 
les plus larges fleuves. Appelé en 1795 à l'armée 
du Rhin par Moreau, qui avait su l'apprécier, il fit 
sous ce général cette campagne du Palatinat, si 
remarquable par son début, et plus remarquable 
encore par la retraite qui la termina. Au com- 
mencement de l'année 1797, il soutint pendant 
deux mois, dans le fort de Kehl, les efforts de toute 
l'armée autrichienne, commandée par l'archiduc 
Charles. Il se rendit ensuite en Italie, et il com- 
manda, sous Championnet, l'artillerie de l'armée 



150 LES INVALIDES. 

qui devait envahir un royaume dont il avait lui- 
même autrefois préparé les moyens de défense. 
Cette facile conquête était à peine achevée, qu'Éblé 
revint en Allemagne , où la confiance de Moreau le 
plaça encore une fois à la tête de son artillerie, et 
où il eut part à la brillante campagne qui termina la 
victoire de Hohenlinden. A la paix de Lunéville, il 
fit rentrer dans les arsenaux de France la plus belle 
artillerie qu'on eût jamais conquise sur nos ennemis : 
et , ce qui est plus rare encore , il remit au trésor 
public des sommes considérables, provenant de la 
vente des objets d'artillerie pris aux Autrichiens. 
En 1 803 il passa à l'armée de Hollande, puis à celle 
de Hanovre , et devint gouverneur de Magdebourg 
après la bataille d'Iéna. De là il se rendit à Cassel, 
où le nouveau roi, Jérôme, le nomma son ministre de 
la guerre et colonel général de ses gardes du corps. 
Celte position ne pouvait pas lui convenir long- 
temps; il la quitta pour rentrer au service de 
France, et fut aussitôt employé sous Masséna en 
Portugal, où il dirigea le siège de Ciudad-Rodrigo 
et la construction très-difficile d'un pont de bateaux 
à Santarem. Appelé en 1812 à la grande armée de 
Russie, il fut nommé commandant en chef des 
équipages de pont, et il rendit de très-grands ser- 
vices au passage du Dniester, et surtout dans la 
retraite à celui de la Bérézina, où Napoléon fut 
sauvé par l'habileté et la présence d'esprit qu'Éblé 



LIVRE DEUXIEME. 151 

mit à dresser un pont de bois dans une seule nuit, 
au milieu des glaces et sous le canon de l'ennemi. 
Obligé de rester pendant trois jours auprès de ce 
frêle édifice que les glaçons et la foule des fuyards 
brisaient à chaque instant, Éblé répara plusieurs 
fois les accidents qui survenaient sans cesse. Ayant 
reçu Tordre d'y mettre le feu dès que l'armée serait 
passée, il retarda autant qu'il put l'exécution de cet 
ordre, et sauva par là un grand nombre de malheu- 
reux qui auraient péri sur l'autre rive. Mais la 
fatigue qu'il éprouva et l'excès du froid l'avaient 
frappé si vivement qu'il mourut peu de jours après 
à Kœnigsberg, au moment où Napoléon le nommait 
inspecteur général et commandant en chef de l'ar- 
tillerie de la grande armée. 

Lariboissière (Jean-Ambroise-Baston de), général 
d'artillerie, né à Fougères en 1759, d'une famille 
noble, fut destiné dès l'enfance à la carrière des 
armes, et, après avoir fait des études convenables, 
entra à l'âge de vingt-deux ans comme lieutenant 
dans un régiment d'artillerie. L'avancement dans 
ce temps de paix n'était pas aussi facile qu'il le 
devint plus tard, et Lariboissière servait encore 
dans le même grade quand arriva la révolution. 
Il s'en déclara partisan, et fut nommé capitaine 
en 1791. Employé dès l'année suivante à l'armée 
du Rhin, sous Custine, il concourut à l'invasion du 
Palatinat et à la prise de Mayence. Resté dans 



152 LES INVALIDES. 

cette place en 1793, lorsqu'elle fut assiégée par les 
Prussiens, il eut une part importante à sa défense, 
et, lors de la capitulation, fut laissé aux ennemis 
pour otage. Revenu bientôt en France, il fit encore 
dans les armées du Rhin , du Danube , les campagnes 
de 1794 et 1795, parvint au grade de colonel et 
fut nommé directeur du parc d'artillerie. Devenu 
général de brigade, il commanda en 1 80o l'artillerie 
du quatrième corps de la grande armée, et con- 
courut efficacement à la victoire d'Austerlitz par 
l'heureux emploi qu'il fit de ses batteries, dirigées 
contre l'étang de Ménitz, sur lequel l'infanterie 
russe avait eu l'imprudence de s'établir. Après la 
journée d'Iéna, Lariboissière contribua beaucoup à 
la défaite du corps de Blùcher, qu'il poursuivit jus- 
qu'à Lubeck, où il fut blessé. Ayant ensuite suivi la 
grande armée en Pologne, il partagea tous ses 
succès, fit construire un très-beau pont sur la Vis- 
tule, et fut remarqué par Napoléon, qui lui donna le 
commandement de l'artillerie de sa garde, et le fit 
général de division. A la bataille si meurtrière 
d'Eylau, Lariboissière, par ses habiles dispositions, 
soutint pendant toute la journée le centre de l'armée 
française, sur lequel était dirigé tout le feu de l'ar- 
tillerie des Russes. Chargé aussitôt après de diriger, 
sous le maréchal Lefebvre, le siège de Dantzig, 
défendu par une garnison de vingt mille hommes 
que commandait un des lieutenants du grand 



LIVRE DEUXIÈME. 153 

Frédéric (le feld maréchal Kalkreut), il déploya 
dans ce siège mémorable autant d'activité que de 
talent; et, malgré une blessure grave qu'il reçut 
à la cuisse, il ne quitta pas un instant les travaux 
jusqu'à la reddition de la place. Napoléon le nomma 
pour ce fait grand officier de la Légion d'honneur. 
Lariboissière prit ensuite une part non moins glo- 
rieuse aux batailles d'Heilsberg, de Friedland; et 
lors de l'entrevue des deux Empereurs, ce fut lui 
qui établit au milieu du Niémen le radeau sur lequel 
eurent lieu les premières conférences. Il passa 
ensuite en Espagne , où il dirigea l'artillerie à l'at- 
taque de Madrid et à la bataille de Somo- Sierra. 
Revenu en Allemagne avec Napoléon en 1809, il 
concourut à l'invasion de l'Autriche, et fit construire 
après la bataille d'Essling les ponts sur le Danube 
qui sauvèrent l'armée française et préparèrent la 
victoire de Wagram, à laquelle sa formidable artil- 
lerie contribua encore puissamment. Le peu de 
temps qui sépara ces grands événements de l'inva- 
sion de la Russie fut employé par Lariboissière à 
une inspection du port de Toulon et des côtes de la 
Méditerranée, que semblaient alors menacer les 
Anglais. Rappelé à la grande armée dès le commen- 
cement de 1812, et chargé de disposer les moyens 
de transport pour les vivres et le matériel de l'ar- 
tillerie dans la grande expédition de Russie, mar- 
chant à la tète de l'artillerie de la garde impériale, 



154 LES INVALIDES. 

ce fut encore Lariboissière qui dirigea les princi- 
pales attaques à Smolensk, et surtout à la Moskowa, 
la plus sanglante des batailles que Ton connaisse, et 
celle où Ton a vu les plus terribles effets de l'art de 
la guerre chez les modernes. Lariboissière y prit 
une part glorieuse; mais il eut la douleur d'y 
perdre un de ses fils, qui fut tué en chargeant à la 
tête d'une colonne. A Moscou, ce fut encore lui qui 
arma le Kremlin et qui prépara les moyens de le 
faire sauter. Dans la désastreuse retraite, il ne 
déploya pas moins d'activité; mais toute la division 
de son artillerie ayant été dévorée par le froid ou 
la faim des soldats et des chevaux, il ne put sauver 
qu'une vingtaine de ses canons, et conçut de tant 
de calamités un tel chagrin, qu'il tomba malade à 
Wilna et ne put qu'avec beaucoup de peine atteindre 
Kœnigsberg, où il était allé mourir. 

Le 1 9 décembre au matin, la capitale apprit, à son 
grand étonnement, que l'Empereur était arrivé aux 
Tuileries dans la nuit. 

Le lendemain les grands corps de l'État lui furent 
présentés, et dans sa harangue, M. Lacépède, pré- 
sident du Sénat , lui dit , à l'occasion de la conspi- 
ration de Malet, ces mots remarquables : 

« Dans les commencements de nos anciennes 
dynasties, on vit, plus d'une fois, le monarque 
ordonner qu'un serment solennel liât d'avance les 
Français de tous les rangs à l'héritier du trône, et 



LIVRE DEUXIÈME. 155 

quelquefois, lorsque l'âge du jeune prince le per- 
mit , une couronne fut placée sur sa tête , comme le 
gage de son autorité future, et le symbole de la 
prospérité du gouvernement. » 

Enfin , le 5 mars , Napoléon vint à l'Hôtel comme 
pour montrer à ses vieux compagnons qu'il existait 
encore. Aussi, grande fut la joie qu'éprouvèrent les 
invalides à la vue de l'Empereur. 

Après les avoir passés en revue , il fit approcher 
ceux qui lui avaient été désignés comme ayant fait 
quelque action d'éclat, et leur en distribua la 
récompense. Vingt-deux d'entre eux, qui étaient 
privés de deux membres, reçurent la dotation de 
sixième classe. 

L'Empereur se dirigea ensuite vers l'église, dans 
laquelle un Te Dcum fut chanté; puis il parcourut 
les cuisines, la boulangerie et l'infirmerie. 

Au général Simon , qui avait emporté les regrets 
de tous ses administrés, avait succédé le baron 
d'Arnaud. 

L'Empereur lui donna une marque de sa muni- 
ficence, en augmentant de 4,000 fr. sa dotation. Il 
accorda aussi au colonel major Cazaux le titre de 
baron. 

Ces preuves de sympathie de la part du monarque 
n'eurent pas le pouvoir de chasser du cœur des 
anciens compagnons de sa gloire la mélancolie que 
leur inspiraient les appréhensions de l'avenir. Ces 



156 LES INVALIDES 

craintes n'étaient, hélas! que trop fondées! Car 
bientôt on vit éclater le terrible orage qui, depuis 
dix années, s'était amoncelé sur la tète altière du 
géant des batailles, et pourtant pour le faire cour- 
ber, il ne fallut rien moins que tout l'or de l'Angle- 
terre, toutes les armées de l'Europe coalisée et la 
trahison. 

Après avoir fait le siège de Paris, qu'avait en 
vain défendu le brave maréchal Moncey, comman- 
dant la garde nationale, à laquelle s'étaient joints 
tous les invalides dont le bras pouvait encore porter 
une arme, les coalisés vinrent camper aux portes 
du palais des braves, dont les aigles victorieuses 
avaient naguère plané sur les édifices de toutes 
leurs capitales. Leurs escadrons vinrent aussi camper 
autour de l'hôtel des Invalides, dont les pension- 
naires fureut saisis d'une religieuse frayeur. 

Leurs bataillons allaient-ils franchir l'enceinte de 
leur asile respectable, et leur redemander les tro- 
phées qu'ils leur avaient enlevés? En proie à cette 
crainte salutaire, le maréchal Serrurier fit dresser 
un bûcher, et ses flammes réduisirent en cendres le 
prix de cent victoires ! 

Pourquoi faut-il que, contrairement à l'exemple 
de son devancier, le moderne Charlemagne ait eu 
le malheur d'arracher, pour le poser sur la tête 
d'un enfant qui devait ne le porter qu'un jour, le 
diadème qui ceignait le front de l'auguste représen- 



LIVRE DEUXIÈME. 157 

tant de celui qui, selon l'expression de Bossuet, 
lient tous les sceptres dans sa main? Le sien n'eût pas 
été brisé, et son bras, naguère tout-puissant, n'eût 
pas été forcé de déposer la couronne dans le lieu 
même qui avait servi de captivité au pontife décou- 
ronné...; il n'eût pas vu le roi de Rome prendre le 
chemin de l'exil, et lui-même ne serait pas devenu 
le captif des rois qu'il avait vaincus. 

Notre plume est impuissante à retracer l'affliction 
que cette illustre infortune apporta aux vieux débris 
de son armée, à ceux-là qu'il avait tant de fois con- 
duits à la victoire. 

Quelques jours après l'élévation au trône de 
Sa Majesté Louis XVIII, monseigneur le comte 
d'Artois, les ducs d'Angoulême et de Berry, hono- 
rèrent l'Hôtel de leur auguste visite. 

Le maréchal Serrurier fut recevoir les princes, 
qui parcoururent l'établissement dans toute son 
étendue, et en firent le plus grand éloge. Avant de 
sortir de l'Hôtel, Leurs Altesses Royales exprimè- 
rent au gouverneur leur vive satisfaction. 

Dans les premiers jours de mai, les empereurs 
de Russie, d'Autriche et le roi de Prusse vinrent 
également visiter l'Hôtel. Le gouverneur leur en fit 
les honneurs. 

Après avoir parcouru l'établissement et s'être 
enquis de tous les détails de l'administration, dont 
ils firent les plus grands éloges, Leurs Majestés se 



158 LES INVALIDES. 

retirèrent en exprimant au gouverneur leur admi- 
ration et leur extrême contentement. 

Par ordonnance de Louis XYIII relative à l'ad- 
ministration de l'Hôtel et à la suppression des suc- 
cursales, afin de diminuer le mécontentement qu'a- 
vait causé le changement de gouvernement , il est 
accordé un délai de trois mois, pendant lequel ils 
pourront choisir entre leur position actuelle et une 
retraite dans leurs foyers; retraite plus forte que 
celle accordée jusqu'alors, et qui décide en même 
temps la suppression des succursales, moins celle 
d'Avignon. 



LIVRE TROISIEME. 



CHAPITRE PREMIER. 

De 1815 à 1830. 

Nous venons de faire connaître les mesures légis- 
latives prises à l'égard de l'Hôtel par la première 
Restauration. Ainsi qu'il arrive dans tous les chan- 
gements de dynasties, le gouvernement des Bour- 
bons ne vit dans les soldats du pouvoir tombé que 
des ennemis du pouvoir nouveau. Cette réaction 
plus ou moins fondée s'étendit jusqu'aux invalides. 
Tout en sauvegardant l'œuvre de Louis XIV, l'or- 
donnance du 2 septembre 1814, comme on vient 
de le voir, après avoir supprimé les succursales de 
l'Hôtel, moins celle d'Avignon, accorda aux estro- 
piés français une pension d'un chiffre plus élevé 
que par le passé , afin de les déterminer à rejoindre 
leurs foyers absents; quant aux invalides d'origine 
étrangère, ils furent contraints d'aller tendre la 
main dans leur patrie. 



1G0 LES INVALIDES. 

La fuite de Louis XVIII et le retour de Napoléon 
causèrent donc une allégresse extrême à la plupart 
des pensionnaires. En effet, les invalides, dans le 
cœur desquels l'amour pour l'empereur Napoléon 
n'avait subi aucune altération, apprirent avec joie 
son retour de l'île d'Elbe, et s'empressèrent de lui 
en transmettre l'expression par l'organe de leur 
gouverneur, qui la traduisit en ces termes : 

« Sire, 

» Depuis le funeste événement qui avait privé la 
France de votre appui, les militaires invalides que 
Votre Majesté avait comblés de bienfaits, profondé- 
ment affligés de votre absence, ne passaient leur 
vie qu'à vous regretter et à s'entretenir de vos 
grandes actions. Au bruit de votre débarquement, 
leurs âmes tressaillirent de joie : ils savaient que 
dans le libérateur de la France ils allaient retrou- 
ver un père, et, regrettant de ne pouvoir voler à 
votre rencontre pour vous faire comme autrefois 
un rempart de leurs corps, ils ont accompagné vos 
pas de leurs vœux et salué de leurs acclamations la 
rentrée de Votre Majesté dans la capitale de son 
Empire. 

» Daignez, Sire, agréer l'hommage de nos félici- 
tations et de notre respectueux attachement, en 
attendant que, plus heureux encore, nous puis- 



LIVRE TROISIEME. 161 

sions exprimer noire bonheur en votre présence : 
lorsque Votre Majesté nous fera l'honneur de visiter 
notre établissement, dont elle a relevé la splen- 
deur. Elle est sûre de n'y voir que des hommes qui 
s'estimeraient heureux de pouvoir encore verser 
leur sang pour sa gloire, et de trouver dans les 
témoins de ses nombreuses victoires les sujets les 
plus fidèles et les plus dévoués. » 

Peu de jours après le ministre de la guerre, 
maréchal Davout, fut autorisé par Sa Majesté 
Impériale à faire réadmettre à l'Hôtel, ou dans les 
succursales, les militaires invalides sortis par or- 
donnance du 12 septembre 1814. 

Dans son touchant empressement de revoir les 
vieux compagnons de sa gloire, l'Empereur vint à 
l'Hôtel le 11 mai. 

Rangés en bataille, les invalides l'attendirent 
dans la cour d'honneur. 

Après avoir daigné entretenir quelques-uns d'en- 
tre eux, Sa Majesté fut visiter l'infirmerie. 

Là , après avoir adressé quelques mots bienveil- 
lants à plusieurs malades, Sa Majesté écouta avec 
bonté les réclamations qui lui furent soumises, y fit 
droit et accorda en même temps des récompenses 
à quelques-uns d'entre eux. 

Il serait difficile de peindre la joie que ces braves 
vétérans manifestèrent à la vue de l'Empereur, et 
la satisfaction que Sa Majesté éprouvait en interro- 

11 



162 LES INVALIDES. 

géant ses vieux compagnons d'armes, dont les 
réponses lui rappelaient à chaque mot des batailles 
mémorables. 

L'Empereur se fit rendre compte de la situation 
financière de l'Hôtel, et il apprit avec peine que la 
dotation de six millions qu'il lui avait accordée 
avait été enlevée par une ordonnance royale, et 
que l'administration était en souffrance. Sa Majesté 
ordonna ensuite au ministre de lui présenter un 
décret qui annulât le précédent. 

La revue étant terminée, l'Empereur monta à 
cheval et se dirigea vers le Champ de Mars, qu'il 
parcourut au milieu d'une foule nombreuse qui fai- 
sait entendre de continuelles acclamations. 

Ce fut la dernière rencontre de l'Empereur avec 
les vieux soldats de Wagram et d'Austerlitz, ren- 
contre pleine de sympathie et de tristesse, comme 
celle du 5 mars 1813. 

Napoléon allait en effet de nouveau tirer sa vail- 
lante épée contre l'Europe coalisée. Hélas! le Dieu 
des armées avait décidé que son immense génie ne 
suppléerait plus, comme autrefois, à l'infériorité 
du nombre de ses vaillants soldats. 

SECONDE RESTAURATION. 

Plus heureusement inspiré que son devancier, le 
gouvernement de la seconde Restauration ouvrit 
les portes de l'Hôtel aux blessés de Waterloo. 



LIVRE TROISIÈME. 163 

Cette fois, dans les guerriers mutilés, Louis XVIII 
ne vit point les compagnons de celui qui l'avait con- 
traint d'abandonner son palais; mais en leur don- 
nant l'entrée de l'établissement bâti par Louis XIV 
pour la vieillesse de ses soldats, il ne considéra 
que la situation du soldat français. 

Les Bourbons se rappelèrent qu'un de leurs aïeux 
avait fondé l'Hôtel pour les défenseurs de la patrie , 
et, comme par le passé, l'administration fut toute 
paternelle. 

Le Roi sut résister aux conseils des ultra-roya- 
listes qui voulaient expulser de l'Hôtel les braves 
qui, en servant la République et l'Empire, avaient 
versé leur sang pour la France comme les soldats 
de l'ancienne monarchie. 

Toutefois le maréchal Serrurier fut sacrifié à leur 
ressentiment et remplacé par le duc de Coigny, 
ancien lieutenant générai des armées du Roi, et 
qui, l'année suivante, fut élevé à la dignité de 
maréchal de France. 

Le maréchal Serrurier, qui depuis 1804 avait 
veillé sur le sort des invalides avec un zèle, une 
activité et un dévouement sans bornes, leur donna 
une dernière preuve de sa sollicitude en se déro- 
bant au témoignage de leur reconnaissance et à 
leurs adieux. 

Serrurier (le comte Jean -Matthieu -Philibert) 
naquit le 8 décembre 1742, à Laon, département 

11. 



164 LES INVALIDES. 

de l'Aisne, d'une famille noble divisée en deux 
branches, dont l'une était vouée à la magistrature, 
et l'autre à l'état militaire. Le jeune Serrurier, qui 
appartenait à cette dernière, entra de bonne heure 
au service, et avait obtenu dès 1755 le grade de 
lieutenant. En 1760, il eut la mâchoire fracassée 
d'un coup de feu à l'affaire de Wurbourg. L'émi- 
gration d'un grand nombre d'officiers nobles, son 
courage et ses connaissances militaires favorisèrent 
son avancement. Chef de bataillon en 1793, il 
obtint dans cette campagne le grade de général 
de brigade, auquel il fut élevé le 22 août. Le 
13 juin 1795, il fut nommé général de division et 
fit en cette qualité , sous les ordres de Bonaparte , 
la campagne d'Italie : le 15 juillet il s'empara du 
col de Berno, et dix jours après il reprit aux Austro- 
Sardes le poste de l'Inferno, dont ils venaient de 
se rendre maîtres après avoir repoussé le 5 e batail- 
lon de grenadiers, qui était chargé de le défendre. 
Au combat de Dego, le général Serrurier com- 
mandait l'aile gauche de l'armée, et il n'eut qu'à se 
présenter pour s'emparer des hauteurs de Balisano, 
de Bagnasco et de Pontenuceto; le 19 avril, il 
chassa les Autrichiens de leur position de Saint- 
Michel sur la Corsaglia, et, à la bataille de Mondovi, 
il fut chargé d'une attaque de front sur l'ennemi. 
Deux jours après, poursuivant les Piémontais sur 
Cherasco, il s'empara de la ville de Bène; et deux 



LIVRE TROISIÈME. 165 

jours étaient à peine écoulés qu'il était sous les 
murs de Fossano, quartier général du général pié- 
montais Kolli. Le 12 mai I796, il contribua à la 
reddition de Crémone, et le 7 août suivant il se 
porta sur Vérone, où il sut guider et contenir la 
fureur des soldats. Chargé ensuite par Bonaparte 
du blocus de Mantoue, il y montra la plus grande 
activité et signa la capitulation du 2 février 1797. 
Le 12 mars suivant, sa division passa la Piave, et 
le 16 du même mois elle franchit le Tagliamento. 
Il reçut ensuite la mission de porter au Directoire 
exécutif les drapeaux pris à l'ennemi. On remarqua 
vers cette époque l'énergique adresse que la divi- 
sion Serrurier fit contre la faction dite de Clichy. 
Nommé commandant de Venise , il déploya dans ce 
poste, que les circonstances rendaient très-difficile, 
une grande fermeté et une rare prudence. En 1 798, 
il fut appelé à une inspection générale d'infanterie, 
et reçut l'année suivante le commandement de la 
place de Lucques. Cette république lui dut alors un 
plan de gouvernement dont on admira avec raison 
la sagesse. Employé la même année, sous les ordres 
de Schérer, à l'armée d'Italie, sa division fut l'une 
de celles que ce général en chef destina à tourner 
la droite des Autrichiens; et, le 26 mars 1799, à 
la pointe du jour, elle balaya les bords du lac et 
prit position sur le plateau de Rivoli, si célèbre par 
la victoire que le général Bonaparte avait remportée 



166 LES INVALIDES. 

en 1707. Schérer, qui n'avait pas su tirer parti de 
l'avantage qu'avaient remporté ce jour-là les divi- 
sions Delmas, Grenier, Hatry et Victor, ne songea 
qu'à se retirer sur le Mincio, pour masquer son 
mouvement rétrograde. Il chargea le général Serru- 
rier d'une fausse attaque sur Vérone; mais, empor- 
tée par trop d'ardeur, cette division se laissa aller 
à une trop vive poursuite du corps ennemi qu'elle 
avait d'abord repoussé; attaquée à l'improviste par 
des troupes fraîches sorties de Vérone, elle fut à 
son tour ramenée dans le plus grand désordre, et 
la moitié des troupes qui la composaient, se trou- 
vant acculée à la rivière et cernée de toutes parts, 
fut contrainte de mettre bas les armes, après avoir 
vainement tenté de se défendre ou de se jeter dans 
les montagnes. Le 27 avril 1799, à la bataille de 
Cassano et au passage de l'Adda, il avait été chargé 
par Moreau du commandement de l'aile gauche de 
l'armée d'Italie. Celte partie de l'armée, qui avait été 
séparée du centre, fut attaquée en tête et en queue 
par les Austro-Russes, qui avaient passé la rivière 
sur deux points. Dans cette position désespérée, le 
général Serrurier se défendit vigoureusement et 
tenta de se faire jour l'épée à la main ; mais trop 
d'ennemis l'entouraient, et il fut enfin obligé de se 
rendre. Il fut bien accueilli par SouwarolT, qui lui 
témoigna sa surprise de le voir dans les rangs des 
républicains; Serrurier lui répondit avec dignité 



LIVRE TROISIEME. 167 

que son père, en lui remettant son épée, lui avait 
expressément ordonné de ne s'en servir que pour 
la défense de son pays. La capitulation portait que 
les officiers auraient la liberté de se retirer en 
France, et que les soldats seraient échangés les 
premiers contre autant de prisonniers alliés qui 
auraient été faits dans cette journée. 

Libre sur parole, il revint en France et se trou- 
vait à Paris lorsque le général en chef Bonaparte , 
qui, de retour de son expédition d'Egypte, prépa- 
rait déjà les événements du 18 brumaire, l'appela 
auprès de lui, ainsi que d'autres généraux, pour 
seconder ses projets. Nommé membre du Sénat 
conservateur, il en devint successivement vice- 
président en 1802, et préteur en 1803; le 25 
avril 1 804, il fut nommé gouverneur des Invalides. 
Lorsque le gouvernement consulaire eut fait place 
au trône impérial, le général Serrurier fut fait 
comte, reçut le bâton de maréchal d'Empire, le 
grand aigle de la Légion d'honneur et la grande 
croix de la Couronne de fer. A l'époque de l'ex- 
pédition des Anglais contre l'île de Walcheren, 
en 1809, le maréchal Serrurier devint commandant 
général de la garde nationale parisienne; il prit 
part à tous les actes du Sénat jusqu'à la tin de 1 81 4 , 
vota alors la création d'un gouvernement provi- 
soire, et, après la déchéance de Napoléon, il fut 
nommé par le Roi pair de France et grand-croix de 



1G.S LES INVALIDES. 

Tordre de Saint-Louis. Pendant les Cent Jours, 
Serrurier assista au Champ de Mai, perdit son gou- 
vernement peu de temps après la seconde Restau- 
ration, et fut remplacé par le duc de Coigny. Le 
maréchal Serrurier mourut le 21 décembre 1819. 
Sur la demande d'un des plus honorables habitants 
de Laon, M. Devisme, membre de plusieurs assem- 
blées législatives, le conseil municipal de Laon a 
arrêté que la rue dans laquelle Serrurier était né 
prendrait le nom de rue Serrurier. Le conseil mu- 
nicipal a supplié aussi le Roi d'accorder à la ville 
de Laon une copie de son portrait qui est exposé 
dans la salle des Maréchaux. 

Le personnel des succursales de Louvain et 
d'Arras avait été évacué sur Paris, et cependant, 
malgré cette concentration, l'établissement ne fut 
pas aussi encombré qu'on pourrait le croire; car, 
dans l'incertitude du sort qui les attendait, un grand 
nombre de blessés regagnaient péniblement leurs 
foyers. 

Par ordonnance du 1 février 1 8 1 6, furent nom- 
més membres du grand conseil : 

MM. Comte de Yillamanzy, pair de France; 
Marquis d'Avaray, lieutenant général; 
Baron Millet de Mureau , lieutenant général ; 
Comte Edouard de Bellon, lieutenant général; 
De Vieusseux, maréchal de camp. 



LIVRE TROISIEME. 169 

Le 3 juillet 1816, M. le gouverneur duc de 
Coigny est nommé maréchal de France. 

Dans les premiers jours du mois de mars 1817, 
monseigneur le comte d'Artois, accompagné de 
Monsieur, Dauphin, honora l'Hôtel de son auguste 
visite. 

Cette démarche , qui avait pour but de rallier les 
soldats de l'Empire, eut le succès que l'on pouvait 
en attendre. Les paroles bienveillantes du prince, 
l'intérêt qu'il témoigna aux militaires invalides, 
dissipèrent leurs préventions. Ses formes cour- 
toises, ses manières chevaleresques, rendaient le 
comte d'Artois, plus que tout autre prince de la 
famille, capable de remplir cette mission, à laquelle 
Louis XVIII, en ce qui le concernait, était peu 
disposé. 

Le 31 mai de la même année, l'infant d'Espagne 
voulut voir les soldats qui avaient arraché la cou- 
ronne aux descendants de Philippe V. Il fut reçu 
par le duc de Coigny, qu'il connaissait d'une ma- 
nière toute particulière. 

Le 4 mai \ 820 parut une ordonnance royale qui 
mit l'administration des Invalides en rapport avec 
l'institution du corps de l'intendance militaire. 
L'administrateur comptable fut remplacé par un 
intendant. 

A la mort de monseigneur le duc de Berry, 



170 LES INVALIDES. 

arrivée le 1 3 février 1 821 , un service funèbre a été 
célébré avec grande pompe à l'Hôtel. 

S. M. Louis XVIII, par ordonnance du 17 mars, 
a nommé à l'emploi de commandant de l'Hôtel 
M. le maréchal de camp comte de Lussac, en 
remplacement de .M. le lieutenant général baron 
Darnaud. 

Par une ordonnance du 26 mars 1821, le Roi 
décida que les portraits des maréchaux de France 
décédés seraient transférés à l'hôtel des Invalides 
pour y être placés dans la salle du conseil. 

Cette disposition avait tout à la fois pour objet 
de placer aux Tuileries, dans la salle des Maré- 
chaux, les portraits de tous les maréchaux de 
France vivants, et d'honorer la mémoire de ceux 
qui étaient décédés en confiant la garde des leurs 
aux vétérans de l'armée. 

Peu de temps après, le 19 mai 1821 , mourut le 
maréchal duc de Coigny, gouverneur de l'Hôtel. Il 
fut sincèrement regretté de tous les invalides, dont 
il avait su se faire apprécier, malgré l'apparence de 
dispositions contraires. 

Le comte de Rosambo, chargé de faire son éloge 
à la Chambre des pairs, ne fit que lui rendre jus- 
tice en disant que le dernier gouverneur de l'Hôtel 
« avait été noble sans orgueil, affable avec dignité, 
indulgent par caractère, sévère quand le devoir 
l'exigeait ». 



LIVRE TROISIÈME. 171 

Le conseil d'administration lui fit élever un mau- 
solée semblable à celui du comte de Guibert, un 
monument militaire de marbre blanc, avec cette 
simple inscription : 

LE GRAND CONSEIL DE L'HOTEL, 

DE L'ASSENTIMENT DE S. EXC. LE MINISTRE 

DE LA GUERRE, 

A VOTÉ CE MONUMENT A LA MEMOIRE DE SON EXCELLENCE 

M. LE MARÉCHAL DUC DE COIGNY, 

GOUVERNEUR DE L' HOTEL, Y DÉCÉDÉ LE 4 9 MAI 4824. 

Coigny (Marie -François-Henri de Franquetot, 
duc de), pair et maréchal de France, naquit à 
Paris en 1737. Nommé en 1748 au gouvernement 
de Choisy, après la mort du marquis auquel il 
devait le jour, le jeune Coigny entra aux mousque- 
taires en 1752, et fut mestre de camp général de 
dragons en 1754. Il devint gouverneur et grand 
bailli d'épée en 1755, à la place du maréchal son 
aïeul, qui l'année suivante se démit aussi en sa 
faveur du titre de duc de Coigny. Brigadier de 
cavalerie dans la même année 1 755 , il fut employé 
à l'armée d'Allemagne sous le maréchal d'Estrées, 
1757; combattit à Hastembeck, se trouva à la prise 
de Minden, à la conquête de l'électorat de Hanovre, 
sous le maréchal de Richelieu; aux batailles de 
Crevelt, Corbach et Wartbourg. Maréchal de camp 
en 1761, le duc de Coigny commanda plusieurs 



172 LES INVALIDES. 

corps séparés en Allemagne pendant la campagne 
de cette année. Il se distingua surtout à l'affaire 
d'Obereus, une des plus remarquables de l'époque, 
et où périt le prince Henri de Brunswick. Il fut 
nommé gouverneur de la ville et citadelle de Cam- 
brai en 1 773 , puis chevalier commandeur de l'ordre 
du Saint-Esprit le 1 er janvier 1777, premier écuyer 
du Roi et lieutenant général le I er mars 1780 , enfin 
pair de France en 1 787, par l'érection du duché 
de Coigny en pairie. Sorti de France en 1791 , il fit 
partie de l'armée de Condé, où il obtint un com- 
mandement. 

Ayant passé au service de Portugal, le duc de 
Coigny y parvint au grade de capitaine général, 
équivalent à celui de maréchal de France. Rentré 
à la suite de Louis XVIII, qui faisait de lui le 
plus grand cas, il fut appelé à la pairie nouvelle 
le 14 juin 1814, nommé en janvier 181 G gou- 
verneur des Invalides, maréchal de France le 
3 juillet de la même année , et choisi pour prési- 
dent de l'association paternelle des chevaliers de 
Saint-Louis. 

Il mourut le 1 9 mai 1821, à l'Hôtel , où il laissa 
de vifs regrets. 

A la mort du duc de Coigny, le comte de Lussac 
exerça par intérim les fonctions de gouverneur. Il 
avait succédé au général Darnaud comme comman- 
dant de l'Hôtel. 



LIVRE TROISIÈME. 173 

Le 30 décembre 1821, le marquis de Latour- 
Maubourg, nommé gouverneur le 12 août précé- 
dent, prit possession de ses fonctions. 

En janvier 1822, le comte d'Artois et le duc 
d'Angoulême honorèrent une deuxième fois de leur 
visite l'hôtel des Invalides. Leur arrivée fut saluée 
par une salve d'artillerie et par le bon accueil des 
vieux soldats. 

Le 10 juin 1822, Louis XVIII, cédant aux 
instances du duc de Bellune et du gouverneur de 
l'Hôtel, daigna honorer également les Invalides de 
son auguste visite. 

Son arrivée fut annoncée par une salve d'artil- 
lerie. Sa Majesté fut reçue par le gouverneur, en- 
touré des officiers de son état-major, et qui lui 
remit les clefs de l'Hôtel en lui disant : 

a Sire, 

» J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté les 
clefs de l'hôtel royal des Invalides, de cet asile 
plein de souvenirs de votre auguste famille, et 
dans lequel, depuis Louis XIV, les services rendus 
au Roi et à la patrie trouvent leur plus honorable 
récompense. 

» Les Rois vos prédécesseurs, comme Votre 
Majesté le fait aujourd'hui, ont daigné s'assurer 
eux-mêmes que leurs institutions bienfaisantes 
étaient remplies. 



174 LES INVALIDES. 

» Vos militaires invalides, Sire, attendaient avec 
une vive impatience le bonheur que Votre Majesté 
daigne leur procurer. 

'» Le Roi verra, par la reconnaissance dont tout 
ce qui est ici est pénétré, le dévouement de ces 
vieux guerriers pour Votre Majesté et les Bourbons. 
Ces sentiments, transmis d'âge en âge, se sont 
accrus, s'il est possible, par les bienfaits du Roi, et 
vont se fortifier par la présence de l'auguste pro- 
tecteur des vétérans de l'armée. » 

Le Roi parut sensible aux manifestations des 
sentiments dont M. le marquis de Latour-Maubourg 
venait d'être l'interprète, et il lui rendit les clefs 
de l'Hôtel. 

Arrivé dans la cour d'honneur, le Roi fut accueilli 
par les plus vives acclamations des invalides, ran- 
gés sur deux lignes. Sa Majesté, s'étant arrêtée de- 
vant les degrés de la chapelle , y reçut l'hommage 
du clergé et des sœurs de charité ; puis elle se diri- 
gea vers la troupe des invalides, devant le front 
desquels elle s'arrêta en leur disant d'une voix 
attendrie : 

« Militaires invalides, mes braves camarades, je 
suis invalide aussi; et si j'en ai quelque regret 
aujourd'hui, c'est de ne pas mieux vous voir, c'est 
de ne pouvoir passer dans vos rangs; mais je n'é- 
prouve pas moins un vrai plaisir à me trouver au 
milieu de vous. » 



LIVRE TROISIÈME. 175 

Ces paroles bienveillantes et affectueuses de Sa 
Majesté furent accueillies par des cris unanimes 
d'enthousiasme. 

Sur sa demande , on apporta au Roi du bouillon 
et du pain qu'il goûta, et, dans la crainte qu'on ne 
lui apportât le vin réservé aux officiers, il enjoignit 
qu'on lui donnât celui des soldats , qu'il dégusta en 
portant un toast à tous les invalides, qui y répon- 
dirent par les cris répétés de Vive le Roi! vivent 
les Bourbons ! 

Avec la permission du Roi, et au nom de tous 
les militaires invalides, le gouverneur répondit en 
buvant à la santé de Sa Majesté et de son auguste 
famille. 

La manière gracieuse et toute paternelle dont le 
Roi s'enquit des vœux et des besoins des invalides 
donna à son auguste visite le caractère d'une fête 
de famille. 

Le lendemain parut l'ordre du jour suivant : 

« La journée d'hier, dont le souvenir sera tou- 
jours cher et conservé éternellement à l'hôtel royal 
des Invalides, doit avoir laissé dans tous les cœurs 
un sentiment profond de reconnaissance pour toutes 
les marques de bonté dont le Roi et M. le Dauphin 
ont comblé tous les militaires invalides. Ils ne peu- 
vent mieux prouver leur gratitude à notre auguste 
monarque bien-aimé qu'en exprimant, dans toutes 
les occasions, le sentiment de dévouement et de 



176 LES INVALIDES. 

fidélité dont ils sont pénétrés pour le Roi, M. le 
Dauphin et tous les Bourbons. 

» L'entrée de nos Rois partout où ils se pré- 
sentent, et particulièrement aux Invalides, étant 
toujours signalée par des récompenses et des bien- 
faits, Sa Majesté a daigné accorder à des militaires 
invalides gravement blessés; à l'ancienneté de ser- 
vice, et pour d'autres enfin, à la bonne conduite, 
aux bons sentiments de dévouement et de fidélité 
de tous, des décorations de l'ordre royal et mili- 
taire de Saint -Louis, deux croix d'officiers de 
l'ordre de la Légion d'honneur, et douze croix de 
légionnaires. 

» Comme les bienfaits du Roi s'étendent même 
sur ceux qui n'existent plus, Sa Majesté a accordé 
trois lits aux incurables, qui seront donnés succes- 
sivement à des veuves d'invalides, sur la présenta- 
tion que le gouverneur en fera au Roi, d'après les 
titres des veuves, pour les services de leurs maris 
défunts. Cette nouvelle grâce, inconnue jusqu'ici 
aux Invalides, fait voir combien est grande la solli- 
citude du Roi pour les services des anciens mili- 
taires. » 

La nouvelle inauguration sur la place des Vic- 
toires de la statue de Louis XIV eut lieu le 
25 août 1822 : cent cinquante invalides y assis- 
tèrent. C'était en même temps un honneur et une 
justice, et leur attitude dans cette cérémonie témoi- 



LIVRE TROISIÈME. 177 

gna de leur gratitude envers le monarque qui avait 
été la providence de leur vieillesse l « 

Le 13 mai 1823, S. A. R. madame la duchesse 
d'Angoulême a bien voulu honorer de sa visite la 
succursale d'Avignon. 

Son Altesse Royale a témoigné de la manière la 
plus bienveillante à M. le général comte de Ville- 
lume, commandant cette succursale, qu'elle voyait 
avec autant de plaisir que d'intérêt ces vieux 
braves. 

L'enthousiasme des invalides, en voyant au mi- 
lieu d'eux celte auguste princesse, fille de Louis XVI, 
a été porté au dernier degré; tous étaient au comble 
de la joie, et Son Altesse Royale a paru touchée 
des sentiments de respect et de dévouement qu'ils 
n'ont cessé de faire éclater. 

Si quelque chose a pu troubler le bonheur qu'on 
a éprouvé à la succursale des Invalides à Avignon , 
c'est la perte bien sensible que tous ont faite, deux 
jours après la visite de Son Altesse Royale , dans la 
personne de madame la comtesse de Villelume, 
non moins distinguée par ses vertus et sa piété, 
que par les malheurs de sa famille, malheurs qui 
ont fait ressortir, à l'époque la plus désastreuse 

1 Un nommé Huet, centenaire, qui avait vu, disait-on, la fin 
du règne de Louis XIV et la première inauguration de la statue 
de monarque, reçut, pendant la cérémonie, la croix de la Légion 
d'honneur, et fut admis sans formalité à l'Hôtel. 

\% 



178 LES INVALIDES. 

de la Révolution, tout ce que la piété filiale pou- 
vait offrir de plus courageux, de plus tendre et de 
plus héroïque, et montrer à la France dans le 
comte de Sombreuil, son père, et le jeune de 
Sombreuil son frère, tué à Quiberon, des modèles 
d'honneur et de dévouement. Ces malheurs ne 
sauraient être étrangers à l'hôtel des Invalides, 
où le nom de Sombreuil est en vénération, et où 
les souvenirs de tous les genres de gloire sont 
nécessairement consacrés. 

Madame Brulon, militaire invalide, qui a eu le 
grade de sergent dans un régiment d'infanterie, 
avant son entrée à l'Hôtel, obtint du Roi le grade 
honorifique de sous -lieutenant honoraire, comme 
récompense méritée par ses excellents principes, 
ses bons sentiments et la considération dont elle 
jouissait à l'Hôtel. 

La campagne d'Espagne, en 1823, n'augmenta 
pas d'une manière sensible le nombre des pension- 
naires à l'Hôtel. 

Les obsèques de M. le maréchal prince d'Eckmùlh 
ont été célébrées le 5 juin 1 823. Le corps était placé 
sur un magnifique corbillard attelé de six che- 
vaux : aux quatre coins étaient placés des dra- 
peaux; les insignes des dignités du maréchal étaient 
posées sur le cercueil. Un corps de troupe, environ 
de deux mille hommes, était sous les armes. 

M. le fils du prince d'Eckmùlh, âgé de douze ans, 



LIVRE TROISIÈME. 179 

était à la tête du deuil; M. le lieutenant général 
comte de Beaumont, pair de France, et M. le lieu- 
tenant général comte Coutard, commandant la pre- 
mière division, en faisaient partie, en leur qualité 
de parents. MM. les maréchaux pairs de France, 
comte Jourdan et duc de Trévise; MM. les lieu- 
tenants généraux pairs de France, comte Belliard 
et comte Maison, ont tenu les coins du poêle. 
MM. les maréchaux, un grand nombre de pairs, 
parmi lesquels était le marquis Lauriston, ministre 
de la maison du Roi; plusieurs membres de la 
Chambre des députés, une réunion considérable de 
lieutenants généraux, de maréchaux de camp, 
d'officiers supérieurs et de militaires de tous grades; 
de magistrats, fonctionnaires publics, et de per- 
sonnes attachées à la mémoire du maréchal l'ont 
accompagné à sa dernière demeure. 

Arrivé au lieu de la sépulture, M. le maréchal 
comte Jourdan a pris la parole et a prononcé le dis- 
cours suivant, avec une émotion vivement partagée 
par tous les assistants. 

« Messieurs, 

» En jetant quelques fleurs sur cette tombe où 
les ministres de la religion viennent de déposer les 
dépouilles mortelles d'un illustre guerrier, je suis 
bien assuré d'être l'interprète de vos sentiments. 

12. 



180 LES INVALIDES. 

Mais, pour les exprimer dignement, puis-je con- 
server la liberté d'esprit nécessaire au milieu de 
cette pompe funèbre, en présence d'une famille 
éplorée, d'amis consternés, oppressé par ma pro- 
pre douleur? La vie du noble maréchal que nous 
pleurons est trop pleine de grandes actions pour 
être improvisée, c'est à l'histoire qu'il appartient de 
la transmettre à la postérité; l'amitié se bornera à 
retracer quelques traits de cette vie, hélas! trop 
courte, qui fut entièrement consacrée à la défense 
de la patrie, au soutien de l'honneur et de la gloire 
de nos armes , aux devoirs de bon père et de tendre 
époux, à des actes de bienfaisance. 

» Louis - Nicolas Davout , duc d'Auerstaedt , 
prince d'Eckmùhl, maréchal et pair de France, 
grand cordon de la Légion d'honneur, chevalier de 
l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, décoré de 
plusieurs ordres étrangers , naquit à Annoux , dépar- 
tement de l'Yonne, le 10 mai 1770. Issu d'une 
famille noble, il fit ses premières études à l'école 
militaire d'Auxerre, et n'en sortit que pour passer 
à celle de Paris. A l'âge de dix-sept ans, il entra 
en qualité de sous-lieutenant dans le régiment de 
Royal-Champagne cavalerie. Lorsque la Révolution 
éclata, le jeune Davout resta fidèle à ses dra- 
peaux; il croyait que le devoir d'un Français est de 
défendre le sol de la patrie contre toute invasion 
étrangère. 



LIVRE TROISIÈME. 181 

En 1791, deux cents bataillons de volontaires 
s'étant levés spontanément pour repousser l'agres- 
sion dont la France était menacée, Davout fut 
investi du commandement du 3 e de l'Yonne, par 
les suffrages de ses concitoyens. Ce corps ne tarda 
pas à se faire remarquer par son instruction et sa 
bonne discipline. 

« Pendant la campagne de Belgique, sous 
Dumouriez, Davout se distingua dans plusieurs 
occasions, notamment à la bataille de Nerwinde. 
Dès cette époque, il montra cette résolution, cette 
intrépidité, cette fermeté de caractère qu'on retrouve 
dans toutes les circonstances de sa carrière militaire. 

» Qu'il me soit permis de relever ici la grave 
erreur où sont tombés quelques écrivains, en attri- 
buant à Davout d'avoir paru à la barre de l'As- 
semblée législative , après la journée du 1 août , 
pour donner son adhésion à la déchéance du Roi, 
et demander du service. Cette imputation est abso- 
lument fausse; sans doute Davout embrassa les 
idées de la Révolution avec la chaleur de son âge; 
mais, comme tous les braves qui s'armèrent pour la 
défense de la patrie, il est étranger aux crimes qui 
souillent quelques pages de notre histoire. A l'époque 
du 1 août , il était au camp de Maulde à la tête de 
son bataillon. 

» Un officier aussi distingué ne pouvait rester 
longtemps dans les rangs inférieurs. Davout fut 



182 LES INVALIDES. 

promu au grade de général de brigade, mais peu 
de temps après, il rentra dans ses foyers, en vertu 
du décret qui expulsait les nobles de Y armée. Le 
temps de son inaction fut consacré à un acte de 
piété filiale. Il se renferma avec sa mère incarcérée 
à Auxerre, et adoucit sa captivité par ses tendres 
soins. 

» Employé de nouveau après le 9 thermidor, le 
général Davout passa à l'armée du Rhin. Si je le 
suivais sur le théâtre de tant de beaux exploits, si 
je l'accompagnais sur les plages de l'Egypte, si je 
retraçais les nombreux combats où il donna tant de 
preuves de talent et de valeur, je dépasserais les 
bornes que j'ai du me prescrire. Je dirai seulement 
qu'à son retour en Europe il fat récompensé de 
ses grands services par le grade de général de divi- 
sion, grade qu'il avait mérité trois fois déjà par des 
actions d'éclat et que sa modestie lui avait fait 
refuser jusqu'alors. 

» Élevé en 1804 à la dignité de maréchal d'Em- 
pire, Davout ne larda pas à se montrer digne d'une 
aussi honorable distinction. Pendant la mémorable 
campagne de I80o, au commencement de laquelle 
les Français, après quinze jours de marches, de 
manœuvres et de combats, forcèrent une armée 
ennemie à mettre bas les armes sur les glacis de 
Llm, le maréchal Davout défit complètement le 
corps du général Meerfeld à Marienzell. A Auslerlitz, 



LIVRE TROISIÈME. 183 

il soutint avec une seule division tous les efforts de 
la gauche des ennemis, qui cherchait à tourner 
l'aile droite de l'armée française. Mais c'est surtout 
dans la campagne suivante que le maréchal se plaça 
au premier rang des capitaines. 

» Par la rapidité de ses marches, l'armée fran- 
çaise avait coupé les lignes de communication des 
ennemis. La bataille d'Iéna allait décider du sort 
de la monarchie prussienne. Le maréchal Davout, 
détaché seulement avec vingt-quatre mille hommes 
sur le point de Nauembourg, distant de sept lieues 
de celui d'Iéna , débouche du défilé de Kosen , cul- 
bute l'avant-garde des ennemis, et s'avance dans 
la direction d'Auerstaedt. Là il rencontre quatre- 
vingt mille Prussiens commandés par le duc de 
Brunswick, et animés par la présence de leur roi. 
Plein de confiance dans la vigueur des généraux 
qui commandent sous lui, et dans la valeur de ses 
troupes , il aborde les ennemis avec la plus grande 
résolution, enlève successivement toutes les posi- 
tions où ils cherchent à se rallier, met dans la plus 
complète déroute cette armée presque quadruple de 
la sienne, et s'empare de cent quinze pièces de 
canon. 

» Gloire au héros qui, par la justesse et la rapi- 
dité de son coup d'œil, son imperturbable sang- 
froid au milieu des dangers les plus éminents, et la 
vivacité de ses attaques, remporta une victoire 



184 LES INVALIDES. 

aussi éclatante ! Gloire aux dignes généraux et aux 
invincibles soldats qui le secondèrent avec tant de 
dévouement! Honneur aux mânes des braves qu 
périrent dans cette étonnante journée ! 

» Après un tel exploit, faut-il vous transporter 
sur les champs de bataille de Czarnovo, de Goli- 
mine, de Heilsberg, d'Eylau, de ïann, d'Eckmùhl, 
de Wagram? Non, messieurs, je laisse ce soin à 
son historien. Vous, ses parents, ses amis, ses 
frères d'armes , vous savez que partout le maréchal 
Davout soutint sa haute réputation, que partout il 
déploya les mêmes talents, la même valeur, la 
même fermeté, et que ces grandes journées furent 
autant de nouveaux fleurons ajoutés à la couronne 
de laurier dont ia victoire avait ceint son noble 
front dans les champs de bataille d'Auerstaedt. 

» En honneur de services aussi éminents, le 
maréchal Davout fut créé ' successivement duc 
d'Auerstaedt et prince d'Eckmùhl; il avait acquis 
ce dernier titre dans deux batailles qui précédèrent 
celle d'Eckmùhl, où, à la tète de vingt-cinq mille 
hommes, il rendit inutiles tous les efforts de l'armée 
autrichienne, commandée par l'archiduc Charles, 
pour empêcher la réunion de divers corps de l'armée 
française. 

» La guerre ayant éclaté de nouveau entre la 
France et la Russie, le maréchal prince d'Eckmùhl 
eut le commandement du premier corps d'armée. 



LIVRE TROISIÈME. 185 

On ne prévoyait pas qu'une campagne dont les 
commencements furent si brillants aurait une fin 
si funeste. Le maréchal débuta par le combat de 
Mohilew. Avec à peine quinze mille hommes, il 
se battit avec acharnement pendant douze heures 
contre plus de quarante mille Russes, et les repoussa 
avec une perte considérable. Il fit encore des pro- 
diges de valeur à la bataille de Smolensk et à celle 
de la Moskowa. Blessé grièvement à la dernière de 
ces journées , il resta sur le champ de bataille pour 
animer ses troupes par sa présence , et suivit l'armée 
jusqu'à Moscou. 

» Dans le cours de cette désastreuse retraite 
qui ensevelit tant de braves sous les glaces de la 
Moscovie , le maréchal eut de fréquentes occasions 
de se signaler, mais il se fit surtout remarquer par 
un grand courage moral si rare en de telles cir- 
constances. Il marchait à la tête de ses troupes, 
partageait leurs privations, et quand la faim et le 
froid eurent anéanti son corps d'armée sorti glo- 
rieux de mille combats, il continua à marcher à la 
tête des aigles, des régiments et des officiers qui 
pouvaient le suivre. 

» Profitant de cet affreux désastre, toutes les 
puissances de l'Europe se liguèrent. La France tou- 
chait au moment d'une grande catastrophe, mais 
elle ne devait pas succomber sans gloire. Les célè- 
bres batailles de Lutzen et de Bautzen, les brillants 



186 LES INVALIDES. 

avantages remportés dans les plaines de Montmirail 
et de Champ- Aubert, attestent les généreux efforts 
de nos soldats et de leurs dignes généraux pour 
ressaisir la victoire. 

» Pendant que la valeur française brillait d'un 
nouvel éclat dans cette lutte terrible, le maréchal 
prince d'Eckmùhl, qui était à Hambourg avec le 
treizième corps, composé de nouveaux soldats, 
déployait toute l'énergie de son caractère, et cette 
prévoyance qui déjoue les ruses et les intrigues, en 
même temps qu'elle assure les moyens d'attaque et 
de défense. Rien ne fut négligé pour conserver à la 
France cette place importante et l'armée qui s'y 
trouvait réunie. Les fortifications furent réparées, 
un vaste camp retranché fut construit, et les com- 
munications sur les deux rives de l'Elbe assurées. 
Le maréchal pourvut avec une sollicitude toute par- 
ticulière aux besoins des hôpitaux, à l'habillement 
et à la solde des troupes, et forma des approvision- 
nements pour le cas de siège. Bientôt attaqué par 
des forces considérables, il conserva un système de 
défense de plusieurs lieues de développement. Si, 
par un retour de fortune, les alliés qui menaçaient 
la capitale avaient été rejetés au delà du Rhin, le 
corps d'armée renfermé dans Hambourg, reprenant 
l'offensive, se serait porté sur leurs communications. 
Le maréchal repoussa toutes les propositions que lui 
firent les généraux ennemis, en lui annonçant leurs 



LIVRE TROISIEME. 187 

triomphes, et ne voulut remettre la place qu'au 
maréchal Gérard, qui vint en prendre le comman- 
dement par ordre du Roi. 

» A peine retiré dans sa terre de Savigny, le 
prince d'Eckmùhl eut à se défendre contre les 
attaques de la malveillance. Il publia à cet effet un 
mémoire sur le mémorable siège de Hambourg , qui 
est devenu un monument historique et détruit com- 
plètement toutes les accusations portées contre lui. 

» Le maréchal prince d'Eckmùhl occupa plus 
tard, avec une grande distinction, le poste de 
ministre de la guerre. On se rappelle avec étonne- 
ment l'activité avec laquelle il créa d'immenses res- 
sources militaires dans des circonstances si pres- 
santes et si difficiles. Après la journée de Waterloo, 
il rallia l'armée sous les murs de Paris. Convaincu 
que toute résistance serait inutile et ne pourrait 
qu'attirer les plus grands malheurs sur la capitale, 
il se replia sur la Loire. Peu de jours après il 
envoya au Roi sa soumission et celle de l'armée, et 
remit le commandement à M. le maréchal duc de 
Tarent e. 

» Ici, messieurs, se termine la carrière militaire 
du maréchal prince d'Eckmùhl. Cette rapide esquisse 
est loin d'en retracer tout le lustre; mais elle suffira 
sans doute pour prouver qu'elle fut parcourue glo- 
rieusement. 

» Outre les hautes qualités militaires qui ont 



188 LES INVALIDES. 

distingué le maréchal prince d'Eckmùhl, il s'est 
acquis chez toutes les nations où il a commandé 
une grande réputation d'équité, de probité, de 
désintéressement et d'amour de l'ordre. Les Polo- 
nais surtout ont applaudi à la sagesse de son admi- 
nistration et à la bonne discipline de ses troupes. 
La conduite qu'il tint parmi eux contribua beaucoup 
à leur inspirer les sentiments qu'ils n'ont cessé de 
nous montrer, même à l'époque de nos plus grands 
désastres. Le prince de Poniatowski resta toujours 
son ami. Il ne s'est pas moins fait remarquer par la 
noblesse et l'élévation de ses sentiments. Parmi 
tant de traits qui l'attestent, je citerai sa lettre au 
ministre de la guerre, lettre que l'histoire aura soin 
de recueillir, par laquelle il demande qu'on fasse 
peser sur sa tête toute la responsabilité des actes 
pour lesquels plusieurs généraux sont poursuivis, 
attendu, assure-t-il, qu'ils n'ont fait qu'exécuter 
les ordres qu'il leur a donnés. Une telle démarche 
suffirait pour honorer à jamais la mémoire du noble 
maréchal. 

» Le Roi ayant daigné appeler à la Chambre des 
pairs le maréchal prince d'Eckmùhl, il parla sou- 
vent avec courage et talent en faveur des principes 
constitutionnels, étant bien persuadé qu'on ne peut 
servir plus utilement le Roi et la patrie qu'en veil- 
lant à la conservation de la charte, cette œuvre de 
la haute sagesse de notre auguste monarque, qui, 



LIVRE TROISIÈME. 189 

bien exécutée, garantit tout à la fois la liberté 
publique et les droits de la couronne. Si les circon- 
stances l'avaient ramené à la tête des armées, il s'y 
serait montré intrépide et fidèle. 

» Si maintenant vous voulez connaître l'affection 
qu'il portait aux soldats, interrogez ces vétérans 
qui lui rendent les derniers honneurs militaires, 
ces invalides qui , mutilés , couverts de nobles cica- 
trices en combattant sous ses ordres, ont voulu 
accompagner son cercueil; ils vous diront avec 
quelle sollicitude il veillait à tous leurs besoins, 
quelle surveillance il exerçait sur le service des 
hôpitaux, avec quel empressement il sollicitait les 
récompenses dues à leur courage et à leur bonne 
conduite. 

» Voulez-vous connaître toute sa bienfaisance? 
Transportez-vous à Savigny, vous y verrez les 
regrets de tous les malheureux. 

» Enfin, si vous voulez savoir combien il était 
bon père et bon époux, remontez à l'époque peu 
éloignée où cet intrépide guerrier eut besoin de 
recueillir toutes les facultés de sa grande âme pour 
ne pas succomber à la douleur de perdre une fille 
chérie, à peine entrée dans son printemps. Voyez 
couler les larmes de son fils; allez entendre les 
sanglots de sa veuve, ils sont bien plus éloquents 
que mes paroles. 

m L'âge et la forte constitution du prince d'Eck- 



190 LES INVALIDES. 

miihl semblaient lui promettre qu'il jouirait encore 
longtemps de sa gloire. Vaine espérance! la mort, 
qui avait respecté cette tête illustre dans les com- 
bats, s'apprête à la frapper lorsque, rendu à la vie 
paisible, le maréchal se livre aux soins de l'éduca- 
cation de son fils, aux travaux de l'agriculture, et 

répand de nombreux bienfaits autour de lui 

Respectons les décrets de la Providence : le maré- 
chal est atteint inopinément d'une maladie doulou- 
reuse. Sa famille et ses amis conçoivent les plus 
vives alarmes. Quant à lui, il voit les progrès du 
mal, en connaît tout le danger, et néanmoins, pen- 
dant sept mois de cruelles souffrances, il ne profère 
aucune plainte, aucune inquiétude. S'il éprouve 
quelque émotion, c'est en jetant les yeux sur les 
objets de sa tendresse qui l'entourent. Il voit leur 
douleur, s'en afflige et cherche à les consoler; mais 
bientôt il redevient calme et imperturbable comme 
sur un champ de bataille. 

» Cependant ni les secours de l'art, ni les soins les 
plus assidus de la meilleure des épouses, ni les 
prières de ses enfants, ni les vœux ardents de ses 
amis ne peuvent éloigner le moment fatal; le maré- 
chal sent qu'il approche. Sa constance n'est point 
ébranlée; il reçoit les consolations de la religion, 
bénit ses enfants, éloigne de son lit de mort sa 
fidèle compagne, et rend sa grande âme à l'Éternel. 

» Mais, messieurs, un grand homme ne meurt 



LIVRE TROISIÈME. 191 

pas tout entier. Il nous reste de l'illustre maréchal 
prince d'Eckmùhl l'exemple de ses vertus, le sou- 
venir de ses grandes qualités et des éminents ser- 
vices qu'il a rendus à la patrie ; et l'histoire prend 
son burin pour graver son nom au temple de 
Mémoire. » 

Après ce discours, les derniers honneurs mili- 
taires ont été rendus à l'illustre défunt, dont le 
tombeau repose non loin de celui de M. le maré- 
chal Masséna. 

La mort de Louis XVIII causa d'unanimes et sin- 
cères regrets aux invalides , et ils le manifestèrent 
dans le service funèbre qui eut lieu dans la cha- 
pelle du dôme, le 10 septembre '1824. 

Un mois après son avènement au trône , Charles X 
daigna venir, pour ainsi parler, se faire reconnaître 
par les vétérans de l'armée; M. le Dauphin l'ac- 
compagnait. Dans son discours de réception, le 
gouverneur marquis de Latour-Maubourg assura le 
Roi du dévouement de ses administrés; Sa Majesté 
lui répondit avec bienveillance, et accorda des 
décorations et d'autres récompenses à plusieurs 
d'entre eux. 

Sidi-Mahmoud, envoyé extraordinaire du bey 
de Tunis, ayant entendu raconter les hauts faits de 
nos armées sous la République et sous l'Empire, 
voulut voir les vétérans de cette époque et le mo- 
nument qui les abritait. 



192 LES INVALIDES. 

L'envoyé tunisien fut reçu le M mai 1825 par 
le marquis de Latour-Maubourg, qui, sur sa de- 
mande, lui présenta plusieurs aveugles et blessés 
des batailles des Pyramides, d'Alexandrie et du 
mont Thabor. Après les avoir regardés quelque 
temps avec un sentiment d'admiration et de res- 
pect, Sidi-Mahmoud, se tournant vers M. de 
Latour-Maubourg, s'écria : « Monsieur le gouver- 
neur, je ne m'étonne pas qu'avec de pareils 
hommes Napoléon ait voulu conquérir l'Europe. » 

Le samedi 30 juillet 1825, le prince de Salerne 
et madame la duchesse de Berry ont honoré l'Hôtel 
de leur auguste visite. 

Le prince et la princesse ont été reçus par le 
ministre de la guerre et le gouverneur marquis de 
Latour-Maubourg. L'eau bénite leur a été présentée 
par le clergé, qui les a ensuite conduits à l'église, 
où l'on a chanté YExaudiat. Après avoir fait leur 
prière, Leurs Altesses Royales se sont dirigées vers 
l'église du dôme, où le prince s'est plu à considérer 
les tombeaux de Turenne et de Yauban. Madame, 
qui au mois d'octobre dernier avait déjà visité la 
lanterne du dôme, a désiré que le prince y montât 
pour jouir à son tour de la perspective admirable 
qu'offrent Paris et ses environs. Malgré la chaleur, 
Leurs Altesses Royales ont franchi les nombreux 
degrés de l'édifice; plusieurs dames et plusieurs 
hauts fonctionnaires les ont suivies et ont été 



LIVRE TROISIÈME. 193 

témoins du plaisir qu'elles ont pris à contempler le 
beau panorama mouvant. De là, Leurs Altesses 
Royales ont parcouru successivement et examiné 
dans le plus grand détail la boulangerie, les gre- 
niers d'abondance, la lingerie, les salles de bains, 
les réfectoires, les dortoirs, les cuisines, la phar- 
macie et l'infirmerie. Partout des acclamations se 
sont fait entendre sur leur passage; partout leur 
présence a causé de la joie et de l'enthousiasme. 
Eh! comment, en effet, n'eût-on pas été heureux 
des paroles affectueuses qu'Elles adressaient aux 
malades, des consolations qu'Elles offraient aux 
uns, des espérances qu'Elles donnaient aux autres, 
et en général des vœux qu'Elles semblaient faire 
pour la guérison de tous? Le centenaire Prévost 
s'est trouvé comme curieux dans une des salles de 
l'infirmerie; Madame et le prince se sont arrêtés 
devant lui et l'ont fait asseoir pour causer plus long- 
temps; le prince l'a interrogé sur son âge, son lieu 
de naissance; sur ses campagnes et sur le régime 
habituel de vie qui lui procurait une si belle vieil- 
lesse. Le centenaire, quoique vivement ému, a 
répondu à toutes ces questions avec une mémoire 
et une présence d'esprit admirables; Madame ne se 
lassait point d'attacher ses regards sur lui, et Leurs 
Altesses Royales ne l'ont laissé qu'en lui souhaitant 
encore de longs jours et un gage de leur munifi- 
cence. 

13 



194 LES INVALIDES. 

Leurs Altesses Royales ont terminé leur visite 
par la bibliothèque, par la salle du conseil, où les 
portraits des maréchaux de France décédés ont été 
l'objet de leur attention particulière, et enfin par 
les longues et vastes salles qui contiennent les plans 
en relief des principales forteresses de France. Ce 
spectacle a paru les intéresser beaucoup. Madame 
désignait elle-même au prince celles des places 
frontières qui avoisinent l'Italie, et l'auguste voya- 
geur, en considérant avec surprise ce travail de 
tant d'années, a souvent fait des remarques qui 
prouvaient l'étendue de ses connaissances dans 
l'art des fortifications. 

A cette époque, le clergé exerçait déjà une assez 
grande influence sur l'esprit du Roi pour que son 
grand aumônier parvint à le déterminer a achever 
son jubilé dans l'église des Invalides, après l'avoir 
commencé dans celles de Sainl-Roch , de l'Assomp- 
tion et de Saint-Philippe du Roule; le Roi, accom- 
pagné de M. le Dauphin et de madame la Dauphine, 
vint le continuer dans cette église. 

A l'Hôtel, tout avait été disposé pour recevoir 
dignement le petit-fils de l'immortel fondateur de 
ce magnifique et glorieux asile. La haie était bor- 
dée par des militaires invalides depuis l'entrée de 
l'avenue de Tourville jusqu'à la porte du midi. Le 
ministre de la guerre et le maréchal duc de Reggio 
avaient précédé Sa Majesté et s'étaient réunis au 



LIVRE TROISIÈME. 195 

marquis de Latour-Maubourg, gouverneur de 
l'Hôtel, qui, à la tète de l'état-major, eut l'honneur 
de recevoir le Roi et Leurs Altesses Royales à leur 
descente de voilure. Après avoir été complimenté 
par M. le curé, qui lui donna l'eau bénite et l'en- 
censa, le Roi entra dans l'église, où les prières 
furenti chantées. Étant sorti par la porte du nord, 
le Roi a trouvé les invalides rangés en bataille dans 
la cour Royale. Après avoir promené longtemps ses 
regards sur cette foule de guerriers mutilés qui 
avaient élevé si haut la gloire du nom français, le 
Roi les a passés en revue. Sa Majesté a parcouru 
les rangs, adressant à tous les paroles les plus bien- 
veillantes. Des salves d'artillerie ont annoncé l'arri- 
vée et le départ de Sa Majesté, qui est rentrée aux 
Tuileries à trois heures et demie. 

Le jour suivant , le Roi , toujours accompagné de 
monseigneur le Dauphin et de madame la Dauphine, 
est arrivé à deux heures et demie du côté méri- 
dional de l'Hôtel pour entrer à l'église du dôme et 
y faire sa quatrième station du jubilé. 

L'église du dôme ne devant s'ouvrir que pour la 
procession de la fête Dieu ou pour le Roi , on avait 
jeté sur le fossé situé en face de l'entrée méridionale 
un pont que l'on avait couvert de tapis. 

Pour recevoir Sa Majesté , le comte de Clermont- 
Tonnerre, ministre de la guerre, et le maréchal 
duc de Reggio s'étaient réunis au marquis de 

13. 



196 LES INVALIDES. 

Latour-Maubourg, gouverneur de l'Hôtel, auquel 
s'étaient joints le comte de Lussac, général com- 
mandant, et son état major, et tous les principaux 
fonctionnaires de l'établissement. 

Placé à l'entrée du sanctuaire, le curé, après 
avoir encensé le Roi, lui offrit l'eau bénite, et Sa 
Majesté arriva processionnellement dans la fief du 
dôme , où Elle se plaça sur son prie-Dieu ; Elle avait 
à ses côtés M. le Dauphin et madame la Dauphine. 

Plus loin, à sa droite, se tenaient monseigneur 
l'évêque d'Hermopolis et deux chapelains du Roi. 
Les prières étant achevées et M. le curé ayant 
donné la bénédiction, le Roi, en traversant l'église, 
s'est rendu dans la cour Royale, où il a passé en 
revue les invalides , qui y étaient rangés et avaient 
à leur tète leurs chefs de division. 

Sa Majesté daigna adresser la parole à plusieurs 
d'entre eux, et monseigneur le Dauphin reconnut 
plusieurs braves qui, sous ses ordres, avaient fait 
la campagne d'Espagne. 

La revue étant terminée, Sa Majesté monta en 
voiture aux cris répétés de Vive le Roi! et sortit 
par la grille du nord. 

A son entrée et à sa sortie , le Roi fut salué par 
vingt et un coups de canon. 

Le 9 avril, un légat du pape Pie VU vint visiter 
la demeure destinée par Louis XIV à la vieillesse 



LIVRE TROISIEME. 197 

des soldats. Après avoir admiré l'église du dôme , 
le nonce apostolique s'écria : « Jusqu'ici je n'avais 
eu des églises de Paris qu'une opinion peu favo- 
rable, mais elle change à l'aspect de cet édifice. » 
Le 27 novembre 1 828 , monseigneur le duc de 
Bordeaux honora de sa visite les militaires inva- 
lides. Quoique dans un âge encore bien tendre, le 
prince daigna leur faire apercevoir que déjà il 
savait apprécier les sentiments dont sa présence 
était l'objet. 

En exécution d'une lettre ministérielle du 
11 mars 1829, trois drapeaux provenant du châ- 
teau de Morée ont été envoyés à l'Hôtel et appendus 
aux voûtes de l'église. 

Par ordonnance royale du 24 juin 1829, les 
sous -lieutenants et adjudants sous -officiers qui 
obtiendront à l'avenir leur admission à l'hôtel des 
Invalides y seront reçus dans leurs grades respec- 
tifs, dont ils porteront les insignes tels qu'ils sont 
déterminés pour les troupes de ligne. 

Le 1 1 juillet, remise a été faite à l'Hôtel du cœur 
du général Kléber, commandant en chef de l'armée 
d'Egypte, par madame Dumas, veuve du général 
de division de ce nom. 

Le marquis de Latour-Maubourg, qui avait été 
son aide de camp, accueillit avec enthousiasme les 
restes précieux de cet illustre général. 



198 LES INVALIDES. 

Klébér fut l'un des plus éminents parmi cette 
pléiade d'hommes de guerre qui illustrèrent la révo- 
lution française. 

Il naquit à Strasbourg, en -I7ai, d'une famille 
peu aisée, et fit ses premières armes contre les 
Turcs, en qualité de sous-lieutenant dans les troupes 
autrichiennes, où il servit de 177(3 à 1783. 

La révolution française ouvrit à Kléber une car- 
rière plus brillante. Entré en 1792, comme simple 
grenadier, dans un bataillon de volontaires du 
Haut-Rhin, sa stature élevée et robuste, son air 
martial et ses talents pour la guerre le firent remar- 
quer par le général Wimpfen, qui commandait à 
Brisach, et il obtint une place d'adjudant-major. 
Sa réputation militaire commença au siège de 
Mayence; il y fut élevé au grade d'adjudant géné- 
ral. Venu à Paris après la prise de cette place, pour 
témoigner contre le général Custine, il eut le cou- 
rage de déposer en sa faveur devant le tribunal 
révolutionnaire. Bientôt après on le nomma général 
de brigade pour aller combattre les royalistes de la 
Vendée, à la tête d'une colonne de cette même gar- 
nison de Mayence, tant de fois témoin de sa bra- 
voure; c'est à Torfou, où il était entouré par vingt 
mille Vendéens, qu'eut lieu entre ce général et l'un de 
ses officiers, le capitaine Schwardin, ce magnifique 
dialogue si souvent cité : « Prends une compagnie 



LIVRE TROISIÈME. 199 

de grenadiers et arrête V ennemi; tu te feras tuer, 
mais tu sauveras l'armée. — Oui, mon général, » 
répondit l'héroïque officier. Sous le Comité de salut 
public, il ne tarda pas à être exilé pour avoir montré 
toute son horreur contre les lois sanguinaires qui 
faisaient des champs de bataille d'immenses écha- 
fauds. On jugeait ses opinions incertaines, et on le 
regardait, même comme un ennemi de la liberté, 
parce qu'il haïssait l'indiscipline, la licence et le 
régime de la terreur. Quoiqu'il eût un génie émi- 
nent pour la guerre, il était difficile qu'il parvînt 
au commandement en chef, parce qu'il ne savait 
ni adoucir la vérité ni taire les fautes de ceux qui 
gouvernaient. Un peu plus tard il fut appelé à l'ar- 
mée du Nord, et bientôt à celle de Sambre-et- 
Meuse comme général de division, et partagea la 
gloire de la victoire de Fleurus, où il commandait 
l'aile gauche de l'armée française. Il entra dans 
Maëstricht après vingt-huit jours de tranchée ou- 
verte et quarante-huit de bombardement. En 1797, 
il fut désigné dans les journaux comme général en 
chef de l'armée de Sambre-et-Meuse , mais Hoche 
eut sur lui la préférence. Kléber, mécontent du 
Directoire, avait quitté l'armée et s'était retiré à 
Paris, où il vivait dans la retraite et l'étude. Il 
acheta une maison de campagne dans les environs , 
et s'y occupait de rédiger des mémoires sur ses 
campagnes, lorsque Bonaparte, nommé général en 



200 LES INVALIDES. 

chef de l'année d'Egypte, l'engagea à le suivre, 
comme un des généraux les plus capables de faire 
réussir son expédition. À peine débarqué, Kléber 
marcha sur Alexandrie, où il reçut une blessure 
grave à l'escalade des remparts de cette place. Il 
suivit le général en chef en Syrie, à la tête de 
l'avant-garde, prit le fort d'El-Arisch, marcha dans 
le désert, s'empara de Gaza et emporta la ville et 
les forts de Jafïa. Pendant le siège de Saint-Jean 
d'Acre, Kléber, détaché du camp, se met en marche 
avec deux mille hommes pour rejoindre et secourir 
Junot , menacé , à la tête d'un faible corps de cava- 
lerie, par une année turque composée de dix mille 
Ottomans et dix-huit mille Naplousains. Il attaque 
en plaine cette foule, la rejette en désordre sur le 
Jourdain, et remporte sur ces forces plus que dé- 
cuples des siennes la victoire célèbre sous le nom 
du mont Thabor. Rentré en Egypte, il signala de 
nouveau sa valeur au combat d'Aboukir, où l'ar- 
mée turque fut défaite. Le général Bonaparte, ayant 
pris la résolution de rentrer en France, ne crut 
point pouvoir laisser le commandement en de meil- 
leures mains. Kléber reçut cet honneur plutôt 
comme un fardeau que comme une faveur. L'année 
était affaiblie par les combats et par les marches 
dans le désert; elle n'avait ni argent ni munitions, 
et aucun espoir de voir venir des secours, tandis 
que le grand vizir Ioussouf s'avançait avec quatre- 



LIVRE TROISIEME. 201 

vingt mille hommes et soixante pièces de canon 
par la route de Damas; déjà même le fort d'El- 
Arisch était en son pouvoir, et une partie de 
l'Egypte se soulevait en sa faveur. Kléber, qui ne 
recevait de France que des nouvelles affligeantes, 
crut qu'il valait mieux songer à sauver sa patrie 
que de s'obstiner à conserver l'Egypte, et il fit le 
sacrifice de la gloire qu'il aurait pu y acquérir 
contre les Turcs, en continuant avec eux les négo- 
ciations entamées par son prédécesseur. Kléber né- 
gocia, et, par la convention d'El-Arisch, l'armée 
française dut être embarquée et transportée en 
France avec armes et bagages : l'Egypte devait 
être entièrement évacuée, et tous les Français 
détenus dans les villes de la domination turque mis 
en liberté. 

Fidèle à ce traité, Kléber venait de livrer aux 
Ottomans tous les forts de la haute Egypte et de la 
ville de Damiette; il se disposait même à évacuer 
le Caire lorsque l'amiral Keith lui écrivit qu'un 
ordre de son gouvernement lui défendait de per- 
mettre l'exécution d'aucune capitulation, à moins 
que l'armée française ne mît bas les armes et ne se 
rendît prisonnière de guerre. Kléber, indigné, fit 
imprimer cette lettre pour lui servir de manifeste, 
et se contenta d'y ajouter ces mots : « Soldats! on 
ne répond à tant d'insolence que par des victoires. 
Préparez-vous à combattre. » 



202 LES INVALIDES. 

En effet, il combattit et vainquit de nouveau à 
El-Arisch, à El-Kanqah, à Belbeys, à Salabieh, à 
Héliopolis, au Caire, qu'il dut reprendre de vive 
force. Il apprit presque aussitôt la révolution du 
18 brumaire, qui plaçait Bonaparte à la tête du 
gouvernement français, et il conçut alors l'espoir 
que son armée serait secourue. La victoire d'Hélio- 
polis lui assurait au moins pour un an la possession 
paisible de l'Egypte. 

L'armée elle-même, dont la position était amé- 
liorée , manifestait le désir de conserver une con- 
quête dont elle sentait toute l'importance. Le 
3 juin 1800, il fit une tournée en Egypte, au mo- 
ment même où il méditait un traité séparé avec les 
Turcs, qu'il voulait détacber de l'Angleterre. Après 
avoir passé le I i juin, dans l'île de Raouda, la 
revue de la légion grecque , il revint au Caire voir 
les embellissements qu'on faisait à son hôtel; il se 
promenait sur la terrasse de son jardin avec son 
architecte, lorsqu'il fut assassiné de quatre coups 
de poignard par un jeune turc nommé Soléïman. 

L'oraison funèbre de cette illustre victime fut 
prononcée à Paris par le sénateur Garât, sur la 
place des Victoires , où d'abord on lui décerna un 
monument qui n'a pas été achevé. Kléber fut sans 
contredit l'un des plus grands hommes de guerre 
qu'ait produits la révolution française. 

Ses restes, rapportés à Marseille après l'évacua- 



LIVRE TROISIÈME. 203 

tion de l'Egypte, étaient dans le château d'If 
lorsque Louis XVIII ordonna, en 1818, qu'ils fus- 
sent recueillis pour être déposés dans un monument 
élevé à sa gloire dans la ville de Strasbourg. 

Aujourd'hui, 5 avril 1830, ont eu lieu les 
obsèques de M. le maréchal comte Gouvion Saint- 
Cyr; la cérémonie religieuse a été célébrée à l'Hôtel. 
Le convoi s'est ensuite dirigé vers le cimetière de 
l'Est dans l'ordre suivant : un détachement de 
gendarmerie à cheval, l'état-major de la division 
et de la place, un bataillon du 5 e régiment, un 
bataillon du 50 e ; le char funèbre attelé de six che- 
vaux; des sous - officiers vétérans marchant de 
chaque côté ; dix voitures de deuil et un très-grand 
nombre de voitures de maître dans lesquelles 
étaient les maréchaux de France présents à Paris, 
le grand référendaire, les pairs, les députés, les 
lieutenants généraux, les maréchaux de camp et les 
officiers supérieurs en uniforme. Suivaient un ba- 
taillon du 53 e régiment et un du 1 5 e . Une forte haie 
de spectateurs s'était formée sur toute la ligne du 
passage. Le cortège étant arrivé au lieu de la sépul- 
ture, les honneurs militaires ont été rendus à 
l'illustre défunt. 

Le 25 juin, le roi de Naples a honoré de son 
auguste visite les pensionnaires de l'Hôtel ; ce 
souverain s'est montré plein de bienveillance et 
d'aménité. 



204 LES INVALIDES. 

N'ayant pas, comme la garnison, pris une part 
active à la révolution de Paris, les invalides l'ac- 
ceptèrent comme un fait accompli. Toutefois ce 
ne fut pas sans une bien vive émotion qu'ils virent 
flotter de nouveau sur leur tête le drapeau aux 
couleurs nationales, sous lequel ils avaient si long- 
temps et si glorieusement combattu. 

Quelques jours après , le général A^illelume écri- 
vait au gouverneur que les invalides de la succur- 
sale d'Avignon avaient également arboré le dra- 
peau tricolore, et que la tranquillité n'avait pas été 
troublée un seul instant. 

Le canon de l'Hôtel venait d'annoncer à la capi- 
tale qu'Alger venait de tomber au pouvoir de notre 
armée, et que là, comme en France, le drapeau 
national flottait sur tous les points de notre nou- 
velle conquête. 

Le vainqueur de Fleurus, le maréchal Jourdan, 
qui venait de succéder au marquis de Latour- 
Maubourg , fut reçu avec enthousiasme par les inva- 
lides , dont beaucoup se rappelaient avoir combattu 
sous ses ordres. 

A peine installé dans son gouvernement , il eut à 
recevoir les trophées résultat de notre nouvelle 
conquête, c'est-à-dire soixante et onze drapeaux 
et étendards qui furent immédiatement appendus 
aux voûtes de l'église avec tout l'éclat et la pompe 
possibles. 



LIVRE TROISIÈME. 205 

Après avoir reçu ces trophées des mains du 
général Favier, commandant la place de Paris, le 
maréchal prononça le discours suivant : 

« Messieurs, 

» Cent victoires remportées dans le cours de vingt 
campagnes avaient aggloméré dans cette enceinte 
quinze cents drapeaux pris aux ennemis. 

» A cette longue carrière de gloire ont succédé 
quelques journées malheureuses, les trophées ont 
disparu. 

» Ceux nouvellement conquis par l'armée d'Afri- 
que les remplaceront aux voûtes de ce temple. Ils 
sont d'un heureux présage; ils attestent que la 
valeur française n'a pas dégénéré; que notre nou- 
velle armée est animée du feu sacré de la patrie , et 
que, marchant sur les traces de nos vieilles pha- 
langes, elle saura faire respecter nos libertés et 
notre indépendance, et repousserait au loin l'en- 
nemi imprudent qui tenterait d'envahir le territoire 
français. » 

Par ordonnance du 1 3 août , le lieutenant général 
baron Dalesme est appelé au commandement de 
l'Hôtel, en remplacement de M. le comte de Lussac, 
qui occupait cet emploi depuis 1 821 . 

Latour - Maubourg ( Marie - Victor - Nicolas - Fay , 
marquis de) naquit à Lamotte de Galande le 



20G LES INVALIDES. 

22 mai 17G8. Il entra en 1782 comme sous-lieute- 
nant dans le régiment de Beaujolais, infanterie, et 
devint en 1 786 capitaine dans le régiment d'Orléans, 
cavalerie. Il passa en 1 789 dans les gardes du corps, 
et se trouvait à Versailles lors des journées des 5 et 
6 octobre; il donna alors au roi des preuves de 
fidélité et de dévouement. Il suivit son frère lorsque 
celui-ci accompagna la Fayette clans sa fuite, et ne 
rentra en France qu'avec lui en 1797. Il reprit alors 
son grade dans l'armée et se rendit en Egypte, où 
il fut attaché comme aide de camp à la personne 
de Kléber. Il fut grièvement blessé en défendant la 
place d'Alexandrie contre les Anglais. Revenu en 
France, il fut nommé, par le gouvernement consu- 
laire, colonel du 22 e de chasseurs à cheval, et se 
distingua à la bataille d'Austerlitz, à la suite de 
laquelle l'Empereur le fit général de brigade. Sa 
conduile brillante lui valut, à la suite de la bataille 
d'Eidelberg, le grade de général de division : il fut 
encore blessé à Friedland. En 1808, il passa à 
l'armée d'Espagne et reçut le commandement du 
corps du Midi. Il prit une grande part aux affaires 
de Cuença , de Santa-Martha et de Villalba , au siège 
de Badajoz, à la bataille de Gebora. La modéra- 
tion, la prudence dont il fit preuve durant cette 
campagne lui attirèrent l'estime des Espagnols, 
qui lui en donnèrent les marques les plus flatteuses, 
notamment, lors de la retraite de Cordoue. Il quitta 



LIVRE TROISIÈME. 207 

l'Espagne, en 1812, pour se rendre à la grande 
armée, et déploya dans les campagnes de Russie et 
d'Allemagne cette même bravoure dont il avait 
déjà donné tant de preuves; sa conduite fut des 
plus remarquables à Mojaïsk, et il eut le bonheur 
d'opérer sa retraite en bon ordre, sans que sa divi- 
sion eût beaucoup à souffrir. En 1813, il prit le 
commandement du premier corps de cavalerie, et 
se couvrit de gloire devant Dresde; et, à la bataille 
de Leipzig, l'Empereur reconnut ses éclatants ser- 
vices, en le créant successivement comte de l'Empire 
et grand-croix de la Légion d'honneur. Le comte 
d'Artois le nomma, le 24 avril 1814, membre 
d'une commission chargée de réorganiser l'armée, 
et le 2 juin Louis XVIII l'appela à la Chambre des 
pairs. Pendant les Cent-Jours, Latour-Maubourg se 
tint à l'écart. Appelé en 1819 au ministère de la 
guerre, il ne garda pas longtemps son portefeuille, 
et, à la mort du duc de Coigny, en 1821, il fut 
appelé au gouvernement des Invalides, qu'il garda 
jusqu'en 1830, avec le titre de ministre d'État. Il a 
vécu depuis dans la retraite jusqu'à sa mort, arrivée 
le 11 novembre 1850. 

Une décision royale du 9 octobre remet en 
vigueur le principe préexistant que : lliotel des 
Invalides est V établissement public spécial destiné à 
recevoir et conserver les trophées militaires conquis 
par les armées françaises. 



208 LES INVALIDES. 

Absorbé sans doute par les événements de son 
règne , Louis-Philippe n'honora de sa première visite 
les militaires invalides que le 1 1 octobre 1830. 

Un grand nombre de militaires faisant alors partie 
de l'Hôtel avaient combattu sous ses ordres à Jem- 
mapes et à Valmy : il les accueillit avec une extrême 
bonté et distribua à quelques-uns de ces vieux 
défenseurs de la patrie la croix de la Légion 
d'honneur. 

Par décision du 6 juillet 1 831 , M. le lieutenant 
général Dalesme, commandant de l'Hôtel, est appelé 
à remplir, à dater du 7, les fonctions de gouver- 
neur, en l'absence de M. le maréchal Jourdan. 

Par ordonnance royale du 21 juillet 1831 , 
110 drapeaux, dont 74 espagnols, 32 portugais 
et 4 anglais, provenant de la guerre d'Espagne de 
1808 à 1812, et qui lors des événements de 1814 
à 1815 avaient été mis en sûreté dans les magasins 
de l'artillerie, ont été confiés de nouveau à la garde 
des invalides. 

Le 14 décembre 1831, le ministre informe le 
maréchal Jourdan que Sa Majesté a décidé que 
parmi les 44 bouches à feu envoyées aux Invalides 
comme trophées, 1 G, choisies parmi les plus remar- 
quables, seraient désignées pour la composition de 
la batterie triomphale, savoir : canons autrichiens 2, 
prussiens 8, hollandais 2, wurtembergeois 1, véni- 
tien 1 , algériens 2. 



LIVRE TROISIEME. 209 

Le lendemain parut une ordonnance royale ainsi 
conçue : 

(( Les emplois dans V hôtel des Invalides étant la 
plus grande récompense des services militaires, ils sont 
dévolus , dans chaque partie , aux fonctionnaires les 
plus anciens de la première classe de chaque grade 
où ils sont pris, qui joignent à l'ancienneté effec- 
tive le plus de campagnes de guerre ou d'actions 
d'éclat ou de blessures, et sont reconnus avoir le 
plus de droits à cette honorable distinction. » 

Par ordonnance du 10 mars 1832, le conseil 
d'administration gérant de l'hôtel des Invalides fut 
composé , savoir : 

Du gouverneur, président; 

Du lieutenant général commandant; 

Du colonel major; 

D'un des officiers supérieurs titulaires invalides, 
sans fonctions à l'Hôtel ; 

D'un adjudant major; 

De deux chefs de division de l'Hôtel. 

L'intendant militaire, le secrétaire général archi- 
viste , assisteront aux séances du conseil , sans voix 
délibérative. 

Ce dernier remplira les fonctions de secrétaire 
du conseil. 

Le 22 avril 1832, le lieutenant général baron 
Fririon est nommé commandant de l'Hôtel en rem- 
placement du général Dalesme, mort du choléra. 

44 






210 LES INVALIDES. 

Quoique ferme et parfois très -sévère, ce dernier 
était aimé des invalides. Son souvenir est encore 
présent à la mémoire de quelques-uns d'entre eux. 

Le 16 mai 1832, Sa Majesté ordonne que les 
emplois militaires de l'hôtel royal des Invalides, 
celui de gouverneur excepté, seront à l'avenir 
donnés exclusivement à des officiers en retraite. 

Visite de la reine Marie-Amélie. 

Le 10 août 1832, l'hôtel royal des Invalides fut 
honoré de la visite de la reine Marie -Amélie. 
Sa Majesté, fidèle aux habitudes de toute sa vie, ne 
passa à l'Hôtel que pour y imprimer le souvenir de 
ses vertus. Quelques officiers invalides s'étant mis 
dans le cas d'être renvoyés, elle intercéda pour 
eux, et les coupables justifièrent par leur con- 
duite la faveur dont ils avaient été l'objet. 

Pendant ce mois de décembre 1832, ont été 
confiés à la garde des invalides , savoir : deux dra- 
peaux et deux étendards conquis par l'armée fran- 
çaise en Algérie, et un drapeau hollandais prove- 
nant de la citadelle d'Anvers. 

Commandant encore dans leur paisible retraite à 
ces vieux braves que tant de fois il avait conduits à 
la victoire , épuisé par ses anciens travaux et aussi 
par les soins qu'il donnait à son gouvernement des 
Invalides, le maréchal Jourdan termina au milieu 
d'eux sa glorieuse carrière à l'âge de soixante et 
onze ans, le 23 novembre 1833. 



LIVRE TROISIÈME. 211 

Les derniers honneurs lui furent rendus à l'Hôtel 
avec une somptueuse magnificence , et son corps fut 
déposé dans les caveaux de l'église, à côté de ceux 
des gouverneurs ses prédécesseurs. 

L'épitaphe qu'on lit sur la tombe de cet illustre 
guerrier, et qui le représente comme un bon Fran- 
çais, un bon soldat et un excellent père de famille, 
est trop modeste pour un héros qui a rendu à son 
pays des services si importants. 

Commandant en chef de presque toutes les armées 
républicaines, la France entière a applaudi à ses 
triomphes; plusieurs fois ses représentants lui ont 
voté par acclamation les remercîments unanimes 
du pays. 

ICI REPOSENT LES CENDRES 

d'un BON français, d'un BON SOLDAT 

ET D'UN EXCELLENT PÈRE DE FAMILLE, 

J. B. JOURDAN, 

MARÉCHAL , PAIR DE FRANCE , 

DÉCÉDÉ GOUVERNEUR DES INVALIDES 

LE 23 NOVEMBRE 1833. 

Jourdan (Jean-Baptiste) naquit le 29 avril 1762. 
En 1778, renonçant au commerce, il se fit soldat; 
il fit partie de l'armée expéditionnaire du comte 
d'Estaing, resta au service pendant six ans, puis il 
rentra malade en France. En septembre 1792, il se 
rendit avec son bataillon à l'armée du Nord et 
se trouva bientôt aux affaires de Jemmapes, de 



212 LES INVALIDES. 

Nerwinde, de Famars, du camp de César, sous 
Dumouriez. 

Ses qualités, plus brillantes encore que solides, 
fixèrent les regards sur lui. Le 27 mai 1793, de 
chef de bataillon il fut nommé général de brigade, 
car alors il n'y avait pas de transition pour ces 
grades. C'est en cette qualité qu'il eut sous Lille le 
commandement d'un corps de huit mille hommes 
chargé d'observer le corps anglais et hanovrien du 
duc d'York. Le prince de Cobourg bloquait Mau- 
beuge et cernait avec soixante -dix mille hommes 
deux divisions dans un camp retranché. Le Comité 
de salut public donna l'ordre à Carnot de se rendre 
au quartier général de Jourdan à Guise. L'infanterie 
française, se formant aussitôt sur le plateau de 
Wattignies, couvrit le terrain de mitraille, fit échouer 
toutes les charges de l'ennemi, et le soir le prince 
leva le blocus pour repasser la Sambre et battre en 
retraite sur Mons. 

Le déblocus de Maubeuge après l'affaire de 
"Wattignies mit en relief le général Jourdan, et le 
Comité de salut public le manda à Paris pour s'aider 
de ses conseils et concerter avec lui le plan des opé- 
rations militaires en Belgique. 

Il fut accusé par les membres du terrible Comité, 
qui déclarèrent Jourdan entaché d'incivisme, et pro- 
noncèrent sa destitution. Sa disgrâce ne fut pas de 
longue durée. Au commencement de 1 794, Jourdan 



LIVRE TROISIÈME. 213 

remplaça, à la tête de l'armée de la Moselle, le 
jeune et brillant Hoche. 

Le 1 5 avril , peu de jours après son arrivée dans 
les Ardennes , le nouveau général battit à Arlon le 
général autrichien de Beaulieu. Le 21 mai, il laissa 
un de ses généraux , Moreau , à la tête de trois divi- 
sions, entre Longwy et Kaiserslautern, puis, avec 
une cinquantaine de mille hommes, il s'approcha 
de la Sambre et rallia la droite de l'armée du Nord , 
repoussée de Charleroi. Alors les deux armées 
réunies n'en formèrent plus qu'une qui prit le nom 
d'armée de Sambre-et-Meuse. Elle était forte de 
quatre-vingt mille combattants. 

Il repassa la Sambre, chassa les Autrichiens de 
toutes leurs positions sur la rive gauche de cette 
rivière, et ordonna de reprendre les travaux du 
siège de Charleroi. Jourdan fit prendre position à 
ses troupes autour de la ville, ayant un corps d'ob- 
servation nombreux, les ailes à la Sambre , le centre 
dans la plaine de Rausart. Les travaux furent dirigés 
par le célèbre ingénieur Marescot. 

Le 16 juin, Jourdan, qui venait de passer la 
Sambre avec toutes ses divisions, tomba inopiné- 
ment sur les colonnes autrichiennes, qu'un épais 
brouillard lui avait cachées. On combattit avec 
acharnement de part et d'autre pendant la plus 
grande partie de la journée; et ce ne fut que vers 
cinq heures du soir que, le centre des Français 



'214 LES INVALIDES. 

ayant éprouvé quelques désordres, toute l'armée 
fut obligée de repasser la Sambre, en abandonnant 
encore une fois le siège de Charleroi, si imprudem- 
ment commencé. 

La journée du 26 juin, connue sous le nom de 
bataille de Fleurus, eut de très-importants résul- 
tats. Indécise sur le terrain même de l'action, elle 
devint décisive le jour suivant, grâce à la hardiesse 
que mit Jourdan à profiter du mouvement rétro- 
grade du prince de Cobourg. Après Fleurus, le 
général en chef de l'armée de Sambre -et -Meuse 
opéra un mouvement de concentration et réunit ses 
troupes à celles de l'armée du Nord, et leur jonc- 
tion, le 10 juillet, à Bruxelles, força l'ennemi à se 
replier, découvrant Landrecies , le Quesnoy, Valen- 
ciennes et Condé. Ces places, assiégées par Marescot, 
capitulèrent les 16 juillet, 16, 26 et 27 août 1794. 
Poursuivant le cours de ses succès, Jourdan s'em- 
para de la ville et de la citadelle de Narnur le 
16 juillet. 

Après avoir battu les Autrichiens en avant de 
Louvain, le 27 du même mois, il occupa Tongres 
et menaça les communications des Impériaux, qui 
mirent la Meuse entre eux et l'armée française. 

Le 2 octobre, le général en chef de Sambre-et- 
Meuse, se trouvant à la tète de cent mille combat- 
tants, attaqua vigoureusement l'ennemi et le battit 
complètement à Aldenhoven. 



LIVRE TROISIEME. 215 

Après avoir passé le Rhin, l'armée de Sambre- 
et-Meuse fut contrainte de battre en retraite à la 
fin d'août 1 79G. Cette retraite , en face d'un général 
tel que le prince Charles , fut une des belles opéra- 
tions militaires de Jourdan. Le 3 septembre, il se 
trouva forcé de livrer bataille, la perdit et, ayant 
rallié les troupes de Marceau, qui venait d'être tué 
à Altenkirchen, il envoya sa démission. 

De retour dans sa patrie en 1796, il reprit tran- 
quillement sa vie paisible d'autrefois. Il en fut tiré 
par les suffrages honorables de ses concitoyens , qui 
le nommèrent en mars 1797 membre du conseil 
des Cinq-Cents, qui l'élut deux fois son président 
et une fois son secrétaire. 

En 1 798 , on lui confia le commandement de 
l'armée du Danube, qu'il accepta; il se rendit à 
son poste avec quarante mille hommes, avec lesquels 
il envahit la Souabe et lutta contre une armée 
presque double, commandée par le prince Charles. 
Le 21 mars 1799, attaqué par l'archiduc Charles, 
il replia ses ailes sur le centre et prit position à 
Stockach sur l'Aach. Après cette affaire, étant 
tombé malade, il remit le commandement de son 
armée à Masséna. 

Le 21 janvier 1800, Jourdan fut nommé in- 
specteur général d'infanterie et de cavalerie, et 
quelques mois plus tard, le 24 juillet de cette 
même année, ambassadeur auprès de la Repu- 



21G LES INVALIDES. 

blique cisalpine, enfin administrateur général du 
Piémont. 

A la création de l'Empire, et lorsque Napoléon 
rétablit la dignité du maréchalat, Jourdan fut com- 
pris dans la première promotion, le 23 janvier 1804, 
et nommé en outre grand-aigle et chef de la seizième 
cohorte de la Légion d'honneur. 

De mars 1806 à juin 1808, Jourdan resta auprès 
du roi de Naples plutôt l'ami que le lieutenant du 
prince. Il suivit Joseph lorsqu'il fut créé roi d'Es- 
pagne, qui le fit nommer major général de ses 
armées. 

Après les malheureuses campagnes d'Espagne , il 
accepta, le 30 janvier 1814, le commandement 
supérieur de la quinzième division militaire. 

Il fut accueilli avec la plus grande distinction par 
Louis XVIII, qui le créa chevalier de Saint-Louis 
et lui laissa son commandement. 

Le 1 janvier suivant , il fut nommé gouverneur 
de la septième division à Grenoble. Chargé, au 
commencement de 1816, de présider le conseil de 
guerre qui devait juger Ney, il n'eut pas, ainsi que 
ses collègues , assez de prévoyance pour se déclarer 
compétent et sauver le maréchal en prononçant 
un arrêt d'acquittement sur lequel il eût été impos- 
sible de revenir. 

On lui confia après 1830 le portefeuille des 
affaires étrangères, qu'il ne garda que quelques 



LIVRE TROISIÈME. 217 

jours, ayant été appelé à des fonctions qui lui con- 
venaient beaucoup mieux, celles de gouverneur 
de l'hôtel des Invalides. 

Il y mourut le 24 novembre 1833, et fut inhumé 
en grande pompe sous le dôme de l'Hôtel, où sont 
déposés les restes de Turenne, de Vauban et ceux 
de Napoléon. 

Par ordonnance du 17 décembre 1833, M. le 
maréchal duc de Conégliano est appelé à succé- 
der au maréchal Jourdan au gouvernement des 
Invalides. 

Pendant le peu de temps que l'Hôtel fut privé 
de son gouverneur, il fut vivement question de 
supprimer définitivement cette haute dignité , afin , 
prétendait -on, de compléter les économies que le 
gouvernement de Louis-Philippe avait déjà opérées 
dans le personnel de cet établissement depuis 1830. 
Cette opinion ayant trouvé de l'écho, surtout dans 
la Chambre des députés, la commission nommée à 
l'effet d'examiner le budget de la guerre de 1834 
n'hésita pas à proposer, par l'organe de son rappor- 
teur, M. Passy, la mise à exécution de cette mesure. 

Laissons parler le Moniteur : 

« Après la lecture de ce rapport , M. de Liadières 
prit la parole et s'exprima en ces termes : 

« Quelque partisan que je sois des économies, 
quelque disposé que je me montre toujours à 
seconder les vœux et les besoins du pays à cet 



218 LES INVALIDES. 

égard, il est, je l'avoue, des économies que je ne 
saurais comprendre , et de ce nombre est celle qui 
a pour but la suppression totale de l'allocation affec- 
tée jusqu'à ce jour au gouverneur des Invalides. 

» L'honorable rapporteur de la commission vous 
a dit que les fonctions de gouverneur des Invalides 
n'étaient pas indispensables et qu'elles pouvaient 
être supprimées. C'est pousser un peu loin, selon 
moi, le rigorisme des doctrines économiques; c'est 
avoir oublié, selon moi, la haute pensée qui préside 
à cette création, pensée qui, traversant plus d'un 
siècle, est venue sans s'affaiblir de Louis XIV jus- 
qu'à nous; c'est l'avoir oubliée, dis-je, que de 
ranger le gouvernement des Invalides parmi les 
superlluités administratives. 

m Certes, messieurs, si l'hôtel des Invalides 
n'était qu'un simple lieu d'asile pour quelques cen- 
taines de soldats, s'il n'était qu'un hospice mili- 
taire de plus, je comprendrais sans peine qu'on pût 
en abandonner la direction à quelque chef militaire 
plus ou moins obscur, à quelque agent secondaire 
de l'administration. 

)) Mais il n'en est pas ainsi. Voyez quels sont les 
soldats et jugez quel doit en être le chef. Il ne suffit 
pas, pour y être admis, d'avoir rempli son métier 
de soldat, il faut l'avoir rempli avec distinction, il 
faut avoir vieilli sous les drapeaux ou s'être vu mu- 
tiler sur quelque champ de bataille. Ce n'est pas la 



LIVRE TROISIEME. 219 

pitié publique qui leur offre un asile, il leur est offert 
par la reconnaissance nationale. Là, messieurs, 
sont représentés par quelques hommes, disons 
mieux, par quelques débris d'hommes, les nom- 
breuses et puissantes armées qui ont porté si loin 
et si haut la gloire du nom français; nos compa- 
triotes viennent les visiter avec orgueil; les étran- 
gers viennent aussi contempler avec admiration et 
respect les cicatrices qu'ils ont faites, mais qui leur 
ont coûté plus cher, qui leur furent plus doulou- 
reuses qu'à ceux mêmes qui les ont reçues. 

» Et c'est à de pareils hommes que l'on pourrait 
imposer un chef obscur ou secondaire ? Cela n'est 
pas possible. Il leur faut un chef digne d'eux, un 
chef dont ils soient fiers, comme le pays est fier 
d'eux-mêmes; un chef enfin qui résume en lui pour 
ainsi dire toutes ces gloires qui l'entourent, comme 
ils résument en eux les gloires des diverses armées 
dans lesquelles ils ont combattu. Et, lorsqu'on a 
trouvé un pareil chef, lorsque le gouvernement en 
a doté cet établissement d'orgueil national, nous, 
mandataires du pays, nous lui enlèverions ce que 
la munificence nationale accorda jusqu'à ce jour à 
ses prédécesseurs! Messieurs, soyons économes, 
j'y consens; mais avant tout soyons justes; et je 
crains bien qu'en celte circonstance nous ne cour- 
rions grand risque de ne pas l'être. 

» En effet, j'ai prouvé, je crois, que, si l'on veut 



220 LES INVALIDES. 

conserver à l'hôtel des Invalides son primitif et 
glorieux caractère , un gouverneur illustre est indis- 
pensable; mais ce gouverneur, maréchal ou géné- 
ral, peu importe (il s'agit ici de gloire et non de 
grade), ce gouverneur jouissait, avant d'être investi 
de ce titre, d'un traitement de maréchal ou d'une 
retraite de général dont il pouvait disposer à son 
gré. Si on lui donne une position spéciale, il n'en 
peut plus disposer qu'au gré des exigences de cette 
position. Ainsi, le gouverneur des Invalides doit 
nécessairement accueillir chez lui quelques-uns des 
étrangers illustres qui viennent visiter l'Hôtel; il 
doit recevoir quelquefois à sa table un certain 
nombre de ses vieux camarades. Prélèvera-t-il les 
dépenses qui en résultent sur son traitement de 
maréchal ou sur sa retraite de général? Je dis plus, 
parmi ces vétérans qui l'entourent il y a des vieil- 
lards, des infirmes, des pères de famille, des 
hommes qui se distinguent par une conduite digne 
d'éloges, qui sont les meilleurs parmi les bons. Le 
gouverneur des Invalides prélèvera-t-il sur son 
traitement de maréchal ou sur sa retraite de général 
de quoi les aider dans leurs familles? les récompen- 
ser de leur conduite? de quoi ajouter, enfin, quand 
ils le méritent, un peu de superflu à leur modeste 
nécessaire? Messieurs, je le répète, cela ne me paraît 
pas juste. La France veut être économe, mais elle 
ne veut pas être avare; elle ne veut pas, dans sa 



LIVRE TROISIÈME. 221 

dignité , donner des honneurs qui soient un fardeau 
pour ceux qui les acceptent. Je vote donc pour que 
l'indemnité soit maintenue, et je suis convaincu que 
le pays vous saura gré de cette forte libéralité faite 
au chef de nos vieilles gloires, comme une des plus 
utiles économies. » 

Le rapporteur répondit : 

« On me fait une objection , on parle des hommes 
qui n'ont pas de foyer; mais rappelez-vous, mes- 
sieurs, qu'il est fort petit, le nombre de ceux qui 
entrent aux Invalides. Le personnel actuel est de 
quatre mille au plus, et, je le répète, pour le cas 
où la guerre viendrait à créer de nouveaux inva- 
lides, des hommes ayant droit au traitement de 
l'Hôtel , comme la commission l'a dit , ce qu'il y a 
de mieux à faire, c'est de diminuer le nombre des 
entrées, parce que, la guerre survenant, vous 
aurez alors des places à donner aux hommes qui 
seront blessés sur le champ de bataille. 

» Quant au traitement du gouverneur, il n'est 
pas besoin de longues explications pour vous faire 
comprendre en quoi consiste la question ; ce traite- 
ment est inutile. 

» On a dit que le gouverneur des Invalides avait 
des gratifications à donner. Il est possible, mes 
sieurs, que, dans sa munificence personnelle, l'un 
des gouverneurs ait donné des gratifications aux 
soldats, mais ce n'est pas une nécessité. Les sol- 



222 LES INVALIDES. 

clats, aux Invalides, trouvent toutes les ressources 
qui sont nécessaires à leur subsistance et à leur 
habillement ; et je ne crois pas que dans aucun cas 
il y ait nécessité de leur accorder des gratifications. 

» Quant aux visites des grands personnages et à la 
nécessité de les recevoir, lorsqu'on va à l'hôtel des 
Invalides, c'est pour voir l'Hôtel et non les appar- 
tements du gouverneur; on visite l'établissement, 
les hommes, les drapeaux, les canons, tout ce qui 
s'y trouve; pour le gouverneur lui-même, il n'est 
dans les Invalides qu'une simple décoration , et , je 
le répète, une décoration inutile; un commandant 
suffira : il y a moins de quatre mille hommes à 
l'Hôtel, et assurément un tel commandement n'exige 
pas un gouverneur. 

» Au reste, je sais qu'il y a là une question déli- 
cate, parce qu'il s'agit du maréchal Moncey, d'un 
homme dont les litres à la reconnaissance nationale 
sont incontestables; mais après le maréchal Moncey, 
quand il ne sera plus (Dieu veuille qu'il vive long- 
temps), après lui vous aurez un autre gouverneur, 
et la question se représentera. (Aux voix! aux 
voix!) » 

M. Jaubert prend la parole : 

« Messieurs, dit-il, à propos du traitement de 
M. le gouverneur de l'hôtel royal des Invalides, 
l'institution elle-même a été attaquée par l'hono- 
rable rapporteur de la commission; il a fait valoir 



LIVRE TROISIÈME. 223 

deux raisons qui malheureusement ne sont pas 
valables. 

» Il a dit que, par suite de la paix dont nous 
jouissons depuis un certain nombre d'années, les 
places à l'Hôtel pourraient devenir vacantes. Une 
bien triste expérience, une expérience toute ré- 
cente , nous a prouvé le contraire , et les braves qui 
forment les restes des vieilles phalanges d'Egypte 
et d'Allemagne verront bientôt arriver dans leurs 
rangs les braves qui ont également bien mérité de 
la patrie en combattant pour l'ordre public à Lyon 
et à Paris; nous n'en savons pas encore le nombre, 
mais il paraît que cette déplorable liste est consi- 
dérable. 

» L'honorable rapporteur pense que des alloca- 
tions données aux anciens militaires mutilés, et 
dont ils jouiraient dans l'intérieur de leurs familles, 
remplaceraient avec avantage l'institution elle- 
même; mais il a oublié que dans ce système nous 
perdrions l'enseignement, la grande institution mo- 
rale qui résulte d'une fondation magnifique , placée 
là aux yeux de tous comme un grand exemple à la 
vertu militaire. Cette institution morale disparaîtrait 
complètement en présence de ces secours distri- 
bués comme des aumônes aux vieux soldats , dans 
le sein des familles. Il ne faut pas oublier non plus, 
et cette réflexion a été faite tout à l'heure sur plu- 
sieurs des bancs de la Chambre lorsque M. le rap- 



224 LES INVALIDES. 

porteur a exposé ses vues à cet égard, il ne faut 
pas oublier qu'un grand nombre de soldats aux- 
quels les places de l'Hôtel ont été accordées n'ont 
pas de famille, ne connaissent pas les jouissances 
du toit paternel, et ne sauraient où reposer leur 
tête si l'État ne se chargeait pas de leur sort. C'est 
donc l'État qui , dans leur vieillesse , doit leur four- 
nir un noble asile. (Marques d'approbation.)» 

)) Cette considération ne peut être perdue de vue. 

» Je le dis avec regret , beaucoup trop de choses 
ont été attaquées dans le temps où nous vivons, 
mais je ne crois pas que la Chambre veuille entrer 
dans cette voie de destruction. 

» Je reviens à la question en discussion , le 
traitement de gouverneur de l'hôtel royal des 
Invalides. 

» Notre honorable collègue M. Liadières a pré- 
senté des arguments qui ont été contestés; mais je 
soumettrai à mon tour à la Chambre une réflexion 
qui n'est pas dépourvue d'intérêt, ce me semble. 

» Le gouvernement, grâce au système de réduc- 
tion dans lequel nous sommes entrés peut-être 
avec trop d'ardeur, a été successivement dépouillé 
des moyens de rémunérer les grands services. 
Veuillez y faire attention : lorsqu'un homme éma- 
nent a rendu à l'État des services signalés et qu'il 
sort de la carrière, eh bien! examinez successive- 
ment les différentes branches du service public , et 



LIVRE TROISIÈME. 225 

demandez-vous quelles grandes récompenses le Roi 
peut attacher à ses services. 

» Si nous parlons de la magistrature, de l'admi- 
nistration, des hommes d'Élat qui ont honoré le 
ministère, nous verrons toujours que les ressources 
du gouvernement sont extrêmement restreintes — 
l^Bruit aux extrémités.) 

» C'est là, si je ne me trompe, un grave incon- 
vénient, une fâcheuse impuissance pour un gou- 
vernement. Si les moyens d'encouragement man- 
quent, les grandes actions pourront aussi devenir 
plus rares : vous devez du moins le craindre. Un 
fait récent, qui vous a été révélé par une confi- 
dence du journal officiel, vient à l'appui de ce que 
j'avance. 

» Je pense que sous l'impression de ces considé- 
rations, que je ne serais pas capable de développer 
sans quelque préparation , vous devez vous abstenir 
de porter une main imprudente sur le traitement 
du gouverneur des Invalides. L'armée entière voit, 
je crois, dans la manière dont est honoré le doyen 
illustre des maréchaux de France, une récompense 
pour elle-même. Je vous engage, messieurs, à ne 
pas accepter la réduction. (Aux voix, aux voix!) » 

M. Dupin prend la parole : 



15 



22G LES INVALIDES. 



« Messieurs, 

» On vient de présenter devant vous des consi- 
dérations générales sur l'établissement des Inva- 
lides, et une considération particulière dans laquelle 
on a fait intervenir la personne du titulaire actuel, 
nommé récemment gouverneur des Invalides par 
le Roi. 

» Quant à l'établissement en lui-même, je ne 
crains pas de dire qu'il n'en est pas qui porte plus 
le cachet national, le caractère de grandeur, de 
générosité, de reconnaissance nationale. Je ne 
crains pas de dire que, dût-on procurer à ceux 
qui y sont reçus un bien-être égal , j'allais presque 
dire supérieur à celui qu'ils peuvent attendre dans 
le sein de leurs familles, il faudrait encore main- 
tenir et conserver ce grand établissement. 

» Ce n'est pas, en effet, dans leurs chaumières 
que l'étranger pourra voir ces vieux soldats cou- 
verts de glorieuses blessures; c'est dans l'hôtel des 
Invalides; c'est dans un hôtel à eux où il doit voir 
réunis ces glorieux débris, plus admirables encore 
par ce qui leur manque que par ce qui leur reste. 
(Très-bien! très-bien!) C'est réunis dans un hôtel 
à eux que le pays pourra les montrer comme une 
glorieuse décoration. (Très-bien! très-bien!) 

» Dans les grandes occasions, c'est de leurs 



LIVRE TROISIÈME. 227 

canons , c'est de leur hôtel que partent les signaux 
qu'on est quelquefois heureux de faire entendre 
dans le pays , et ce n'est jamais sans émotion qu'ils 
retentissent au sein de la capitale — Puisse-t-elle ne 
jamais entendre d'autres canons! (Sensation.) 

» Je passe aux considérations personnelles, au 
gouverneur actuel des Invalides. 

» Je conviens que peu d'occasions sont laissées 
au gouvernement pour accorder de grandes récom- 
penses, pour exercer une grande munificence. Le 
nombre des places qu'on a appelées sinécures, s'il 
n'est pas entièrement anéanti, cela tient à notre 
situation; je ne regrette pas sans doute que les 
sinécures soient abolies, mais je regrette qu'il ne 
puisse y avoir dans chaque carrière un certain nom- 
bre de positions qui soient présentées en perspec- 
tive, et deviennent un motif d'émulation; ce n'est 
pas moi qui proposerais de les réduire. 

» Quelques relations personnelles, qui m'ont mis 
à même d'apprécier la noblesse de caractère du 
maréchal Moncey et qui pourraient peut-être influer 
sur la détermination que vous allez prendre, me 
décident à repousser les raisons par lesquelles on 
est venu défendre le traitement que vous discutez. 
Je ne connais pas d'homme plus honorable, plus 
loyal, plus véritablement chevalier que M. le maré- 
chal Moncey. (Vive adhésion.) J'ajoute que je ne 
connais pas d'homme plus désintéressé. 

45. 



228 LES INVALIDES. 

» Il est sans fortune personnelle, et je crois bien 
qu'il est à peu près réduit à son traitement, traite- 
ment sans doute fort honorable et supérieur même 
aux traitements les plus élevés des autres carrières. 
Mais dans une circonstance où il avait encore plus 
d'appointements qu'aujourd'hui, en 1815, lors du 
procès du maréchal Ney, alors qu'il faisait partie de 
la commission militaire , il ne craignit pas d'affronter 
une destitution qui le laissait sans traitement et le 
renvoyait dans ses foyers en état de disgrâce , parce 
qu'il se crut en conscience intéressé à ne pas 
accepter la qualité de juge de celui sur lequel il 
avait dressé un rapport dans une autre qualité. 

)) Je fus alors l'avocat, le conseil de M. le maré- 
chal Moncey, et je pourrais peut-être m'appeler 
l'avocat des maréchaux de France, car je les ai 
presque tous défendus dans les affaires politiques 
et dans leurs affaires privées. 

» Alors, comme aujourd'hui, je défendis moins le 
traitement du maréchal que sa délicatesse excessive. 
Il ne se dissimulait pas que le coup qui allait le 
frapper atteindrait plutôt sa fortune que son grade 
de maréchal. Je le défendis, je soutins que c'était 
moins un grade qu'une dignité, et qu'il ne pouvait 
en être arbitrairement dépouillé. Je fis valoir cette 
raison sans qu'il fût question, dans le mémoire que 
je rédigeai, ni de la détresse ni de la gène qui 
allaient résulter pour lui du coup qu'on voulait lui 



LIVRE TROISIÈME. 229 

porter. Il fut réintègre dans son grade et dans son 
traitement; il le fut par des motifs aussi nobles que 
ceux qui l'avaient exposé à les perdre. Si la Chambre 
conserve au maréchal Moncey son traitement, il le 
recevra; mais avec ou sans traitement, il restera 
gouverneur des Invalides : ce qui le touche, le 
flatte, l'honore, c'est le choix du Roi, c'est d'être 
le doyen des maréchaux de France , tremblant sous 
l'âge, mais conservant un corps ferme, un cœur 
dévoué à son pays. Etre mis à la tête de ses vieux 
camarades, c'est là un honneur qu'il n'abdiquera 
pas, alors même qu'il devrait en jouir sans 
traitement. » 

La réduction de 40,000 fr. portant sur le traite- 
ment du gouverneur est mise aux voix et rejetée. 

L'illustre maréchal Moncey fut non -seulement 
confirmé à la tête du gouvernement des Invalides, 
que le Roi venait de lui confier, il fut encore re- 
connu que l'hôtel royal des Invalides était la pre- 
mière c[es institutions nationales de la France, et 
qu'elle devait être maintenue, pour l'honneur du 
pays, dans cet état de prestige et de grandeur dont 
elle n'avait cessé d'être environnée depuis sa création. 

Cinquième anniversaire de la révolution de juillet. 

La journée s'annonçait sous les plus heureux 
auspices; un temps superbe favorisait l'une des 
plus belles revues dont la capitale eût été témoin; 
tous les visages respiraient la confiance et la joie. 



230 LES INVALIDES. 

Heureux du spectacle que rencontrait partout ses 
regards, le Roi achevait la revue de la seconde 
ligne d'infanterie, entouré de sa belle et nombreuse 
famille, et d'un état -major où l'on remarquait 
l'élite de nos illustrations civiles et militaires. 

Sa Majesté était parvenue au boulevard du Temple, 
et passait devant le front de la 8" légion, quand 
tout à coup se fait entendre une détonation sem- 
blable à celle d'un feu de peloton mal ordonné. 

Ace bruit succède bientôt un désordre effroyable. 

C'est une affreuse machine, une machine infer- 
nale , qui vient de vomir une grêle de balles et de 
mitraille sur le groupe qui entoure le Roi et sa 
famille! Une de nos plus vieilles gloires, le véné- 
rable duc de Trévise, ce modèle des vertus civiles 
et militaires, tombe baigné dans son sang, et expire 
sans proférer une parole. Le général de Lâchasse 
de Yérigny est frappé mortellement au front; un 
lieutenant-colonel de la garde nationale, un aide 
de camp, une femme, plusieurs gardes nationaux 
expirent également au milieu des chevaux qui se 
cabrent et d'une foule indignée que rien ne peut 
contenir à l'aspect de cet effroyable assassinat. 

Enlîn, de ce tumulte impossible à décrire, 
s'élèvent des cris que répètent aussitôt mille voix : 
Le Roi n'a rien!... aucun des princes îïest blessé!!!! 
Et en effet, le Roi, calme au milieu de ce désordre, 



LIVRE TROISIÈME. 231 

ému seulement de la vue des victimes qui l' en- 
tourent, pousse son cheval dans les rangs de la 
garde nationale , et continue sa route presque porté 
par elle, au milieu d'innombrables cris de joie et 
de vengeance. 

Les coups étaient partis du second étage d'une 
maison située en face du jardin Turc. En un instant 
elle fut investie par la garde nationale qui bordait 
les boulevards. On s'élança jusqu'à la pièce d'où 
étaient partis les traits fratricides, et l'on trouva 
encore fumante l'affreuse machine, composée de 
vingt-irinq canons de fusils. 

Cependant le Roi continuait la revue, et les 
expressions nous manquent pour décrire l'enthou- 
siasme avec lequel il était reçu par la garde natio- 
nale et l'immense population qui accourait sur son 
passage. Le danger auquel il venait d'échapper par 
miracle n'a. fait éclater qu'avec plus d'énergie les 
sentiments que lui porte une nation généreuse, si 
pleine d'horreur pour les lâches et les assassins!... 
Aussi la revue et le défilé se sont-ils achevés au 
milieu des transports que nous n'essayerons pas de 
dépeindre. 

A cinq heures, le Roi était rentré aux Tuileries. 

Mais si, en s'éloignant du théâtre du crime, le 
spectacle d'un roi entouré de tant d'amour pouvait 
rassurer les amis de leur pays, quelle douleur ne 
trouvait-on pas en arrière!... Tant de victimes si 



232 LES INVALIDES. 

froidement assassinées! tant d'honorables familles 
plongées dans le deuil! 

Aussi ne devait-on plus songer aux plaisirs!... 
Un exécrable assassin n'avait que trop bien réussi 
à changer en un deuil public des jours de fêtes si 
impatiemment attendus et commencés sous de si 
heureux auspices! En effet, l'ordre a été donné de 
suspendre toutes les réjouissances; déjà même on 
en avait fait disparaître tous les apprêts. 

Voici les noms des victimes : 

31. le duc de Trévise, frappé d'une balle au 
cœur ; 

31. le général de Lâchasse de Vérigny, frappé 
d'une balle au front; 

31. le capitaine d'artillerie Villate, aide de camp 
de 31. le maréchal Maison ; 

31. Rieussec, lieutenant-colonel de la 8 e légion, 
frappé de trois balles; 

MM. Prud'homme, Ricard, Léger et Rieutter, 
grenadiers de la 8 e légion ; 

Une femme inconnue; 

Un enfant. 

Un grand nombre d'autres personnes ont été 
blessées plusou moins grièvement. 

3Iortier (Édouard-Adolphe-Casimir-Joseph), pair 
et maréchal de France, était fils d'Antoine-Charles- 
Joseph 3Iortier, député aux états généraux. 

Il était entré dès l'année 1791, en qualité de 



LIVRE TROISIÈME. 233 

capitaine, clans le premier bataillon de volontaires 
du département du Nord. Dès le 13 octobre 1793, 
il parvint au grade d'adjudant général. Il fut blessé 
par la mitraille sous les murs de Maubeuge, se 
trouva aux affaires de Mons, Bruxelles, Louvain et 
Fleuras, prit part aux batailles de Jemmapes et de 
Nerwinde. 

Ainsi le duc de Chartres combattait dans sa jeu- 
nesse, comme volontaire, contre les ennemis de la 
France, sous les mêmes drapeaux que le capitaine 
Mortier, épargné par les balles autrichiennes. Le 
maréchal Mortier, quarante et quelques années plus 
tard, devait mourir à côté du jeune volontaire 
devenu roi des Français, mourir d'une balle 
française. 

Le traité de Campo-Formio signé, il préféra au 
grade do général de brigade celui de commandant 
du 23 e régiment de cavalerie. Devenu général de 
brigade en 1 799, il eut un commandement à l'armée 
du Danube. Ses services y furent éminents, ainsi 
qu'à l'armée d'Helvétie, où sa division se couvrit de 
gloire; seul avec elle, il soutint à Mullen les efforts 
du corps russe du général Rosemberg, qu'il chassa 
de sa position. Il fut appelé, au mois de mars 1 800, 
au commandement des quinzième et seizième divi- 
sions militaires. 

En 1803, lors de la reprise des hostilités avec 
l'Angleterre, ce fut lui qui commanda l'armée dès- 



234 LES INVALIDES. 

tinée à s'emparer du Hanovre. Il reçut du premier 
consul Bonaparte les éloges les plus flatteurs, à son 
retour à Paris, où il devint l'un des quatre com- 
mandants de la garde consulaire. En 1804 il fut 
élu chef de la deuxième cohorte, maréchal de 
l'Empire et grand-aigle de la Légion d'honneur. 

Nommé au commandement d'une division de la 
grande armée sous les ordres de l'Empereur, il se 
dirige, en octobre 1805, sur la rive gauche du 
Danube, coupe les communications de l'armée russe 
avec la Moravie, et en défait complètement une 
partie. Avec quarante mille hommes seulement, il 
ose bientôt donner le combat à l'armée entière 
commandée par le général Kutusof. Le maréchal, 
dans cette occasion, ht des prodiges de valeur. 

Ce fut le maréchal Mortier qui s'empara de 
Hambourg en 1806, vainquit les Suédois à Anclam , 
et prit une part brillante à la bataille de Friedland. 

En 1808 et 1809, il eut le commandement du 
cinquième corps de l'armée d'Espagne, et se dis- 
tingua au siège de Saragosse, gagna la bataille 
d'Ocana, concourut, avec le maréchal Soult, aux 
opérations contre Badajoz, fut chargé du siège de 
Cadix, et gagna la bataille de Gebora. 

Appelé à faire la campagne de Russie, il reçut 
de l'Empereur la terrible mission de faire sauter le 
Kremlin. Le maréchal Mortier partagea avec le 
maréchal Ney l'honneur de sauver les débris de la 



LIVRE TROISIEME. 235 

grande armée. Il combattit à Dresde, à Lutzen, à 
Leipzig. 

• Gouverneur de la seizième division militaire à 
l'époque des Cent- Jours, il arriva à Lille un peu 
avant Louis XVIII, et accompagna ce monarque, 
qui se rendait à Gand, jusqu'au bas des glacis de 
cette forteresse. 

Le Roi, ayant décidé, le 30, que le service funè- 
bre de M. le maréchal Mortier duc de Trévise, et 
des autres victimes de l'attentat du 28 juillet serait 
célébré le lundi i août à l'hôtel des Invalides, et 
que les corps seraient inhumés dans le caveau de 
l'église, a ordonné en même temps : 

•1° Que la veille au soir les restes mortels des 
victimes seraient déposés dans une chapelle ardente 
préparée à cet effet dans l'église Saint-Paul, pour 
être conduits le lendemain, 4 août, aux Invalides, 
où , arrivés à la grande grille , ils seraient reçus par 
le clergé de l'établissement, et conduits aussitôt à 
l'église ; 

2° Que les cours, les passages, les façades et 
l'église seraient décorés avec une grande ma- 
gnificence. 

Des ordres ayant été donnés en conséquence, le 
4 août celte mémorable cérémonie eut lieu comme 
il suit : 

Une magnifique température a secondé l'élan 
religieux de la capitale. La garde nationale, l'ar- 



236 LES INVALIDES. 

mée, la population entière de Paris, à laquelle 
s'était joint un nombre considérable d'habitants de 
la banlieue et des départements, étaient accourues 
pour acclamer le Roi et les princes, échappés 
si miraculeusement au plus grand péril, et rendre 
en même temps un pieux hommage aux victimes 
tombées sous les coups des régicides. 

Dès six heures du matin, le rappel s'était fait 
entendre, et bientôt les légions, réunies au plus 
grand complet, ont pris, ainsi que les troupes de 
ligne de toutes armes, le rang qui leur était assi- 
gné, depuis l'arsenal et la place de la Colonne de 
Juillet jusqu'à l'hôtel royal des Invalides. Les dra- 
peaux des régiments et des légions étaient garnis 
de crêpe; tous les officiers portaient ce signe de 
deuil; les tambours étaient voilés. Une foule étroi- 
tement serrée garnissait les boulevards , les quais et 
les ponts que le cortège devait traverser; toutes les 
fenêtres des maisons étaient encombrées, et jus- 
qu'aux toits, tout était occupé. C'est en silence, 
dans un profond recueillement, c'est sous l'empire 
des souvenirs si cruels de l'attentat du 28 juillet, 
sous l'inspiration religieuse et consolatrice de la 
solennité du jour, qu'un demi-million d'âmes atten- 
dait l'imposant et salutaire spectacle qui allait lui 
être offert. 

Vers onze heures , la reine , madame Adélaïde , 
les princes et les princesses du sang sont sortis du 



LIVRE TROISIÈME. 237 

palais des Tuileries pour se rendre aux Invalides. 
Les troupes qui formaient la haie et la population 
n'ont cessé de faire entendre les cris de Vive la 
Reine! Vive la famille royale! Sa Majesté répondait 
constamment, avec une touchante émotion, à cette 
expression si vraie et si animée des sentiments 
publics. 

Au moment où le convoi, parti de l'église Saint- 
Paul, est arrivé à la hauteur de la rue de la Paix, 
le Roi est monté à cheval, accompagné du duc 
d'Orléans , du duc de Nemours , du prince de Join- 
ville, du président du conseil, des ministres de la 
guerre et de l'intérieur, du maréchal comte Lobau, 
de ses aides de camp , et d'un immense concours 
d'officiers généraux et supérieurs de toutes armes. 
Nous renonçons à exprimer l'impression profonde 
que la vue du Roi et des princes a fait naître sur 
toute la ligne qu'ils ont parcourue. Il y avait, au 
milieu de l'enthousiasme avec lequel le cri de Vive 
le Roi! était prononcé, un accent qui pouvait se 
concevoir, mais qui ne pouvait se décrire. Cet 
accent sans doute -voulait dire : le salut de tous 
dans le salut d'un seul ! C'est dans le trajet des 
Tuileries aux Invalides que le Roi a passé entre 
deux haies formées d'un côté par la \ re légion de la 
banlieue, les 1 e et 11 e de Paris, et de l'autre par les 
54 e , 22 e , 37 e , 56 e et 6 a régiments de ligne, et les 
I er et 5 e légers. 



238 LES INVALIDES. 

Le cortège funèbre, parti vers dix heures de 
l'église Saint-Paul, a suivi la rue Saint-Antoine jus- 
qu'à la place de la Bastille, les boulevards jusqu'à 
l'église de la Madeleine, a traversé la place et le 
pont de la Concorde et suivi le quai d'Orsay jus- 
qu'à l'esplanade des Invalides. 

Les troupes qui précédaient le cortège mar- 
chaient dans l'ordre suivant : 

Deux escadrons de hussards, deux escadrons de 
la garde nationale, un bataillon du 46 e de ligne, la 
V e légion de la banlieue, les 2 e , 3 e et 4 e légions de 
Paris. 

A cette tristesse de l'âme des spectateurs, d'au- 
tres sentiments succédèrent à la vue du char fu- 
nèbre, escorté par un bataillon de la garde natio- 
nale qui portait les corps des victimes. Honneur 
aux martyrs ! exclamait -on. Souvenir éternel ! 
Vengeance ! 

Les insignes militaires, les chiffres, les écus- 
sons, les chevaux de bataille, ont fait reconnaître 
les braves guerriers qui dans cette circonstance 
cruelle ont aussi versé leur sang pour leur pays , 
puisqu'ils sont morts près de leur Roi et en le cou- 
vrant de leur corps. 

Enfin, on reconnut à l'éclat de la pompe et du 
deuil militaire les restes du bon, du loyal, de 
l'intrépide Mortier, maréchal de France, duc de 
Trévise , si cher à son prince , si cher à l'armée , si 



LIVRE TROISIÈME. 239 

honoré par cette légion qui représente l'honneur 
français dans toutes les carrières qui lui sont ou- 
vertes. L'armée et la population nommaient et 
reconnaissaient avec attendrissement, près de ces 
nobles restes, les illustres collègues de l'illustre 
défunt, les maréchaux Molitor, Gérard, Grouchy, 
Duperré ; ils étaient à cheval et tenaient les cordons 
du poêle. Un long adieu se faisait encore entendre 
lorsque ont paru les dôputations qui composaient 
le cortège. Les ministres de la justice, des finances, 
de l'instruction publique et du commerce, accom- 
pagnés de plusieurs conseillers d'État , ouvraient la 
marche. 

Puis les grands corps de l'État ont défilé dans 
l'ordre suivant : la Chambre des pairs, la Chambre 
des députés, la Cour de cassation, la Cour des 
comptes, l'Université, l'Institut, la Cour royale, le 
corps municipal de Paris, le tribunal de première 
instance, le tribunal de commerce. Venaient ensuite 
l'École polytechnique, l'École d'état-major, un très- 
grand nombre d'élèves des Écoles de droit et de 
médecine, de l'École d'Alfort, de celle des beaux- 
arts, et une très-nombreuse députation des ou- 
vriers de Paris, précédés par un trophée composé 
des signes emblématiques de l'agriculture et de 
l'industrie. 

Les 5 e , 6 e , 7 e , 9 e et 12 e légions de Paris, deux 
batteries d'artillerie , un bataillon du 46 e de ligne , 



240 LES INVALIDES. 

deux escadrons de la garde nationale à cheval, 
deux escadrons de hussards, fermaient la marche. 

C'est dans cet ordre, disposé avec la plus par- 
faite régularité, et suivi avec une ponctuelle exac- 
titude, que le cortège est arrivé à l'hôtel royal des 
Invalides. 

Un immense catafalque était élevé sous le dôme 
de l'église. On y voyait aussi ceux qui devaient ren- 
fermer le cercueil de chacune des victimes, dont le 
nom y était inscrit. La décoration de l'église était 
d'une extrême magnificence. Elle était entièrement 
recouverte de tentures noires semées d'étoiles et 
de broderies d'argent. Une illumination étincelante 
avait remplacé le jour. 

De chaque côté du catafalque se sont placés les 
pairs de France et les députés. Les ambassadeurs 
étaient à l'entrée de la nef, en avant du catafalque. 
Des places avaient été réservées pour les députa- 
tions qui avaient accompagné le cortège. 

La garde nationale entourait le catafalque ; cette 
garde d'honneur était confiée aux grenadiers de la 
8 e légion; l'autel était placé dans la nef, en face du 
catafalque. 

Des fauteuils étaient disposés, à droite et à gauche 
de l'autel , pour le Roi , la famille royale et pour les 
ministres. 

Vers onze heures et demie, la Reine est arrivée. 
Sa Majesté a été reçue par le maréchal gouverneur. 



LIVRE TROISIÈME. 241 

M. le curé, accompagné de son clergé, a attendu 
Sa Majesté sous le portail de l'église. 

Bientôt après , le Roi a été annoncé par les accla- 
mations qui l'avaient accompagné sur son passage. 

Le maréchal duc de Conégliano, entouré de son 
état-major, a reçu Sa Majesté au bas du perron et 
lui a adressé l'allocution suivante : 

« Sire, 

» De nombreuses victimes vont recevoir le témoi- 
gnage d'unanimes regrets; victimes toutes illustres, 
parce qu'elles sont tombées près de vous; mânes 
glorieuses par l'hommage que vous venez leur ren- 
dre, et qui les unira dans la tombe. 

» En présence de Votre Majesté , c'est la France 
entière, cette grande famille, qui s'incline devant 
la divine Providence , pour la bénir d'avoir préservé 
son Roi , son père , et avec lui nos jeunes princes 
ses fils, l'espoir du pays. 

» Déjà, Sire, les cœurs de vos braves invalides 
se sont élevés vers elle , dans un sentiment profond 
de reconnaissance , aussi remplis d'amour pour 
votre auguste personne que d'horreur pour l'exé- 
crable attentat qui met la patrie en deuil. 

» Mais le ciel a protégé la France. Vive le Roi! » 

Sa Majesté a répondu avec émotion. 

M. le curé a également adressé une allocution à 
Sa Majesté. 



242 LES INVALIDES. 

Le Roi a traversé l'église, accompagné de son 
cortège, et est allé prendre place auprès de la 
Reine. 

Un silence profond régnait dans l'assistance. 

A une heure, le cortège funèbre est arrivé à la 
grille de l'Hôtel, où étaient élevés quatre grands 
pilastres richement décorés d'emblèmes de deuil ; 
ces pilastres se liaient à l'Hôtel par une ligne de 
candélabres entre lesquels flottaient des drapeaux 
tricolores couverts de crêpes et surmontés du coq 
gaulois; le corps des invalides occupait cette porte 
et la cour d'honneur. 

Chaque cercueil était descendu du char et déposé 
au milieu de la cour d'honneur. 

Les parents qui les suivaient et les députations 
qui les avaient accompagnés venaient se ranger 
autour des cercueils. 

L'ordre de la marche a été suivi pour la trans- 
lation. 

Au moment où le cercueil du maréchal duc de 
Trévise, qui se trouvait le dernier dans cet ordre 
funèbre, est entré dans la cour, le Roi, accompagné 
des princes, descendait les marches de l'église pour 
le recevoir. Sa Majesté a jeté l'eau bénite sur le 
cercueil du maréchal et successivement sur les 
autres cercueils. Il était impossible de se dissimuler 
l'effort visible que le Roi faisait pour triompher 
de sa vive et profonde émotion, et de rendre l'im- 



LIVRE TROISIÈME. 243 

pression produite sur les députations, sur les trou- 
pes, sur les invalides, et sur toutes les personnes 
présentes dans ce moment solennel. 

Le Roi est alors rentré dans l'église, chaque cer- 
cueil a été lentement porté sur l'estrade qui lui était 
destinée, aux accents d'une musique funèbre et aux 
coups retentissants du tam-tam; et Ton y a vu au 
même instant apparaître les insignes de chaque 
victime, depuis la fleur virginale jusqu'à la cou- 
ronne ducale qui s'élevait au-dessus du catafalque 
principal. 

Le service a commencé : une grand'messe de 
Requiem a été chantée ; monseigneur l'archevêque 
de Paris a officié. 

Après la messe , l'abbé Landrieux a été conduit à 
la chaire, et a prononcé l'oraison funèbre des vic- 
times de l'attentat. Ce discours a été entendu avec 
un profond recueillement. 

Monseigneur l'archevêque de Paris, accompagné 
de son clergé, est allé ensuite jeter l'eau bénite. 
Le Roi , accompagné des princes ses fils , est venu 
saluer le catafalque et s'est retiré ; la Reine l'a 
suivi quelques moments après , et l'assemblée s'est 
séparée, dans un profond silence, à quatre heures 
et demie. 

Après la cérémonie, le Roi est monté à cheval, 
a traversé les rangs de la garde nationale et de la 
troupe de ligne, qui, pendant la cérémonie, s'étaient 

16. 



244 LES INVALIDES. 

rangées en colonnes serrées, partie sur l'esplanade 
des Invalides et partie dans le jardin des Tuileries, 
où le Roi et sa famille ont eu de nouveau à répondre 
à l'expression, toujours aussi vive, aussi animée, 
des sentiments de respect, de reconnaissance et de 
dévouement de la population et de l'armée. 

Pendant toute la cérémonie, et à partir de l'ar- 
rivée du Roi aux Invalides, des décharges d'artil- 
lerie se sont fait entendre de cinq minutes en cinq 
minutes. 

Le soir, à six heures, le Roi et la Reine, sans 
escorte aucune, en voiture de ville, se sont dérobés 
à l'empressement des nombreux visiteurs qui af- 
fluaient aux Tuileries, et sont allés porter des con- 
solations à la duchesse de Trévise. 

Le 4 août 1836, le roi de Naples, accompagné 
du prince de Salerne et d'un officier général de son 
état-major, a honoré de sa visite l'hôtel royal des 
Invalides. 

Le 18 août, remise à l'Hôtel de sept drapeaux et 
étendards pris sur Abd-el-Kader au combat de la 
Sic-Hak. 

Le 5 décembre 1837, l'église des Invalides dut 
retentir encore de chants funèbres, en l'honneur 
du lieutenant général comte de Damrémont, tué 
devant Constantine le 12 octobre 1837. 

Les princes fils du Roi, jaloux de donner un 
témoignage public d'estime au héros enseveli dans 



LIVRE TROISIÈME. 245 

son triomphe, voulurent assister à cette céré- 
monie. 

Le corps du général en chef de l'expédition de 
Constantine avait été placé, avec les insignes de son 
grade, sur un superbe catafalque, élevé sous le 
dôme de l'église. Aux quatre angles du catafalque 
flottaient les drapeaux pris sur les Arabes; là se 
tenaient MM. les lieutenants généraux de Morte- 
mart, Colbert, Neigre et Fleury, et quatre sous- 
officiers décorés, représentant les quatre armes de 
l'infanterie, de la cavalerie, de l'artillerie et du génie. 

La famille du général Damrémont était derrière 
le corps, ainsi que les personnes qui avaient été 
chargées de la translation. 

MM. les pairs de France étaient à droite du cata- 
falque, sur l'emplacement de la chapelle Yauban, 
ayant près d'eux, et à leur gauche, les membres 
de la Cour de cassation, du Conseil royal de l'in- 
struction publique, de l'Institut de France et des 
diverses Facultés. Le préfet de la Seine, le préfet de 
police, les maires et le corps municipal de Paris 
étaient aussi de ce côté. 

De l'autre côté, et à gauche, étaient les députés, 
les membres de la Cour des comptes, de la Cour 
royale, du tribunal de première instance, du tri- 
bunal de commerce, les juges de paix de Paris, le 
Conseil royal des ponts et chaussées et des mines. 

En arrière du catafalque, on voyait un grand 



246 LES INVALIDES. 

nombre de lieutenants généraux, de maréchaux 
de camp et d'officiers généraux ou supérieurs de 
toutes armes. 

Les membres du corps diplomatique occupaient 
une travée à droite près des marches du sanctuaire. 

Dans la nef, la haie était bordée par la garde 
nationale et par la troupe de ligne; les côtés de la 
nef étaient occupés par le maréchal comte de Lobau 
et l'étal-major de la garde nationale , par les états- 
majors de la première division militaire et de la 
garnison de Paris, par des officiers de la garde 
nationale , par des officiers invalides et par des 
élèves des écoles militaires. 

Un orchestre composé de trois cents musiciens 
était placé à droite et à gauche de la nef, près des 
marches du sanctuaire où s'élevait l'autel, en face 
du catafalque. 

L'église était entièrement recouverte de tentures 
noires semées d'étoiles et de broderies d'argent; 
l'éclat resplendissant du luminaire en faisait res- 
sortir la magnificence. 

S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans et les 
jeunes ducs d'Aumale et de Montpensier sont arri- 
vés un peu avant midi à l'hôtel royal des Invalides. 
Ils ont été reçus à la grande grille par le maré- 
chal Moncey, et à l'entrée de l'église par M. le curé 
des Invalides, accompagné de son clergé. 

Le prince royal, ses aides de camp, les jeunes 






LIVRE TROISIÈME. ?',7 

princes et leurs précepteurs ont pris place clans le 
sanctuaire, à droite de l'autel; ensuite le président 
du Conseil, le garde des sceaux, le ministre de 
l'intérieur, le ministre de la guerre, le ministre de 
la marine et les membres du Conseil d'État. 

De l'autre côté, à gauche de l'autel, le maréchal 
Moncey et l'état-major des Invalides; les maré- 
chaux de France Macdonald, duc de Ta rente, comte 
Molitor, comte Gérard et marquis de Grouchy; les 
aides de camp du Roi, lieutenant général comte 
Durosnel, vice-amiral Jacob, général de Rumigny, 
baron de Berthois et les officiers d'ordonnance de 
Sa Majesté. 

M. le curé des Invalides, assisté d'un nombreux 
clergé , a officié. 

Une messe de Requiem, de la composition de 
Berlioz, a été exécutée et chantée par les premiers 
artistes de l'Académie royale de musique. Les voûtes 
de la nef ont favorisé le développement des voix et 
surtout de celle de Duprez, qui s'est fait entendre 
avec un charme inexprimable. 

L'absoute a été faite par monseigneur l'arche- 
vêque de Paris. Pendant l'absoute, le chœur a en- 
tonné le De profundis. La cérémonie funèbre s'est 
terminée à deux heures et demie. 

Damrémont (Charles -Marie Denys, comte de), 
naquit le 8 février 1 783 dans le département de la 
Hante-Marne, à Chaumont. Sorti de l'école militaire 



% 



248 LES INVALIDES. 

de Fontainebleau en 1804, avec le grade de sous- 
lieulenant au i '2 e régiment de chasseurs à cheval ,. 
il lit les campagnes de 1 805 à 1 81 4 et prit part aux 
batailles d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland ; il 
servait sous les ordres du général Defrance et du 
maréchal Marmont, en qualité d'aide de camp, et 
fut nommé colonel par l'Empereur sur le champ de 
bataille de Lutzen. 

En 1814, lors de la capitulation de Paris, le 
colonel Denys de Damrémont fut chargé, ainsi que 
le colonel Fabvier, de discuter avec les comtes 
Orlow et Plater, stipulant au nom des puissances, 
les bases de la suspension d'armes qui précéda celte 
convention. Ce fait lui fit partager sans doute la 
faveur dont jouissait le duc de Raguse auprès de la 
maison de Bourbon, et sous la première restaura- 
tion il entra dans les gardes du corps de Louis XA'III 
avec le grade de sous-lieutenant, correspondant au 
grade qu'il occupait dans l'armée. Pendant les Cent- 
Jours, il suivit le Roi à Gand; à la seconde Res- 
tauration son dévouement fut récompensé par sa 
nomination au commandement de la légion de la 
Cùte-d'Or, bientôt suivie de sa promotion comme 
maréchal de camp (1821). Après avoir fait en celte 
qualité la campagne d'Espagne, où il fut mis à 
l'ordre de l'armée pendant le siège de Pampelune, 
le comte de Damrémont, à sa rentrée en France, fut 
nommé inspecteur général d'infanterie. Envoyé en 



LIVRE TROISIÈME. 249 

Afrique au commencement de 1830, il fut l'un des 
premiers à prendre possession de cette terre, où 
il devait mourir sept années plus tard. Le comte 
de Damrémont était dans Bône quand survinrent 
les événements de juillet 1830. Il reçut l'ordre 
d'évacuer cette ville, et à son retour à Alger il 
trouva le maréchal Clauzel investi du commande- 
ment en chef de l'armée d'Afrique. Comblé des 
bienfaits de la Restauration, le général Damrémont 
rentra un instant dans le cadre de disponibilité ; 
mais cette retraite fut courte. Quand il vit le gou- 
vernement de juillet se consolider, il lui prêta ser- 
ment. Il fut promu en décembre 1830 au grade de 
lieutenant général, puis appelé en février 1831 au 
commandement de la huitième division militaire. 
Son dévouement au nouveau gouvernement lui valut 
bientôt la confiance et l'amitié de Louis-Philippe, 
qui le promut à la pairie le 1 I septembre 1 833. 

Par ordonnance du 12 février 1837 ce général 
fut appelé à remplacer le maréchal Clauzel dans le 
gouvernement de l'Algérie. Il assiégeait Constantine 
lorsque, dans la matinée du 1 2 octobre 1 837, occupé 
qu'il était de reconnaître si la brèche était prati- 
cable, il fut tué d'un boulet parti de la place. 

Le lieutenant général d'artillerie comte Yalée 
s'empara aussitôt du commandement de l'armée, 
et le lendemain, 13, Constantine fut prise d'assaut, 
après une vive résistance. 



250 LES INVALIDES. 

Louis-Philippe ordonna que les restes mortels du 
comte de Damrémont seraient ramenés en France 
pour être déposés à l'hôtel des Invalides. Sa Majesté 
ordonna en même temps que la statue de ce général 
fût placée dans une des galeries de Versailles. 

L'Algérie, s'associant au deuil de la métropole, 
ouvrit une souscription pour l'érection d'un monu- 
ment en l'honneur du général qui avait payé de son 
sang la nouvelle conquête de la France. 

Aujourd'hui dimanche, 8 juillet, monseigneur le 
duc et madame la duchesse d'Orléans, ainsi que 
madame la grande - duchesse de Mecklembourg , 
accompagnés de plusieurs personnes de leurs mai- 
sons, sont venues visiter l'hôtel royal des Invalides. 

Les voitures dans lesquelles se trouvaient Leurs 
Altesses Royales sont entrées à l'Hôtel à deux heu- 
res, le prince et les princesses ont mis pied à terre 
sous le grand portique de la cour d'honneur, où les 
attendait le vénérable maréchal Moncey, gouver- 
neur, entouré des officiers de son état-major, du 
lieutenant général commandant et des divers fonc- 
tionnaires de l'établissement. 

Arrivé devant le front des officiers et militaires 
invalides rassemblés dans la cour d'honneur, le 
prince royal en a passé la revue et a adressé des 
paroles de bienveillance à plusieurs de nos vieux 
soldats mutilés de nos glorieuses campagnes. Leurs 
Altesses Royales se sont ensuite rendues à l'église, 



LIVRE TROISIEME. 251 

dont elles ont admiré les belles peintures et les dis- 
positions intérieures. 

En sortant de l'église, elles ont été à la manuten- 
tion, de là à l'infirmerie, aux cuisines, aux réfec- 
toires, à la bibliothèque, où elles ont pu s'assurer 
que l'ordre et la régularité régnaient dans toutes 
les parties du service. 

Elles ont ensuite visité la galerie des plans- 
reliefs, où elles ont principalement remarqué nos 
grands ports et les places de guerre les plus im- 
portantes. 

Nos vieux soldats conserveront longtemps le sou- 
venir de cette visite, durant laquelle ils ont ex- 
primé leur respect et leur dévouement aux augustes 
visiteurs. 

Obsèques du maréchal de Lobau. 

Ce matin, 10 décembre 1838, dès huit heures, 
on voyait les gardes nationaux s'acheminer de tous 
côtés vers les lieux du rendez-vous. L'effectif des 
hommes commandés s'est trouvé au grand complet. 
Cet empressement des gardes nationaux à venir 
figurer dans cette solennité douloureuse atteste 
hautement les regrets que laisse parmi eux la perte 
de leur illustre chef. 

Les personnes munies de billets ont de bonne 
heure assiégé les portes de l'Hôtel. La nef, les bas- 
côtés, les tribunes de l'église ont bientôt été remplis 



252 LES INVALIDES. 

d'une foule en deuil qui a longtemps attendu l'ar- 
rivée du cortège. 

Une compagnie de grenadiers de la dixième légion 
de la garde nationale et une compagnie de grena- 
diers de la ligne formaient la haie dans l'intérieur 
de la nef. 

Une couronne octogone , ornée de plumes blan- 
ches et des armes du maréchal; quatre rideaux de 
velours bordés d'hermine et se relevant avec élé- 
gance; des faisceaux de drapeaux tricolores; des 
lampes funéraires d'où partaient des flammes 
bleuâtres qui mêlaient leur clarté à celle des cierges 
inégaux : tel était, le catafalque. 

L'église, entièrement tendue de noir et étince- 
lante de lumières, présentait le coup d'œil le plus 
imposant. 

Les inscriptions suivantes figuraient sur les 
piliers : 

« Nôvi. — Gênes. — Zaverria. — Ulm. — Landshut. 
— Ratisbonne. — Essling. — Austerlitz. — Médina 
de Rio-Seco. — Iéna. — Friedland. — Eylau. — 
Burgos. — Lobau. — Wagram. — Smolensk. — 
Moskowa. — Krasnoï. — Bérézina. — Lutzen. — 
Bautzen. — Dresde. — Leipzig. — Waterloo. 

«Volontaire en 1792; élu lieutenant en 1792; 
colonel au 3 e de ligne, 1799; général de division, 
1 807; président de la commission municipale, 1 830; 



LIVRE TROISIEME. 253 

commandant supérieur des gardes nationales, \ 830; 
maréchal de France, 1 831 ; pair de France, 1 81 5 et 
1 835; grand-croix de la Légion d'honneur, \ 830. » 

Le convoi s'est mis en marche à onze heures; il 
a suivi l'itinéraire que nous avons déjà fait con- 
naître. Sur toute la route une foule immense, et 
pourtant recueillie , regardait défiler ce funèbre 
cortège et en admirait l'ordre parfait. Les sourds 
roulements des tambours voilés de crêpes, les gé- 
missements entrecoupés d'une musique lugubre, 
interrompaient , seuls , le silence des larges et belles 
rues au milieu desquelles se déroulait toute celte 
triste pompe. 

Un peloton de la gendarmerie de la Seine et un 
escadron de la garde municipale ouvraient la mar- 
che. Venait ensuite le général Darriule, comman- 
dant la place de Paris, avec tout son état-major. 
Un peu plus loin , tous les yeux se portaient sur le 
général Jacqueminot, grave et triste, à la tête de 
l' état-major de la garde nationale, et suivi de huit 
bataillons de ses frères d'armes, marchant le fusil 
baissé, en signe de deuil. 

La partie du convoi qui précédait le char a mis 
près de trois quarts d'heure à défiler. Ce char était 
attelé de six chevaux noirs conduits par des valets 
de pied. Les coins du poêle étaient tenus par le 
maréchal Molitor, le duc de Cazes, le préfet de la 
Seine et le colonel Delarue , doyen d'âge des colo- 



254 LES INVALIDES. 

nels de la garde nationale. A droite et à gauche se 
tenaient deux chefs d'escadron, portant à cheval 
chacun un étendard, voilé, de la garde nationale. 
Toutes les dispositions du programme, autour du 
corps comme sur l'étendue du cortège, ont été 
exécutées avec un ensemble admirable, où il était 
facile de reconnaître le zèle et la sollicitude du 
général Jacqueminot. 

Le deuil était conduit par le comte de Turgot, 
pair de France, gendre de l'illustre maréchal dont 
la France déplore la mort. 

Derrière le char, on apercevait la famille du 
maréchal, ayant à sa droite le ministre de l'inté- 
rieur, conduisant le cortège d'honneur. Venaient 
ensuite une dépulation de la Chambre des pairs, 
le corps municipal, les aides de camp du Roi et des 
princes, un grand nombre d'officiers généraux, 
une députation de la première division militaire et 
de la place de Paris, les officiers supérieurs de la 
garde municipale, de la gendarmerie de la Seine 
et de^ sapeurs-pompiers. 

A la suite du corps, le cheval de bataille du 
maréchal était mené par deux valets de pied en 
deuil. On remarquait aussi sa voiture, précédée des 
gens de sa maison. 

Les voitures du Roi et des princes venaient im- 
médiatement après. Enfin la marche était fermée 
par de très-nombreux détachements de la garde 



LIVRE TROISIEME. 255 

nationale de Paris, de la garde nationale de la ban- 
lieue et de la ligne. 

Une demi-heure à peu près avant l'arrivée du 
convoi aux Invalides, messeigneurs les ducs d'Or- 
léans, de Nemours et d'Aumale s'étaient rendus à 
l'église. Ils ont été reçus par l'aumônier des Inva- 
lides , qui a prononcé un discours auquel monsei- 
gneur le duc d'Orléans a répondu quelques mots où 
respiraient tous les graves sentiments que cette 
cérémonie était de nature à faire naître dans les 
aines. 

L'entrée du corps dans l'église a été annoncée 
par une salve d'artillerie. Peu de temps après, 
l'office a commencé. Les élèves du Conservatoire et 
les chœurs de l'Opéra ont chanté le Requiem de 
Ghérubini. Tous les exécutants étaient cachés der- 
rière l'autel, ce qui permettait de jouir de ces 
magnifiques accords sans être distrait par les mou- 
vements de l'orchestre. 

Les princes occupaient le milieu du sanctuaire; 
derrière eux étaient leurs aides de camp ainsi que 
ceux de Sa Majesté. 

A la droite des princes se trouvaient les minis- 
tres; derrière eux les membres du Conseil d'État. 

Vis-à-vis , le vénérable maréchal Moncey , à la 
tête de l'état-major des Invalides. 

Enfin l'on remarquait les maréchaux de France , 



256 LES INVALIDES. 

les amiraux, et quelques membres du corps diplo- 
matique. 

Le comte de Montalivet a exprimé, en quelques 
mots profondément sentis, tous les regrets qu'é- 
prouvait la garde nationale d'être séparée du brave 
chef qu'elle avait vu à sa tète dans les jours de 
danger, et qui avait su se concilier des droits si 
ineffaçables à son affection, à sa confiance. 

Ces paroles, inspirées au ministre de l'intérieur 
par sa vénération pour la mémoire de l'illustre 
défunt et par l'amitié qu'il lui avait toujours portée , 
ont vivement ému madame la comtesse de Lobau. 
Elle y a fait une réponse touchante et pleine de 
noblesse. La démarche des représentants de la garde 
nationale parisienne adoucissait l'amertume de sa 
douleur, et elle les a priés d'en témoigner toute sa 
reconnaissance à la brave milice dont ils s'étaient 
rendus les organes. 

Lobau (Georges-Mouton, comte de), né à Phals- 
bourg le 21 février 1 770, d'une famille de commer- 
çants, n'avait point encore embrassé d'état lorsque 
la révolution survint. Il en adopta les principes avec 
un grand enthousiasme, et s'enrôla dès le commen- 
cement dans un bataillon de volontaires nationaux 
du département de la Meurthe, où il fut d'abord 
simple soldat, et où il devint capitaine. Il fit avec 
ce corps les premières campagnes aux armées du 
Nord, et passa en I796 à celle d'Italie, où il devint 



LIVRE TROISIÈME. 257 

aide de camp du général Meunier, puis de Joubert, 
qu'il accompagnait à Novi, lorsque ce général fut 
tué à côté de lui. Nommé peu de temps après 
colonel de la troisième demi-brigade d'infanterie 
de ligne, Mouton eut à rétablir la discipline dans 
cette troupe, qui s'était livrée à de grands désordres 
dans les montagnes des Alpes, où elle se trouva 
longtemps privée de vivres et de solde. Renfermée 
ensuite dans Gênes, elle eut une grande part au 
siège mémorable que soutint avec tant de gloire 
Masséna dans les premiers mois de 1800. Lorsque 
cette place eut capitulé, peu de jours avant la 
bataille de Marengo, la demi-brigade de Mouton fut 
réunie à l'armée commandée par le Premier Consul, 
et il rentra en France avec elle. Se trouvant à Paris 
au moment de l'élévation de Bonaparte à l'empire, il 
fut du petit nombre de ceux qui votèrent négative- 
ment. Cette singularité ayant piqué l'attention du 
nouvel Empereur, il le fit mander, lui adressa beau- 
coup de questions sur les motifs de son opposition , 
et le gagna tellement par ses séductions qu'il en fit 
dès lors un de ses aides de camp les plus dévoués. 
L'ayant accompagné bientôt après dans la campagne 
d'Austerlitz , Mouton eut une grande part à cette 
brillante victoire. Malgré la franchise et la brus- 
querie de Mouton, Napoléon appréciait et estimait 
de plus en plus son aide de camp, dont il admirait 
le sang-froid et la bravoure sur le champ de bataille : 

17 



258 LES INVALIDES. 

il disait que son Mouton était un vrai lion. Ce fut 
surtout à Iéna, à Pultusk et à Friedland que l'Em- 
pereur fut témoin de sa valeur. Il le nomma, alors, 
général de division , et lui donna, en 1 808, un com- 
mandement, sous les ordres du général Bessières, à 
l'armée d'Espagne, où il eut une grande part aux 
victoires de Burgos et de Rio-Seco. En 1809, 
Mouton revint à la grande armée, reprit ses fonc- 
tions d'aide de camp et déploya une telle vigueur 
dans les sanglantes affaires de la campagne d'Au- 
triche qu'il y mérita le titre de comte de Lobau , nom 
de cette île du Danube où il eut une main fracassée, 
et où Napoléon et son armée coururent de si grands 
périls. Après cette mémorable campagne qui porta 
si haut la puissance de Napoléon, le comte de 
Lobau vit encore augmenter son crédit et sa faveur. 
Il fut nommé grand officier de la Légion d'hon- 
neur, inspecteur général d'infanterie, et chargé 
secrètement de la révision du personnel de l'armée. 
En 1812, il suivit l'Empereur en Russie, et il ne 
dépendit pas de lui que , dans cette première cam- 
pagne, Napoléon n'allât au delà de Smolensk. 
« Voilà une belle tête de cantonnement, » lui dit-il 
hautement lorsqu'il fut maître de cette place. 
C'était dire clairement que le moment était venu de 
s'arrêter; mais l'Empereur ne répondit à ce sage 
conseil que par un signe d'impatience. Dans la 
désastreuse retraite, le comte de Lobau ne quitta pas 



LIVRE TROISIÈME. 259 

Napoléon, et il revint en France avec lui. L'ayant 
accompagné de nouveau dans la campagne de Saxe, 
il se distingua encore à Lutzen, à Bautzen et à 
Culm, où il alla remplacer Vandamme après sa 
défaite. Renfermé bientôt après dans Dresde, avec 
le maréchal Gouvion Saint-Cyr, il y subit toutes les 
peines et tous les travaux de ce malheureux siège. 
Ayant été chargé de diriger une sortie pour gagner, 
avec la plus grande partie de la garnison (quatorze 
mille hommes), les places de Torgau et de Magde- 
bourg, il fut obligé de rentrer dès le lendemain, 
après avoir été repoussé par un corps autrichien, 
et vint augmenter les besoins de la garnison, en 
ajoutant à la consommation des vivres qui finirent 
par manquer entièrement , ce qui força le maréchal 
à capituler. Il obtint cependant de rejoindre l'armée 
française avec sa garnison; mais les ennemis vio- 
lèrent indignement la capitulation, sous prétexte 
de non-ratiiîcation , et toutes les troupes que com- 
mandait Gouvion Saint-Cyr furent retenues prison- 
nières et conduites en Hongrie. Le comte de Lobau 
ne rentra en France qu'après la chute de Napoléon. 
Le gouvernement de la Restauration lui conserva 
son grade et le créa chevalier de Saint-Louis, 
comme la plupart des généraux de l'Empire. Dès 
que Napoléon fut revenu de l'île d'Elbe, en 1815, 
son ancien aide de camp se hâta de reprendre ses 
fonctions. Nommé alors pair de France , il fut bientôt 

17. 



260 LES INVALIDES. 

mis à la tète d'une division de la grande armée, et 
obtint un avantage important sur les Prussiens, le 
18 juin, à Ligny. 11 commandait l'aile droite à 
Waterloo, et il donna encore dans cette occasion 
des preuves d'une grande valeur. Fait prisonnier à 
la fin de la bataille, il fut conduit en Angleterre, 
et ne put rentrer en France lors du rétablissement 
de la paix, se trouvant inscrit sur la liste de pro- 
scription du 24 juillet, que prononça le gouverne- 
ment de la Restauration. Ce n'est qu'en 1818 qu'il 
lui fut permis de revoir sa patrie, où il vécut ignoré 
jusqu'en 1828. A cette époque les électeurs du 
département de la Meurthe l'envoyèrent à la Cham- 
bre des députés, où il siégea avec l'opposition libé- 
rale jusqu'à la révolution de 1 830, dont il se montra 
l'un des coopérateurs les plus actifs. D'abord membre 
du gouvernement provisoire , il fit bientôt partie de 
la Chambre des pairs, succéda au général la Fayette 
dans le commandement de la garde nationale, et 
fut enfin nommé maréchal de France. Montrant en 
toute occasion le plus grand zèle pour le nouvel 
ordre de choses, il continua de jouir d'une grande 
faveur jusqu'à sa mort, qui arriva le 27 novem- 
bre 1 838. Ses funérailles se firent avec une solennité 
remarquable, et le comte de Ségur prononça son 
éloge à la Chambre des pairs, dans la séance du 
\ 1 juin suivant. La ville de Paris donna son nom à 
une nouvelle rue , et son buste fut placé dans la salle 



LIVRE TROISIEME. 261 

de l'hôtel de ville, où il avait siégé en 1830, comme 
membre de la commission du gouvernement provi- 
soire. On lui a érigé une statue en bronze sur la 
place de Phalsbourg. 

Aujourd'hui, 20 janvier 1 839, ont été appendues 
aux voûtes de l'église, par ordre de Sa Majesté, 
deux grandes flammes conquises au fort de Saint- 
Jean d'Ulloa de la Véra-Cruz (Mexique), par notre 
armée navale. 

Le 20 mars 1840, M. de Rémusat, ministre de 
l'intérieur, ayant demandé à faire à la Chambre une 
communication du gouvernement, prit la parole au 
milieu du plus profond silence : 

« Messieurs, le Roi a ordonné à S. A. R. Mgr le 
prince de Joinville de se rendre avec sa frégate à 
File de Sainte-Hélène pour y recueillir les restes 
mortels de l'empereur Napoléon. 

» La frégate chargée de cette immortelle dépouille 
se présentera à l'embouchure de la Seine. Un autre 
bâtiment l'apportera à Paris ; elle sera déposée aux 
Invalides. Une cérémonie solennelle, une grande 
pompe religieuse et militaire, inaugurera le tom- 
beau qui doit la garder à jamais. 

» Il importe, en effet, messieurs, à la majesté 
d'un tel souvenir que cette sépulture auguste ne 
demeure pas exposée sur une place publique , au 
milieu de la foule bruyante et distraite. Il convient 
qu'elle soit placée dans un lieu silencieux et sacré, 



262 LES INVALIDES. 

où puissent la visiter avec recueillement tous ceux 
qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et 
l'infortune. 

» Il fut Empereur et Roi ; il fut souverain légitime 
de notre pays : à ce titre il pourrait être inhumé à 
Saint-Denis; mais il ne faut pas à Napoléon la sé- 
pulture ordinaire des rois ; il faut qu'il règne et 
commande encore dans l'enceinte où vont se re- 
poser les soldats de la patrie , et où iront toujours 
s'inspirer ceux qui seront appelés à la défendre. 

» Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élè- 
vera sous le dôme , au milieu du temple consacré 
par la religion au Dieu des armées, un tombeau 
digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. 
Ce monument doit avoir une beauté simple, des 
formes grandes et cet aspect de solidité inaltérable 
qui semble braver l'action du temps. Il faudrait à 
Napoléon un monument durable comme sa mé- 
moire. » 

D'universelles acclamations accueillirent cette 
communication, et le 10 juin la loi suivante fut 
promulguée : 

a Louis-Philippe, roi des Français, 

» A tous présents et à venir, salut : 

)) Nous avons proposé, les Chambres ont adopté, 
nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : 

« Art. 1 er . Il est ouvert au ministère de l'inté- 
rieur, sur l'exercice de 1840, un crédit spécial de 



LIVRE TROISIÈME. 263 

un million (1,000,000 fr.) pour la translation des 
restes mortels de l'empereur Napoléon à l'église des 
Invalides et pour la construction de son tombeau. 

» Art. 2. Le tombeau sera placé sous le dôme, 
consacré, ainsi que les quatre chapelles latérales, à 
la sépulture de l'empereur Napoléon. A l'avenir, 
aucun cercueil ne pourra y prendre place. 

» Art. 3. Il sera pourvu à la dépense autorisée 
par la présente loi au moyen des ressources accor- 
dées par la loi des finances du \ août \ 839 pour 
les besoins de 1840. » 

Aussitôt la promulgation de cette loi , le prince 
de Joinville se rendit à Sainte-Hélène. Tout le 
monde sait avec quel zèle et quelle dignité il ac- 
complit cette mission qu'il recevait de la France. 

Après avoir été sur la terre étrangère chercher 
les restes mortels de Napoléon I er , la frégate qui les 
contenait entra dans le port de Cherbourg le 30 no- 
vembre, au bruit du canon de tous les vaisseaux 
qui se trouvaient en rade et aux acclamations 
enthousiastes des populations accourues pour les 
saluer. 

Escorté par le Véloce et le Courrier, le bâtiment à 
vapeur la Normandie, sur lequel avait été transbordé 
le cercueil, se dirigea sur le Havre, et dans tout son 
parcours les manifestations furent aussi chaleureuses 
qu'à son départ. Les détachements de la garde 
royale qui précédaient la marche du cortège purent 



264 LES INVALIDES. 

frayer au cercueil du héros le chemin du dôme où 
il devait enfin reposer dans l'éternité. 

Sur l'esplanade des Invalides, depuis le quai 
d'Orsay jusqu'à la grille, trente-deux statues déco- 
raient les deux côtés de celte avenue : elles repré- 
sentaient Clovis, Charles Martel, Philippe-Auguste, 
Charles V, Jeanne d'Arc, Louis XII, Bayard, 
Louis XIV, Turenne , Duguay-Trouin , Hoche, 
Latour-d'Auvergne, Kellerman , Ney, Jourdan , 
Lobau , Charlemagne , Hugues Capet, Louis IX, 
Charles VII, Duguesclin, François I er , Henri IV, 
Condé, Vauban, Marceau, Desaix, Kléber, Lannes, 
Masséna, Mortier et Macdonald. Outre ces statues, 
on avait placé des trépieds d'où jaillissaient des 
flammes bleuâtres ; les quinconces étaient garnis de 
deux lignes d'estrades , drapées et ornées de 
mâts pavoises qui pouvaient contenir trente mille 
personnes. 

En avant de la grille d'entrée de l'hôtel des Inva- 
lides, s'élevait un immense dais, espèce d'arc de 
triomphe, richement orné et pavoisé, sous lequel 
s'arrêta le char impérial, en présence des autorités 
civiles et militaires , placées sur des estrades à 
droite et à gauche du dais. 

L'allée conduisant de la grille d'entrée à la cour 
d'honneur était bordée de deux rangées de can- 
délabres, surmontés de cassolettes qui jetaient des 
flammes. 



LIVRE TROISIÈME. 265 

Sur la façade principale de cette cour, où 
est placée la statue de l'Empereur, se trouvait une 
vaste chapelle ardente de cinquante-quatre pieds 
d'élévation. Cette chapelle pavoisée était décorée 
de bas-reliefs imitant le bronze et représentant 
toutes nos batailles et victoires. Dans cette même 
cour, et de chaque côté, avaient été ménagées des 
estrades pouvant recevoir six mille personnes. Ces 
estrades étaient bordées d'une ligne de trophées 
portant les noms des grands maréchaux et des 
généraux de l'Empire. 

L'intérieur de l'église et tout le dôme , depuis le 
sol jusqu'au premier ordre d'architecture, étaient 
tendus d'une draperie de velours violet et or; dans 
l'emplacement actuel du tombeau de l'Empereur, 
on avait érigé un immense catafalque orné de plu- 
mes d'aigle et des armes de Napoléon ; le tout 
rehaussé de quatre rideaux de velours bordés 
d'hermine, se relevant et se soulevant par une cou- 
ronne octogone ; puis ce même catafalque , entouré 
de trophées de drapeaux tricolores, était surmonté, 
au niveau des croisées de la coupole , de quatre 
grands cercles formant une dentelle lumineuse. 
Tout à fait au fond de l'église , on avait construit 
un autel, à droite et à gauche duquel étaient deux 
tribunes destinées au Roi et à sa famille. Trois ban- 
nières portant le chiffre de Napoléon étaient pla- 
cées, l'une, entre les deux tribunes, et les deux 



266 LES INVALIDES. 

autres, vis-à-vis les tombeaux de Yauban et de 
Turenne. Là furent construites d'immenses estrades 
où vinrent prendre place les grands corps de l'Etat. 

Le Roi est arrivé à midi avec la famille royale. 
De la grande porte du dôme, où le maréchal gou- 
verneur, accompagné de son état-major et de tout 
le clergé de l'Hôtel, était allé la recevoir, Sa Majesté, 
suivie de sa famille, s'est rendue à l'église, où tout 
répondait à la solennité de la cérémonie, et a pris 
place, momentanément, dans une tribune réservée. 

Étaient déjà dans l'église : 

\" Les ministres; 

Le maréchal Soult, président du conseil, ministre 
de la guerre ; ' 

Martin (du Nord), garde des sceaux; 

Guizot, ministre des affaires étrangères; 

L'amiral baron Duperré , ministre de la marine; 

Le comte Duchatel, ministre de l'intérieur; 

Teste , ministre des travaux publics ; 

Cunin-Gridaine, ministre de l'agriculture et du 
commerce ; 

Villemain, ministre de l'instruction publique; 

Humann, ministre des finances; 

2° Les maréchaux de France ; 

3° La Chambre des pairs et son président, le 
baron Pasquier; 

4° La Chambre des députés et son président, 
Sauzet ; 



LIVRE TROISIEME. 2G7 

5° Le Conseil d'État ; 

6° La Cour de cassation ; 

7° La Cour des comptes; 

8° La Cour royale ; 

9° L'état-major des armées de terre et de mer; 

4 0° Le Conseil d'amirauté; 

11° Les membres de l'Université ; 

12° L'Institut; 

\ 3° Les tribunaux de première instance et de 
commerce ; 

\ 4° Les officiers de la maison civile et militaire 
de l'Empereur, d'anciens fonctionnaires de l'Empire 
et un grand nombre d'honorables citoyens. 

A deux heures après midi, une salve de vingt et un 
coups de canon annonce l'approche du convoi, et le 
Roi vient s'asseoir sur un trône, la Reine à sa gau- 
che, les princes à sa droite et les princesses à la 
gauche de la Reine. 

Le maréchal gouverneur, ayant reçu le Roi, avait 
repris sa place sous le dôme; mais son grand âge, 
ses infirmités et l'épuisement de ses forces, après la 
fatigue extrême qu'il venait d'éprouver, le mettent 
dans l'impossibilité d'aller recevoir, en personne, le 
corps de l'Empereur à l'entrée de son gouverne- 
ment; il délègue alors le lieutenant général baron 
Petit, commandant l'Hôtel, pour accomplir en son 
nom ce devoir d'honneur. En conséquence, le 
général baron Petit, suivi du lieutenant -colonel 



268 LES INVALIDES. 

major, et ayant l'épée à la main, se met en tête du 
cortège. 

Le char funèbre étant arrivé à la grille de l'Hôtel, 
les marins de la Belle-Poule , sous les ordres du 
prince de Joinville, en descendent le cercueil, et le 
portent jusqu'à l'arc de triomphe disposé en avant 
du portail de l'église. 

Les quatre coins du drap mortuaire sont tenus 
par : 

Le maréchal duc de Reggio, grand chancelier 
de la Légion d'honneur; 

Le maréchal comte Molitor; 

L'amiral baron Roussin ; 

Le lieutenant général comte Bertrand, ancien 
grand maréchal du palais. 

Derrière le cercueil marchent : 

Les membres de la commission de Sainte-Hélène. 

Le comte de Rohan-Chabot, commissaire du Roi; 

Le lieutenant général Gourgaud, aide de camp 
du Roi ; 

Emmanuel, baron de Las Cases, député; 

Le baron Marchant. 
Suivent : 

Le comte de Rambuteau, préfet de la Seine; 

Gabriel Delessert, préfet de police; 

Les membres du conseil général de la Seine ; 

Les maires et adjoints de la ville de Paris et 
banlieue ; 



LIVRE TROISIÈME. 2G9 

La gendarmerie de la Seine; 

La garde municipale à cheval; 

Deux escadrons du 7 e lanciers; 

Le lieutenant général Darriule, commandant la 
place de Paris, et son état-major ; 

Un bataillon d'infanterie de ligne ; 

La garde municipale à pied ; 

Les sapeurs-pompiers ; 

Deux escadrons du 7 e lanciers ; 

Deux escadrons du 5 e cuirassiers ; 

Le lieutenant général Pajol, commandant la divi- 
sion, et son état-major; 

Les officiers de toutes armes , sans troupe , em- 
ployés à Paris ; 

L'École spéciale militaire de Saint-Cyr, son état- 
major en tête ; 

L'École d'application d'état -major, son état- 
major en tête ; 

Un bataillon d'infanterie légère ; 

Deux batteries d'artillerie ; 

Le premier bataillon de chasseurs à pied ; 

Sept compagnies du génie ; 

Quatre compagnies de sous-officiers vétérans; 

Deux escadrons du 5 e cuirassiers ; 

Quatre escadrons de la garde nationale à cheval, 
le colonel, M. le comte de Montalivet, en tête; 

Le maréchal Gérard , commandant supérieur de 
la garde nationale de la Seine, et son état-major; 



270 LES INVALIDES. 

La deuxième légion de la garde nationale de la 
banlieue ; 

La première légion de la garde nationale de 
Paris ; 

Deux escadrons de la garde nationale à cheval 
de Paris ; 

Un carrosse dans lequel était M. l'abbé Coque- 
reau, aumônier venant de Sainte-Hélène; 

Les officiers généraux de l'armée de terre et de 
mer, du cadre de réserve ou en retraite ; 

Le corps de musique funèbre; 

Le cheval de bataille; 

Un peloton de vingt-quatre sous-officiers décorés ; 

Un carrosse attelé de quatre chevaux dans lequel 
était la commission de Sainte-Hélène ; 

Un peloton de trente-quatre sous-officiers décorés; 

Les maréchaux de France ; 

Les quatre-vingt-six sous - officiers portant les 
drapeaux des départements; 

Le prince de Join ville et son état-major; 

Les cinq cents marins arrivés avec le corps de 
l'Empereur. 

Venaient ensuite le char funèbre : 

Le maréchal duc de Reggio, grand chancelier de 
la Légion d'honneur, le maréchal Molitor, l'amiral 
baron Roussin et le lieutenant général Bertrand, 
tenaient chacun un cordon d'honneur fixé au poêle 
impérial ; 



LIVRE TROISIEME. 271 

Les anciens aides de camp et officiers civils et 
militaires de la maison de l'Empereur; 

Les préfets de la Seine et de police ; 

Les membres du Conseil général ; 

Les anciens militaires de la garde impériale en 
uniforme ; , 

La députation d'Ajaccio; 

Les militaires en retraite. 

La marche du cortège était fermée, depuis le pont 
de Neuilly jusqu'à l'esplanade des Invalides, ainsi 
qu'il suit : 

Un escadron du 1 er dragons; 

Le lieutenant général Schneider, commandant la 
division hors Paris; 

Le maréchal de camp Hecquet , commandant la 
4 e brigade hors Paris ; 

Un bataillon du 35 e de ligne; 

Le maréchal de camp Lawœstine, commandant la 
brigade de cavalerie de Paris ; 

Deux escadrons de dragons. 

Arrivé à l'immense estrade construite en avant 
de la grille de l'Hôtel, le cercueil y est déposé en 
présence des autorités civiles et militaires , de 
Mgr Affre, archevêque de Paris, assisté de deux 
archidiacres, qui fait des aspersions; de MM. les 
curés de la capitale et d'un nombreux clergé , que 
précèdent M. l'abbé Ancelin, curé de l'Hôtel, et ses 
vicaires. Au même instant un nombreux chœur de 



272 LES INVALIDES. 

chantres entonne le De profundis ; puis le cortège 
continue sa marche jusqu'à l'église. 

En avant du cercueil sont : 

M. l'abbé Coquereau, aumônier de la frégate la 
Bellr-Pouh; 

Un détachement composé de sous -officiers de 
l'hôtel des Invalides, de la garde nationale et de 
l'armée, tous décorés de l'ordre de la Légion 
d'honneur, et sous le commandement du colonel 
invalide Leberton. 

Pendant que trois cents musiciens exécutent une 
marche funèbre , le Roi , suivi des princes ses fils 
et de ses aides de camp, se rend à l'entrée du 
dôme, où le cercueil est de nouveau déposé sur 
une estrade. 

Là, S. A. R. Mgr le prince de Joinville, s' adres- 
sant au Roi , lui dit : 

« Sire, je présente à Votre Majesté le corps de 
l'empereur Napoléon. » 

Le Roi répond : 

« Je le reçois au nom de la France. » 

Alors le général Alhalin, portant sur un coussin 
violet l'épée de l'Empereur, la remet au maréchal 
duc de Dalmatie, président du conseil et ministre 
de la guerre , qui a l'honneur de la présenter au Roi. 

« Général, dit le Roi en la remettant au comte 
Bertrand, voici l'épée d'Austerlitz; déposez-la sur 
le cercueil de l'empereur Napoléon. » 



LIVRE TROISIÈME. 273 

Les marins de la frégate placent le cercueil dans 
l'intérieur du magnifique catafalque destiné à le re- 
cevoir. Monseigneur l'archevêque de Paris monte 
à l'autel avec son clergé, il célèbre la messe; le 
Requiem de Mozart est chanté. Vingt et un coups de 
canon annoncent que les cinq absoutes vont com- 
mencer. A la fin de la dernière , le Roi et les princes 
viennent jeter l'eau bénite sur le corps , et à la suite 
d'un De profundis, le Roi et la famille royale se 
retirent. 

Immédiatement après la cérémonie, l'épée est 
remise entre les mains du gouverneur, à qui la garde 
en est confiée. En la recevant, le maréchal la presse 
sur ses lèvres avec la plus vive émotion. 

En même temps qu'une copie de ce procès- 
verbal a été déposée aux archives de l'Hôtel , dont il 
est la page la plus glorieuse , ampliation en a été 
adressée au maréchal président du conseil, ainsi 
qu'aux ministres de l'intérieur et de la guerre. 

Un fier et juste sentiment d'orgueil avait ras- 
semblé sur ce point, avec des myriades [de provin- 
ciaux, la population entière de la capitale et des 
environs , tous avides de rendre un solennel et der- 
nier hommage au géant des batailles. A cette foule 
s'était joint un nombre considérable d'étrangers qui 
venaient saluer les cendres du guerrier fameux qui 
leur avait imposé des rois de sa race, et dont le 
nom, pendant quinze années, avait fait trembler 

18 



274 LES INVALIDES. 

l'Europe. Des salves tirées par la batterie triomphale 
avaient annoncé l'arrivée du cortège à l'église, où 
déjà étaient réunis, comme il vient d'être dit, le 
Roi , la Reine , les princes et les princesses de la 
famille royale, tous les grands dignitaires de la 
cour, tous les grands corps de l'État , les autorités 
religieuses, civiles et militaires et la municipalité 
de Paris. 

A la magnificence de ces funérailles illustres il 
ne manquait que l'auguste famille du nouveau 

César Mais la Providence, dans ses desseins 

impénétrables , avait décidé qu'elle ne reverrait le 
sol natal que le jour où le digne héritier de sa 
gloire devait, à son exemple, sauver la France 
de l'abîme. 

Le 1 5 décembre , concession à l'Hôtel de cin- 
quante-quatre drapeaux et étendards conquis par 
la grande armée pendant la campagne de 1805, 
donnés par l'Empereur au Sénat , par décret daté 
de son camp d'Elchingen , le 1 8 octobre 1 805 , pour, 
conformément à la loi du 10 juin 1840, orner le 
tombeau de Napoléon. 

Le même jour , concession à l'Hôtel du chapeau 
que portait Napoléon à la bataille d'Eylau , le 8 fé- 
vrier 1 807 , destiné à orner le tombeau. 



LIVRE TROISIEME. 275 

Le maréchal duc de Dalmatie, président du conseil, 
au maréchal Moncey , gouverneur de l'hôtel des 
Invalides. 

« Monsieur le maréchal, M. de Rohan-Chabot, 
secrétaire d'ambassade, nommé par le Roi com- 
missaire pour présider, au nom de la France, à 
l'exhumation et à la translation des restes mortels 
de l'empereur Napoléon, m'a remis, comme dernier 
acte de la mission qu'il avait à remplir : 

» 1° La clef du sarcophage en ébène contenant 
les cercueils exhumés de l'empereur Napoléon et 
fermés à Sainte-Hélène , le \ 5 octobre dernier , par 
les commissaires de la France et de la Grande- 
Bretagne ; 

» Deux clefs d'honneur de la même serrure, 
toutes deux se distinguant de la première en ce 
que l'anneau , au lieu d'être en fer et de fonte or- 
dinaire, est en bronze doré et orné d'un N. 

)> Je charge M. le général Naudet , mon pre- 
mier aide de camp , chef de mon cabinet , de vous 
porter ces clefs, pour être confiées à votre garde, 
comme gouverneur de l'hôtel des Invalides. Elles 
vous seront remises dans une boîte en bois, dont 
l'intérieur, garni en velours blanc, est disposé à re- 
cevoir chaque clef dans son emplacement distinct ; 
elle est recouverte en maroquin violet , portant sur 

18. 



276 LES INVALIDES. 

le couvercle un N surmonté de la couronne impé- 
riale et les mots : 

Clefs du sarcophage de l'Empereur Napoléon, 1840. 

» Elle est fermée au moyen d'une serrure recou- 
verte d'une plaque en vermeil. « Je désire, mon- 
sieur le maréchal, que ce dépôt soit constaté par un 
procès-verbal , dont un double me sera remis , et 
qui sera transcrit, à l'Hôtel, au registre des délibéra- 
tions du conseil et au registre des actes importants. » 

« En conséquence, le colonel Naudet, porteur de 
cette dépêche , dépose entre les mains du maréchal 
gouverneur la boîte contenant les trois clefs du 
cercueil de l'empereur Napoléon, lesquelles sont 
reconnues comme étant parfaitement identiques 
avec la description qui en est faite par la dépêche 
précitée. 

» De tout quoi nous avons dressé le présent procès- 
verbal, que M. le colonel Naudet et les personnes 
y dénommées et qualifiées ont signé avec le maré- 
chal gouverneur. 

» Ledit acte sera transcrit sur le registre des 
délibérations du conseil d'administration , ainsi que 
sur le registre des actes importants, déposé aux 
archives, et un double en sera transmis au maré- 
chal président du conseil et ministre de la guerre. » 

(( Vu la dépêche du 13 avril, par laquelle le 
ministre de l'intérieur prévient le maréchal gou- 



LIVRE TROISIÈME. 277 

verneur qu'il a autorisé le maire de Cherbourg à 
venir déposer sur le cercueil de l'empereur Napoléon 
une couronne d'or votée par le conseil municipal 
de cette ville, et que le dépôt de cette couronne 
sera constaté par procès -verbal dans les formes 
habituelles et en présence des fonctionnaires qui 
ont concouru à la réception du cercueil, de l'épée 
et du chapeau de l'Empereur, 

» Nous Christophe-Anne Vauthier, sous-intendant 
militaire des Invalides, officier de la Légion d'hon- 
neur, à l'issu de la grand'messe commémorative 
de l'anniversaire du jour de la mort de l'Empereur, 
qui a été célébrée en présence des grands corps de 
l'État et des autorités religieuses, civiles et mili- 
taires, dans l'église du dôme des Invalides, avec 
toute la pompe qui devait caractériser cette pieuse 
et touchante cérémonie, nous avons accompagné 
M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano, pair 
de France, grand-croix de la Légion d'honneur, 
gouverneur des Invalides, dans la chapelle Saint- 
Jérôme située dans l'église du dôme, où se trouve 
provisoirement déposé le cercueil renfermant la 
dépouille mortelle de l'empereur Napoléon, et où 
se sont rendus en même temps : 

» MM. de Bellegarde , lieutenant-colonel au corps 
royal d'état -major, officier de la Légion 
d'honneur; 



278 LES INVALIDES. 

L'Heureux, chef d'escadron au même corps, 
officier de la Légion d'honneur; 

Guérin, chef d'escadron au même corps, che- 
valier de la Légion d'honneur, 

» Tous trois aides de camp de M. le maréchal 
gouverneur; 

» Le lieutenant général baron Petit, pair de 
France, commandant l'Hôtel, grand officier de la 
Légion d'honneur, et les personnes de l'Hôtel dont 
les noms suivent : 

» MM. Delpire, lieutenant-colonel, major de l'Hôtel, 
officier de la Légion d'honneur; 

Baron Leduc, sous -intendant militaire de 
l'Hôtel, officier de la Légion d'honneur; 

Jacques, ancien chef d'escadron d'artillerie, 
archiviste trésorier, conservateur des tro- 
phées, officier de la Légion d'honneur; 

Ancelin, curé de l'Hôtel, chevalier de la 
Légion d'honneur; 

Rougevin, architecte de l'Hôtel; 

Bugnot, inspecteur vérificateur des bâtiments; 

Leberton , colonel titulaire , invalide , chevalier 
de la Légion d'honneur ; 

» M. Noël-Agnès, maire de la ville de Cherbourg, 
portant une couronne d'or, composée de deux 



LIVRE TROISIEME. 279 

branches de laurier et de chêne, réunies par un 
ruban de même métal, avec cette inscription : 

» A Napoléon le Grand, la ville de Cherbourg reconnaissante. » 

Le maire ayant été introduit dans la chapelle, 
s'est exprimé ainsi : 

« Monsieur le Maréchal, 

» Au nom de la ville de Cherbourg, je vous 
demande la permission de déposer cette couronne 
sur le cercueil de l'Empereur. » 

Le maréchal, vivement ému, a répondu : 

« Au nom des invalides et de l'armée, je vous 
prie de témoigner mes remercîments à la ville de 
Cherbourg. » 

Le maire s'est alors approché et a déposé sur le 
cercueil la couronne, laquelle demeure sous la garde 
du maréchal gouverneur des Invalides. 

Bien que paralysé depuis douze ans, le maréchal 
Moncey n'en avait pas montré moins d'énergie 
dans son commandement; sa gestion avait été tra- 
versée de plusieurs conflits excessivement sérieux 
avec l'autorité supérieure à la sienne. 

Le 20 avril 1842 il mourut regretté de tous, en 
prononçant ces paroles : « J*ai vécu; je souhaite 
que tout le monde finisse comme moi. » 

Une vie si bien remplie lui permettait peut-être 
de tenir un semblable langage. 



280 LES INVALIDES. 

Le lendemain de sa mort, le ministre de la guerre 
écrivit au général Petit , commandant l'Hôtel : 

« Général, 

» J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez 
la perte que le pays et l'armée viennent de faire 
dans la personne de M. le maréchal Moncey, duc 
de Conégliano, gouverneur de l'hôtel royal des 
Invalides. Sa Majesté en a été profondément affli- 
gée , et m'a chargé de vous ordonner d'exprimer 
ses regrets, par un ordre du jour, aux glorieux 
débris des armes françaises qui sont à l'Hôtel. 

» J'éprouve aussi le besoin de vous témoigner 
combien, en mon particulier, je suis douloureuse- 
ment affecté d'une séparation aussi cruelle. 

» Vous prendrez toutes les mesures nécessaires 
pour que les honneurs qui sont dus aux restes de 
M. le maréchal Moncey lui soient rendus, ainsi que 
pour la célébration des obsèques, lorsque le jour 
en aura été fixé d'accord avec la famille. » 

Procès- verbal constatant la translation, dans une 
chapelle ardente de l'église de l'hôtel royal des 
Invalides, des restes mortels du maréchal Moncey, 
duc de Conégliano, gouverneur des Invalides. 

u L'an mil huit cent quarante-deux, le vingt-trois 
du mois d'avril, à huit heures du matin, 



LIVRE TROISIEME. 281 

m Nous, Christophe-Anne Vauthier, sous-inten- 
dant militaire de première classe, chargé de l'ad- 
ministration de l'hôtel des Invalides; 

» Conformément aux ordres de M. le lieutenant 
général Petit, commandant dudit Hôtel, gouverneur 
par intérim; 

» Nous sommes rendu dans la chambre mortuaire 
de M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano, gou- 
verneur des Invalides, où venaient de se réunir : 

» MM. le lieutenant général baron Petit ; 

» De Bellegarde, lieutenant-colonel au corps royal 
d'état-major; 

» L'Heureux, chef d'escadron audit corps; tous 
deux aides de camp de feu M. le maréchal gou- 
verneur ; 

» Le lieutenant-colonel Delpire, major de l'Hôtel. 

» Là, et en présence de MM. Duchesne, baron 
de Gillevoisin, et de Conégliano, nous avons reconnu 
et nous constatons ce qui suit : 

» Dans un cercueil en chêne, recouvert d'un drap 
noir bordé de galons et clous d'argent, portant sur 
son couvercle une inscription aux armes du maré- 
chal, avec ses nom, titres, etc., se trouve un autre 
cercueil de sapin revêtu de plomb au dedans comme 
au dehors et doublé de satin blanc. Dans ce dernier 
cercueil est déposé le corps de M. Bon-Adrien- 
Jeannot de Moncey, duc de Conégliano, maréchal et 
pair de France, gouverneur des Invalides, grand- 



282 LES INVALIDES. 

croix de la Légion d'honneur, grand-croix de l'or- 
dre de Saint-Louis^, chevalier des ordres du Saint- 
Esprit et de la Couronne de fer, grand-croix de 
l'ordre de Charles III d'Espagne, grand cordon de 
première classe de l'ordre de Saint-Wladimir de 
Russie, etc., etc., décédé le 20 du présent mois 
d'avril, à dix heures un quart du soir. Le corps est 
revêtu de l'uniforme de maréchal de France, sur 
lequel sont placés le crachat et le grand cordon de 
la Légion d'honneur, surmontés de la plaque de 
l'ordre du Saint-Esprit, du cordon et de la croix dé 
cet ordre. Dans la main droite est une boîte conte- 
nant deux des médailles en bronze qui furent frap- 
pées en mémoire de la translation des cendres de 
l'empereur Napoléon, et sur lesquelles est gravé le 
nom du maréchal Moncey, gouverneur des Inva- 
lides, présidant, malgré ses graves infirmités, l'au- 
guste cérémonie qui eut lieu dans l'église de 
l'Hôtel, à l'occasion de cette translation, le 15 dé- 
cembre 1840. 

» L'épée du maréchal est à sa gauche, à l'extré- 
mité de ses pieds garnis de leurs chaussures est son 
chapeau d'uniforme , plus un flacon bouché à 
l'émeri, scellé à la cire et enveloppé dans une ser- 
viette de coton scellée de la même manière. Ce 
flacon contient le procès -verbal constatant l'au- 
topsie faite le 22 du présent mois d'avril, à neuf 
heures du matin, par MM. les officiers de santé 



LIVRE TROISIÈME. 283 

en chef de l'Hôtel, du corps de M. le maréchal 
Moncey, et ce, suivant les intentions formelles 
exprimées à ce sujet par lui dans son testament. 
A la suite de l'autopsie, et toujours d'après la 
volonté de 31. le maréchal, il a été procédé, en 
présence des officiers de santé en chef, à l'embaume- 
ment de son corps par M. Gannal, à qui ils ont été 
unanimement d'avis d'en confier le soin. 

» Le procès-verbal relatif à ces deux opérations 
est signé par lesdits officiers de santé et M. le lieu- 
tenant général baron Petit, par M. le lieutenant- 
colonel de Bellegarde et M. le commandant l'Heu- 
reux, par le gendre de M. le maréchal Moncey et 
par nous. 

» Toutes les dispositions préliminaires dont nous 
venons de donner le détail, étant accomplies, le 
lieutenant général baron Petit, s'adressant à l'as- 
semblée, a dit : « Saluons de l'épée le corps de 
» notre digne maréchal, c'est notre dernier hom- 
» mage de respect, d'attachement et de reconnais- 
» sance à son immortalité ! » Toutes les épées se 
sont simultanément inclinées sur le corps ; ensuite 
M. Gannal a fermé et scellé de son cachet le cercueil 
de plomb, qui a été immédiatement recouvert de 
l'enveloppe du cercueil de chêne. 

» Aussitôt après, le cercueil a été descendu et 
placé dans la chapelle ardente qui avait été pré- 
parée à cet effet. 



284 LES INVALIDES. 

» A cette pieuse cérémonie , qui s'est faite avec 
le concours du clergé de l'Hôtel, assistaient toutes 
les personnes que nous avons dénommées plus haut. 

)> Les honneurs ont été rendus au corps du maré- 
chal par des détachements d'élite, pris parmi les 
officiers, sous-officiers et soldats invalides. » 

Et cejourd'hui, vingt-cinq avril, à onze heures 
du matin, M. le maréchal duc de Dalmatie, ministre 
de la guerre, président du conseil des ministres, 
étant arrivé à l'hôtel des Invalides, ont eu lieu les 
obsèques du maréchal. 

Monseigneur l'archevêque de Chalcédoine, assisté 
d'un nombreux clergé et de celui de l'Hôtel, a fait 
la levée du corps, déposé dans la chapelle ardente, 
d'où il a été transporté sous le catafalque élevé 
dans la nef de l'église. Une garde d'honneur com- 
posée de militaires invalides décorés et de sous- 
officiers des troupes de toutes armes entourait le 
catafalque, les militaires invalides en armes for- 
maient la haie depuis l'entrée de l'église jusqu'au 
chœur. 

Les coins du poêle étaient tenus par les maré- 
chaux de France, duc de Dalmatie, duc de Reggio, 
comte Molitor et comte Gérard. 

Aussitôt l'office a commencé; M. l'abbé Auzoure, 
vicaire général de monseigneur l'archevêque de 
Paris, a chanté la messe, à laquelle assistaient MM. le 
baron de Gillevoisin et de Conégliano, son fils, des 



LIVRE TROISIÈME. 285 

ministres, des maréchaux de France, des pairs, des 
députés, des officiers généraux des armées de terre 
et de mer, des officiers supérieurs et autres, des 
militaires invalides de tous grades, et l'état-major 
de la première division et de la place de Paris , des 
députations des écoles militaires, etc., et un grand 
concours d'assistants. 

Immédiatement après la messe, monseigneur l'ar- 
chevêque de Chalcédoine a fait l'absoute. Le cercueil 
a été ensuite retiré du catafalque et placé sur le 
char funèbre, qui est sorti par la cour Royale et la 
grande grille pour faire le tour extérieur de l'Hôtel 
en prenant par la droite. 

Le char, précédé de trois divisions de militaires 
invalides , de tout le clergé , du lieutenant général 
baron Petit, du sous-intendant militaire, du lieute- 
nant-colonel major et de l'état-major de l'Hôtel , a 
parcouru les boulevards entre deux haies formées 
des corps d'infanterie, de cavalerie, de gendar- 
merie et d'artillerie de la garnison de Paris. 

Lorsque le cortège est rentré dans l'intérieur de 
l'Hôtel, le cercueil a été déposé à l'entrée de l'église, 
où ont été dites les prières de l'inhumation. 

Après l'eau bénite, le maréchal duc de Dalmatie 
a prononcé le discours suivant : 

Discours du duc de Dalmatie, ministre de la guerre. 
« C'est un dernier adieu que je veux donner à 



28G LES INVALIDES. 

l'homme de bien, au soldat illustre que la mort nous 
a enlevé. Lié avec lui depuis quarante ans de la 
plus étroite amitié, j'ai connu toutes ses vertus 
guerrières, toutes ses qualités de citoyen; j'ai vu 
tout le bien qu'il a fait ; je l'ai suivi dans la longue 
carrière qu'il a parcourue, au milieu des combats où 
sa gloire s'est fondée. Partout je l'ai trouvé égal à 
lui-même , modeste , redoutant presque qu'on s'oc- 
cupât de lui, qu'on le jugeât capable des actions 
d'éclat qu'il venait d'accomplir. Ainsi lorsqu'en 
1794, aux Pyrénées, il fut élevé au grade de 
général de division, et que le comité de salut public 
le nomma général en chef, il refusa en disant qu'il 
ne se connaissait point la capacité de remplir cette 
tâche ; et pourtant il conduisit à la victoire les 
braves qui étaient sous ses ordres. AVillanova, il 
fait deux mille cinq cents prisonniers, prend cin- 
quante pièces de canon et des drapeaux, s'empare 
de toutes les manufactures d'armes de la Biscaye, 
et dicte la paix à l'Espagne. 

» En Italie, sur le Rhin, en Helvétie, partout où 
il fit la guerre, il soutint l'honneur du premier 
rang. La sagacité de Napoléon ne tarda pas à le 
distinguer parmi tant de soldats d'élite qui se pres- 
saient dans les rangs de nos armées. Nommé en 
1801 premier inspecteur général de gendarmerie, 
il était maréchal de France en 1804. En 1809 il 
commandait en Espagne le corps d'observation des 



LIVRE TROISIÈME. 287 

côtes de l'Océan, devenu plus tard troisième corps, 
et par la prise de Monte-Torrero, il s'associait glo- 
rieusement à la brillante issue du siège de Sara- 
gosse. 

» En 184 4, commandant en chef de la garde 
nationale de Paris, c'était le grand citoyen qui dis- 
putait sans espoir à l'Europe en armes les bar- 
rières de la capitale. 

» En 1 823 , à la tête du troisième corps de l'ar- 
mée des Pyrénées, il retrouvait sur le théâtre de 
son ancienne gloire les souvenirs encore vivants 
d'une réputation sans tâche. Au temps malheureux 
de nos discordes civiles, Moncey refuse de siéger 
clans un conseil de guerre appelé à juger un des 
plus glorieux fils de la France , un des plus braves 
parmi ses soldais. 

» A la mort du maréchal Jourdan , le Roi nomma 
spontanément le maréchal Moncey, duc de Coné- 
gliano, gouverneur des Invalides; c'était faire vibrer 
encore une fois l'orgueil de ces glorieux débris de 
nos armées qui entourent ici son cercueil; c'était 
leur offrir, dans la personne de leur maréchal, un 
modèle de toutes les vertus. 

» Adieu , mon vieil ami ! adieu , soldat sans peur 
comme sans reproche. Adieu, Moncey! adieu! » 



288 LES INVALIDES. 

Éloge de M. le maréchal Moncey , duc de Conégliano, 
par M. le baron Charles Dupin. 

« Messieurs les Pairs, 

» M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano, 
ne présente pas seulement , aux fastes de son pays, 
des batailles gagnées, des places prises , des trésors 
conquis et respectés, des flottes capturées, des 
peuples soumis, et les vaincus enchaînés aux vain- 
queurs par l'humanité, la justice et la probité. La 
paix, cet écueil des capitaines qui n'étendent pas 
leur mérite au delà de leur épée, la paix ajoute à 
la grandeur de sa carrière; chez lui, disons-le, les 
qualités du citoyen surpassent encore les dons du 
génie militaire; l'homme... illustre, le général, il 
remporte en lui-même ses plus nobles victoires ; et 
sa vie, contemplée dans toutes ses phases, offre pour 
spectacle constant la vertu qui règne, et sous les 
armes, et les armes déposées. C'est le tableau que 
je veux présenter. 

«Moncey naquit en lToi, près du village où 
s'élevait le manoir de ses pères, et dont plus tard il 
prit le nom ' . 

» Il était d'un pays abrupt et pauvre, berceau 
des âpres courages et des volontés persistantes; 

1 Son nom de famille était Jeannot. 



LIVRE TROISIÈME. 289 

d'un pays soumis, sans être asservi, par les ducs 
de Bourgogne, par Charles V, par Philippe II, par 
Louis XIV; et qui seul, entre les provinces arra- 
chées ou réunies à la monarchie française , avait 
gardé le noble titre de Franche-Comté, la Comté 
libre ! 

» Il était fier de sa province ; citoyen, avant tout, 
de son département; tenace aux intérêts publics 
d'un conseil général qu'il a présidé ; bienfaiteur de 
Moncey, sa commune presque natale , qui lui devait 
un pont pour le commerce, une école populaire 
ouverte aux enfants des quatre paroisses où ses 
terres s'étendaient ; non moins heureux, pour ces 
bienfaits, d'une médaille de Montyon, que de ses 
plus nobles victoires ; toujours prêt à favoriser de 
son crédit, de ses secours, les institutions utiles et 
les utiles citoyens. Dans le Doubs, le Jura, la Haute- 
Saône ; à Paris, à l'armée, partout, sa maison, sa 
tente et son cœur étaient ouverts aux Comtois, ses 
bien-aimés compatriotes. 

» Son père s'honorait du titre d'avocat au parle- 
ment de sa province. Sous l'égide d'un tel mentor, 
il commença ces études littéraires qu'on n'a pas 
appelées en vain les humanités; il leur a dû la poli- 
tesse parfaite de ses manières et la haute convenance 
qui, dans les temps les plus divers, a caractérisé 
ses actions, ses écrits et ses paroles. 

» Il n'avait pas terminé ses premières études, à 

19 



290 LES INVALIDES. 

Besançon , et déjà son imagination , fortement frap- 
pée, cédait à l'attrait de la carrière des armes; 
attrait toujours si puissant au milieu d'une grande 
place de guerre et d'un peuple belliqueux. Il s'en- 
gage volontairement à l'âge de quatorze ans et demi. 
Sa famille , pleine de la pensée qu'il pourrait suivre 
avec éclat la profession du barreau, s'empresse de 
le rendre à la vie civile. Bientôt son naturel l'em- 
porte ; il s'engage une seconde fois ; il reste enrôlé 
tout le temps qu'il faut pour s'abreuver des dégoûts 
qu'accompagnaient à cette époque l'apprentissage 
de la guerre dans le rang de simple soldat. C'est alors 
qu'il apprécie mieux quelles difficultés extrêmes 
arrêtaient le jeune homme qui, sans appartenir aux 
classes privilégiées, débutant pour être soldat, avec 
l'ambition de parvenir par ses services ! Il perd de 
nouveau l'espoir de percer la foule, et quitte encore 
le service pour s'adonner avec constance, il le 
croyait du moins , à la profession qu'honorait son 
père. Il se livre donc sérieusement à l'étude du 
droit. Il y puise les principes de justice et de légalité 
qui devinrent les règles de sa vie, qui furent les 
lumières de sa conduite, et qui gravèrent dans son 
âme un respect inaltérable pour la loi. 

» En vain nous luttons pour résister à notre 
destinée! Deux expériences manquées, leurs illu- 
sions déçues , ne peuvent arrêter Moncey. Un pen- 
chant irrésistible l'entraîne; une troisième fois il 



LIVRE TROISIÈME. 291 

revient à la profession des armes. A partir de cet 
instant, il restera soixante-huit années fidèle à la 
religion du drapeau. 

« A l'âge où les plus célèbres généraux ont pres- 
que tous acquis leur grande renommée, il n'a rien 
pu faire encore pour la sienne ; rien ! que se rendre 
digne de l'obtenir au premier sourire de la fortune. 
Mais l'ancien régime élève un mur d'airain entre la 
gloire et ses efforts ; il le condamne à végéter dans 
un poste de lieutenant, malgré vingt-trois années 
de services. Enfin l'émigration permet que Moncey 
gagne un grade, à l'ancienneté. Tel est son rang à 
l'armée des Pyrénées occidentales, lorsque l'Espagne 
ose attaquer la France. 

» Aux avant-postes de cette armée, que je vou- 
drais rendre vivante à vos yeux, avec ses passions, 
son héroïsme et ses manières, le hasard a jeté deux 
hommes, deux seulement, qui, simples capitaines 
au début de la guerre, vont marcher de front, 
et parvenir, chacun dans sa sphère, au faite de 
l'honneur. 

» L'un, sans nom pour percer la foule , au milieu 
de sept cent mille concurrents qui luttent sur nos 
frontières, ne trouvant d'appui qu'en son épée, de 
relief qu'en sa vertu, de protecteur qu'en ses vic- 
toires : c'est Moncey, que bientôt ses services feront 
chef de l'armée. 

» L'autre, d'une telle naissance que la renom- 

19. 



292 LES INVALIDES. 

mée l'annonce même avant qu'il ait combattu ; si 
brave que ses actions auraient révélé sa personne à 
qui n'eût su que son nom : c'est la Tour d'Auvergne, 
le descendant desTurenne, qui s'indigne, en mou- 
rant premier grenadier des armées de la République, 
qu'on l'ait distingué, par ce titre, des grenadiers 
ses égaux. 

» Aujourd'hui que les enfants de familles opu- 
lentes s'éloignent en si grand nombre du service de 
la patrie , et se révoltent de songer que leur présence 
à l'armée, même en temps de paix, ne les mène 
pas sur-le-champ, de plein droit, aux grades les 
plus éminents, j'ai jugé qu'il était bon d'arrêter la 
pensée de tous sur cette gloire patiente, héroïque 
et modeste d'un la Tour d'Auvergne ; gloire qui 
surpasse, à mon sens, tous les empressements de 
la faveur, et tous les dons de la fortune. 

» Moncey, patient aussi sur le chemin de l'honneur, 
chaque fois qu'il monte d'un grade a déjà mérité 
de monter plus haut. En deux combats mémora- 
bles il a sauvé l'une et l'autre aile de l'armée avant 
d'être élu, provisoirement et sur le champ de ba- 
taille, général de brigade. 

» Soit ombrage d'un pouvoir assis sur la terreur 
et tremblant lui-même, soit délation cachée, les 
avancements définitifs se multiplient, et Moncey 
voit le sien rester provisoire. Il porte le nom du lieu 
qui l'a vu naître et de l'héritage paternel : Serait-il 



LIVRE TROISIEME. 293 

noble? Non! disait l'ancien régime, pour l'arrêter 
dans sa carrière. Si! répond le nouveau, pour 
l'arrêter à titre contraire. Son sang, versé qu'il est 
pour la patrie, semble encore suspect à la peur 
égalitaire Mais la conduite entière du héros ci- 
toyen parle pour lui ; ses services continuent et 
grandissent. Ce n'est plus assez d'une confirmation 
tardive et contestée, il faut une réputation glorieuse ; 
et le législateur la donne en le nommant , par un 
décret, général de division. 

» A ce titre il mène au combat l'aile gauche de 
l'armée : se rendre maître des camps, des redoutes 
qui protègent deux points culminants des Pyrénées, 
envahir les vallons qu'ils dominent, descendre avec 
rapidité le long de la Bidassoa , par une manœuvre 
hardie passer, en tournant l'ennemi, de la gauche à 
la droite de nos positions; prendre à revers la mon- 
tagne fameuse des Quatre-Couronnes , et par des 
sentiers escarpés, qu'on met six heures à gravir, 
enlever d'assaut ses batteries et ses retranchements; 
aider aussitôt après à la reddition de Fontarabie ; 
s'emparer seul du port du Passage; puis, par la ter- 
reur que sa marche inspire, faire mettre bas les 
armes à la garnison de Saint-Sébastien , et capturer 
une marine avant que ses voiles la sauvent : tels 
sont les débuts du nouveau divisionnaire. 

» Le général en chef, le plus conciliant, le plus 
doux, le plus patient des hommes, harcelé, fatigué, 



294 LES INVALIDES. 

compromis par la tyrannie des représentants du 
peuple en mission dans son armée , le vaillant et 
sage Muller renonce à son commandement ; pour 
son successeur, il propose Moncey. Celui-ci s'en 
défend. Afin d'élever une armée française à toute 
la gloire qu'elle est digne de conquérir, son patrio- 
tisme rêve une expérience qu'il ne croit pas avoir 
acquise, un génie qu'il n'ose pas s'avouer. C'est 
peu que sa modestie le condamne de la sorte en 
secret, en silence. Ce qu'il pense contre lui-même, 
il le dit, il l'écrit, il le signe, avec l'énergique 
franchise d'un citoyen qui préfère à tout son pays. 
La médiocrité qui serpente avec art jusqu'au som- 
met de toutes choses, la médiocrité va refuser de 
comprendre, et trouver étrange cette abnégation 
de héros : Aristide et Catinat l'auraient trouvée 
naturelle. 

» Singulier gouvernement que celui de la Répu- 
blique, au paroxysme de ses passions. Ce guerrier, 
qui tout à l'heure était suspect de naissance or- 
gueilleuse, le voilà devenu suspect de modestie 
patriotique. La méfiance, heureuse de ne croire 
personne sincère, ne doute pas un seul moment du 
mérite qui se dénie. L'autorité passe outre à ses 
refus et ne lui permet plus de répondre que par la 
victoire à sa promotion forcée. 

» Le temps n'a fait qu'accroître les obstacles. 
Les proconsuls en mission près de l'armée, pour 



LIVRE TROISIÈME. 295 

retenir les Espagnols dans le pays déjà conquis, ont 
incarcéré, comme otages, les magistrats, les nobles 
et les prêtres; l'instrument des supplices républi- 
cains est préparé dans Saint -Sébastien et dans 
Tolosa. La révolte jaillit de l'oppression! Les mon- 
tagnards exaspérés se rappellent que leurs ancêtres 
ont suffi pour exterminer des forces considérables ; 
ils fuient , mais pour aller chercher des armes , et 
dix mille guerrilleros s'ajoutent à nos ennemis. 

» Loin d'applaudir servilement à des férocités 
ineptes, Moncey trouve en son âme assez d'audace 
pour réclamer justice et clémence, à quel tribunal ? 
au comité de salut public ! On est encore en l'an II , 
et Moncey mande aux triumvirs, en propres termes : 
« Je pense que par des moyens doux, par des 
» procédés touchants, si naturels aux Français, 
» nous devons faire revenir les habitants égarés 
m des montagnes. » 

» S'il remporte la victoire, il faudra bien que sa 
voix soit écoutée ; alors les cachots s'ouvriront, les 
prêtres seront rendus à la religion , les suspects à 
l'innocence, et les communes espagnoles aux libertés 
municipales ; mais avant tout il faut combattre. 

» Moncey groupe ensemble vingt bataillons de 
choix; l'élite de cette élite, vingt compagnies de 
grenadiers sont placées en tête avec la Tour d'Au- 
vergne : telle est la célèbre colonne que la langue 
sauvage de l'époque appelle infernale, mais que la 



296 LES INVALIDES. 

patrie guerrière et poétique des Pélopidas et des 
Pindare eût appelée céleste ou sacrée, pour l'a- 
mour divin de la gloire et de la vertu dont ses 
soldats sont animés , et pour leur mépris surhumain 
des périls, du besoin et. des fatigues. En deux jours 
et deux nuits, ils marchent quarante-trois heures, 
par les défilés des montagnes, se permettant à peine, 
en tout ce temps, cinq heures de halte, afin de 
commencer à l'aube du troisième jour l'attaque, 
c'est-à-dire la défaite de l'ennemi. Le reste de l'ar- 
mée, en colonnes collatérales, converge vers le même 
but pour frapper au même moment. 

» Par ces combinaisons savantes, partout où l'en- 
nemi s'ose montrer à découvert , il est vaincu ; ses 
positions retranchées, prises à revers, sont enlevées 
de vive force ; et les débris des Espagnols s'enfuient 
par la vallée de Roncevaux, si funeste à nos che- 
valiers dans les guerres du moyen âge. Une pyra- 
mide attestait, dans cette vallée, la défaite qu'a 
subie, dix siècles auparavant, l'arrière-garde de 
Charlemagne surprise et massacrée par les monta- 
gnards. A la voix de Moncey, la main des républi- 
cains renverse ce monument de l'imprudence et du 
malheur de nos ancêtres. 

» Que fera l'armée française afin d'éviter à son 
tour qu'un monument, œuvre de ses mains, soit 
renversé par la fortune comme celui de Roncevaux? 
Elle méprisera le marbre et le granit pour écrire sa 



LIVRE TROISIÈME. 297 

gloire sur le terrain de ses triomphes. C'est clans le 
cœur des vaincus qu'elle veut graver sa mémoire en 
traits de reconnaissance et d'admiration, que n'effa- 
cera pas le temps. 

» Les vainqueurs ont enlevé cinquante canons à 
l'ennemi. Pour principal avantage ils ont conquis 
les magnifiques établissements maritimes et mili- 
taires d'Enguy, d'Orbaycetto et d'Irati. Le général 
en chef y trouve un matériel de trente-deux mil- 
lions, qu'il fait apporter dans nos arsenaux avec 
une fidélité religieuse \ Voilà pour la France; voici 
pour l'Espagne. 

» A des bulletins militaires appartient d'énumérer 
des captifs après chaque victoire. Mais ici l'huma- 
nité s'en fait honneur, et la justice le réclame. Si 
l'on exécutait un décret révolutionnaire qui vient de 
paraître, deux mille cinq cents Espagnols, loyalement 
devenus prisonniers, seraient sans rémission passés 
par les armes. Le général Moncey n'a pas voulu 
qu'une proclamation de guerre à mort fût entendue 
dans son armée avant sa première victoire, afin de 
sauver les premiers vaincus qui tomberont en son 
pouvoir. L'instant d'après, il fait plus. En faveur des 
nouveaux captifs, au péril de sa tête, il refuse 
d'obéir au décret voté, par assis et levé, dans la 
Convention, pour égorger tout prisonnier fait en 

1 II fallut un mois pour transporter ces richesses en France, 
avec tout l'outillage des établissements compris. 



298 LES INVALIDES. 

Espagne. Les délateurs s'en souviendront.... s'il 
cesse un moment d'être nécessaire. 

a Voici la mauvaise saison , si rude au milieu des 
Pyrénées ; un ouragan dévastateur tel que la fin de 
l'automne en voit parfois éclater dans les montagnes, 
suivi pendant plusieurs jours de vent, de pluie et 
de grêle, abîme les chemins, rend les torrents in- 
franchissables et sauve l'ennemi d'une destruction 
totale. Ici commence un enchaînement de misères 
qui feront souffrir le vainqueur encore plus que le 
vaincu : un admirable souvenir va nous en distraire 
un moment. 

» Le jour même où la Convention nationale est 
informée des premières victoires remportées dans 
cette campagne par l'armée des Pyrénées occiden- 
tales, elle décrète que cette armée a bien mérité de 
la patrie et recevra les emblèmes de la gratitude 
nationale. 

» Ces honneurs, regardés alors comme le comble 
de la gloire, font naître une solennité simple et 
grave, qui caractérise une époque où tout était 
encore enthousiasme et dévouement. 

» Les troupes qui viennent de remporter un nou- 
vel et bril'ant avantage à Bergara descendent des 
montagnes pour jouir de leur renommée. À Tolosa, 
capitale du Guipuscoa, les bataillons victorieux for- 
ment un immense carré, renfermant au centre, pour 
trophées, les prisonniers, les canons, les drapeaux 



LIVRE TROISIÈME. Ï99 

conquis. Alors on déploie l'étendard d'honneur sur 
lequel sont inscrits ces mots, qui font battre tous 
les cœurs : 

A L'ARMÉE DES PYRÉNÉES OCCIDENTALES, 

LE PEUPLE FRANÇAIS 

RECONNAISSANT. 

» Le général en chef prend la couronne de chêne 
également adressée aux vainqueurs; il l'attache à 
la lance du drapeau , puis il dit à ses compagnons 
d'armes : 

« Citoyens! la patrie honore vos premiers efforts 
» en vous offrant cet étendard ; vous y répondez par 
» de nouveaux succès; elle vous décerne la cou- 
» ronne civique : répondez-y par des vertus dont le 
» bienfait est la dette des vainqueurs et le droit des 
» vaincus. Le peuple français ne se contente pas des 
» victoires qui le font redouter, il vous ordonne de 
» le faire aimer. Respectez les biens, les familles, les 
» lois des conquis, plus que ne le feraient leurs pro- 
» près défenseurs. Par là vous montrerez que vous 
» savez révérer la liberté des autres hommes, autant 
» que défendre la vôtre. Vive à jamais la liberté! » 

» L'armée française ne s'est pas bornée à de vaines 
acclamations en écoutant ce magnanime langage ; 
elle en a pratiqué les préceptes. Sa conduite exem- 
plaire a laissé pour elle et pour son chef, dans les 
provinces conquises, des sentiments d'admiration 



300 LES INVALIDES. 

et de gratitude dont nous retrouverons plus tard 
les puissants et nobles souvenirs. 

» Déjà le dénûment et la famine assaillent les con- 
quérants. La discipline, si difficile à conserver dans 
la misère, est plus forte que le besoin; mais la 
nature est plus forte que tout, et se venge. La mor- 
talité commence à ravager nos bataillons ; elle 
redouble avec les rigueurs d'un hiver extraordi- 
naire, sous le climat glacial des Pyrénées. 

» L'hiver si terrible de 1794 à 1795, qui permit 
aux troupes françaises d'enlever de pied ferme et 
comme à l'assaut les flottes de la Hollande, ne fera 
qu'ajouter aux souffrances de nos soldats cantonnés 
sur la ligne des Pyrénées. Soit incurie, soit incapa- 
cité, ou seulement impuissance, le gouvernement 
républicain va laisser mourir de faim et de misère 
les guerriers auxquels sont votées de stériles actions 
de grâces. 

» Des maladies épidémiques, enfantées surtout 
par une nourriture insuffisante et malsaine, font 
périr dans les hôpitaux douze mille soldats, sans 
compter ceux qui meurent sur les chemins ou dans 
les villages, et ceux qu'un affreux dénûment pousse 
à la désertion. Qui le croirait! d'une armée qui comp- 
tait soixante mille soldats lorsqu'elle remportait sa 
dernière victoire, il ne restait plus à la fin d'un 
hiver, forcément passé dans l'inaction, que vingt- 
cinq mille hommes ayant quelque force pour 



LIVRE TROISIEME. 301 

porter les armes; et cette élite, ce débris des guer- 
riers les plus robustes, réduit depuis longtemps à la 
moitié du pain qu'il faut pour vivre, paraissait 
plutôt des spectres que des soldats, dit le grave 
historien ' militaire à qui j'emprunte les couleurs 
de cette hideuse peinture. 

» Remarquons bien qu'on est loin encore de cette 
époque dégénérée qui vit finir un directoire devenu , 
dans ses derniers temps, corrupteur et corrompu. 
Non! c'est en pleine Convention, sous le régime de 
fer qui se glorifie d'enfanter partout des armées, et 
qui ne sait, malgré les spoliations, les confiscations, 
les réquisitions appesanties sur tout un peuple, 
procurer en suffisance à nos défenseurs ni vête- 
ments, ni chaussures, ni solde, ni subsistance : 
voilà ce gouvernement révolutionnaire dont la fatale 
violence faisait mourir ses proscrits sur l'échafaud 
et ses défenseurs dans la misère. 

«Pendant huit mois, Moncey se débat contre ces 
lugubres obstacles ; il cherche à réorganiser ce que 
les maladies et le dénûment désorganisent sans 
cesse. Malade lui-même, il partage les besoins, les 
souffrances de ses soldats, comme il avait partagé 
leurs combats et leurs succès. Général en chef, il ne 
croit pas davantage pouvoir profiter d'un congé 
reçu pour rétablir sa santé quand son armée est 
atteinte du fléau d'une épidémie, qu'il n'en avait 

1 Le lieutenant général Jomini. 



302 LES INVALIDES. 

profité quand il avait fallu, chef de bataillon, 
sauver l'aile droite de l'armée. 

» Dès qu'arrive le printemps, il s'adresse avec 
ardeur aux administrations départementales de tous 
les lieux de la France où se trouvaient ses soldats 
en convalescence et les recrues^, qu'on lui destine; 
il les conjure , au nom de la patrie , de presser les 
retardataires. Il recompose ainsi son armée; mais 
ce n'est qu'à la fin de juin, qu'aidé des renforts 
envoyés après la première pacification de la 
Vendée ' , il peut reprendre l'offensive. 

» Moncey manœuvre pour couper en deux l'armée 
des Espagnols ; il enfonce le centre et fait en même 
temps attaquer par les deux flancs la gauche de 
l'ennemi , qui nous abandonne , pour prix du com- 
bat, deux places de haute importance : Vittoria, et 
surtout Bilbao , avec leurs immenses magasins mili- 
taires. Ces conquêtes sont, le prix de dix-neuf jours 
de marches et de combats sans relâche. 

» Par ces faits d'armes multipliés et par la gran- 
deur des résultats, l'armée qui lutte et triomphe à 
l'occident des Pyrénées égale les exploits et la gloire 
d'une autre armée qui, fortifiée par les vainqueurs 
de Toulon, s'illustre, à l'orient, sous Dugommier et 
Pérignon. 

» Ainsi battue aux deux extrémités abordables de 

1 Conclue le 20 avril 1794 à Saint-Florent avec Stofflet, à la 
Mabilais avec les chouans. 



LIVRE TROISIÈME. 303 

sa défense naturelle, l'Espagne implore la paix et 
va l'obtenir. 

» Une trêve signée, et la paix imminente, les im- 
menses approvisionnements qui se trouvaient dans 
Bilbao pouvaient , par le simple silence du chef de 
l'armée française, rester au gouvernement espagnol, 
qui fit offrir quinze cent mille francs au vainqueur 
s'il voulait seulement fermer les yeux. A cette épo- 
que, la solde du général était par mois de huit francs 
en numéraire , et le reste en assignats sans valeur. 
Moncey pourvoyait au surplus de sa dépense en 
prenant sur son modeste patrimoine. Eh bien, la 
France a reçu , sans rien savoir de l'offre corrup- 
trice, tout ce qui formait sa prise légitime dans les 
trésors de Bilbao. 

» En redisant les beaux traits des généraux illus- 
tres et désintéressés, de Cimon, d'Épaminondas, de 
Phocion et de Cincinnatus, Plutarque n'a rien rap- 
porté de plus généreux et de plus noblement oublié 
par les auteurs mêmes de semblables actions. 

» La paix conclue, l'armée dissoute, Moncey 
commande la division militaire qui comprend la 
Gironde , les Landes et les Basses-Pyrénées, théâtre 
de sa gloire. 

» A sa mission de guerre succède une mission de 
paix, qu'il accomplit avec le même amour intrépide 
de l'ordre et de l'humanité. Cela trouble les fac- 
tieux, qui le dénoncent, sans relâche, pendant dix- 



304 LES INVALIDES. 

huit mois. Enfin le coup d'Etat de fructidor ' 
assouvit les ressentiments, brise l'épée de Moncey, 
et le jette dans la réforme. Voici ses crimes : 

» Il n'a pas craint d'alléguer un motif de santé 
délabrée par d'immenses fatigues, pour se défendre 
d'accepter un commandement de guerre civile, aux 

confins de la Vendée Pareil motif l'arrêtait-il 

au travers des Pyrénées, et quand il fallait, au fort 
de l'hiver, écraser l'Espagnol entre la mer et la 
Bidassoa! Ce n'est pas un vrai citoyen... Il se per- 
met d'opposer le même obstacle aux réactions des 
jacobins contre le modérantisme , et du royalisme 
contre les républicains; le fait est constant. Le sang 
ruisselle à Lyon, à Marseille, à Nîmes, à Toulouse, 
et sur tous les confins de sa division, où les ven- 
geances, même en faveur des patriotes, reculent 
devant lui; c'est pis qu'un indifférent, c'est un 
ennemi public! Quelque temps avant leur chute, 
Carnot et Barthélémy le proposaient pour ministre; 
ils l'estimaient donc? Ils le voulaient!... C'est un 
complice, il faut qu'il tombe. Voilà la logique et 
l'équité des révolutions. 

» Moncey ne se défend pas de l'estime des pro- 
scrits; il la doit à ses victoires. Il ose dire aux dic- 
tateurs qui régnent par la violence, lui, le repré- 
sentant naturel de la force : « Je ne suis pas un 
» homme de parti; je suis l'homme des lois et de la 

1 Journée du 18 fructidor an V. 



LIVRE TROISIÈME. 305 

» constitution. » Les factieux ont accusé son civisme; 
il répond ces nobles paroles : « L'armée, des Pyré- 
» nées occidentales m'a reçu simple capitaine; elle 
» m'a fait monter par tous les grades, toujours sur 
» le champ de bataille; par un bonheur qui passait 
m mon espérance , je suis devenu général en chef, 
» j'ai vaincu : et ma fortune a égalé mon amour 
» pour la patrie. » 

» Ces justifications suffisent pour confirmer sa 
disgrâce : elle sera bientôt vengée par la chute de 
ses persécuteurs, au jour du 18 brumaire. 

» Le Premier Consul, de son regard d'aigle, voit 
et juge Moncey, le fait sien, et soudain l'envoie 
rendre le calme à Lyon, qu'il veut s'attacher pour 
jamais. 

» Oh ! combien dans cette villetqui sort à peine de 
ses cendres, combien les habitants sont profondé- 
ment émus, et quelle douce espérance vient s'em- 
parer de leurs cœurs lorsque l'esprit d'un gouver- 
nement réparateur est révélé par un guerrier dont 
les vœux sont d'éteindre en autrui des ressenti- 
ments que ne peut éprouver son âme ! 

« Respirez enfin, Lyonnais, vous, leur dit-il, qui 
» avez acheté si chèrement le droit d'être heureux. 
» Confondons nos haines dans l'amour de la patrie. 
» Abjurons tout désir de vengeance. C'est dans la 
» conscience des pervers que nous trouverons des 
» vengeurs. 

20 



306 LES INVALIDES. 

» Si le langage de la paix ne vous déplaît pas 
» dans la bouche d'un soldat, si vous ne voulez voir 
» dans les fonctions que j'exerce qu'une mission pa- 
» ternelle, Lyonnais, ouvrez vos bras et vos cœurs 
» aux hommes égarés. Une cruelle expérience vous 
» dit combien sont funestes les suites des ressenti- 
» ments. Élevons un autel à la concorde ; rallions*- 
» nous de bonne foi au gouvernement consulaire, 
)> et que cette fraternité, écrite jusqu'ici seulement 
» sur nos murs, soit enfin gravée dans nos cœurs. » 

» J'admirerais ce langage, s'il m'était donné comme 
l'éloquence d'un Vincent de Paul ou d'un Fénelon, 
obéissant au devoir de leur ministère, pour apporter 
la consolation et la paix au milieu d'un peuple qu'a 
décimé la guerre civile et religieuse. Mais, dans la 
bouche d'un guerrier qui vient accomplir ses fonc- 
tions de guerre , l'humanité qui commande , en 
priant, avec de si nobles accents, inspire à mon 
âme attendrie une admiration cent fois plus grande. 

» La prospérité du Consulat déconcerte l'Europe, 
qui repousse la paix. Moncey conduit par le Saint - 
Gothard la réserve de cette armée qui met le comble 
à ses prodiges par la journée de Marengo. 

» Le futur roi d'Italie veut pour précurseur digne 
de lui que la sévère probité pénètre et règne dans 
l'État cisalpin. Moncey la personnifie; il fait croître 
dans le pays l'estime des vertus françaises, comme 
il avait fait en Espagne. 



LIVRE TROISIÈME. 307 

» En récompense il est nommé premier inspecteur 
général de la gendarmerie française. Ses vues éle- 
vées et pures rendent plus éminente encore une si 
haute position, créée pour lui. Ce corps devient 
sous ses auspices une magistrature armée, qui pro- 
tège et qui veille pour l'État, le peuple et les lois; 
une force à la fois militaire et morale, unissant à la 
discipline du soldat la modération du fonctionnaire 
et les vertus du citoyen. 

)i Pour seconder sa pensée et préparer un code à 
l'arme qu'il dirige, il charge un jurisconsulte savant, 
intègre, austère, de reviser les intructions, les or- 
dres, les rapports d'un intérêt supérieur, afin que 
rien, dans son inspection générale, ne sorte du cer- 
cle tracé par les lois. 

» En jugeant avec impartialité les actes deMoncey 
dans ces nouvelles fonctions et dans ses trois com- 
mandements à Lyon, à Milan, à Bordeaux, nous 
croirons écrit pour ses vertus l'éloge que fait Tacite 
du caractère déployé par Agricola dans le dernier 
de ces commandements , celui de l'Aquitaine. 
« L'opinion générale, dit le grand historien, n'ac- 
» corde pas aux militaires ce génie subtil et délié 
» qu'exercent les débats du forum, parce que la jus- 
» tice des camps, dédaignant la finesse, fait presque 
» tout avec la force. Mais Agricola, par sa prudence 
» naturelle dans ses rapports avec les citoyens, savait 
» unir à l'équité la bienveillance. Les affaires le trou- 

20. 



308 LES INVALIDES. 

» vaient attentif, grave, sévère, et plus souventmisé- 
» ricordieux. Son devoir accompli, le grand digni- 
» taire effaçait de sa personne jusqu'aux dehors du 
» commandement. En lui, rien d'arrogant et surtout 
» jamais rien d'intéressé. Par l'alliance la plus rare, 
» l'autorité ne perdait rien s'il était affable, ni l'affec- 
» tion s'il était austère. L'intégrité, la tempérance, 
)) remarquées chez un tel homme, feraient injure à 
» ses vertus supérieures. La renommée même, que 
)i trop souvent les bons courtisent, par ostentation 
» du bien, il ne l'a cherchée par aucun art. » Ces 
éloges, que la vérité dictait au plus sévère des his- 
toriens, combien de fois, loin de l'illustre maréchal 
dont nous esquissons la vie, combien de fois, autour 
du foyer paternel, nous les redisait l'ancien juriscon- 
sulte confident de ses travaux, l'homme qui l'a le 
plus aimé, le plus révéré, lorsqu'il voulait présenter 
à nos jeunes cœurs de vivants et nobles modèles, 
comparables aux plus beaux exemples de l'an- 
tiquité ! 

» Tant de vertus et de services méritaient toutes les 
distinctions qu'allait inventer le génie du Premier 
Consul, afin de préparer et de réaliser l'Empire. 
La Légion d'honneur à peine instituée, Moncey, 
grand officier, bientôt grand-aigle, sera l'un des 
premiers commandants des seize cohortes qui com- 
poseront cette puissante institution. Avant Austerlitz 
et le couronnement, celui qui va prendre un nom 



LIVRE TROISIÈME. .509 

dynastique, Napoléon, convoque au temple de Mars, 
c'était le temple des Invalides, l'élite des gloires 
nationales. Dans cet appel, les vainqueurs de l'Eu- 
rope viennent tour à tour, au nom de leurs con- 
quêtes, recevoir le signe de l'honneur; l'Espagne 
et l'Italie présentent Moncey. La Providence réserve 
à la génération qui naît alors le spectacle d'un autre 
appel, au même endroit redevenu, sous l'invocation 
de la foi chrétienne , le temple de Dieu qui survit 
aux armées. Là, les vétérans français, ayant à leur 
tête le vétéran des Pyrénées et d'Italie, recevront, 
pour la rendre à la terre, la dépouille du proscrit 
aux pieds de qui s'étaient courbés les Rois. 

» Des maréchaux vont être donnés à l'Empire : 
Moncey sera l'un des premiers. Une noblesse est 
constituée : il sera duc de Conégliano, pour rappeler 
les exploits accomplis à dater du Premier Consul, 
les seuls qui comptent désormais. Napoléon attache 
à ce titre des armes parlantes , symboles de force , 
de zèle et de gloire. Une épée nue, debout à côté 
d'une palme , pour indiquer à la fois la main tou- 
jours prête à combattre, et la victoire toujours 
fidèle à cette épée. 

» Des citoyens, autant qu'on pouvait l'être alors, 
usant du dernier débris de leurs droits, rendent 
hommage au guerrier que le distributeur puissant 
comblait aussi de grandeurs. Les électeurs du Doubs 
et ceux des Basses-Pyrénées choisissent pour candi- 



310 LES INVALIDES. 

dat au Sénat conservateur le général qui, douze 
années auparavant , illustrait et sauvait nos fron- 
tières. Mais, à cette époque, l'entrée du Sénat 
rendait impossibles des sers ices actifs que Moncey 
devait prodiguer encore, et dont Napoléon ne vou- 
lait pas priver la France. 

» En 1807, le maréchal conduit des premiers en 
Espagne un corps d'armée. Une révolte éclate dans 
Madrid; son humanité se multiplie pour arrêter 
l'effusion du sang. Il fait sur Valence une marche 
qu'admirent les gens de l'art , et qu'illustrent six 
combats. Lorsque ensuite il rejoint le gros des 
gardes françaises, ses malades, ses blessés tombent 
en des mains implacables. Alors : « Nous sommes 
» soldats de Moncey ! » s'écrient-ils ; et le nom du 
sauveur de tant d'Espagnols les sauve eux-mêmes 
du massacre. Parmi toutes les victoires qu'il a rem- 
portées, celle-ci touche le plus son cœur. 

» Quelques mois plus tard , rappelé par l'Empe- 
reur et traversant presque sans escorte les défilés 
si dangereux du Guadarrama, lui-même tombera 
dans les. mains des guérillas espagnoles. Loin qu'il 
ait à redouter leurs mauvais traitements, à son 
aspect leur soif de vengeance sera conjurée par 
l'enchantement de sa vertu; la reconnaissance et 
l'enthousiasme remplaceront par une fête, et je 
dirais presque par une marche triomphale à travers 
les montagnes, toute idée de captivité. Les enfants 



LIVRE TROISIEME. 3.11 

de l'Ibérie, heureux de pouvoir enfin payer les 
dettes de leur patrie au sage, au vaillant, au ver- 
tueux Scipion de l'Espagne moderne, accorderont 
au maréchal sauvegarde complète jusqu'au delà 
des Pyrénées. 

m La grande armée s'organise en Espagne ; six 
maréchaux, Moncey compris, et deux lieutenants 
généraux en commandent les huit corps ; des ducs, 
des princes, des rois en forment r état-major , et 
l'homme du siècle en est l'âme. 

» Si vous voulez voir combien vite les grandeurs 
de la terre s'évanouissent au moindre souille de la 
Providence, contemplez les chefs de cette magni- 
fique armée , la plupart illustrés si jeunes et qui 
devaient, en apparence, jouir si longtemps de leur 
splendeur! Bessières et Lannes, morts les premiers, 
tous deux sur le champ de bataille , sont les seuls 
dont le sort ne laisse rien à désirer, pour leur 
bonheur à sortir si bien et si tôt de la vie ; Auge- 
reau, Davout, Masséna, Sachet, Samt-Cyr, Jour- 
dan, Victor achèvent au sein de la cité leur carrière 
abrégée par d'immenses fatigues. Avant eux tous, 
Berthier périt par accident ; Junot s'est détruit de 
ses mains ; Murât expie sa royauté par le supplice ; 
Ney, le brave des braves, malgré les conventions 
invoquées, n'évite pas le même sort; un autre chef, 
qu'ont respecté trente ans les boulets de l'ennemi, 
Mortier, succombe au milieu d'une fête sous des 



312 LES INVALIDES. 

coups pointés contre toute une dynastie; Napoléon, 
après avoir conduit la victoire en Europe , en Afri- 
que, en Asie, échappe aux assassinats, mais pri- 
sonnier, mais exilé par la peur que son nom fait à 
tout un monde, et ne retrouvant la patrie que sous 
le pavois d'un cercueil; enfin, Moncey, le Nestor 
de tous ces héros, après avoir, laissez-moi parler 
son langage , bordé la haie et présenté les armes à 
cet immortel cortège, prend à son tour le pas qui 
mène à la tombe, et répond à l'appel d'en haut, que 
signalait naguère un des grands capitaines qui res- 
tent encore en si petit nombre, tout prêts eux- 
mêmes à répondre ! 

» Pour trouver une pareille réunion d'illustres 
contemporains devenus, en pareil nombre d'années, 
l'exemple de destructions déplorables et violentes, 
il faut remonter, à travers les siècles , jusqu'aux 
lieutenants de César, jusqu'aux successeurs d'A- 
lexandre. 

» Reprenons la marche du temps. Deux mois 
dans la plus rude saison suffisent à l'armée de 
l'Empire pour gagner trois grandes batailles, fran- 
chir les chaînes de montagnes impraticables en 
hiver, et forcer l'armée anglaise, si fière de sa bra- 
voure, à se sauver sur ses vaisseaux. Le duc de 
Gonégliano, commandant le 3 e corps, a pris sa part 
de ses triomphes. Il a, pour dernier fait d'armes, 
poursuivi jusqu'à Saragosse une armée espagnole, 



LIVRE TROISIÈME. 313 

il veut l'assiéger tout entière; il la refoule clans la 
nouvelle Sagonte, après l'avoir expulsée de Monte- 
Torrero, sa principale défense. Montebello termi- 
nera cette noble entreprise: avançons toujours. 

» Déjà j'entends sonner l'heure marquée pour la 
chute du grand empire. Trois années immenses 
mourant tour à tour ont conduit ses funérailles en 
Russie, en Allemagne, en France. Dans la dernière 
journée du long sacrifice, Moncey marche à la tête 
des gardes nationales et combat pour Paris. Lors- 
que les défenseurs manquent enfin à la capitale, 
qui se rend , le dévouement de Moncey voit sa place 
à Fontainebleau; il y vole. Il reprend, comme aux 
plus beaux jours d'un grand règne, l'inspection 
vigilante, impassible et calme de la gendarmerie, 
pour continuer une fidélité qui dure plus que l'Em- 
pire. 11 ne cessera qu'à la prière, au commandement 
de Napoléon même. 

» Voici ! 81 o et ses tristes fragilités; les réactions, 
ce fléau des régimes qui ne fondent pas pour durer ! 
Sur le trône où Louis le Grand dut sa gloire et ses 
conquêtes à Turenne, à Luxembourg, à Gondé, pré- 
servés du jugement et du supplice après la guerre 
civile , un prince , dont je ne veux parler qu'avec 
respect puisqu'il est l'auteur de la charte, a le mal- 
heur de ne pas suivre cet exemple cher à tous les 
cœurs généreux et de laisser la clémence plier 
sous la tempête des partis. 



314 LES INVALIDES. 

)> La Restauration invoque, en dehors de la loi 
fondamentale , une juridiction militaire et républi- 
caine que les lois de la monarchie ne permettent 
pas d'appliquer aux grands officiers de la couronne, 
aux maréchaux, aux pairs. Sous cette forme serait 
atteinte l'une des hautes renommées militaires 
pour lesquelles une immense infortune fait redou- 
bler les sympathies nationales. L'opposition coura- 
geuse d'un guerrier citoyen suffira pour anéantir 
cette jurisprudence et restituer à la charte son 
empire. 

» Sommé de présider le tribunal exceptionnel 
exhumé de Vincennes, Moncey refuse. Menacé, 
toujours en invoquant la loi républicaine, de perdre 
son rang monarchique de maréchal, rang inamo- 
vible depuis François I er , son âme lui révèle qu'après 
la gloire d'avoir obtenu, parle plus fameux guerrier 
des temps modernes, la plus éminente dignité mili- 
taire, une autre gloire l'attend, plus haute encore, 
et surtout plus rare : c'est de perdre à la fois le 
maréchalat et la liberté pour obéir à l'ordre de sa 
conscience. 

» Le château de Ham doit être sa prison ; il y 
court. Un commandant prussien l'occupe avec sa 
troupe. Le maréchal veut-il accepter de l'étranger 
un logement d'honneur, le château sera son palais... 
Il veut la prison pour subir sa peine; le Prussien 
déclare que son roi n'est le geôlier de personne en 



LIVRE TROISIÈME. 315 

France, et que sa mission ne peut servir à des vin- 
dictes de guerre civile. 

m Moncey ne se tient pas pour libéré ; repoussé 
glorieusement du château , il loue à ses frais la 
maison la plus voisine, en fait sa prison d'Etat, et 
s'y constitue trois mois prisonnier. Pendant ces trois 
mois, la garnison de l'étranger, révérant à la fois 
ce grand exemple d'obéissance militaire et d'hon- 
neur sans tache, envoie chaque soir la musique de 
ses troupes saluer de ses fanfares, en signe d'ad- 
miration, le prisonnier volontaire. 

» Et maintenant figurez-vous le peuple de Ham, 
où des citoyens tels que Foy prennent naissance: 
il applaudit à ce spectacle de l'étranger vaincu dans 
le sein de sa victoire par la supériorité de vertus 
si françaises, et rendant de pareils hommages à 
l'un des héros par qui l'Europe avait été, les armes 
à la main , battue tant de fois ! 

» Les passions attiédies, la Restauration reconnaît 
que Moncey n'a pas cessé d'être maréchal, trois 
ans après, dans la grande promotion qui procura, 
qui procure encore tant de gloire à la pairie. 

, » A peine a-t-il recouvré ses dignités, rehaussées 
par plus d'estime et de juste célébrité, la fortune 
l'atteint par un de ces coups qui font sentir le néant 
de tous les rêves de bonheur ici-bas. Le maréchal 
possédait un fils, un seul fils, distingué déjà par 
de beaux faits d'armes; remarqué, dès le début, 



316 LES INVALIDES. 

par celui dont un coup d'oeil devinait une destinée; 
avancé, décoré sur les champs de bataille; parvenu 
par son mérite au grade de colonel , qui conduit si 
vite aux grands commandements les officiers de 
talent et de courage : eh bien, ce brillant militaire, 
qui réalisait de si douces espérances, qui justifiait 
si noblement l'extrême tendresse d'un père, au 
milieu des plaisirs qu'aiment surtout les gens de 
guerre, pour s'endurcir aux fatigues, un funeste 
accident fait partir une arme à feu qui le tue — 

» Son affliction du moins sera suspendue par 
une occasion sublime. La Restauration a grandi 
Moncey par des sévices endurés avec magnanimité; 
elle a plus fait, elle a pris foi dans celui qu'elle a 
vu supporter dignement ses coups. Le généreux 
maréchal la remercie, pour ce double honneur, en 
conquérant la Catalogne avec la jeune armée fran- 
çaise régénérée par le patriotisme et le génie de 
Gouvion Saint-Cyr. 

» Enfin, la patrie désigne au doyen des maréchaux 
son dernier champ de bataille. Lorsqu'elle lui confie 
le gouvernement des Invalides, il touche à ses 
quatre-vingts ans; mais son cœur est resté jeune à 
l'égard de ses anciens frères d'armes. Leur âge rap- 
pelle au sien les plus beaux temps de nos combats , 
de nos triomphes ; il voit en eux les monuments 
animés d'une gloire qui chaque jour va cessant 
d'être contemporaine, pour s'élever à la postérité. 



LIVRE TROISIÈME. 317 

Il veut du moins leur rendre doux les derniers mo- 
ments du passage. Ont-ils quelques besoins per- 
sonnels, quelques malheurs à soulager, quelques 
secours à réclamer pour leurs femmes et leurs 
enfants ? qu'ils ouvrent leur âme au bon maréchal : 
son traitement leur appartient. Une suffit pas d'être 
généreux; il veut d'abord qu'on soit juste à leur 
égard et que leur dû soit respecté dans toute son 
étendue. Son infatigable sollicitude passe en revue 
les moindres détails qui peuvent influer sur le bien- 
être, le confort , la vie de l'invalide. Tous les abus 
sont découverts par son austère vigilance. Mais 
quelle lutte obstinée ne subit-il pas avant de les 
extirper, à son corps défendant ! car les abus l'at- 
taquent lui-même, comme un perturbateur qui les 
offense, dans la dignité de leur paix, et dans les 
droits acquis de leurs larcins. 

» Ayant parcouru, suivant ses longues vicissi- 
tudes, une vie presque séculaire, embrassons d'un 
coup d'œil les titres d'honneur de cette grande 
existence, si souvent éprouvée par des guerres 
différentes , et si souvent couronnée par la victoire. 

» La succession des nombreux gouvernements 
qui tour à tour ont dominé la France depuis cin- 
quante ans et ruiné tant de caractères honorables 
dans le principe, cette succession était nécessaire 
pour faire éclater, sous leurs aspects divers, toutes 
les vertus de Moncey. Le régime de la terreur mon- 



318 LES INVALIDES. 

trait la fermeté de son âme à défendre l'humanité ; 
les conquêtes républicaines dévoilaient son intégrité, 
victorieuse de tentations immenses; le Directoire et 
la Restauration révélaient sa dignité dans la dis- 
grâce, et sa supériorité dans la persécution; le 
Consulat faisait briller son dédain des ressentiments 
et son amour de la concorde; l'Empire étonné 
voyait son respect des lois, comptées alors pour si 
peu, et sa fidélité persévérante en faveur de la plus 
illustre infortune; le gouvernement issu de juillet 
1 830 faisait apparaître sa détestation des vengeances 
qui survivent à la bataille; et son amour fraternel 
à l'égard du vieux soldat; et son indignation, qu'on 
proclamait surannée, comme l'improbité ; enfin, sa 
piété pour les mânes de son plus grand bienfaiteur, 
mânes confiés à sa garde, et je dirais presque à 
son culte, dans le temple des Invalides, si la foi 
chrétienne pouvait accorder les dieux lares au séjour 
de la gloire humaine . 

» Messieurs les pairs, un petit nombre de grands 
hommes et beaucoup d'hommes éminents ont été 
portés par la Providence au sommet de notre nation 
depuis un demi-siècle, afin d'accomplir des actions 
immortelles, au milieu d'événements immenses pour 
le présent, immenses pour l'avenir. Ces hommes 
ont élevé notre patrie, aux yeux de l'étranger, plus 
haut qu'elle n'avait jamais brillé sous l'antique 
monarchie. A l'aspect de tant de gloire jaillie, 



LIVRE TROISIÈME. 319 

c'est la vérité, jaillie. de la foule, la générosité, la 
liberté, la victoire , nationalisées parmi nous, pro- 
clament la majesté du peuple français. 

» Un souvenir digne de ce peuple et de ses tro- 
phées s'est présenté comme un phare pour me 
guider dans ma route. 

» Après la victoire décisive remportée par la 
liberté à Marathon , le Fleuras de la Grèce ! les 
Athéniens accordèrent à leur chef Miltiade, pour 
unique distinction , qu'il fût peint le premier à leur 
tête. Ainsi doit s'offrir à nous l'éloge national des 
chefs de l'armée française. En célébrant la valeur 
et la vertu de l'un d'eux, que j'ai dû peindre au 
premier rang, sans l'isoler du rang, j'ai voulu célé- 
brer la valeur et la vertu de cette héroïque géné- 
ration qu'il fut si grand et si beau de commander 
dans les combats. 

» Mes nobles collègues, ne soyons pas seulement 
justes envers les morts: à l'honneur des vivants, 
devançons , hélas ! de trop peu la voix de la posté- 
rité, adressons le tribut de notre piété patriotique 
aux glorieux et rares débris que le temps , à coups 
si rapides, aura moissonnés dans un moment. 

» Honneur à ces hommes vaillants qui tout à 
l'heure, suivant la noble expression de l'un d'eux, 
seront aussi des ancêtres, et dont le nom seul 
transmettra la noblesse à leurs descendants, comme 
la gloire à leur pays ! 



320 LES INVALIDES. 

» Soldats, officiers, généraux, qui, depuis Yalmy 
jusqu'à Marengo, depuis Austerlitz jusqu'à Wa- 
terloo, tour à tour avez combattu pour la liberté, 
les lois et la grandeur de la nation, vous qui sur- 
vivez encore , souffrez que notre voix n'attende pas 
l'instant où vous ne pourriez plus l'entendre, pour 
payer à vos lauriers, à vos cicatrices, à vos che- 
veux blancs, l'hommage que tous les bons citoyens 
vous ont voué du fond de l'âme. Vous avez acquis 
dès votre jeunesse ce que les grands cœurs aspi- 
rent à conquérir au prix de toute une vie; satis- 
faits de votre renommée, heureux des conquêtes 
sociales et civiques assurées à la France par vos 
batailles de géants, achevez dans l'honneur et 
la paix une carrière décorée par de si beaux 
triomphes. 

» S'il est dans les décrets de Dieu , qui donne et 
retire la paix quand il lui plaît , que vous quittiez 
une patrie qui vous admire et vous révère, sans 
verser pour elle encore une fois votre sang , songez 
du moins, et diminuez ainsi vos regrets, qu'une 
génération digne d'apprécier tout ce qu'elle vaut 
la grandeur de vos faits d'armes ne se montrera 
pas indigne d'en reproduire les prodiges dès qu'il 
faudra marcher sur vos traces, pour assurer, à 
votre exemple, les libertés, l'indépendance et la 
gloire de la France. » 

Le duc d'Orléans, annoncé par le maréchal duc 



LIVRE TROISIÈME. 321 

de Dalmatie, est venu le 16 juin I8i2 visiter 
l'Hôtel, accompagné du duc de Saxe-YVehnar. 

Arrivée à la grille d'entrée, Son Altesse Royale 
a été reçue par le lieutenant général Petit, pair de 
France, remplissant par intérim les fonctions de 
gouverneur, les officiers de l'état-major et les fonc- 
tionnaires de l'Hôtel. 

Le prince s'est ensuite rendu dans la cour d'hon- 
neur, où il a trouvé les invalides rangés en bataille , 
sur les quatre côtés de la cour; après en avoir par- 
couru le front, Son Altesse Royale s'étant placée 
en face du portail de l'église, le défilé a commencé. 

Après le défilé, Son Altesse a parcouru les 
diverses parties de l'Hôtel, en commençant par 
l'église, le dôme, la chapelle Saint-Jérôme, où est 
déposé le cercueil de l'empereur Napoléon, l'infir- 
merie, la salle du conseil, la bibliothèque, et enfin 
plusieurs chambres et dortoirs, et le dépôt des plans 
en relief des places fortes du royaume. 

Dans tout le cours de celte visite, le prince a 
témoigné plus d'une fois du vif intérêt que lui 
inspiraient ces vieux militaires, nobles débris de 
nos anciennes et glorieuses armées. Il avait exprimé 
le désir que la décoration de la Légion d'honneur 
fût accordée à leur doyen; que des hommes en 
punition pour des fautes légères fussent immédiate- 
ment relevés des peines qu'ils avaient encourues. 

Enfin il s'est montré envers tous plein de 



322 LES INVALIDES. 

bienveillance et d'aménité; sa visite a laissé aux 
invalides une impression de satisfaction et de 
bonheur. 

Un mois s'était à peine écoulé que ce prince, l'es- 
poir de la France, expirait non loin du château de 
jNeuilly, où sa famille résidait. 

Le lendemain parut l'ordre du jour suivant : 

« Le Roi et la France sont plongés dans la dou- 
leur. S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, prince royal, 
est mort hier par suite d'une chute de voiture. 

» L'armée partagera cette douleur. Elle déplorera 
d'autant plus amèrement la perte d'un prince, 
espoir de la patrie, comme il en était la gloire, qui 
prit part aux fatigues et aux périls du soldat qu'il 
aimait, et à qui il donna des marques de sa sollici- 
tude, ainsi que l'exemple de toutes les vertus mili- 
taires, même du commandement et de la bravoure 
la plus éclatante. 

» Le deuil sera pris immédiatement dans l'armée, 
et porté jusqu'à nouvel ordre. Il sera mis des crêpes 
aux drapeaux, étendards ou guidons; les tambours 
seront couverts de serge noire; il sera mis des sour- 
dines et des crêpes aux trompettes : les officiers 
porteront le crêpe à l'épée. 

» Le cruel événement que la France déplore 
excitera le dévouement de l'armée et resserrera les 
liens qui l'unissent au Roi et à son auguste famille. » 

Cet événement, qui mit toute la France en deuil, 



LIVRE TROISIÈME. 323 

fut surtout vivement senti par les invalides, qui, 
en l'apprenant, prièrent le général Petit de porter 
au Roi l'expression de leurs regrets. 

Adresse à Sa Majesté. 

« Sire, 

» La France, paisible et confiante dans les des- 
tinées que lui assure le gouvernement de Votre 
Majesté, voyait avec orgueil sur les marches du 
trône, un prince doué par la nature des qualités 
les plus éminentes. La brillante valeur, les glorieux 
faits d'armes qu'il avait accomplis, en avaient déjà 
fait l'idole de l'armée, et la pairie se plaisait à 
placer en lui ses plus chères espérances. 

» Heureuse du présent, confiante dans l'avenir, 
la France croyait n'avoir plus que des actions de 
grâces à rendre à la Providence , lorsqu'elle se sent 
tout à coup frappée au cœur. 

» Sire, votre douleur n'admet pas de consola- 
tion , et nous nous associons avec la France entière 
aux larmes de votre famille royale. Permettez-nous 
cependant de placer à côté de l'amertume de nos 
regrets un mot d'espérance. Ce royal enfant dont 
la naissance fut une joie publique héritera des 
vertus de son père, il recueillera de vous ces leçons 
de sagesse dont la France parle avec amour et 
l'Europe avec respect. 

21. 



324 LES INVALIDES. 

» Sire , vous êtes accoutumé à compter sur l'appui 
de la Providence, le concours du pays ne vous 
manque pas, Dieu protège la France. » 

Par ordonnance royale du 21 octobre 1842, 
M. le maréchal Oudinot, duc de Reggio, est nommé 
gouverneur de l'hôtel royal des Invalides, en rem- 
placement du maréchal Moncey. 

Ce choix comble de joie les invalides, qui, tous, 
connaissent les hauts faits d'armes et le mâle cou- 
rage de cet intrépide guerrier. 

Ce jour-là parut l'ordre du jour suivant : 

« Officiers, sous-officiers et soldats, 

» Le Roi vient de me confier le gouvernement 
des Invalides. 

» J'apprécie comme je le dois cette récompense. 
C'est pour moi un honneur signalé d'être appelé à 
commander les vieux compagnons d'armes qui, 
depuis près de soixante ans, ont mes sympathies, et 
que j'ai rencontrés sur tant de champs de bataille. 

» Je suis fier de succéder à l'illustre maréchal 
Moncey, à ce guerrier, type de patriotisme, dont les 
vertus militaires seront toujours présentes à votre 
souvenir ainsi qu'au mien. 

» Je m'applaudis enfin de penser que je termi- 
nerai ma carrière avec vous et auprès du grand 



LIVRE TROISIÈME. 325 

homme dont la tombe est remise à votre garde, 
confiée à votre amour. 

» Dès ce moment , braves invalides , mon sort est 
associé au vôtre, et je vous appartiens sans réserve. 
Secondé par le loyal et valeureux général Petit, 
auquel j'ai voué depuis longues années autant d'es- 
time que d'amitié, je me consacrerai tout entier à 
vos intérêts. 

» Votre bien-être ne sera pas seul l'objet de ma 
sollicitude, elle s'étendra sur toutes les parties du 
service. 

» J'aimerai à développer de plus en plus dans 
cette enceinte les principes d'ordre et de disci- 
pline, je m'attacherai à entretenir parmi vous le 
dévouement au Roi et au pays, dont nous devons 
l'exemple à notre jeune armée et que vous mettez 
au nombre de vos premiers devoirs. » 

Le '12 mai 1843, le gouvernement du Roi, sur 
la demande du conseil d'administration de l'hôtel 
des Invalides, décide qu'il sera élevé un monu- 
ment en marbre blanc à la mémoire du maréchal 
Moncey. L'inauguration de ce monument, que l'on 
peut voir sur l'avant-dernier pilastre à gauche en 
entrant dans l'église, eut lieu le 12 mai 1843. 

Le 3 juillet suivant, le général Petit, en l'ab- 
sence du gouverneur, reçut devant la garde assem- 
blée, des mains du général Durosnel, aide de camp 



326 LES INVALIDES. 

du Roi, les drapeaux pris par le duc d'Aumale au 
combat d'Ain-Taguin Algérie), au nombre de six. 

« Mes Camarades, 

» Le Roi vous envoie et confie à votre garde ces 
trophées conquis à l'armée d'Afrique par S. A. R. 
Mgr le duc d'Aumale, au combat d'Ain-Taguin. 
Vous avez applaudi à ce beau fait d'armes, ordonné 
par le prince, sans hésitation, et exécuté par lui à 
la tète d'une minime partie de ses troupes, avec la 
valeur la plus brillante. 

» Vive le Roi , vive notre brave armée d'Afrique ! » 

Remise et réception de quatre drapeaux prove- 
nant de divers combats livrés contre Abd-el-Kader 
et Kalifah-Embarek , par MM. le maréchal Bugeaud 
et le général Tempoure, le I 1 novembre. 

Aujourd'hui I er juillet 1843, ont été appendus 
aux voûtes de l'église quatre drapeaux arabes pro- 
venant de la prise de la smala d' Abd-el-Kader par 
S. A. R. le duc d'Aumale. 

Les funérailles du maréchal comte d'Erlon, décédé 
à Paris en janvier 1844-, ont été célébrées, avec 
tous les honneurs dus à son rang, dans l'église des 
Invalides, le 29 du même mois. 

Les restes mortels du maréchal ont été transportés 
dans le département de la Marne, où est situé le 
lieu destiné à leur sépulture. 



LIVRE TROISIÈME. 327 

Une cérémonie imposante a eu lieu aujourd'hui, 
2 septembre 1844, à l'hôtel royal des Invalides, où 
ont été déposés les drapeaux conquis à Mogador 
par l'escadre aux ordres de S. A. R. Mgr le prince 
de Joinville. 

M. le colonel Dumas, aide de camp du Roi, 
accompagné de M. le capitaine Brouet, chargé par 
Son Altesse Royale d'apporter à Paris ces glorieux 
trophées, les a remis, en l'absence de M. le maré- 
chal gouverneur, entre les mains du général baron 
Petit, commandant de l'Hôtel, qui les a reçus en 
présence des militaires invalides, rangés sous les 
armes par divisions. 

M. le colonel Dumas, en faisant cette remise, 
s'est exprimé ainsi : 

« GÉjNÉRAL, 

» Je viens par ordre du Roi vous remettre les 
drapeaux enlevés à Mogador par l'escadre aux 
ordres de S. A. R. Mgr le prince de Joinville. 

» Vive le Roi, vive 3Igr le prince de Joinville, 
vivent nos braves marins ! » 

M. le général Petit a répondu : 

« Je reçois avec reconnaissance et comme un 
dépôt sacré ce nouveau témoignage de la valeur 
de notre brave marine, digne émule de notre brave 



328 LES INVALIDES. 

armée de terre, toutes deux héritières de notre 
vieille gloire! » 

Hussein-Bey, fils du pacha d'Egypte, et Ahmed- 
Bey, petit-fils de Son Altesse, autorisés par M. le 
maréchal, ministre de la guerre, à visiter l'hôtel 
royal des Invalides, s'y sont présentés, avec leur 
suite, mercredi 19 du courant. Ils ont visité et par- 
couru l'Hôtel dans toutes ses parties. Les soins qui 
environnent le militaire français dans cet asile de la 
valeur ont particulièrement fixé l'attention de ces 
nobles étrangers; et ils en ont souvent témoigné 
leur admiration à M. le lieutenant général baron 
Petit, commandant de l'Hôtel, qui les a accompa- 
gnés pendant tout le temps qu'a duré leur visite. 

Le 29 septembre, sur l'avis donné par M. le 
maréchal duc de Dalmatie, président du conseil, 
secrétaire d'État au département de la guerre, à 
M. le maréchal duc de Reggio, gouverneur des 
Invalides, que, par ordre du Roi, il ferait remettre, 
ce jourd'hui, entre ses mains, pour être appendus 
aux voûtes de l'église de l'Hôtel, les drapeaux, 
étendards et pavillons pris tant à la bataille d'Isly, 
le 1 4 août 1844, par l'armée que commandait M. le 
maréchal Bugeaud, qu'à l'attaque de Mogador, les 
15 et 16 du même mois, par l'escadre aux ordres 
de S. A. R. Mgr le prince de Joinville , et que ces 
glorieux trophées seraient remis à M. le gouverneur, 
d'après les ordres de Sa Majesté, par M. le lieute- 



LIVRE TROISIÈME. 329 

nant général Séhastiani, commandant !a première 
division militaire, accompagné de M. le colonel 
Dumas, aide de camp du Roi, et de MM. Eynard, 
colonel, aide de camp de M. le maréchal Bugeaud, 
et Bouet, capitaine de corvette, qui ont l'un et 
l'autre pris part à ces beaux faits d'armes ; 

M. le lieutenant général baron Petit, comman- 
dant de l'Hôtel, a ordonné, en l'absence de M. le 
maréchal gouverneur : 

\ ° Que toutes les divisions seraient réunies pour 
deux heures après midi dans la cour Royale et 
placées sur plusieurs lignes faisant face au côté 
nord; 

2° Que deux pelotons de vingt-cinq hommes et 
quatre officiers (composés autant que possible de 
légionnaires) commandés par un adjudant -major 
attendraient à la grande grille l'arrivée du cortège 
et, précédés des tambours, marcheraient en tête jus- 
qu'à l'entrée de ladite cour d'honneur, et que de 
là ils se porteraient sur leur droite , jusqu'auprès 
des divisions; 

3° Et que les compagnies de la ligne , grenadiers 
et voltigeurs , chargées d'escorter les trophées des 
Tuileries à l'hôtel des Invalides, se formeraient en 
bataille sur les côtés est et ouest de l'Hôtel, qui, à 
cet effet , auront été laissés libres. 

M. le général Petit, accompagné de l' état-major 
de l'Hôtel, s'est porté jusqu'à la grande grille pour 



330 LES INVALIDES. 

y attendre les troupes escortant les drapeaux et 
trophées. 

Le cortège arrivé au milieu de la cour d'honneur, 
M. le lieutenant général Sébastiani, s'adressant à 
M. le lieutenant général baron Petit, s'est exprimé 
en ces termes : 

a Général, 

» Je viens au nom du Roi déposer entre les 
mains de M. le maréchal gouverneur les trophées 
conquis par nos braves soldats de l'armée d'Afrique 
et par nos intrépides marins aux journées d'Isly et 
de Mogador. » 

M. le lieutenant général baron Petit reçoit ces 
drapeaux, au nom de M. le gouverneur, et prononce 
le discours suivant : 

« Messieurs, » 

» Votre présence en ces lieux, la pompe de cette 
solennité , reportent nos pensées vers les temps de 
nos succès divers alors que nous apparaissions sur 
vingt champs de bataille et remplissions le monde 
du bruit de nos exploits ; car nous aussi nous avons 
contribué aux grandes destinées de la France ainsi 
(fu'à ses triomphes. 

» Mais le sort des armes est incertain! 



LIVRE TROISIEME. 331 

» Par suite des malheurs de la guerre, en 181 i, 
de nombreux drapeaux (environ dix-huit cents), 
monuments glorieux de nos immortelles victoires, 
ont été livrés au feu par nos mains pour les sous- 
traire à l'ennemi. 

» Cette perte vivement sentie est encore l'objet 
des regrets amers de nos vieux braves, qui les 
avaient conquis au prix de leur sang. 

)> Mais les armées françaises ont depuis retrouvé 
le chemin de la victoire, elles ont orné de nouveau 
les voûtes de noire temple de glorieux trophées, 
gages de leur valeur. 

» C'est ainsi, messieurs, que vous venez aujour- 
d'hui déposer en nos mains les drapeaux, les tro- 
phées, les étendards pris à l'ennemi à la bataille 
d'Isly; vous y avez joint ceux conquis à Mogador 
par notre marine, digne émule de l'armée de terre, 
et qui a aussi ses grandes journées. 

» Soyez, messieurs, soyez les bienvenus; honneur 
soit rendu à vos armes ! 

)> Lorsque vous retournerez en Afrique ou à bord 
de vos vaisseaux, dites à vos compagnons d'armes 
que nous tous ici, vieux débris mutilés des grandes 
armées tant de fois victorieuses, applaudissons à 
leurs efforts, à leurs succès, à leur gloire ; que nous 
apprécions . leurs travaux, leurs fatigues sous un 
soleil ardent , pour assurer leurs conquêtes , et la 
poursuite d'un ennemi sans cesse fugitif. 



332 LES INVALIDES. 

» Dites-leur que nous, qui avons combattu et 
souffert sous différents climats, qui avons porté nos 
pas jusqu'aux glaces du Nord, nous avons aussi 
connu le soleil du tropique, que les noms de nos 
batailles sont écrits aux Pyramides, sur les ruines 
de Thèbes, de Syène et d'Hermopolis ; qu'à notre 
exemple leurs bataillons gravent aussi les leurs sur 
les vieux monuments romains, sur ceux des nations 
puniques, aux limites du grand désert, afin qu'il 
soit connu dans les âges futurs que, dans tous les 
temps, en tous lieux, sous tous les règnes, la 
France, grande et puissante entre les nations, a 
souvent su vaincre ses ennemis sans en compter le 
nombre; qu'elle a toujours vengé ses injures par les 
armes et que parfois le monde s'est ému aux cris de 
guerre de ses vaillants soldats. 

» Honneur à l'armée d'Afrique ! 

» Honneur au chef qui la commande ! 

» Honneur au prince placé à la tête de notre 
escadre , qui a foudroyé Tanger et Mogador ! » 

Le 13 avril 1843, le Roi ordonne que les restes 
mortels des deux grands maréchaux du palais de 
Napoléon I er , Bertrand et Duroc, seront placés dans 
l'église des Invalides, à droite et à gauche de l'es- 
pace qui conduit à l'entrée du tombeau, et que des 
monuments funéraires seront élevés à cet effet. 

En avril 1846, le vainqueur de Nézil, Ibrahim- 



LIVRE TROISIEME. 333 

Pacha, est venu visiter l'Hôtel. Le 28 avril 1846 il 
y arriva accompagné du duc de 3fontpensier et de 
plusieurs officiers égyptiens. Les invalides, au nom- 
bre de trois mille, étaient sous les armes dans la 
cour d'honneur. Le maréchal Oudinot reçut les 
nobles visiteurs, qui parcoururent avec le plus vif 
intérêt les diverses parties de l'Hôtel. 

Conduit au tombeau de l'Empereur, le régéné- 
rateur de l'Egypte resta longtemps plongé dans un 
respectueux recueillement. En quittant l'Hôtel, il 
dit d'une voix émue au duc de Reggio : 

« Monsieur le maréchal gouverneur, je suis fier 
de m'être trouvé quelques instants entouré des plus 
braves soldats de l'Europe. Un pareil établissement, 
imité aujourd'hui par toutes les nations vraiment 
guerrières, est l'honneur éternel du peuple qui l'a 
fondé. » 

Le 8 mai, sur l'avis donné de la part du Roi à 
M. le maréchal duc de Reggio , gouverneur des 
Invalides, de l'envoi à l'Hôtel royal de cinq dra- 
peaux pris dans l'expédition de la Plata, le 20 no- 
vembre 1843, la troupe fut réunie dans la cour 
d'honneur, M. le maréchal présent, 31. le lieutenant 
général Berthois, grand officier de la Légion d'hon- 
neur, aide de camp de Sa Majesté , accompagné de 
M. Vidal de Vernix, lieutenant de vaisseau, envoyé 



334 LES INVALIDES. 

par M. le ministre de la marine, s'est exprimé en 
ces termes après l'ouverture d'un ban : 

((Monsieur le maréchal, 

» Par ordre du Roi, j'ai l'honneur de déposer 
entre vos mains cinq drapeaux argentins pris au 
combat d'Obligado, dans le Parana, le 20 novembre 
1843, sur les batteries élevées à terre par le gou- 
verneur de Buenos -Ayres, pour la défense du 
fleuve, lesquelles batteries ont été enlevées glo- 
rieusement par les troupes de débarquement de 
notre escadre. » 

M. le maréchal gouverneur a répondu : 

(( Général, 

» Les drapeaux que le Roi vous a chargé de 
confier à la garde des militaires invalides trouve- 
ront une noble place à côté des trophées qui ornent 
cet asile. 

» Assurez Sa Majesté que nous sommes toujours 
fiers des succès de nos armées et que nous veille- 
rons toujours avec dévouement sur le dépôt de leur 
gloire. )> 

Le ban fermé, les cinq drapeaux ont été portés 
par un détachement d'invalides, membres de la 
Légion d'honneur, devant le front de bandière, 
puis déposés après le défilé de la troupe à la salle 



LIVRE TROISIÈME. 335 

du Conseil, où le présent procès-verbal a été arrêté 
et signé par M. le maréchal gouverneur, M. le lieu- 
tenant général Berthois, 31. le capitaine Vidal de 
Vernix, M. le lieutenant général commandant 
l'Hôtel, M. le secrétaire archiviste, trésorier, con- 
servateur des trophées , et par nous sous-intendant 
militaire des Invalides. 

Le comte de Dameskivo-Samsoë , envoyé extra- 
ordinaire du roi de Danemark, porteur de la 
grande décoration de l'ordre de l'Éléphant à Louis- 
Philippe, vint visiter l'hôtel des Invalides le 15 mai. 

L'envoyé extraordinaire du roi de Danemark est 
venu de nouveau visiter l'Hôtel et le tombeau de 
l'Empereur le 18. 

Le 29 juillet, un nouvel attentat ayant menacé 
les jours de Louis-Philippe, le lieutenant général 
baron Petit, commandant l'Hôtel, tant en son nom 
qu'en celui de tous les militaires invalides de 
l'Hôtel, s'est empressé d'adresser au ministre de 
la guerre, pour être mise sous les yeux de Sa 
Majesté, l'adresse suivante : 

«Monsieur le ministre, 

» Si le cœur du Roi, naturellement blessé de cette 
suite d'attentats contre sa vie, si précieuse à la 
France, pouvait être un moment consolé par l'as- 
surance de nos sentiments de respect et de dévoue- 



336 LES INVALIDES. 

ment à sa personne, assurez bien Sa Majesté que 
ce sont là les sentiments que renferment nos vieilles 
poitrines, et que nous sommes et serons toujours 
disposés à répandre pour son service et sa conser- 
vation le reste du sang que l'âge et les événements 
de la guerre ont laissé circuler dans nos veines. » 

« Vu la dépêche adressée à M. le ministre de la 
guerre, sous la date du 18 août présent mois, à 
M. le maréchal duc de Reggio, gouverneur des 
Invalides, dont copie nous a été dûment notifiée; 
laquelle dépêche porte que, par décision du Roi, la 
dépouille mortelle de M. Sylvain -Charles, comte 
Valée, maréchal et pair de France, commandeur de 
l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, grand- 
croix de l'ordre royal de la Légion d'honneur, sera 
inhumée dans le caveau de l'église de l'Hôtel, et 
prescrit le cérémonial militaire et religieux à obser- 
ver à cette occasion ; 

» Vu l'ordre du jour, en date du 19 du courant, 
de M. le lieutenant général baron Petit, commandant 
de l'Hôtel, pour l'exécution des ordres du ministre, 
en ce qui regarde la réception, dans la soirée du 1 9 
dudit mois, du cercueil de M. le maréchal comte 
Valée , de même que le service funèbre à célébrer 
dans la matinée du lendemain ; 

» Nous, Christophe-Anne Vauthier, sous-intendant 
militaire de première classe, chargé de la direction 
des services administratifs des Invalides; en consé- 



LIVRE TROISIÈME. 337 

quence des dispositions prescrites par l'ordre du 
jour précité et attendu : 

» 1° Que, le 19 au soir, à l'arrivée dans l'avant- 
cour de l'Hôtel de la voiture funéraire contenant 
le corps de M. le maréchal comte Yalée , que sui- 
vaient MM. : 

» Charles-Marie-Marius, baron de Salles, mem- 
bre de la Chambre des députés, colonel du corps 
royal d'état-major, commandeur de l'ordre royal de 
la Légion d'honneur, officier des ordres du Sauveur 
de Grèce et de Léopold de Belgique, aide de camp 
et gendre de M. le maréchal comte Valée; 

» Aquilas-Jean-Baptiste Blanchot, sous-intendant 
militaire de deuxième classe, en activité de service, 
chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur, 
neveu du maréchal comte Valée ; 

» Jean Gérard, ancien aide de camp dudit maré- 
chal, colonel d'artillerie en retraite, commandeur 
de l'ordre de la Légion d'honneur; 

» Napoléon Riou , directeur des hospices de la 
ville de Montargis, y demeurant; 

» Gajetan Ximéno, prêtre aux missions étran- 
gères , à Paris ; 

» Gannal , chimiste , demeurant à Paris ; 

» Ladite voiture ayant cessé sa marche à la grille 
de l'Hôtel, où se trouvait M. le lieutenant général 
baron Petit, suppléant M. le maréchal gouverneur 
des Invalides, empêché, accompagné de MM. Simon, 

22 



338 LES INVALIDES. 

lieutenant-colonel major de l'Hôtel; de Xaintrailles, 
colonel au corps d'état-major, premier aide de camp 
de M. le maréchal gouverneur; baron le Duc, sous- 
intendant militaire en retraite, agent civil de sur- 
veillance; Rongevin, architecte de l'Hôtel, et Bugnot, 
inspecteur vérificateur des bâtiments; 

» M. le colonel de Salles dit, s'adressant à M. le 
lieutenant général baron Petit : 

« Général, 

» Je vous remets le corps de M. le maréchal 
comte Yalée, que le Roi a ordonné d'inhumer dans 
l'église de l'hôtel royal des Invalides, en récompense 
des éminents services qu'il a rendus à la France 
pendant cinquante-huit ans. » 

A quoi cet officier général répondit : 

« Monsieur le colonel, 

» Nous prenons tous la part la plus vive à la 
perte que la France et votre famille viennent de 
faire. Déjà fiers dans nos regrets de tant de glorieux 
restes mortels que nous possédons, nous le sommes 
aussi d'y joindre ceux, non moins précieux, du 
vainqueur de Constantine, ainsi que le porte la 
décision du Roi. » 

» 2° Que la susdite voiture funéraire, étant entrée 






LIVRE TROISIEME. 339 

dans la cour Royale, s'arrêta près des marches qui 
conduisent à l'église, et sur lesquelles M. le curé, 
assisté de son clergé, attendait l'arrivée du cercueil; 

» 3° Que ce cercueil, ayant été retiré de la voiture, 
fut porté à l'entrée de l'église, et de là déposé dans 
la chapelle ardente qu'on avait préparée pour le 
recevoir, et d'où on devait l'enlever dans la matinée 
de ce jour pour le placer sous le catafalque, un peu 
avant la célébration du service funèbre, ce qui a été 
exécuté ; 

» Enfin, attendu que M. le colonel de Salles et les 
personnes accompagnant avec lui la voiture funé- 
raire avaient fait après le dépôt du corps dans la 
chapelle ardente, et en présence de M. le lieutenant 
général commandant l'Hôtel et des fonctionnaires 
déjà nommés et qualifiés, la déclaration suivante : 

» Étant arrivés dans une chambre à coucher au 
premier étage d'un hôtel sis rue Vanneau, n° 32, 
où est décédé dans la soirée du 1 5 du présent mois, 
M. Sylvain -Charles Yalée , maréchal et pair de 
France, grand-croix de l'ordre de la Légion d'hon- 
neur, nous avons reconnu que le corps du maréchal 
était exposé sur un lit, revêtu de l'uniforme de 
maréchal de France, avec le grand cordon et la 
plaque de la Légion d'honneur. 

» Le corps de M. le maréchal a été placé par les 
soins de M. Gannal, qui l'avait embaumé, dans un 
cercueil de plomb revêtu intérieurement de sapin ; 

22. 



340 LES INVALIDES. 

le chapeau du maréchal a été placé sur ses jambes 
et son épée à côté du corps. 

Immédiatement après, le cercueil de plomb a été 
soudé et placé dans un deuxième cercueil de chêne 
garni intérieurement de drap noir orné de galons 
d'argent. 

» Il ne nous reste plus maintenant qu'à constater 
ce qui suit : 

» La célébration du service funèbre commencée 
à dix heures du matin et terminée à midi, nous 
sommes sorti de l'église, laissant le cercueil sous le 
catafalque, que le public a été admis à visiter, et à 
quatre heures nous y sommes retourné et y avons 
trouvé réunis M. le lieutenant général baron Petit 
et les fonctionnaires de l'Hôtel qui l'avaient précé- 
demment accompagné, comme aussi MM. le colonel 
baron de Salles, le sous-intendant militaire Blanchot, 
le colonel Gérard et Riou. 

» Là, et toujours en présence des mêmes per- 
sonnes, le cercueil étant retiré du catafalque, des- 
cendu et déposé provisoirement dans un des caveaux 
du dôme, où il doit rester jusqu'à ce que l'achève- 
ment des travaux du caveau de la nef destiné à la 
sépulture des gouverneurs de l'Hôtel et autres per- 
sonnages éminents permette de l'y placer. 

» Cette inhumation étant terminée avec le céré- 
monial religieux en usage, nous avons dressé, clos 
et arrêté le présent procès-verbal, que les personnes 



LIVRE TROISIEME. 341 

y dénommées ont signé avec nous, après la lecture 
faite. » 

Discours prononcé par M. le comte Mole, à l'occasion 
du décès de M. le maréchal comte Valée. 

« Messieurs, 

» Celui dont je viens retracer la carrière est 
encore vivant dans votre mémoire. Ses œuvres 
utiles et glorieuses n'avaient pas besoin de mes 
faibles paroles pour obtenir la reconnaissance du 
pays. C'est un devoir que je remplis, une dette dont 
je m'acquitte, en lui rendant devant vous un der- 
nier hommage. Le cabinet du 15 avril, dont j'avais 
l'honneur d'être le chef, mettra toujours au rang 
de ses meilleurs souvenirs et de ses meilleurs ser- 
vices d'avoir proposé au Roi d'envoyer le général 
Valée en Afrique, et d'avoir compris qu'il se de- 
vait à lui-même d'appeler une des premières re- 
nommées de notre armée à venger l'échec éprouvé 
devant Constantine. Au surplus, messieurs, je dois 
me préserver ici de la solennité d'un exorde et de 
toutes les formes pompeuses du discours. J'ai vu de 
trop près la simplicité, la modestie, cortège intime 
et attachant d'un mérite si rare, pour qu'il me 
soit permis de louer une telle vie autrement qu'en 
■ la racontant. 

» Silvain-Charles Valée naquit à Brienne le 1 7 dé- 



342 LES INVALIDES. 

cembre 1773. Orphelin dès ses premières années, 
il fut nommé élève du Roi à l'École militaire de 
Brienne, à l'âge de huit ans. Il avait presque achevé 
ses études, lorsque la suppression de cette école 
et de toutes celles de la même nature lui fit quitter 
à la fois le lieu de sa naissance et ce premier théâtre 
où l'enfance et la jeunesse de l'homme font pré- 
sager son avenir. Appliqué et réfléchi, silencieux 
et contenu, le jeune Valée était un de ces êtres 
chez lesquels la vie intérieure domine , et que leur 
réserve naturelle fait taxer de froideur, quelquefois 
même d'orgueil, par leurs égaux. Dans ces grands 
centres d'enseignement où se presse une nombreuse 
jeunesse, la camaraderie a ses exigences et ses ri- 
gueurs. Malheur à celui qui s'isole et reste solitaire 
au milieu de cette foule turbulente et entraînée, 
jusqu'à ce qu'elle aperçoive au-dessus de sa tête 
celui qu'elle poursuivait de son ironie ou de son 
injustice, et qu'elle est forcée d'admirer : du reste, 
en entrant à l'École de Châlons comme élève sous- 
lieutenant, Yalée eut le rare bonheur de rencontrer 
de dignes émules destinés à devenir ses glorieux 
rivaux. L'École d'application de l'artillerie comptait 
alors parmi ses élèves Haxo, Marmont, Duroc, un 
frère de Napoléon , enfin Louis Courier. L'éducation , 
messieurs, ne vient pas seulement du maître. De 
jeunes hommes tels que ceux-ci , échangeant leurs 
idées dans de familiers entretiens, s' excitant au feu 



LIVRE TROISIÈME. 343 

d'une controverse où la passion de s'instruire s'ac- 
croît du désir de se surpasser, se poussent en avant 
l'un l'autre; et il se forme entre eux des amitiés 
impérissables ou d'ardentes et fécondes rivalités. 
L'année 1 792 n'était pas expirée que le jeune Valée, 
nommé lieutenant d'artillerie, se faisait déjà re- 
marquer de ses chefs. Dans les campagnes de 1793 
et 1794, il prit part au siège et à la défense du 
Quesnoy, de Landrecies, de Charleroy, de Valen- 
ciennes, de Conclé et de Maëstricht. Au commen- 
cement de 1795, il reçut le gracie de capitaine et 
fut envoyé à l'armée du Rhin, que commandait le 
général Moreau, dont il eut bientôt attiré les re- 
gards. Déjà à Wurtzbourg le général en chef avait 
été témoin de la bravoure et de l'intelligence que 
montrait à la tête de sa batterie le jeune capitaine 
d'artillerie. Mais, à Engen, Moreau le vit, après 
un long combat où il avait épuisé ses projectiles, 
braver encore le feu de l'ennemi en tirant à poudre, 
pendant que notre infanterie se déployait et prenait 
position autour de lui. Frappé de tant de présence 
d'esprit et de courage, Moreau le nomma sur-le- 
champ commandant en premier de la batterie. 
L'arrêté portant nomination était écrit de sa main 
et motivé sur l'intrépidité et les services du capitaine 
Valée pendant la bataille du 13 floréal. Le ministre 
de la guerre ayant refusé de ratifier cette promo- 
tion, Moreau, pour toute réponse, réunit plusieurs 



344 LES INVALIDES. 

batteries sous la direction du jeune Valée, et écrivit 
à Paris : « Je suis responsable de tous les services 
» de mon armée, à la condition d'y distribuer moi- 
» même les emplois. » Valée passa plusieurs années 
à l'armée du Rhin ; il y commandait l'artillerie du 
général Decaen. Il était à cette époque de la vie où 
les habitudes se prennent, où l'homme se prononce. 
Aussi, ses contemporains disaient-ils qu'ils retrou- 
vaient toujours en lui l'officier de l'armée du Rhin. 
Ceux qui peuvent se rappeler comme moi cette 
France d'alors, si fière de ses armées, vous diront 
qu'on distinguait chez nos guerriers deux écoles : 
celle de l'armée du Rhin, celle de l'armée d'Italie. 
A ceux de l'armée d'Italie on eût volontiers donné 
le nom que le général Bonaparte lui-même donnait 
à Masséna, d'enfant gâté de la victoire: dans leur 
langage, dans leur allure, jusque dans leur main- 
tien, il y avait de l'invaincu, la négation de l'im- 
possible. Dans ceux de l'armée du Rhin, au contraire, 
je ne sais quoi de sérieux et de réfléchi semblait 
dire que si le génie, aidé de la fortune, fait des 
prodiges, la prudence et le sang-froid préviennent 
seuls les revers ou savent les réparer. Rien ne con- 
serve l'identité du naturel à tous les âges comme 
l'unité de la vie et la simplicité des mœurs. Tel 
vous avez vu le vieux maréchal, messieurs, et tel 
était le jeune capitaine d'artillerie. Dévoué au devoir, 
pour lequel il avait une sorte de culte, il cherchait 



LIVRE TROISIÈME. 345 

moins l'éclat que la solidité du succès. Inconnu per- 
sonnellement du général Bonaparte devenu premier 
consul, il ne parvint qu'en 1802 au grade de chef 
d'escadron. Nommé major en 1804, il fit plus tard 
la campagne d'Austerlitz, et se distingua aux ba- 
tailles d'Eylau et de Friedland. Bientôt après, l'Em- 
pereur l'envoya en Espagne, où il débuta sous les 
ordres du maréchal Lannes qui assiégeait Saragosse. 
Après la reddition de cette ville , il eut le comman- 
dement de l'artillerie du troisième corps, devenu 
l'armée d'Aragon. Général de brigade en 1809, il 
dirigea celle du général Suchet aux sièges de Lérida, 
de Tortose, de Méquinenza, de Sagonte et de Tar- 
ragone; c'est là surtout qu'il acquit cette expérience 
et cette renommée qui me rirent si vivement désirer, 
en 1837, qu'il se chargeât de conduire notre artil- 
lerie sous les murs de Constantine et d'en diriger 
les opérations. Après la prise de Tarragone, qui 
avait résisté à cinq assauts, l'Empereur le nomma 
général de division. Il suivit le maréchal Suchet 
devant A T alence, qu'il obligea, par le feu de son 
artillerie , à ouvrir ses portes , et mit en état de dé- 
fense toutes les places qui se trouvaient dans le vaste 
commandement du duc d'Albuféra. 

» On était en i 8 1 3 , l'étoile de Napoléon avait 
pâli à Moskou, à Leipzig. Les Français durent 
évacuer la Péninsule, et le moment était venu pour 
Valée de montrer qu'au milieu des circonstances 



346 LES INVALIDES. 

les plus difficiles son âme restait calme , son esprit 
ferme et libre , son activité et son ardeur les mêmes 
que quand il poursuivait et décidait tant d'éclatants 
succès. Malgré les efforts des armées anglo-espa- 
gnoles et des populations soulevées, il parvint à 
conserver et ramener en deçà des Pyrénées l'im- 
mense matériel de nos troupes en Espagne. Napo- 
léon, pour lui en témoigner sa satisfaction, le 
nomma comte de l'Empire par un décret daté de 
Soissons, le 12 mars 18! 4, et après son retour de 
l'île d'Elbe, dans les Cent-Jours, il le chargea de 
l'armement de Paris, que le général Haxo devait 
mettre en état de défense. Mais, pour la seconde 
fois, Napoléon avait succombé sous l'etïort des 
peuples et des armées de l'Europe coalisés. Pour 
la seconde fois la branche aînée de la maison de 
Bourbon était remontée sur le trône de ses ancêtres. 
Elle cherchait alors à éviter les fautes commises en 
1 81 4, et au lieu de prendre parmi ceux qui l'avaient 
suivie dans l'exil les chefs des armées et des ser- 
vices publics, elle voulut recourir aux hommes les 
plus éprouvés dans nos luttes et les plus connus du 
pays. Redoutant toutefois les grandes influences et 
les hautes positions, parce qu'elle manquait de 
confiance dans ceux qui auraient pu les exercer et 
les occuper dignement, la Restauration supprima, 
en 1815, la place de premier inspecteur général 
qu'elle avait donnée au général Sorbier en 1814. 



LIVRE TROISIÈME. 347 

Elle en remit les attributions aux mains d'un co- 
mité qui devait diriger cette arme, dont le système 
des grandes armées et des grandes batailles avait 
accru l'importance , et y proposer toutes les ré 
formes et les améliorations désirables. Non-seule- 
ment le général Yalée fut appelé à siéger dans 
ce comité , mais pendant cinq années consécu- 
tives ses collègues le choisirent pour rapporteur. 
C'est ici que commence la seconde période de sa 
vie : il avait quarante-deux ans. Pour la première 
fois, depuis sa sortie des écoles, la paix lui laissait 
le loisir de mûrir et coordonner toutes les observa- 
tions qu'il avait pu faire pendant les guerres de la 
République, du Consulat et de l'Empire. Pour la 
première fois l'occasion lui était donnée d'employer, 
dans toute leur étendue, les plus éminentes qualités 
de son esprit, et de s'élever à la théorie par l'étude 
approfondie de la pratique. Appelé en 1818, par 
le maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre de la 
guerre , à faire partie d'une commission de défense 
du royaume, il y fit adopter un système général 
d'armement pour les places fortes et l'immense 
littoral qui forme à l'ouest et au sud la frontière 
de la France. Enfin, en 1822, le gouvernement, 
sentant la nécessité de donner à l'artillerie une di- 
rection plus concentrée, plus identique, créa pour 
lui le litre et les fonctions d'inspecteur du service 
central de l'artillerie. Yalée entreprit alors de réa- 



•348 LES INVALIDES. 

User toutes les réformes, tous les perfectionnements 
dont une longue expérience lui avait suggéré l'idée. 
Un homme dont le nom mérite qu'on le rappelle , 
M. de Gribeauval, avait porté notre artillerie, dans 
le dernier siècle , à un degré de supériorité qu'elle 
n'eut jamais jusque-là. Soutenu d'abord et mis en 
lumière par M. d'Argenson, ministre de la guerre, 
plus tard par le duc de Choiseul , et particulièrement 
par Louis XVI, M. de Gribeauval fit le premier 
déterminer la force et la proportion de l'artillerie 
dans nos armées ; il régénéra nos écoles , perfec- 
tionna les armes, les forges, les fonderies, inventa 
de nouvelles batteries pour la défense de nos côtes, 
établit un ordre nouveau dans les arsenaux de 
construction; enfin, il avait doté notre infanterie 
d'une artillerie de campagne dont il emprunta l'idée 
à la Prusse, et introduisit parmi nos pièces le prin- 
cipe si précieux de l'uniformité. Depuis sa mort, 
arrivée en 1 789 , il ne s'était fait d'autre change- 
ment dans le matériel ou le personnel de l'arme 
que l'importante création des batteries à cheval. 
Cependant le temps avait marché, l'œuvre de Gri- 
beauval avait vieilli, et la lutte si prolongée que 
nous avions soutenue contre toutes les armées de 
l'Europe, surtout contre les armées prussiennes et 
anglaises, nous avait appris que notre matériel était 
devenu inférieur à celui de l'ennemi, qui, moins 
compliqué, plus disponible, lui donnait, surtout 



LIVRE TROISIEME. 349 

dans les montagnes, des avantages marqués sur 
nous. Le général Valée, avant de présenter au gou- 
vernement ses vues, voulut s'appuyer de l'opinion 
de son corps; durant cinq années, il soumit toutes 
ses idées au plus libre examen , et même à l'épreuve 
d'expériences rigoureuses et souvent répétées par le 
corps de l'artillerie tout entier. Ce fut en 1 827 qu'il 
mit sous les yeux du gouvernement un vaste système 
qui embrassait toutes les branches du service et 
donnait à la France un nouveau matériel de cam- 
pagne, de siège et de place. Plus lard, il changea 
aussi toute l'organisation du personnel. Mais vous 
me permettrez, messieurs, d'entrer ici dans quel- 
ques détails. J'ai à rendre compte d'une œuvre 
immense, à laquelle la France doit et devra en 
partie la supériorité de ses armes. J'ai aussi une 
autre mission , celle de convaincre ceux qui m'é- 
coutent ou me liront que, pour entreprendre et 
accomplir une œuvre pareille , il fallait un homme 
doué de ces rares aptitudes, de ces dons de l'esprit 
et du caractère, avec lesquels seuls se font les 
grandes choses ou les grandes réformes ici-bas. 

» Le moyen d'augmenter l'efficacité et de multi- 
plier l'emploi de l'artillerie dans les batailles était 
évidemment de la rendre plus mobile et de simpli- 
fier son système de construction. Jusque-là chaque 
espèce de voiture avait ses roues particulières. 
Ainsi, dans le matériel de campagne, les pièces 



350 LES INVALIDES. 

de 6, de 8, de 12, avaient des roues différentes, 
et chaque pièce deux petites et deux grandes. Valée 
réduisit le matériel de campagne aux calibres de 
8 et de 12, et toutes les pièces furent montées sur 
quatre roues du même modèle et de la même gran- 
deur : réforme bien simple et dont on put constater 
bientôt les prodigieux résultats. Ainsi , deux années 
plus tard, en 1830, lorsque nos vaisseaux jetaient 
sur la plage d'Afrique les éléments disjoints de nos 
pièces , l'armée française voyait ces pièces remontées 
sur leurs affûts comme par enchantement , et mar- 
cher en avant avec la rapidité de l'éclair. 

» Après avoir donné à l'artillerie une mobilité qui 
doublait sa puissance, il restait à faciliter la marche 
et le transport des pièces. Les affûts de 31. de Gri- 
beauval, composés de deux trains, se trouvaient 
arrêtés devant d'étroits ravins ou des tournants trop 
brusques, que des canonniers, suivant à pied, leur 
faisaient franchir après de longs et pénibles efforts: 
et derrière les pièces venaient de nombreux cais- 
sons dont le passage ne rencontrait pas moins de 
difficulté. Par une nouvelle forme donnée à l'affût, 
les deux trains devinrent indépendants l'un de 
l'autre, les pièces purent passer dans les chemins 
les plus étroits, tourner court et presque sur elles- 
mêmes; toutes reçurent un coffret qui, placé sur 
l'avant-train, en était inséparable et suffisait aux 
premières nécessités du combat. Enfin le coffret lui- 



LIVRE TROISIÈME. 351 

même eut une forme qui permettait aux artilleurs 
de s'y asseoir, et Ton vit , au moment du combat ou 
pendant l'action, les batteries accourir, changer de 
place avec les hommes nécessaires pour les servir. 
Les canonniers, les munitions, la pièce formaient 
un tout, une unité formidable, que des chevaux 
entraînaient au galop , au gré et à la voix de celui 
qui livrait la bataille. Le général Yalée étendit bientôt 
les mêmes idées à l'artillerie de siège et au matériel 
destiné à la guerre de montagnes. Celle d'Espagne 
lui avait appris combien il était avantageux que 
l'infanterie engagée dans les montagnes pût être 
suivie de ses pièces , et , dans les sièges si nombreux 
de la Catalogne, il avait constaté combien les équi- 
pages de M. de Gribeauval pouvaient donner d'em- 
barras. Simplifier, alléger, mobiliser, tel était tou- 
jours son but. En appliquant au matériel de siège 
et de montagnes les mêmes principes qu'à l'artillerie 
de campagne, il obtint les mêmes résultats. Les bat- 
teries du plus fort calibre purent arriver sous les 
murs d'une place en même temps que l'armée assié- 
geante. Dans les montagnes les plus abruptes, nos 
colonnes se firent suivre de pièces si légères que 
deux mulets suffisaient à les conduire ou porter, 
et qu'au besoin même les canonniers les auraient 
traînées ou amenées partout où le pas de l'homme 
pouvait pénétrer. 

» Lorsqu'on considère, messieurs, de combien 



352 LES INVALIDES. 

de branches, de détails, le service de l'artillerie se 
compose , on s'étonne qu'un seul homme ait entre- 
pris de le reformer, de le remanier dans toute son 
étendue. Mais l'étonnement redouble en constatant 
le succès. Oserai-je dire comment je l'explique? Ce 
n'est ni le mépris du passé , ni l'amour de la nou- 
veauté qui suggèrent les grandes et belles réformes ; 
c'est l'observation tranquille, le discernement judi- 
cieux, surtout l'ardent désir du bien en toutes 
choses, joint à la satisfaction inexprimable que cer- 
taines âmes savent trouver dans son accomplisse- 
ment. Tout en m'appliquant à bien connaître celui 
dont je devais vous raconter la vie , en le suivant 
pas à pas dans sa noble et laborieuse carrière, je 
me suis arrêté plus d'une fois pour admirer qu'il 
eût rencontré la gloire en ne cherchant que l'utile. 
Et qu'on ne dise pas, en se servant d'une mauvaise 
expression de nos jours, que le général Yalée ne 
pouvait sortir de sa spécialité. Non, messieurs, 
lorsque vous l'aurez vu en Afrique, là où person- 
nellement j'ai pu si bien l'apprécier, vous penserez, 
avec moi, qu'il pouvait choisir sa route et qu'il 
donnait la même mesure de lui-même partout où 
son dévouement et son patriotisme le conduisaient. 
Comme Napoléon , avec lequel on ne peut me soup- 
çonner de vouloir le comparer, il s'absorbait dans 
le détail, sans oublier un seul instant l'ensemble et 
le rapport du détail avec lui. Quand il avait tiré de 



LIVRE TROISIÈME. 353 

l'analyse ou de l'observation un principe, il ne le 
quittait plus; il le promenait pour ainsi dire, en 
poursuivait et variait l'application jusqu'à ce qu'il 
lui eût fait rendre tout ce qu'il pouvait renfermer. 
De 18221 à 1830, Valée se consacra sans relâche à 
l'exécution du vaste plan qu'il avait conçu. Pour la 
défense des places et celle des côtes, il fit adopter 
un affût qui ne ressemblait en rien à ceux dont on 
s'était servi jusque-là, et dont la simplicité, la 
légèreté, jointes à la solidité, en ont fait une de ses 
inventions les plus précieuses. En même temps nos 
manufactures d'armes, si mal placées près de la 
frontière, furent sur sa proposition transportées 
dans l'intérieur. Saint-Étienne, Châtellerault s'éle- 
vèrent; toutes les ressources de la science furent 
appliquées à la fabrication des armes. Dans celle de 
la poudre, des meules remplacèrent l'ancien mode 
de trituration si vicieux, et les poudreries furent 
reconstruites en les appropriant au nouveau système. 
» Les gouvernements responsables abandonnent 
aux hommes dits spéciaux l'initiative des grands 
changements. En 1828, celui de la Restauration 
avait créé un conseil supérieur de la guerre, pré- 
sidé par l'héritier de la couronne, et qui était saisi 
de toutes les questions relatives à nos institutions 
militaires et à la constitution de tous les corps de 
notre armée. C'est à ce conseil que le général Valée 
présenta une organisation nouvelle du personnel de 

23 



354 LES INVALIDES. 

l'artillerie, que les changements apportés dans le 
matériel rendaient indispensable. Yalée avait été 
souvent frappé, dans les sièges et sur les champs 
de bataille, des inconvénients de la division de l'ar- 
tillerie en trois corps. Il conçut la grande pensée de 
donner au personnel, comme au matériel, l'unité 
et l'homogénéité qui leur avaient toujours manqué. 
La batterie devint un tout complet, où les conduc- 
teurs et les canonniers, placés exactement dans les 
mêmes conditions, obéissaient au même officier. 
Chaque régiment d'artillerie eut le même nombre 
de batteries à pied et de batteries à cheval. Les bat- 
teries à pied reçurent des chevaux d'attelage; offi- 
ciers et soldats furent tenus de compléter pendant 
la paix leur instruction de guerre. Le conseil supé- 
rieur n'hésita pas à adopter à l'unanimité cette admi- 
rable création, qui mettait l'artillerie française au 
niveau, si ce n'est au-dessus de toutes celles de 
l'Europe. C'est alors que le gouvernement, pour 
récompenser les services du général Valée , et placer 
plus particulièrement encore l'artillerie sous sa direc- 
tion, rétablit pour lui l'emploi et la dignité de pre- 
mier inspecteur général; et le roi Charles X, vou- 
lant honorer l'artillerie elle-même dans la personne 
de son chef, le nomma pair héréditaire du royaume , 
par une ordonnance du 27 janvier 1830. 

)) Mais déjà se préparaient pour lui de nouvelles 
destinées. Le pavillon français avait été insulté par 



LIVRE TROISIÈME. 355 

le dey d'Alger. La France, décidée à venger son 
injure, voulut que sa vengeance devînt, par l'abo- 
lition de la piraterie , un grand service rendu à la 
chrétienté. Son noble dessein rencontra cependant, 
dans le plus rapproché de ses alliés, une vive résis- 
tance. Je le constate en passant, messieurs, parce 
que j'aime à rendre justice aux grandeurs déchues. 
L'expédition d'Alger fut résolue, malgré l'opposi- 
tion que je signale, et le gouvernement de cette 
époque répondit à des ombrages exagérés, presque 
menaçants, avec autant de fermeté que de sagesse. 
Une commission, composée des officiers les plus 
éminents de nos armées de terre et de mer, fut 
chargée d'examiner les difficultés de l'exécution et 
de préparer le plan de campagne. Valée y soutint 
avec chaleur que l'entreprise était susceptible d'un 
plein succès. Il indiqua la part de tous les services, 
et employa toute son habile activité à organiser 
celui de l'artillerie, qui, par sa récente transfor- 
mation, était appelée à une participation plus 
grande et à un rôle presque nouveau. Tout réussit, 
on le sait, comme Valée l'avait prédit. Mais à peine 
notre drapeau était-il arboré sur les murs d'Alger, 
que la France changeait la dynastie de ses rois, en 
défendant contre elle ses libertés et ses lois. Tout 
gouvernement nouveau, surtout lorsqu'il est né 
d'une révolution, signale son avènement par des 
réformes. Il en fait quelquefois qu'avec un peu 

23. 



356 LES INVALIDES. 

plus de temps et de réflexion il n'aurait cru ni 
nécessaires, ni utiles. L'emploi de premier inspec- 
teur général de l'artillerie fut bientôt supprimé de 
nouveau. Le général Yalée descendit d'un poste 
aussi élevé sans peine ni regret. Ne comptant que 
sur lui-même , les revers de fortune ou les mécomptes 
de l'ambition ne l'atteignaient pas dans son âme. 
Mais sa modique fortune lui rendant diflicile de vivre 
à Paris, il se retira dans le département du Loiret 
et s'y livra à son goût pour l'agriculture, croyant 
déjà sa carrière terminée, et pensant peut-être qu'il 
avait assez fait pour que cette France, à laquelle il 
restait dévoué, n'oubliât pas son nom. Nous avions 
un prince et un gouvernement qui ne pouvaient 
tarder de l'enlever à sa retraite. Il fut nommé con- 
seiller d'État en 1834. Bientôt après le général 
Valée fut rappelé à la Chambre des pairs, et c'est là , 
messieurs, que commencèrent mes rapports per- 
sonnels avec lui. 

» Lorsque le ministère du 6 septembre 1 836 , que 
j'avais l'honneur de présider, entra aux affaires, 
la première expédition contre Constantine était 
décidée; elle échoua, et la retraite de nos troupes 
aurait pu être désastreuse, sans la présence d'esprit 
et le courage du guerrier renommé qui les com- 
mandait. C'était le seul et grave échec que nos 
armes eussent éprouvé en Afrique. Le prestige qui 
les avait entourées se trouvait entamé, et dans un 



LIVRE TROISIÈME. 357 

pays, parmi des peuples où le prestige est peut-être 
la première condition de l'autorité et du succès. 
En France, les meilleurs esprits hésitaient encore 
sur l'avenir probable , même possible , de nos pos- 
sessions en Afrique. Les partisans de l'occupation 
restreinte n'étaient pas revenus de leur illusion. 
Eux-mêmes sentaient la nécessité de ressaisir notre 
ascendant, en frappant un grand coup , et de relever 
avec éclat l'honneur de notre drapeau. Deux chefs 
furent donnés à notre armée : l'un, dont le nom 
faisait trembler les Arabes, le général Bugeaud, alla 
dans l'ouest lutter contre Abd-el-Kader, qu'il avait 
déjà vaincu; l'autre, le général Damrémont, officier 
jeune encore et d'une grande espérance, nommé 
gouverneur général à la place du maréchal Clauzel, 
devait pacifier le pays au centre , et amener le bey 
de Constantine, Achmed, dont l'autorité s'étendait 
jusqu'à Bone, à reconnaître notre souveraineté, ou 
le détruire par une expédition nouvelle, et qu'en 
tout état de cause il fallait préparer. L'hiver et le 
début du printemps s'étaient passés à négocier en 
pure perte. Mais au mois d'avril \ 837, une seconde 
crise ministérielle était survenue, le cabinet du 
15 avril s'était formé. Les préparatifs de l'expédi- 
tion contre Constantine se poussèrent avec vigueur. 
Le prince royal , que ses rares qualités , plus encore 
que sa naissance , rendaient une si précieuse garantie 
de notre avenir, voulait marcher à la tête de nos 



358 LES INVALIDES. 

soldats et partager de nouveau leurs fatigues et 
leurs périls. Le cabinet crut devoir s'y opposer. 
Près du prince royal, un autre prince non moins 
ardent à montrer en toute rencontre sa bravoure 
et son dévouement au pays réclamait comme son 
droit de prendre part à la seconde expédition, ainsi 
qu'il l'avait fait à la première. Le cabinet, mes- 
sieurs, sentit toute la responsabilité qui allait peser 
sur lui. Jamais il n'avait été plus nécessaire de 
réussir. Il obtint du Roi que l'artillerie et le génie 
fussent dirigés par leurs chefs les plus habiles et les 
plus éprouvés. C'était assez désigner le général 
Valée. Mais comment, à l'âge de soixante-quatre 
ans, après une carrière si remplie, l'ancien de grade 
de tant d'années du général Damrémont, comment 
pourrait-il accepter en Afrique la position qu'on 
voulait lui offrir? Personnellement, il me restait des 
doutes sur les préparatifs eux-mêmes; je craignais 
que les chefs de service dans l'armée expédition- 
naire, si recommandables d'ailleurs, ne conser- 
vassent quelques illusions sur la gravité et l'étendue 
des difficultés qu'ils auraient à surmonter. Je deman- 
dai au Roi la réunion d'un dernier conseil, à Saint- 
Cloud, où le ministre de la guerre exposerait la 
situation de tous les services, et où cette situation, 
jointe aux plans de Constantine, serait mise sous 
les yeux du général Valée. Messieurs, l'œil expéri- 
menté de ce dernier ne tarda pas à constater ce 



LIVRE TROISIÈME. 359 

qui n'avait été que soupçonné jusque -là. Il fut 
reconnu que les approvisionnements de guerre 
devaient être encore augmentés. Valée voulut en 
outre qu'un équipage de siège suivit la marche 
des troupes , et l'événement a prouvé si celte volonté 
fut prévoyante et éclairée. Il restait à obtenir que 
lui-même consentît à accompagner M. le duc de 
Nemours, sans titre, comme volontaire, tout en 
étant seul chargé d'organiser et de diriger le service 
de l'artillerie. Ici la voix du Roi devait seule se faire 
entendre; elle fut bientôt écoutée. Le général Valée , 
dont la santé était chancelante, et auquel un si long 
repos avait fait perdre l'habitude de la vie des 
camps, céda moins à la voix du monarque qu'à sa 
propre conscience , à ce sentiment du devoir auquel 
il ne refusa jamais rien. Plus on lui demandait de 
sacrifices, et moins il se crut permis de résister. La 
Providence avait sur lui ses vues et réservait à sa 
noble conduite un prix aussi imprévu que les cir- 
constances douloureuses qui le lui firent recueillir. 

» L'armée se mit en marche le I er octobre à tra- 
vers des montagnes abruptes, où elle était obligée 
de se frayer un chemin; la pluie avait rendu si 
glissantes les pentes rocailleuses et escarpées que 
chevaux et mulets refusaient d'avancer. 

» Les pièces de campagne et de siège allaient 
rester en arrière , lorsque Valée lui-même , saisissant 
par la bride le premier cheval de trait , l'entraîna 



360 LES INVALIDES. 

en avant , et , par son exemple et son langage , fit 
rougir ceux qui penchaient à attendre que le terrain 
devint meilleur. Les hommes énergiques, messieurs, 
rajeunissent dans les situations difficiles et retrou- 
vent souvent, en présence du danger, une force et 
une santé auxquelles ils ne prétendaient plus. Arrivé 
sous les murs de Constantine, Yalée se hâte d'étu- 
dier les approches de la place , la nature des mu- 
railles; il établit ses batteries, et le soir même le 
feu était ouvert. Mais, au moment de l'assaut, un 
boulet des assiégés vient frapper, à côté de ]&. le 
duc de Nemours, le brave et infortuné général en 
chef Damrémont. Yalée le remplace, et le 13, l'an- 
tique cité de Jugurtha, emportée de vive force, voit 
flotter, après mille ans, sur ses murs renversés, le 
drapeau d'un peuple chrétien. Aussitôt que le canon 
des Invalides eut annoncé à Paris cette nouvelle, le 
Roi nomma Yalée gouverneur de l'Algérie, et, peu 
de jours après , lui envoya le bâton de maréchal de 
France. Jamais peut-être un succès de cette impor- 
tance n'a été dû autant à un seul homme. Sans ses 
lumières et son autorité dans le conseil , les prépa- 
ratifs restaient insuffisants; pendant la marche, 
c'est l'exemple de l'héroïque vieillard qui soutient 
et entraine tous les courages; devant la place, des 
difficultés les plus inattendues auraient déconcerté 
une expérience moins consommée , une âme moins 
ferme que la sienne. Yoilà comment, depuis le 



LIVRE TROISIÈME. 361 

conseil de Saint-Cloud jusqu'à la prise de Constan- 
tine, Yalée se trouve avoir rempli de son nom toute 
cette belle page de notre histoire. 

» Devenu gouverneur général de nos possessions 
en Afrique, sa tache était immense et, sous plus 
d'un rapport, nouvelle pour lui. Il en fut un mo- 
ment effrayé. Le gouvernement du Roi, messieurs, 
l'eut bientôt rassuré. Rien ne lui manquait d'es- 
sentiel ou de nécessaire pour la grande mission 
qu'on lui donnait. Indépendamment de ce qu'il 
trouvait en lui-même de si propre à l'encourager, 
il possédait la confiance du ministère. Tel que je l'ai 
connu , il eût perdu tout courage s'il avait eu à se 
justifier, même à s'expliquer sans cesse avec ceux 
dont il attendait un constant appui. Il voulait pouvoir 
se reposer sur eux du soin de le défendre. Entre le 
cabinet du 15 avril et le maréchal Yalée, il y eut 
jusqu'à la fin le plus parfait accord. La province de 
Constantine, en moins de deux années, fut soumise, 
organisée, administrée de telle manière, qu'un 
impôt régulier s'y percevait sans la moindre résis- 
tance ; qu'un voyageur pouvait la parcourir sans 
escorte, et que le nom du gouverneur général, 
respecté, aimé des tribus, était prononcé par toutes 
les bouches comme le symbole de la force et de la 
justice. En prenant le gouvernement de l'Algérie, 
le maréchal Valée avait dû se rendre compte de 
notre situation en Afrique. Il regardait le traité de 



362 LES INVALIDES. 

la Tafna comme une trêve que l'expédition de 
Gonstantine avait rendue nécessaire, et qu'il n'était 
pas de notre politique de rompre. Mais jugeant 
inévitable et prochaine la reprise des hostilités avec 
Abd-el-Kader , et sentant la nécessité de nous for- 
tifier dans les provinces d'Oran et d'Alger, il proposa 
au gouvernement du Roi d'occuper pacifiquement 
ou par la force les villes de Koléah et de Blidah. 
L'Émir, à cette nouvelle, invoqua le traité de la 
Tafna, et envoya Ben-Arrach à Paris, en lui don- 
nant pour instruction secrète d'amener à tout prix 
le gouvernement du Roi à négocier avec lui. La 
réponse ne pouvait être douteuse; elle fut que le 
gouverneur général de l'Algérie était seul chargé 
de régler toutes nos affaires en Afrique, et que le 
gouvernement de la métropole n'y correspondait 
qu'avec lui. Au mois de mai 1838, le maréchal 
occupa sans obstacle Blidah et Koléah , porta sur la 
Chiffa notre frontière à l'ouest, et forma à l'est des 
camps au Fondouck et sur les bords de l'Ouad- 
Kaddura. Les populations de l'Algérie avaient été 
deux fois vaincues et gouvernées, la première, par 
les Romains; la seconde, par les Turcs. Les Ro- 
mains en Afrique ouvraient des routes, fondaient 
des villes, creusaient des ports, laissaient aux 
indigènes leurs dieux, leurs lois, leurs mœurs; 
contenaient par la crainte ou s'attachaient par la 
reconnaissance ceux que la religion ou leur nais- 



LIVRE TROISIÈME. 363 

sance rendaient influents. Les Romains, en un mot, 
amenaient avec eux la civilisation, les Turcs la bar- 
barie ; les Turcs pendant trois cents ans avaient 
gouverné en coupant des tètes, faisant des razzias, 
poursuivant, traquant les indigènes qui leur cau- 
saient quelque ombrage. Les Arabes, au temps du 
maréchal Valée, frémissaient encore au souvenir de 
l'oppression des Turcs ; ils ne se souvenaient guère 
de la domination romaine , attestée cependant sur 
le sol par ces nobles traces, ces impérissables ruines 
qu'a laissées partout après lui le peuple-roi. Le 
système des Romains devait être celui de Valée. 
Il s'était formé dans un temps et à une école où 
nul Français n'eût osé avoir pour la France d'autres 
desseins que les plus glorieux. Voici ce qu'il écri- 
vait en débutant dans son gouvernement de l'Afri- 
que : a Je ne veux pas ravager cette terre déjà 
» si malheureuse, je veux que la France refasse 
» l'Afrique romaine. Tant que la confiance du Roi 
» me maintiendra dans le poste que j'occupe , je 
» m'efforcerai de créer des villes, d'ouvrir des 
» voies de communication. Sous mes ordres, l'ar- 
» mée ne parcourra pas à l'aventure les provinces 
» africaines sans laisser plus de traces après elle que 
» n'en laissent les bateaux à vapeur sur laMéditer- 
» ranée. J'irai lentement , mais je ne reculerai ja- 
» mais. Partout où je poserai le pied de la France, 
» je formerai des établissements durables. Les villes 



364 LES INVALIDES. 

» qui existent encore, je les agrandirai; je leur 
» donnerai une prospérité inconnue sur cette terre 
» depuis bien des siècles ; et si la Providence me 
» donne le temps d'accomplir cette œuvre, je lais- 
» serai sur le sol africain des traces profondes de 
» mon passage. 

» Quant aux populations indigènes, je veux les 
» gouverner et non les piller. J'appellerai autour 
» de moi l'aristocratie territoriale et religieuse. Je 
» ferai comprendre aux chefs des familles puis- 
» santés que , sous la protection de la France , ils 
» jouiront paisiblement de la part d'influence qui 
» leur appartient; qu'ils posséderont en toute sécu- 
» rite les biens que leur ont légués leurs pères. Je 
» les placerai toujours sous la main puissante du 
» commandant de la province. Ils commanderont 
» aux tribus; mais l'autorité française veillera sur 
» eux, et présentera constamment la France aux 
» Arabes comme protégeant et maintenant les droits 
» de tous. » Je sortirais des limites que je dois me 
prescrire, si j'étendais, si je multipliais ces citations. 
On trouverait, messieurs, dans la correspondance 
du maréchal Yalée et la série des mémoires qu'il 
adressa aux différents ministères, non-seulement 
son système de guerre et de gouvernement claire- 
ment exposé, mais encore tous les détails d'une 
administration complète et prévoyante, enfin ses 
idées sur le grand problème de la colonisation. 



LIVRE TROISIÈME. 3G5 

» Il ne saurait entrer dans mon plan de les dis- 
cuter, de les juger, ni même de les reproduire. Je 
rappellerai seulement qu'après onze années passées, 
et malgré les fautes commises , l'organisation donnée 
par le maréchal Talée à la province de Constantine 
est encore debout; l'impôt s'y perçoit sans trop 
de résistance et s'élève aujourd'hui à plusieurs 
millions. 

» Si je ne craignais de retenir trop longtemps 
l'attention de ceux qui m'écoutent, je raconterais ici 
le voyage que fit le gouverneur général à Constan- 
tine, au mois de septembre 1838. On le verrait 
employant son autorité morale sur nos braves 
troupes à les faire renoncer aux expéditions aven- 
tureuses et les accoutumer aux travaux de la paix. 
On le verrait prendre possession des ruines de l'an- 
cienne Russicada, relier par une route à la capitale 
ce point si important , en traversant le territoire de 
ces belliqueux Kabyles qui, depuis près d'un siècle, 
avaient secoué le joug des Turcs et refusaient 
impunément de leur payer le tribut. On le verrait 
enfin jeter les fondements de Philippeville, aujour- 
d'hui cité florissante , former nos établissements de 
Stora, de Milah, et recevoir de tous les chefs indi- 
gènes le serment de fidélité à la France. Tout cédait 
à l'ascendant de l'assaut de Constantine. On ne sait 
pas encore chez nous quel fut le retentissement 
de ce fait de guerre dans notre Afrique , je dirai 



366 LES INVALIDES. 

plus, dans tout l'Orient. Le maréchal Valée en 
profita habilement pour rallier à son gouvernement 
tous les hommes puissants de l'Algérie et étendre 
à toutes les provinces le bienfait d'une administra- 
tion plus régulière. C'est ainsi qu'il employa l'au- 
tomne et l'hiver de 1 838 à organiser la province de 
Bone et à préparer l'avenir. 

» Au commencement de 1839, le cabinet, du 
1 5 avril s'était retiré ; le maréchal Valée , qui avait 
eu toute sa confiance et qui se sentait peu connu 
de la plupart des personnages honorables qui for- 
maient la nouvelle administration, envoya sa dé- 
mission à l'illustre président du cabinet du 12 mai. 
Les ordres du Roi , les instances de M. le maréchal 
duc de Dalmatie, le décidèrent à la reprendre. Mais 
il lui fallut recourir à de nombreux mémoires pour 
se faire comprendre de ministres qui ne l'avaient 
pas vu à l'œuvre. Étranger aux passions politiques, 
à tous les partis, à toutes les intrigues, il ne deman- 
dait à tous les ministères qu'une confiance qu'il 
croyait mériter. Peut-être, dans l'intérêt de son 
repos, aurait-il mieux fait de se retirer après les 
éclatants services qu'il venait de rendre. 

* Le \ 8 janvier 1 841 , Valée quitta pour toujours 
cette Algérie qui n'oubliera jamais son nom, et où 
les travaux de trois années de sa vieillesse avaient 
effacé ceux de sa vie entière en les surpassant. Ne 
dirait-on pas, messieurs, que cette terre africaine 



LIVRE TROISIÈME. 367 

donne la gloire à tous ceux qui s'en disputent la 
possession ? Au temps des Romains, Jugurtha obtient 
que son nom vienne jusqu'à nous avec ceux de 
Métellus, de Marius et de Sylla, dont il finit par 
orner le triomphe. C'est en poursuivant Abd-el- 
Kader et détruisant sa puissance que le vainqueur 
de Constantine , celui de la Sicca et d'Isly ont reçu 
et mérité les plus grands honneurs militaires que 
le Roi et la France puissent décerner. Ne soyons 
donc pas moins fiers que les Romains de nos soldats 
et de nos généraux d'Afrique. 

» Le maréchal Valée n'était pas de ceux qui de- 
viennent les adversaires du pouvoir qui les frappe. 
Indépendante et ordonnée, son âme protestait 
contre l'injustice sans se révolter. Yalée sentait 
d'ailleurs au fond de sa conscience un tribunal dont 
les arrêts suffisaient à le venger. Il rentra dans la 
vie privée sans murmurer, et continua à remplir 
ses devoirs, non-seulement dans cette enceinte, 
mais aussi partout où le Roi et son gouvernement 
eurent recours à sa vieille expérience, comme 
dans la commission pour l'armement de Paris, qu'il 
présida. 

» Il appartenait à une classe d'hommes qui fut 
d'abord nombreuse dans cette assemblée , et qui ne 
tardera pas à en disparaître complètement. Je veux 
parler de ceux qui ont vu le soleil de 1789, le re- 
tour à la barbarie sous l'invocation des lumières, 



368 LES INVALIDES. 

qu'on a appelé la Terreur, les années d'anarchie et 
de corruption du Directoire, la réédification de la 
société française sous le Consulat, les gloires de 
l'Empire, enfin l'inauguration du gouvernement 
constitutionnel sous la Restauration, et son déve- 
loppement depuis la révolution de 1830. 

» Ces hommes-là ont traversé de telles épreuves, 
assisté à de tels spectacles, qu'ils rougiraient de 
s'émouvoir de ce qui ne regarde qu'eux. Modérés, 
parce qu'ils ont appris que tous les gouvernements 
périssent par l'exagération de leur principe; amis 
de l'ordre, qu'ils ne font pas seulement consister 
dans la répression ; amis de l'ordre d'où l'organi- 
sation découle , et qui met les choses et les hommes 
à leur place , selon les lois de leur nature et reten- 
due de leurs droits; exempts de superstition et de 
dédain pour le passé autant que de folles espérances 
pour l'avenir, vous les verrez, comme le maréchal 
Valée, messieurs, ouvriers dans le présent, travailler 
à l'améliorer jusqu'à leur dernier jour, et surpris 
par la mort au milieu de leur tâche. C'est parmi 
vous, c'est en participant aux plus pénibles de vos 
fonctions, que Valée fut atteint du mal auquel il a 
succombé dans la soixante- treizième année de son 
âge. Il avait quitté sa famille qui lui était si chère, 
et ce repos des champs dont il savait si bien jouir, 
pour venir siéger au douloureux procès qui se 
poursuivait devant vous. En sortant de cette en- 



LIVRE TROISIEME. 360 

ceinte, une fièvre d'abord légère le saisit; mais 
l'heure fatale était sonnée; et il fui enlevé à la 
France, à ses enfants, avant que ces derniers aient 
pu accourir pour recevoir ses bénédictions et ses 
adieux. Le Roi, messieurs, ne pouvait souffrir que 
la modestie de celui qui n'était plus fût prise au 
mot et donnât le change sur l'importance de ses 
services; il voulut glorifier sa mémoire et récom- 
penser avec éclat une vie dont le pays et l'avenir 
recueilleraient tant de fruits. Il ordonna que les 
restes mortels du maréchal Valée seraient déposés 
aux Invalides, et sa statue placée à Versailles, 
dans ce musée dédié à toutes les gloires de la 
France. 

» Encore un peu de temps, et tous ces hommes 
chargés d'expérience bien plus que d'années, héri- 
tiers de tant de leçons, acteurs, témoins ou vic- 
times, durant cette période des soixante années les 
plus dramatiques et les plus remplies de la civili- 
sation moderne, auront cessé d'exister. Empor- 
teront-ils avec eux plus de sagesse que de préjugés, 
et les générations qui les jugent aujourd'hui, ainsi 
que leurs œuvres, les surpasseront-elles et feroftt- 
elles mieux? Pour moi, messieurs, qui appartiens 
à ce passé dont les souvenirs s'effacent et l'histoire 
se dénature tous les jours, tout attaché que je suis 
au présent, il doit m'être permis d'interroger l'avenir 
et d'étendre sur lui un mélancolique regard. J'y 



370 LES INVALIDES. 

cherche de nouveaux cieux, et j'y rencontre des 
nuages impénétrables. Plus que jamais je trouverais 
téméraire de prédire. Je me borne à appeler la 
protection de la Providence sur cette patrie que 
j'aime avec ardeur dans ma vieillesse comme je l'ai 
servie depuis ma jeunesse avec dévouement. » 

Funérailles de V amiral Duperré. 

Vu la dépêche ministérielle en date du 5 du 
courant, à M. le maréchal gouverneur, portant que 
par décision du Roi la dépouille mortelle de M. le 
baron Duperré, amiral et pair de France, ancien 
ministre de la marine , grand-croix de Tordre royal 
de la Légion d'honneur, commandeur de l'ordre 
royal et militaire de Saint-Louis, grand-croix de 
l'ordre de Charles III d'Espagne, grand-croix de 
l'ordre de Danebrog de Danemark, chevalier de la 
Couronne de fer, sera inhumée clans les caveaux des 
Invalides, des dispositions ont été prises en consé- 
quence à l'Hôtel. 

Hier, 7 novembre 1846, est arrivée la voiture 
funéraire contenant le corps de l'amiral Duperré, 
que suivaient MM. Duperré (Victor-Auguste), ensei- 
gne de vaisseau , fils [du défunt ; Anselme- Alphonse 
Crignon de Montigny, son gendre, maître des 
requêtes au conseil d'État, et Vaillant (Auguste- 
Nicolas \ capitaine de vaisseau, officier de la Légion 



LIVRE TROISIEME. 371 

d'honneur, commissaire nommé par le ministre de 
la marine pour les obsèques de l'amiral. 

Ladite voiture ayant cessé de marcher, le corps 
a été reçu à la grille par le maréchal gouverneur, 
accompagné de son état-major, puis de là conduit à 
l'église, précédé par des officiers d'état-major, et 
escorté par un détachement de militaires invalides 
formant la haie. 

Au portail de l'église se trouvait M. l'abbé 
Ancelin, curé de la paroisse de Saint -Louis des 
Invalides, en tête de son clergé. Le corps, retiré 
de la voiture dans laquelle il était renfermé, a été 
immédiatement transporté dans la chapelle ardente 
qui avait été préparée pour le recevoir; le cercueil 
a été placé sur le sarcophage provisoire élevé à cet 
effet. M. le curé, après avoir rempli les cérémonies 
de l'Église, a pris possession du local pour y faire 
le service religieux, jusqu'au lendemain; un ecclé- 
siastique a été installé sur-le-champ, pour veiller 
auprès du corps, et une garde d'honneur y a été 
établie. 

De tout quoi procès-verbal , que les personnes y 
dénommées ont signé a^vec nous, a été dressé. 

Aujourd'hui, 9 novembre, à midi, M. le ministre 
de la guerre étant arrivé à l'hôtel des Invalides, 
M. le baron Petit, lieutenant général, pair de 
France, accompagné du colonel Gérard, du major 
Simon; de MM. Cornac, médecin principal, Hutin, 



372 LES INVALIDES. 

chirurgien principal, Daenzer, pharmacien prin- 
cipal, et divers autres fonctionnaires civils et mili- 
taires de l'Hôtel , est allé le recevoir. 

M. le maréchal duc de Reggio, gouverneur de 
l'Hôtel, était allé à onze heures jeter de l'eau bénite 
sur le cercueil de l'illustre défunt. 

M. Ancelin, curé de l'Hôtel, assisté d'un nom- 
breux clergé , a fait la levée du corps déposé dans 
la chapelle ardente , d'où il a été transporté sous 
le catafalque élevé dans la nef de l'église. Une 
garde d'honneur, composée de militaires invalides 
décorés et de sous-officiers des troupes de toutes 
armes, entourait le catafalque. Les militaires inva- 
lides en armes formaient la haie depuis l'entrée de 
l'église jusqu'au chœur; hormis ces derniers, la 
totalité des officiers, sous-officiers et soldats inva- 
lides , était rangée en bataille dans les cours d'hon- 
neur et Royale. 

Les coins du poêle étaient tenus par : 

MM. le vice-amiral, baron de Mackau, ministre de 
la marine ; 
Le maréchal comte Molitor; 
Le duc Decazes, grand référendaire; 
Sauzet, président de la Chambre des députés. 

Aussitôt l'office commencé, M. le curé Ancelin 
a chanté la mes^e , à laquelle assistaient Mgr l'ar- 



LIVRE TROISIÈME. 373 

chevêque de Paris et ses deux grands vicaires , 
M. l'abbé Coquereau, MM. les ministres de la guerre, 
de la marine, des finances, de la justice, de l'agri- 
culture et du commerce, de l'instruction publique, 
des maréchaux de France, des pairs, des députés, 
des officiers généraux des armées de terre et de 
mer, l'état-major de la garde nationale, l'état-major 
de la division et de la place de Paris, des officiers 
supérieurs et autres de la garnison, et militaires de 
tous grades, etc. 

Immédiatement après la messe, Mgr l'archevêque 
de Paris a donné l'absoute. 

Cette cérémonie, terminée à deux heures, nous 
sommes sorti de l'église; le public a été admis à 
visiter le cercueil, laissé sous le catafalque, et, à 
trois heures et demie, se trouvent réunis de nou- 
veau le baron de Mackau, ministre de la marine, 
M. le vice-amiral Dupetit-Thouars, les fils, gendres 
et autres membres de la famille du défunt, et beau- 
coup d'officiers généraux et supérieurs des armées 
de terre et de mer, et M. le baron Petit, accom- 
pagné de l'état-major de l'Hôtel et de M. Rougevin, 
architecte. 

Là, en présence de ces mêmes personnes, le 
cercueil a été retiré du catafalque , a été descendu 
et déposé provisoirement dans un des caveaux du 
dôme où il doit rester jusqu'à ce que l'achève- 
ment des travaux du caveau de la nef, destiné à la 



374 LES INVALIDES. 

sépulture des gouverneurs de l'Hôtel et autres 
personnages éminents , permette de l'y placer , 
conformément à la décision de Sa Majesté. 

Cette inhumation étant terminée avec le céré- 
monial religieux en usage, M. le ministre de la 
marine a , dans un discours que nous donnons 
ci-après, retracé la vie et les services de l'illustre 
amiral et payé un juste tribut d'admiration et de 
regrets à la mémoire de son ancien compagnon 
d'armes. 

M. le vice -amiral Dupetit-Thouars, dans un 
exposé succinct, a rappelé les vertus modestes du 
guerrier et de l'homme de bien, et a terminé son 
discours par les adieux les plus touchants et les 
plus chaleureux. 

Procès-verbal a été ensuite dressé, clos, arrêté et 
signé par les personnes y dénommées après la lec- 
ture qui leur en a été faite. 

Discours prononcé par le vice-amiral baron de Mâcha u, 
ministre de la marine et des colonies, sur la tombe 
de Vomirai baron Buperré. 

« Avant que la tombe se ferme sur la dépouille 
mortelle de l'amiral Duperré, il y a pour le ministre 
de la marine, son ancien compagnon d'armes, un 
pieux devoir à remplir : c'est, autant que le com- 
porte la majesté de ces saints lieux, de rappeler les 



LIVRE TROISIÈME. 375 

vertus qui ont fait sa gloire de marin et de redire 
quelques-unes des actions qui ont marqué sa vie, 
consacrée tout entière à la France. 

» Fortement doué par la nature , l'homme émi- 
nent dont l'État entoure les funérailles de l'appareil 
d'un deuil public a montré dès ses débuts tout 
ce qu'il devait être dans le cours de sa longue 
carrière. 

» Prudent et résolu, inflexible devant le danger 
quand il était venu, parce qu'il avait employé les 
lumières de son esprit à le prévoir et à le conjurer, 
brave de sa personne, exigeant, mais paternel à 
l'égard des hommes qui servaient avec lui, il savait 
s'ouvrir des routes vers la victoire là où la fortune 
des combats semblait devoir préparer des obstacles 
insurmontables ; il créait des moyens de salut là où 
d'autres, également énergiques, mais moins ingé- 
nieux, n'auraient su que périr avec honneur. 

» Je ne parlerai qu'en passant de ses premiers 
pas dans la carrière. 

» En 1 793 , simple pilotin ; enseigne de vaisseau 
en \ 796 ; prisonnier en Angleterre après s'être dis- 
tingué dans ce mémorable combat de la Virginie 
(qui marque si glorieusement dans la vie d'un des 
officiers généraux de la marine, l'amiral Bergeret); 
la Virginie, qu'une division anglaise n'avait réduite 
qu'à la suite d'une lutte de plusieurs heures; rendu 
à la France en 1 800 ; lieutenant de vaisseau à son 



376 LES INVALIDES. 

retour et sans cesse à la mer ; capitaine de frégate 
en 1806 et commandant la Sirène, il donne, en 
1 808 , un signe éclatant de sa valeur comme officier 
et comme marin. 

» Tous ceux qui ont pris part à la guerre mari- 
time de l'Empire savent que, revenant des Antilles, 
près de toucher Lorient, Duperré sur la Sirène, 
chassée par une division anglaise, soutint seul, 
contre un vaisseau et une frégate qui l'attaquaient 
des deux bords, un combat de cinq quarts d'heure. 
Telle est la première période de cette action qui 
suffirait à honorer une carrière d'officier. Mais ici 
commence une nouvelle lutte non moins digne de 
mémoire : entre les bâtiments ennemis qui l'obser- 
vent, prêts à fondre sur lui s'il échappe au naufrage, 
et les périls qui lui viennent de la mer, pressé par 
son pilote d'abandonner un bâtiment considéré 
comme perdu, Duperré seul conçoit le dessein de 
triompher de tous les obstacles ; il déploie les res- 
sources de son courage et de son savoir. Trois 
jours après la Sirène est à flot, et, après un com- 
bat nouveau avec les croiseurs anglais, rentre à 
Lorient, où l'on n'attendait plus que la nouvelle de 
sa destruction. 

» C'est ainsi que le capitaine Duperré préludait 
aux actions d'éclat qu'il allait accomplir dans les 
mers de l'Inde. Parti de France sur la Bcllone, il se 
forme bientôt une division navale avec cinq bâti- 



LIVRE TROISIEME. 377 

menls qu'il prend à l'ennemi. Rentrant à l'île de 
France avec ses prises, il y trouve une nouvelle 
lutte. Un bâtiment anglais l'attendait, il le réduit. 
Puis survient une division tout entière qu'il faut 
de nouveau combattre, et qui est à son tour vaincue. 
Voilà quel fut ce beau fait de guerre que la France 
reconnaissante a enregistré dans son histoire sous le 
nom de combat de Grand-Port. 

» L'action de Lorient avait fait Duperré capitaine 
de vaisseau , le combat de Grand-Port le fit contre- 
amiral : c'était en 1 810. Depuis lors, jusqu'en 1 830, 
l'amiral Duperré ne cessa pas de rendre des ser- 
vices actifs. 

» Commandant l'escadre dans la Méditerranée 
en 181 I , puis investi du commandement en chef 
des forces navales dans l'Adriatique, où il déploie 
une activité féconde; en 1815, préfet maritime à 
Toulon , qu'il sait préserver de toute atteinte étran- 
gère; commandant d'escadre aux Antilles; appelé 
à terminer par un coup d'éclat à Cadix la campagne 
d'Espagne en 1 823 ; vice-amiral à la suite de ce 
succès; commandant de nouveau les forces fran- 
çaises aux Antilles et sur les côtes d'Amérique par- 
tout où les intérêts français réclamaient alors 
l'appui du pavillon ; préfet maritime en 1 827 , il 
couronne en 1 830 sa carrière d'activité militaire en 
débarquant sous les murs d'Alger une armée fran- 
çaise, en concourant avec la Hotte à réduire ce 



378 LES INVALIDES. 

dernier refuge de la piraterie barbaresque, à y faire 
prévaloir, avec le pavillon de la France, un gou- 
vernement chrétien. 

» Cette victoire, si digne de celles qui l'avaient 
précédée, valut à Duperré les plus hautes récom- 
penses que l'État décerne. Le gouvernement du Roi 
le lit amiral et pair de France. Depuis lors la con- 
fiance royale, s'adressant à ce dévouement éprouvé 
par cinquante années de loyaux services, l'a appelé 
trois fois à siéger dans les conseils de la couronne. 
Ministre, l'amiral Duperré a montré, comme il 
l'avait fait sur nos vaisseaux, de quelle sollicitude 
il entourait la marine et les hommes de mer. 

» Nous qui l'avons vu aux heures de sa jeunesse, 
qui avons admiré ses actions , nous recueillerons la 
mémoire illustre qu'il laisse derrière lui. C'est tout 
le patrimoine dune famille digne d'un tel chef; 
c'est l'héritage d'un fils qui annonce déjà qu'il 
mérite de porter le nom de Duperré , c'est aussi 
l'héritage de la marine, je le revendique pour elle. 
Nos officiers, nos marins, y trouveront toujours 
les plus nobles exemples et les plus sublimes 
leçons. » 



LIVRE TROISIÈME. 379 



Discours prononcé par M. le vice -amiral Dupetit- 
Thouars sur la tombe de l'amiral baron Duperré. 

« Après le discours éloquent que vous venez 
d'entendre, discours si éminemment glorieux par 
l'exposé seul des importants services que vous avez 
rendus à notre pays, souffrez que nous ajoutions 
encore quelques mots qui viennent du cœur. 

» Illustre amiral Duperré, au moment de notre 
solennelle séparation, recevez nos regrets les plus 
vifs, nos hommages les plus sincères! 

» Vos camarades se souviennent toujours du 
marin célèbre qui a le plus contribué, par ses 
beaux faits d'armes , à la gloire de notre pavillon 
pendant la guerre dernière ; du chef habile et sage 
qui a préparé l'expédition la plus considérable des 
temps modernes et en a assuré le succès par la 
bonne direction qu'il lui a donnée! 

» Brave amiral Duperré, reposez en paix! 

» Votre nom, illustré par tant de brillants com- 
bats, restera à jamais dans les fastes de la marine 
comme une étoile directrice qu'il faudra suivre, 
parce qu'elle conduit à la victoire!.. Votre carrière 
pure et sans tache vous a fait jouir pendant votre 
vie de l'estime la plus haute ; le Roi, les Chambres, 
la France entière avaient confiance en vous! Quel 



380 LES INVALIDES. 

éloge pourrions-nous ajouter qui valût une telle 
vérité ! 

» Digne amiral Duperré, l'histoire conservera 
précieusement votre renommée;... vos camarades , 
votre mémoire! 

» Puisse votre famille désolée trouver quelques 
consolations dans l'expression de notre douleur et 
dans celle de nos sentiments pour son illustre chef! 
Puissions-nous, nous-mêmes, mériter un jour des 
regrets aussi légitimes! 

» Adieu, cher amiral Duperré... adieu! » 

Duperré (Guy- Victor, baron), amiral, trois fois 
ministre de la marine et des colonies, grand-croix 
de l'ordre de la Légion d'honneur et un des marins 
français les plus distingués de notre siècle, naquit 
à la Rochelle le 29 février 1775. Sa famille, origi- 
naire de la basse Normandie, s'était établie à Rouen 
vers le commencement du dix-huitième siècle. Son 
aïeul Duperré du Veneur servit dans l'armée royale 
pendant les dernières années du règne de Louis XIV. 

Il fit ses premières armes sous le contre-amiral 
Truguet et fut nommé aspirant le 17 juillet 1795. 
La part de Duperré dans la campagne de 1 796 fut 
à peu près celle qui semblait alors réservée à toute 
la marine nationale : des combats glorieux, un 
glorieux désastre. Il assista à un combat meurtrier 
sur la Virginie, qui, entourée par cinq frégates, 



LIVRE TROISIÈME. 381 

dut amener son pavillon. Pendant ce terrible enga- 
gement, Duperré avait rempli les fonctions d'officier 
de manœuvre du capitaine. Son sang-froid, son 
activité intelligente lui valurent, le 31 mars suivant, 
le grade d'enseigne titulaire. Cette récompense si 
bien méritée vint le trouver dans une prison an- 
glaise. Prisonnier pendant dix-huit mois, un cartel 
d'échange le rendit à la liberté, en novembre 1796. 
Du 6 novembre 1799 au 21 juillet 1800, il resta à 
bord du Wattignies, qui fut alors désarmé. Il obtint 
bientôt après son premier commandement à bord 
de la Pélagie, avec mission de diriger les convois 
entre Brest et Nantes. Il fut promu au grade de 
lieutenant de vaisseau le 24 avril 1802, après un 
service de communication entre les Antilles fran- 
çaises. La récompense de cette conduite brillante 
ne se fit pas attendre; sur la recommandation du 
prince Jérôme, Duperré fut promu, le 23 septem- 
bre 1806, au grade de capitaine de frégate, et, un 
mois après, il reçut l'ordre de prendre le comman- 
dement de la frégate la Sirène. Le 22 mars, après 
avoir soutenu un combat inégal contre une division 
anglaise, la Sirène rentrait coulant bas d'eau dans 
le port de Lorient. Napoléon arrêta ses regards sur 
l'héroïque commandant de la Sirène; Duperré reçut, 
le 16 mai 1808, le commandement d'une belle 
frégate, la Bellone, et un mois après, le 13 juin, il 
fut élevé au grade de capitaine de vaisseau. 



382 LES INVALIDES. 

La Bellone prit la mer le 1 8 janvier 1 809. Duperré 
trompa les croisières ennemies, et, quatre mois 
après, il avait pris ou brûlé quatre vaisseaux an- 
glais ou brésiliens. Après avoir échappé au blocus 
rigoureux qui enveloppait l'île de France et après 
une croisière inutile dans les parages de Geylan , il 
se plaça à l'embouchure du Gange. Là, le 3 no- 
vembre, il amarina, après une courte lutte, la 
corvette anglaise le Victor, de dix-huit bouches à 
feu, puis une forte frégate portugaise , la Minerve, 
de quarante -huit bouches à feu. Parti du port 
Napoléon avec sa frégate, le capitaine Duperré y 
revenait avec une division de trois vaisseaux de 
guerre. Le capitaine général Decaen récompensa 
cette heureuse entreprise par la confirmation du 
commandement nouveau que s'était créé Duperré, 
et, le 14 mars 1810, la petite division appareilla 
de nouveau pour une croisière dans les eaux de 
Madagascar. Le 3 juillet, en vue de Mayotte, la 
Minerve et la Bellone attaquèrent trois forts vais- 
seaux de la compagnie , dont deux , le Windham et 
le Ceylan, amenèrent pavillon, livrant plus de huit 
cents prisonniers, dont une partie du 24 e régiment 
d'infanterie anglaise, avec un ofticier général, un 
colonel et les drapeaux. Cette fois encore le com- 
mandant Duperré revenait plus fort qu'il n'était 
parti. Sa division était de cinq vaisseaux. Le 
20 août, il reconnut l'île de France; la colonie 



LIVRE TROISIÈME. 383 

était étroitement observée par les croisières an- 
glaises. Duperré n'approcha de Grand-Port qu'avec 
toute la prudence nécessaire. En vue de Grand- 
Port , il aperçoit un trois-mâts mouillé sur l'île de 
la Passe. L'île et le bâtiment laissent flotter le pa- 
villon français. La division de Duperré s'avance 
dans l'ordre de marche sur une ligne, et le Victor, 
qui le premier double le fort de l'île de la Passe, 
est accueilli par le feu de ce fort et de la frégate à 
l'ancre. Les couleurs françaises disparaissent et font 
place au pavillon anglais. L'île de la Passe était 
tombée par surprise aux mains de l'ennemi. La 
Minerve est engagée dans les passes, elle continue 
sa route sans hésiter, combattant à la fois le fort et 
la frégate. Sur l'ordre du commandant, les autres 
bâtiments imitent cette manœuvre', et la Bellcne, 
balayant d'un feu terrible le pont de la frégate 
anglaise, force le passage. Le lendemain et le sur- 
lendemain, Duperré embossa sa division de manière 
qu'elle ne pût être tournée : il n'avait plus que 
quatre bâtiments, le Wwdham n'ayant pas rallié la 
division au mouillage. Cependant des renforts suc- 
cessifs arrivaient aux Anglais. La Néréide, de trente- 
six canons, capitaine Willougby, cette frégate dont 
le stratagème avait attiré la division française sous 
les canons de l'île, avait été ralliée d'abord par le 
Syrius, frégate de trente-six, puis par Ylphigénie 
et la Magicienne, frégates de la même force. Le 



384 LES INVALIDES. 

23 août, la division anglaise commença l'attaque. 
Dès les premières bordées, la Minerve et le Ceylan 
dérivent et s'échouent. Leur feu est complètement 
masqué. Seule, la Bellone prête le travers à trois 
frégates et reçoit le feu de chasse de la quatrième 
qui s'est échouée et lui présente l'avant. Bientôt la 
Néréide éteint son feu; celui des trois autres frégates 
se ralentit. La Minerve, qui ne peut faire jouer 
qu'une Iwiiche à feu, jette ses hommes et ses mu- 
nitions sur la Bellone. Après cinq heures d'un com- 
bat furieux, Duperré est atteint à la tête d'un coup 
de mitraille. Une demi-heure encore, et l'ennemi 
cesse son feu. Le combat reprend avec le jour sui- 
vant, mais la victoire est décidée dès la veille. 
L'ennemi abandonne et incendie la Magicienne et le 
Syrius; la Néréide est prise, et VI phi génie seule par- 
vient à se réfugier sous le canon anglais de l'île de 
la Passe. Mais, au bruit du combat, le capitaine de 
vaisseau Hamelin est sorti du port Napoléon avec 
une division de trois frégates et un brick ; et les 
deux divisions réunies font amener le pavillon du 
fort et celui de Ylphigénie. Ces succès, si préjudi- 
ciables au pavillon anglais, déterminèrent la perte 
de l'île de France. Elle fut rendue par suite d'une 
capitulation honorable signée le 3 décembre 1810. 
Embarqué sur le Lord Castlereagh , le capitaine de 
vaisseau Duperré revint en France le 1 9 mars 1 811. 
Le 1 er juin 1810, il avait reçu la croix de la 



LIVRE TROISIÈME. 385 

Légion d'honneur; le 2 décembre de la même 
année il était nommé commandant de l'ordre; le 
20 août, il avait été créé baron de l'Empire avec 
une dotation de 4,000 francs; enfin, le 15 septem- 
bre 1 8 1 1 , il fut élevé au grade de contre-amiral. 

Le 5 juillet 1814, il fut nommé chevalier de 
Saint-Louis. 

Pendant les Cent -Jours, Napoléon le nomma 
préfet maritime de Toulon. 

Lorsqu'il eut, en 1 834, le portefeuille de la marine 
et des colonies, il avait soixante ans, et il con- 
tribua beaucoup à la réorganisation générale de la 
marine. 

Ces longs et laborieux services avaient peu à peu 
ruiné la constitution robuste de l'amiral. 

Le 6 février 1843, l'amiral baron Duperré dut 
prendre enfin ce repos qu'il avait mérité par cin- 
quante ans de dévouement à la France. Le Roi 
agréa sa démission. 

Le 2 novembre 1846, il s'éteignit entouré de sa 
famille, âgé de soixante et onze ans. 

Le Roi décida que ses obsèques auraient lieu aux 
frais du pays et que sa dépouille mortelle reposerait 
à côté de celle des héros, dans les caveaux de 
l'église des Invalides. 

Aujourd'hui 24 novembre 1846, S. A. le bey de 
Tunis, accompagné de ses ministres, de Soliman- 
Pacha, son major général; du colonel d'artillerie 

25 



386 LES INVALIDES. 

Thiéry, aide de camp du duc de Montpensier; de 
M. Alix Desgranges, premier secrétaire interprète 
du Roi , a été reçu à sa descente de voiture par le 
maréchal duc de Reggio. 

Son Altesse, dans sa visite, a fait connaître, 
dans les termes les plus honorables, les sentiments 
dont elle était pénétrée pour les militaires invalides. 
de tous grades composant cet établissement. 

Le bey, accompagné de M. le colonel Thiéry, de 
ses ministres, de ses officiers et de M. Alix Des- 
granges, a été reçu par M. le duc de Reggio, appuyé 
sur le bras de M. le marquis Oudinot. 

« Je viens, a-t-il dit, sous les auspices d'un grand 
Roi, visiter un monument où la gloire habite, et 
je suis heureux d'y être reçu par celui qui est si 
digne d'y tenir la première place. » 

Sur les instances du bey, le maréchal s'est retiré 
dans ses appartements , et le général Petit a fait à 
Son Altesse les honneurs de l'Hôtel. Ahmed-Pacha 
a passé d'abord tous les Invalides en revue dans la 
cour Royale, et a voulu, malgré la pluie, parcourir 
tous les rangs. 

« Que ne puis-je , a-t-il dit , interroger tous ces 
braves! ils seraient pour moi les livres vivants de 
l'histoire contemporaine et leurs paroles confirme- 
raient les hauts faits que je lis sur leurs mâles 
figures et dans leurs nobles cicatrices. Dites-leur 
cela , général . » 



LIVRE TROISIÈME. 387 

Le bey est ensuite entré dans l'église, où les 
aumôniers se sont empressés de lui montrer les 
drapeaux qui en décorent les voûtes. 

« La France, a dit le bey, n'entreprendra jamais 
que des guerres justes; qu'il soit donc permis à son 
fidèle allié et ami de faire des vœux pour que la 
victoire couronne toujours les entreprises de ses 
armées. » 

Arrivé devant le cercueil de l'Empereur, le 
prince s'est recueilli longtemps : « Voici, a-t-il dit , 
celui qui a rempli l'univers de son nom, et dont la 
gloire éclaire encore le monde. » 

En sortant de l'église, il s'est rendu à l'infir- 
merie, dont il a fort admiré l'ordre et la grande 
propreté; s'arrètant de lui-même devant deux jeunes 
sœurs, il leur a dit : 

« Vous êtes les mères de la victoire, les soldats 
ne craignent pas la mort , ils ne craignent même 
pas davantage les blessures, quand ils savent que 
vos mains doivent les panser, et que vous leur 
réservez dans cette maison les mêmes soins qu'ils 
trouveraient dans leurs familles. » 

La salle des plans-reliefs a excité l'admiration du 
bey ; chaque plan arrachait à sa prompte intelli- 
gence une foule d'observations fines et sensées ; 
son esprit pénétrant devançait la fin des explications 
commencées, et, avant que l'on eût fini de les lui 
traduire, il expliquait à ses généraux les choses 

25. 



388 LES INVALIDES. 

qu'ils avaient sous les yeux. C'est ainsi qu'il leur a 
développé lui-même tout le système de défense du 
fort l'Écluse. 

Dans la galerie consacrée aux portraits des divers 
gouverneurs, Son Altesse s'est arrêtée devant ceux 
de Louis XIV et de Napoléon. 

« Je vois, a-t-il dit, que chez vous tout a été créé 
pour faire naître dans les armées une constante 
émulation. Depuis le soldat jusqu'au maréchal, 
chacun trouve ici sa récompense. » 

On lui a montré ensuite la dernière aigle de 
l'Empire, cette aigle que l'Empereur embrassa à 
Fontainebleau. Comme on lui montrait encore l'épée 
de l'Empereur : « Cette épée, dit-il, a remporté bien 
des victoires, mais la plus belle c'est, quand les 
Français s'égorgeaient entre eux, de les avoir 
défendus contre eux-mêmes et de leur avoir donné 
la paix ; cette paix qu'un autre grand roi leur con- 
serve sans qu'il leur en ait coûté une goutte de 
sang. )> Ce sont là ses propres paroles. 

Le bey n'a pas voulu quitter l'Hôtel sans prendre 
congé de son vénérable gouverneur. Le maréchal 
avait fait préparer dans ses appartements une col- 
lation dont madame la duchesse de Lîeggio a fait les 
honneurs avec toute la grâce qui lui est naturelle. 
Son Altesse a paru fort sensible à cette attention 
et a de nouveau remercié M. le duc de Reggio, en 
le priant de transmettre à ses braves invalides l'ex- 



LIVRE TROISIÈME. 389 

pression de ses sympathies et de son admiration. 
Elle a également adressé à M. le général Petit et à 
tout l'état-major de l'Hôtel qui l'avait accompagnée 
les remercîments les plus vifs. 

Le ministre de la guerre prévient le maréchal 
gouverneur que le Roi a décidé, le 1 7 février \ 847, 
que les restes mortels de feu M. le maréchal Serru- 
rier, ancien gouverneur de l'hôtel royal des Inva- 
lides, seront transportés du cimetière du Père- 
Lachaise, où ils sont en ce moment déposés, dans 
les caveaux de l'Hôtel. 

M. le comte Serrurier, pair de France, qui a sol- 
licité cette faveur au^nom de la famille du maréchal, 
est invité à'se présenter à l'Hôtel pour régler les 
détails de cette translation, laquelle doit être faite 
par les soins|de]la famille, sans avoir aucun carac- 
tère de cérémonie ni d'apparat, et ne donner sujet 
à aucune démonstration publique, les funérailles 
officielles du maréchal ayant eu lieu à l'époque de 
son décès. 

Par ordre du Roi la dépouille mortelle des 
deux grands maréchaux du palais a été inhumée 
aujourd'hui, 5 mai 1847, dans les caveaux spéciaux 
construits à côté du tombeau de l'Empereur, sous 
le dôme des Invalides ; celle du général Duroc a 
été enlevée ce matin du caveau du gouverneur, 
sous la nef, et placée dans un catafalque double 
placé à l'entrée du chœur. Le corps du général 



390 LES INVALIDES. 

Bertrand , arrivé avant-hier à cinq heures et demie 
de l'après-midi à l'hôtel des Invalides , avait été 
placé dans une chapelle ardente , à l'entrée de 
l'église, à gauche, et le clergé est venu procession- 
nellement en faire la levée, au commencement du 
service religieux, pour le placer dans le catafalque, 
à côté du premier. 

Cette cérémonie avait réuni une nombreuse assis- 
tance, au milieu de laquelle on remarquait des 
pairs, des députés, des généraux, entre autres 
MM. le comte Ph. de Ségur, le comte de Rambu- 
teau , Viennet , les généraux Petit. , Gourgaud , 
Fabvier, Paixhans , Carbonnel , MM. de Tracy, 
Larabit, de Beaumont (de la Somme), etc., etc., 
des officiers supérieurs de la garde nationale et des 
divers régiments de la garnison, d'anciens officiers, 
sous-officiers et soldats de l'Empire, revêtus de 
l'uniforme du temps. 

M. le général Fabvier a prononcé les paroles 
suivantes : 

« Messieurs, 

» Ce n'est pas sous ces voûtes qu'abritent tant de 
vaillants défenseurs de la France que je viendrai 
vous parler des services, des blessures, des actions 
d'éclat de Duroc. Comme eux, il a été intrépide, 
dévoué, désintéressé, modeste. 



LIVRE TROISIEME. 391 

» Je ne vous dirai qu'un mot, il suffit à sa gloire : 
Napoléon, désarmé par ceux qu'il voulait défendre, 
va rentrer dans la vie privée , demande à finir sa 
carrière sous le nom du colonel Duroc ! Tel est le 
magnifique , l'impérissable monument que le tendre 
cœur de Napoléon le Grand a élevé à la mémoire 
de Duroc , à la sienne propre. 

» Chers et vénérables vétérans , quand vous allez 
retrouver le chef, dites-lui que sa gloire grandit et 
s'épure chaque jour, que cette cérémonie même est 
un hommage que nous rendons à son cœur aimant 
en rapprochant de lui deux amis fidèles. » 

Le service religieux terminé, les restes mortels 
des deux grands maréchaux du palais ont été trans- 
portés dans les deux caveaux qui leur sont destinés, 
et où ils devront désormais reposer. 

Duroc, duc de Frioul, naquit à Pont-à-Mousson 
en 1772 , et fit d'assez bonnes études à l'école mili- 
taire de cette ville. Son père, qui était notaire, le 
destinait au même état ; mais la Révolution vint lui 
ouvrir une carrière qui le flattait davantage. Il entra 
à l'école de Chalons comme élève d'artillerie; et, 
après avoir été nommé lieutenant en 1792, il émi- 
gra et passa plusieurs mois en Allemagne. Revenu 
à l'école de Chalons, il fut dénoncé comme royaliste 
et fut très-près d'être arrêté comme émigré. Sorti 
de ce mauvais pas , il devint aide de camp du géné- 
ral Lespinasse et fit en cette qualité les premières 



392 LES INVALIDES. 

campagnes de la Révolution. Ce fut par son ancien 
camarade Marmont qu'il devint aide de camp de 
Bonaparte en 1796. 11 se rendit alors en Italie avec 
ce général , se distingua au passage de l'Isonzo en 
1 797, accompagna Napoléon en Egypte et fut blessé 
d'un éclat de bombe au siège de Saint-Jean d'Acre. 
Il fut du petit nombre des amis dévoués que Bona- 
parte ramena en France avec lui. Dès que ce général 
se fut emparé du pouvoir par la révolution du 
\ 8 brumaire , il confia à Duroc les missions les plus 
importantes et l'envoya successivement à la cour 
de Berlin , à celles de Stockholm , de Vienne et de 
Saint-Pétersbourg, dans les circonstances les plus 
délicates. Ce favori s'acquitta toujours au gré de 
son maître de ces missions difficiles. Celui-ci eut 
toujours en lui une entière confiance ; il le combla 
de bienfaits et voulut l'avoir toujours auprès de sa 
personne. Pendant toute la durée de sa puissance, 
à Paris et dans ses voyages, c'est toujours à Duroc 
que furent confiés les soins nombreux regardés 
comme nécessaires à la sûreté de la personne impé- 
riale : spectacles , promenades , valets , cuisine , 
tout dans l'intérieur était soumis à sa surveillance 
et à son inspection. D'un caractère froid, discret et 
réservé, personne n'était plus propre que lui à de 
pareils détails. Dépourvu de toute énergie, il ne 
pouvait être qu'un instrument passif, et il ne prit 
jamais l'initiative du mal; mais naturellement dur 



LIVRE TROISIÈME. 39:5 

et insensible, il l'exécuta toujours ponctuellement, 
et s'il n'a pas ordonné une mauvaise action, il n'a 
pas empêché, il n'a pas môme retardé un crime; 
c'était peut-être le seul moyen de rester dans la 
faveur impériale, et sous ce rapport rien ne dut 
manquer aux vœux de Duroc. Pendant quinze ans 
il fut constamment le confident des plus grands 
projets et des plus petites intrigues ; et parfois 
aussi le ministre complaisant des plaisirs les plus 
secrets de son maître. Sa carrière militaire fut peu 
remarquable ; cependant , en 1805, il remplaça un 
instant dans le commandement des grenadiers de 
l'armée d'Allemagne le général Oudinot, qui avait 
été blessé , et cet honorable emploi , accordé à un 
favori, choqua les prétentions de quelques géné- 
raux qui y avaient des droits plus réels. Duroc était 
plus propre à servir dans l'intérieur du palais que 
sur le champ de bataille ; cependant il eut l'honneur 
d'y mourir le 22 mai 1813, à Wurschen, où il fut 
tué d'un boulet de canon. L'Empereur a rapporté 
dans son bulletin de cette bataille une conversation 
fort remarquable qu'il dit avoir eue avec son favori 
dans ses derniers moments. Si l'on en croit ce bul- 
letin, Duroc dit à son maître a qu'il l'attendait dans 
le ciel , mais qu'il désirait que ce ne fût que dans 
trente ans, afin qu'il pût achever le bonheur de la 
France ». 

Le fait est que Duroc expira presque subitement, 



39i LES INVALIDES. 

et qu'il put à peine proférer quelques paroles. Ce 
général avait obtenu des faveurs et des titres de 
toute espèce; il était président à vie du collège 
électoral de la Meurthe, grand officier de l'Empire, 
grand maréchal du palais, duc de Frioul, etc., etc. 
Tous les souverains de l'Europe l'avaient à l'envi 
décoré de leurs ordres , et il en avait reçu les plus 
riches présents. Son corps, embaumé, fut apporté à 
Paris et déposé dans l'église des Invalides. M. Ville- 
main avait été chargé par le ministre de l'intérieur 
de prononcer son oraison funèbre dans une pom- 
peuse cérémonie que Napoléon voulait consacrer à 
sa mémoire, mais qui, d'abord retardée par les 
circonstances de la guerre, n'a jamais eu lieu. 

Cérémonie funèbre de M. le maréchal marquis 
de Grouchy . 

« D'après les dispositions prescrites par M. le 
maréchal gouverneur, MM. les officiers, les sous- 
officiers, soldats invalides et tous MM. les fonction- 
naires attachés à l'Hôtel sont prévenus qu'après- 
demain jeudi, 1 du courant, à onze heures précises 
du matin, aura lieu dans l'église de cet établisse- 
ment un service funèbre aux mânes de M. le 
maréchal marquis de Grouchy; 

» Que par sa lettre du G du courant, M. le grand 
référendaire de la Chambre des pairs a annoncé 



LIVRE TROISIÈME. 395 

qu'une dépu talion de cette Chambre assistera à 
cette cérémonie. 

» Comme d'usage, la première travée la plus rap- 
prochée du chœur dans la tribune de droite, en 
entrant, sera exclusivement réservée aux dames 
de la famille de M. le maréchal défunt, et les deux 
travées en deçà du même côté. » 

L'armée vient de faire une perte douloureuse. Le 
maréchal Oudinot, duc de Reggio, gouverneur de 
l'Hôtel, est mort aujourd'hui à six heures du matin. 

En conséquence des ordres du ministre de la 
guerre , ses funérailles ont eu lieu comme il suit : 

« L'an mil huit cent quarante-sept , le seize sep- 
tembre , à sept heures et demie du matin , nous de 
Saint-Brice Justin, officier de la Légion d'honneur, 
sous -intendant militaire de première classe aux 
Invalides , 

» Vu la lettre à nous adressée, à la date d'hier, 
par M. le lieutenant général baron Petit, comman- 
dant de l'Hôtel, nous sommes rendu dans son 
salon, où se sont réunis successivement : 

» Le lieutenant-colonel major de l'Hôtel, M. Simon; 

» Le colonel archiviste trésorier, M. Gérard; 

» L'adjoint à l'intendance militaire, M. Feraud; 

» Les officiers adjudants et sous-adjudants majors 
de l'Hôtel; 

» Les officiers des bâtiments, etc., etc. 



396 LES INVALIDES. 

» Et tous, en cortège, nous sommes rendus dans 
les appartements de M. le gouverneur de l'Hôtel, 
où nous avons trouvé réunis : 

» MM. Hainguerlot et Perron," ses deux gendres; 

» M. le comte Pajol, chef d'escadron d'état- 
major, son petit-fils; 

» M. le comte de Xaintrailles, colonel d'état- 
major, et M. le comte de Bastard, chef d'escadron 
d'état-major, ses deux aides de camp; 

» M. Solard, son secrétaire particulier et chef de 
son cabinet militaire. 

» Introduits dans sa chambre à coucher, nous 
avons constaté ce qui suit : 

» Nicolas-Charles Oudinot, né à Bar-le-Duc, le 
vingt-cinq avril mil sept cent soixante-sept , duc de 
Reggio, maréchal et pair de France, chevalier des 
ordres du Roi, grand-croix de l'ordre royal de la 
Légion d'honneur, de l'ordre royal et militaire 
de Saint-Louis, chevalier de la Couronne de fer, 
grand-croix des ordres impériaux et royaux de 
Saint -Wladimir de Russie, et de l'Aigle blanc de 
Pologne, de Maximilien Joseph de Bavière, de 
Charles III d'Espagne, de l'ordre militaire de 
Guillaume I er , de l'Aigle rouge et de l'Aigle noir de 
Prusse, et de Saint-Henri de Saxe, ex-commandant 
des grenadiers et voltigeurs réunis , ex-major général 
de la garde royale, ancien commandant supérieur 
de la garde nationale de Paris , ex-grand chancelier 



LIVRE TROISIÈME. 397 

de la Légion d'honneur, etc., etc., gouverneur de 
l'hôtel royal des Invalides, y décédé le treize sep- 
tembre, à six heures un quart du soir, a été placé 
dans un cercueil en sapin garni de ouate et de satin 
blanc. Il était revêtu de son uniforme de maréchal, 
portait au côté gauche la plaque, et en sautoir le 
grand cordon de la Légion d'honneur. Ce premier 
cercueil était dans un deuxième cercueil en plomb, 
placé lui-même dans un troisième en chêne ; ce der- 
nier était garni de velours noir et bordé d'un double 
galon d'argent, maintenu par des clous à tête d'ar- 
gent. Après la reconnaissance par nous et les per- 
sonnes dénommées d'autre part des restes de l'il- 
lustre défunt , le vide de la bière a été rempli avec 
du coton. Un premier couvercle en sapin a été 
placé, puis un couvercle en plomb a été soudé 
sur le deuxième cercueil; enfin on a fixé par des 
vis le troisième couvercle en chêne , orné comme le 
cercueil lui-même et portant une plaque de cuivre 
sur laquelle on lit : 

nicolas-charles oud1not , 

duc de reggio, 

maréchal et pair de france, 

gouverneur de l'hotel royal 

des invalides, grand-croix 

de la légion d'honneur , etc., etc., 

dxédé a paris le 13 septembre 

1847, a l'âge de 80 ans. 



398 LES INVALIDES. 

» Alors ce triple cercueil a été enlevé et porté 
proeessionnellement à l'église, précédé de M. le curé 
Ancelin assisté de son clergé récitant des prières, 
et suivi des membres de la famille et autres per- 
sonnes sus-désignées. 

» Après une messe basse dite par M. le curé, le 
corps a été porté et placé, d'après le vœu de la 
famille de l'illustre défunt , dans un caveau latéral 
à gauche du dôme, où il restera jusqu'à l'époque de 
ses funérailles, lesquelles n'auront lieu qu'après l'ar- 
rivée de M. le lieutenant général marquis Oudinot, 
et d'après les ordres de S. Exe. le ministre de la 
guerre. 

» Et par suite au présent acte, ce cinq octobre 
mil huit cent quarante-sept : 

» Vu l'ordre du jour de l'Hôtel en date du deux 
de ce mois, réglant le cérémonial des funérailles en 
conformité de la dépêche de M. le ministre de la 
guerre du premier de ce mois. 

» Nous en constatons les diverses phases ainsi 
qu'il suit : 

» Un long crêpe en signe de deuil flotte à côté du 
drapeau au-dessus de la grande porte d'entrée, où 
il a été placé par ordre du ministre depuis le décès 
du gouverneur. 

» Les voitures de la cour, des ministres, des 
ambassadeurs et de deuil, qui arrivaient successi- 
vement, sont admises dans la cour d'honneur; 



LIVRE TROISIÈME. 399 

celles des pairs, députés, magistrats, généraux, et 
de toutes les personnes invitées, vont se ranger 
dans les cours latérales. 

)> La bibliothèque est ouverte pour y recevoir les 
personnes devant assister à la cérémonie. 

» A neuf heures le cercueil de l'illustre défunt, 
déposé depuis le seize septembre dans un caveau 
de l'église, en est retiré par le clergé de l'Hôtel, en 
présence de sa famille et de sa maison , savoir : 

» M. le marquis Oudinot, lieutenant général, 
M. le comte Charles Oudinot, capitaine aux zouaves, 
M. le vicomte Henri Oudinot, lieutenant au 4 e régi- 
ment de dragons , ses fils ; 

» M. le baron de Cœunan , ancien préfet, M. Hain- 
guerlot, M. le comte de Vezins et M. Perron, ses 
gendres ; 

» M. le comte Oudinot, M. le comte Pajol, offi- 
cier supérieur d'état-major; 

» MM. Edouard, Arthur et Alfred Hainguerlot, 
ses petits-fils; 

» M. le vicomte de Broe, M. Rayon et M. Cisterne 
de Veilles, époux de ses petites-filles; 

» M. le comte de Xaintrailles, colonel d'état- 
major, et M. le comte de Bastard, chef d'escadron 
du même corps , ses aides de camp ; 

» M. Solard, secrétaire particulier et chef de son 
cabinet militaire; 

» Enfin "de M. le lieutenant général baron Petit, 



iOO LES INVALIDES. 

commandant de l'Hôtel, et de son état-major, ainsi 
({ne nous; le cercueil est immédiatement placé dans 
une chapelle ardente dressée à l'extrémité de la nef 
latérale de gauche, vers la grande porte d'entrée. 

» A dix heures et demie les invalides de toutes 
les divisions, dans la plus grande tenue, sont rangés 
en bataille dans la cour d'honneur, les canonniers 
sont à leur pièce, une haie d'invalides est formée 
depuis la grande grille jusqu'à l'entrée de l'église; 
là, elle se continue dans la grande nef jusqu'à la 
tête du catafalque, en hommes armés de lances et 
la plupart légionnaires; toute la grande nef est 
magnifiquement ornée; les quatre côtés sont drapés 
jusqu'au-dessus des tribunes de drap noir lamé 
d'argent et surmonté d'une bande d'hermine; de 
distance en distance sont placés des écussons aux 
armes et chiffre du défunt; au-dessus de ceux-ci, 
dans les couronnes de laurier, on lit les noms des 
principales batailles où il a pris une part si active et 
si glorieuse : 

» Zurich, Gênes, le Mincio, Amstetten, Vienne, 
Hollabrùnn, Neuchâtel, Ostrolenka, Friedland, 
Ebersberg, Wagram, Polotsk, Bérézina, Bautzen, 
Arcis-sur-Aube et Madrid. 

» Un superbe catafalque, resplendissant de lumière, 
s'élève au milieu de la nef. 

» En arrière du catafalque, sur des coussins de 
velours brodé d'or et d'argent, reposent, voilés 



LIVRE TROISIEME. 401 

d'un crêpe, la couronne de duc, son sabre d'hon- 
neur, les magnifiques épées décernées au général 
en chef des grenadiers réunis par la principauté 
de Neuchâtel et le royaume de Hollande , le brillant 
collier des ordres du Roi, et les grands insignes 
des principaux ordres de presque tous les États de 
l'Europe. 

» Tout autour sont des flambeaux funéraires jetant 
de pâles lueurs. Des places sont préparées : dans 
le sanctuaire, à droite, pour l'archevêque et le 
clergé; à gauche, pour les princes, la maison du 
Roi , le lieutenant général gouverneur par intérim , 
ayant à sa gauche et à sa droite le sous-intendant 
militaire, le lieutenant-colonel major et le colonel 
archiviste, et derrière lui l'adjoint à l'intendance 
militaire avec l'état-major de l'Hôtel, le personnel 
de santé et d'administration, ainsi que MM. les 
officiers invalides disponibles; 

»Dans le chœur, à droite, pour MM. les ministres 
et les membres du corps diplomatique ; derrière les 
ministres, MM. les membres de la Chambre des 
pairs, du conseil d'État, le préfet de la Seine et le 
préfet de police; à gauche, MM. les présidents des 
Cour royale et de cassation , députés et conseillers 
des Cours ; 

» En dehors du chœur, à droite , le lieutenant 
général commandant la garde nationale et son état- 
major; derrière, les députations de cette garde natio- 

26 



402 LES INVALIDES. 

nale; à gauche, M. le lieutenant général comman- 
dant la première division, son état-major, et plus 
loin les ditYérentes députations des corps de la 
garnison, MM. les dignitaires et généraux sans 
emploi ; 

» A droite et à gauche de la nef, les personnes 
en deuil invitées à la cérémonie. 

» Quatre tribunes sont réservées pour les dames 
de la famille de l'illustre défunt, et pour celles 
des fonctionnaires ou employés de l'Hôtel. Trois 
tribunes de gauche le sont pour mesdames les 
sœurs. 

» A midi toutes les autorités et personnes invitées 
ou admises à la cérémonie occupent les sièges qui 
leur sont destinés. 

» On remarque aux places du clergé monsei- 
gneur l'archevêque de Paris; aux places de la mai- 
son du Roi, M. le lieutenant général comte Colbert, 
M. le lieutenant général baron Marbol, M. le maré- 
chal de camp de Chabanne la Palice, M. le comte 
Friand; à celles des ministres, MM. les ministres de 
la guerre, de la marine, des finances, du com- 
merce et des travaux publics, l'envoyé extraordi- 
naire et ministre plénipotentiaire de Suède, un 
grand nombre de pairs, parmi lesquels MM. de 
Beaumont de Saint-Aulaire, de Noë; les généraux 
Préval, Fabvier, Schramm, etc.; beaucoup de 
députés, dont : MM. Arago, Odilon-Barrot, de la 



LIVRE TROISIÈME. 403 

Rochejaquelein , Allard, de l'Épée, Piéron, le mar- 
quis de Mornay, etc.; M. le lieutenant général 
Jaequeminot , commandant de la garde nationale de 
la Seine, avec son état-major, et des députations de 
toutes les légions ; des députations des Écoles poly- 
technique et d'état-major; un grand nombre d'of- 
ficiers généraux, d'officiers de tous grades et de 
militaires de toutes armes, parmi lesquels bon 
nombre sont revêtus des uniformes de leurs anciens 
corps; enfin des personnes éminentes dans toutes 
les professions, et plus de mille invités. 

» Les tribunes sont garnies de dames en grand 
deuil; quatre invalides décorés, armés de lances, 
sont aux quatre coins du catafalque, douze sous- 
officiers de l'armée sont rangés autour; au bas et en 
avant sont placés les personnes de la famille, ses 
alliés et les aides de camp de M. le maréchal, 
auxquelles s'est joint M. le capitaine de vaisseau 
Vankarnebeck , aide de camp du roi de Hollande, 
venu tout exprès de la Haye pour assister à la 
cérémonie. 

» Alors M. le curé de l'Hôtel, assisté de MM. les 
chapelains Blanc et Laroque, suivi de la famille 
du défunt, du lieutenant général gouverneur par 
intérim et de nous, fait la levée du corps. 

» M. le comte de Molitor, maréchal et pair de 
France; M. le duc de Cazes, grand référendaire de 
la Chambre des pairs; 31. le duc de Mortemart, 

26. 



404 LES INVALIDES. 

pair de France; M. le marquis de Lauriston, maré- 
chal de camp , pair de France , portent les coins du 
poêle. Le cercueil était ainsi porté processionnelle- 
ment et placé sous le catafalque. 

» Ensuite commence une grand'messe chantée; 
M. l'archidiacre Jacquemet officie assisté d'un nom- 
breux et pompeux clergé. Une musique militaire 
mêle de tristes accents à la voix des ecclésiastiques, 
des chantres et des chœurs. Après la messe monsei- 
gneur l'archevêque s'avance et dit l'absoute, puis 
la famille et successivement tous les principaux 
assistants font le tour du catafalque et jettent l'eau 
bénite sur les restes mortels du maréchal. Pendant 
cette cérémonie, treize coups de canon annoncent 
à la population de Paris et des environs les hon- 
neurs rendus au gouverneur de l'hôtel royal des 
Invalides, l'une des grandes célébrités des armées 
françaises. 

» L'absoute et l'eau bénite étant terminées, le 
cercueil est placé sur un char funèbre splendide, 
traîné par six chevaux et suivi du cheval de bataille 
du maréchal; les officiers invalides marchent à ses 
côtés, en avant et en arrière sont des détachements 
d'invalides presque tous décorés. 

» Le deuil conduit par les trois fils, présents, de 
M. le maréchal, vient en tête de toutes les personnes 
qui, ayant assisté à la cérémonie intérieure, veulent 
en suivant le char funèbre honorer la mémoire de 



LIVRE TROISIEME. 405 

l'illustre défunt. Elles marchent dans l'ordre où elles 
étaient placées à l'église, et font ainsi le tour de 
l'Hôtel par les boulevards de ceinture. 

» Des troupes de la garnison, infanterie, cava- 
lerie et artillerie, forment la haie ou sont massées 
en face de l'Hôtel. Plusieurs musiques militaires 
jouent des airs funèbres. Un grand concours de 
peuple borde silencieusement les lieux du passage. 

» Au retour le char funèbre est arrêté en face de 
la grille, et les troupes, les invalides en tête, défilent 
devant, puis le cercueil est descendu et transporté 
dans le caveau spécial des gouverneurs. Là, pré- 
sente encore une nombreuse assistance, après les 
dernières prières du clergé qui se retire aussitôt, 
M. le lieutenant général commandant de l'Hôtel, 
gouverneur par intérim, retrace d'une voix émue 
les principales circonstances de la vie militaire et 
de la mort du brave maréchal , qui , quarante fois 
blessé, n'attendit jamais la cicatrice d'une blessure 
pour aller en recevoir une nouvelle; qui par son 
audacieuse valeur le disputa toujours aux plus 
intrépides ; qui enleva tant de pièces de canon 
que l'Empereur lui en donna plusieurs en récom- 
pense; qui, dans toutes les grandes positions où l'a 
placé la confiance de l'Empereur et des rois , a su 
par son haut mérite justifier cette confiance , com- 
mander l'estime des contemporains, obtenir des 
titres à l'admiration de la postérité et mériter ainsi 



406 LES INVALIDES. 

la gloire d'être placé au nombre des grands capi- 
taines dont s'honore la France. 

» Le discours terminé et le dernier adieu pro- 
noncé, le cercueil a été placé, suivant le vœu qu'a- 
vait émis le maréchal, dans la case la plus élevée 
de la dernière travée de droite, en face de M. le 
maréchal Moncey, qu'il avait remplacé comme gou- 
verneur des Invalides. » 

Le ministre de la guerre au général Petit. 

« Général, 

» Par suite de la perte que la France vient de 
faire de M. le maréchal duc de Reggio, gouverneur 
de l'hôtel royal des Invalides, j'ai l'honneur de vous 
faire connaître que, conformément à l'article 36 du 
décret du 25 mars 1811, vous aurez à remplir, par 
intérim, en votre qualité de commandant de l'Hôtel, 
toutes les fonctions du gouverneur, notamment celles 
de président du conseil d'administration, jusqu'au 
remplacement de M. le duc de Reggio. » 

Par ordonnance royale du 6 octobre 1847, M. le 
maréchal Molitor est nommé gouverneur de l'hôtel 
des Invalides, en remplacement de M. le maréchal 
duc de Reggio, décédé. 



LIVRE TROISIÈME. 407 

Ordre du jour. 

« Militaires invalides, 

» Le Roi vient de me nommer votre gouverneur. 
Je sais tout ce qu'il y a d'honorable pour moi à me 
trouver au milieu des vétérans de l'armée que j'ai 
vus sur tous les champs de bataille qui ont marqué 
votre gloire contemporaine. 

» Ancien compagnon d'armes des Serrurier, des 
Latour-Maubourg, des Jourdan, des Moneey et des 
Oudinot, qui se sont tour à tour succédé dans le 
gouvernement des Invalides, je suis heureux d'être 
appelé à continuer au milieu de vous l'administra- 
tion paternelle de mes illustres devanciers, et ma 
constante sollicitude tendra à développer dans l'asile 
qui vous est ouvert par la munificence nationale 
tous les éléments de bien-être que réclament vos 
services, vos blessures et vos infirmités. 

» Vous répondrez à mes efforts par le bon esprit 
et l'union qui doivent toujours régner parmi vous, 
par la pratique des vertus militaires dont vous devez 
l'exemple à notre jeune armée, et enfin par votre 
dévouement au Roi qui perpétue pour vous l'œuvre 
éminemment patriotique de Louis XIV et de l'em- 
pereur Napoléon. » Comte Molitor. » 

Le 26 octobre 1847, LL. AA. RR. les princes de 
Holstein Gluksbourg sont venus visiter l'Hôtel. 



408 LES INVALIDES. 

Drapeau pris à fautahuha (Océanie). 

« L'an mil huit cent quarante-sept, le quatre 
décembre. 

» Vu la lettre de M. le contre -amiral Bruat, 
adressée sous la date du 29 novembre dernier à 
M. le maréchal Molitor, gouverneur des Invalides, 
annonçant que le Roi lui fait remettre, par M. le 
lieutenant général de Rumigny, son aide de camp, 
le drapeau qui flottait sur le fort de Fautahuha 
lorsque cette position fut enlevée par les troupes 
françaises, le 17 décembre I84G; 

» Attendu les ordres de M. le gouverneur, nous 
de Saint-Brice (Justin), sous-intendant militaire de 
l'hôtel royal des Invalides, nous sommes rendu à 
la salle du conseil, où nous avons trouvé réunis : 

» M. le maréchal Molitor, pair de France, gou- 
verneur des Invalides ; 

)> M. le lieutenant général baron Petit , pair de 
France, commandant de l'Hôtel ; 

» M. le colonel Gérard, secrétaire général, archi- 
viste trésorier, conservateur des trophées ; 

» MM. les officiers de l'étal-major de l'Hôtel ; 

» M. le contre - amiral Bruat, accompagné de 
M. Malmanche, son chef d'état-major, et de deux 
autres officiers de son expédition ; 

» Et M. Boutet, commis de marine. 



LIVRE TROISIÈME. 409 

» M. le maréchal gouverneur a pris la parole en 
ces termes : 

« Messieurs, 

m Le drapeau qui est devant vous est celui qui 
» flottait sur le fort de Fautahuha lorsque cette 
» position fut attaquée et emportée par nos braves 
» soldats de l'Océanie. 

» Ce drapeau a été pris par le chef tahitien 
» Tarùrù, qui est venu visiter la France et qu'une 
» maladie subite et grave a empêché d'accompagner 
» ici son gouverneur général, M. l'amiral Bruat. 

» Ce drapeau m'a été envoyé par le Roi pour 
w qu'il fût réuni aux nombreux trophées placés 
» sous notre garde et dont la présence ici est des- 
» tinée à perpétuer les souvenirs de la gloire de 
» nos armes. 

» J'ai été chargé de remettre en même temps au 
» brave indigène de l'Océanie et à M. Boutet, com- 
» mis de marine , qui s'est distingué dans ces expe- 
rt dit ions, la décoration de la Légion d'honneur 
» que le Roi leur a accordée en récompense de la 
» valeur qu'ils ont montrée dans ces circonstances. 

» Le chef tahitien n'ayant pu se rendre ici, je 
» vais procéder à la réception de M. Boutet. 

» Vous jurez fidélité au roi des Français , obéis- 
» sance à la charte constitutionnelle et aux lois du 
» royaume? 



«10 LES INVALIDES. 

. » D'après votre serment et en vertu des pouvoirs 
» que nous avons reçus, nous vous faisons chevalier 
» de la Légion d'honneur et nous vous en remet- 
» tons les insignes au nom du Roi. 

» Colonel Gérard , prenez ce drapeau et faites-le 
» placer comme il convient d'après les ordres de 
» Sa Majesté. » 

M. Souhait, capitaine d'artillerie retraité, fit un 
don anonyme de 6,000 francs, avec affectation et 
par portions égales aux aveugles de l'Hôtel et de sa 
succursale. 

Mais par décision du 17 janvier 1848, l'autorité 
supérieure, sur la demande du conseil d'adminis- 
tration, décida qu'une haute paye d'un franc par 
mois, en sus de la solde des menus besoins, serait 
allouée jusqu'à l'entier épuisement du capital non- 
seulement aux aveugles présents à l'Hôtel, mais 
encore à ceux qui y seraient admis ultérieurement. 
Grande fut alors l'irritation des aveugles présents, 
dont quatre-vingt-cinq sur cent dix-sept refusèrent 
obstinément d'accepter le changement de mode de 
payement de la donation faite en leur faveur. 



LIVRE QUATRIÈME, 



De 1848 à 1862. 



Le 26 février 1 848, la République fut proclamée. 

Les pensionnaires de l'Hôtel n'y avaient contribué 
en aucune façon; ils la subirent comme ils avaient 
subi et accepté la révolution de 1 830. 

Le nouveau gouvernement témoigna tout d'abord 
une vive sollicitude pour les débris des armées de 
la Révolution et de l'Empire, ainsi que pour les 
jeunes mutilés de nos guerres d'Afrique. 

Le 28, le maréchal Molitor, gouverneur, retenu 
déjà depuis quelque temps dans ses appartements 
par la cruelle maladie qui devait un peu plus tard 
le ravir à la patrie, adressa au ministre de la guerre 
la lettre dont copie suit : 

« Monsieur le Ministre, 

» Une décision ministérielle du 21 août 1822 
assigne dans l'armée le premier rang aux invalides, 



412 LES INVALIDES. 

comme se composant de militaires de toutes armes 
et à raison aussi de l'âge, des blessures, des longs 
et honorables services qui constituent leurs titres et 
leur admission dans cette institution nationale. 

)> D'un autre côté , les vétérans de nos anciennes 
armées républicaines et impériales étant encore en 
très-grande majorité à l'hôtel des Invalides, il est 
donc naturel que des hommes qui ont consacré leur 
existence au service de la patrie ne puissent rester 
indifférents en face des grands événements poli- 
tiques qui se déroulent devant eux et qu'ils soient 
désireux d'apporter au gouvernement nouveau leur 
franche et sincère adhésion. 

» Organe des sensations des débris de notre 
gloire nationale, je viens, Monsieur le Ministre, 
vous exprimer les vœux que nous formons pour 
l'union de tous les bons citoyens, aujourd'hui le 
premier intérêt de notre patrie , pour le développe- 
ment le plus avantageux des nouvelles institutions 
que le peuple vient de se donner, et enfin pour 
l'accroissement des grandes destinées de cette glo- 
rieuse France que nous avons contribué à élever si 
haut dans l'estime des peuples. » 

Le ministre répondit aussitôt : 

« Monsieur le Maréchal, 

» Je savais que les glorieux vétérans de nos 
armées seraient des premiers à saluer l'avènement 



LIVRE QUATRIEME. 413 

du gouvernement républicain, et je vous remercie 
de vous être fait leur organe en vous associant à 
leurs sentiments. 

» La patrie tiendra à honneur de maintenir à la 
tête de ses défenseurs, en les leur donnant pour 
modèles, les héroïques débris de nos anciennes 
phalanges; aucun passé n'est comparable, et les 
enfants du peuple victorieux viennent de montrer 
au monde qu'ils sont dignes de tels pères. » 

La révolution n'apporta donc de changement ni 
dans le personnel, ni dans le régime intérieur de 
l'établissement, pas même pendant ces jours de 
manifestations et d'agitations populaires; mais, le 
23 mars suivant, la tranquillité fut tout à coup 
troublée : une centaine de sujets incorrigibles aux- 
quels s'étaient joints bon nombre des aveugles de 
l'Hôtel, près desquels les premiers avaient tout fait 
pour les amener à grossir leur bande, se mutinèrent 
sérieusement et, sourds à la voix de leur général, 
s'empressèrent, profitant du moment où officiers, 
sous-officiers et soldats se réunissaient dans les ré- 
fectoires pour y prendre leur repas du soir, de 
sortir de l'établissement en désordre , criant à qui 
voulait l'entendre qu'ils allaient faire leur adhésion 
au nouveau gouvernement et en même temps, 
ajoutaient les aveugles, porter à sa connaissance les 
abus dont ils se disaient les victimes. 



414 LES INVALIDES. 

Nous ignorons comment les accueillit le gouver- 
nement provisoire; toujours est-il qu'au lieu de 
rentrer paisiblement à l'Hôtel, comme probablement 
ils y avaient été engagés, ils se dirigèrent vers 
le campement des ouvriers réunis au Champ de 
Mars, où il ne leur fut pas difficile de s'adjoindre 
le millier de citoyens qu'ils jugeaient devoir leur 
être nécessaire pour la mise à exécution de leur 
odieuse et criminelle entreprise : l'enlèvement du 
vénérable général Petit de l'Hôtel. Les quelques 
militaires invalides qui se présentèrent pour accom- 
pagner leur général et le défendre au besoin furent 
inhumainement renvoyés. 

Où conduisirent- ils le général? Sans doute à 
l'état-major général de la garde nationale, car le 
lendemain il fut ramené à l'Hôtel par le général 
Gourtais, commandant en chef cette garde citoyenne, 
et son chef d'état-major, le colonel Guinard. 

Grande fut la joie des invalides ! 

Le général Petit à peine de retour, l'ordre du 
jour suivant fut lu aux divisions rassemblées dans 
la cour d'honneur : 

« Invalides, 

» Nous avons éprouvé un grand malheur, j'en ai 
été vivement affligé, mais je veux m'en consoler 
en reprenant mes occupations ordinaires : je conti- 



LIVRE QUATRIÈME. 415 

nuerai à vous donner mes soins et à veiller à tous 
vos besoins. 

» Comment quelques invalides ont-ils pu croire 
que jamais j'aie eu la pensée de détourner le don de 
6,000 francs fait aux aveugles de deux établisse- 
ments par un anonyme, moi qui ai traversé nos 
temps de gloire sans m'occuper de ma fortune, et 
qui ai refusé en 1815 un don d'argent de l'empe- 
reur Napoléon, pensant alors comme aujourd'hui 
aux besoins de la patrie ? 

» Comment a-t-on pu faire courir le bruit que 
j'avais traîné dans la boue le drapeau tricolore , moi 
qui n'ai jamais combattu que sous ses nobles cou- 
leurs et qui ai si religieusement conservé le drapeau 
des grenadiers de la garde impériale, qui me fut 
remis de la part de l'Empereur par le général 
Drouot ? 

» Faisons donc cesser les bruits mensongers, 
rentrons donc dans l'ordre accoutumé. Invalides, 
ayez confiance dans mes sentiments pour vous que 
rien ne peut affaiblir; n'ai-je pas longtemps partagé 
vos fatigues, vos dangers et peut-être votre gloire? 
Et aujourd'hui , affaibli par l'âge , n'ai-je pas en 
partage une grande partie de vos infirmités? Et 
croyez-le bien , ce n'est pas à soixante-seize ans 
qu'on dévie du sentier de l'honneur. Tout ce qui 
vous est dû vous est continuellement accordé; 
reposez-vous donc pour ce soin sur le zèle éclairé 



416 LES INVALIDES. 

et la sollicitude de M. le maréchal gouverneur, et 
soyez assurés que le gouvernement lui-même a 
constamment les yeux ouverts sur tout ce qui se 
passe à l'Hôtel, ce qui sera prouvé d'ailleurs par 
les deux enquêtes qui vont avoir lieu. 

» Signé : G 1 Petit. » 

Tous les auteurs qui ont écrit spécialement sur 
l'institution et sur l'hôtel des Invalides, tous ceux 
qui, incidemment, ont été amenés à en parler dans 
leurs ouvrages, se sont montrés, pour cet établis- 
sement et pour les vieux soldats qu'il abrite, pleins 
de sympathie et de respect. Un seul, dans ces der- 
niers temps, s'est affranchi de cette règle de justice 
et de convenance. A propos du fait que nous venons 
de relater, fait regrettable sans doute, mais d'une 
importance bien moindre que celle qu'on lui a don- 
née, l'auteur de la Révolution de 1848 (édit. de 
1 852), mal renseigné sans doute, a écrit dans cette 
histoire de la révolution de février plusieurs pages 
offensantes et injurieuses pour les invalides et 
pour l'armée dont ils sont les anciens, aimés et 
respectés. 

Quelle différence de langage avec celui tenu 
quelques années auparavant par un honorable 
citoyen qui, à propos d'une perte irréparable faite 
dans le personnel de l'Hôtel, s'exprimait ainsi : 

« Soldats, officiers, généraux, qui depuis Yalmy 



LIVRE QUATRIÈME. 417 

jusqu'à Marengo, depuis Austerlitz jusqu'à Wagram 
(un peu plus tard il eût ajouté à? Alger à Solferino), 
tour à tour avez combattu pour la liberté , les lois et 
la grandeur de la nation; vous qui survivez encore, 
souffrez que ma voix n'attende pas l'instant où vous 
ne pourriez plus l'entendre pour payer à vos lau- 
riers, à vos cicatrices, à vos cheveux blancs, 
l'hommage que tous les bons citoyens vous ont 
voué du fond de leur âme. » 

La malheureuse journée du 23 mars, en ce 
qui concerne la mutinerie de quelques invalides, 
a eu trop de retentissement en France, surtout 
depuis l'apparition de l'ouvrage en question, venant 
de si haut, pour que nous nous dispensions d'en 
dire quelques mots; non, grand Dieu! pour cher- 
cher à amoindrir la très-grande faute des invalides 
aveugles ou clairvoyants, mais bien pour atténuer 
autant que possible la fâcheuse et bien triste im- 
pression qu'a dû laisser dans l'esprit de ses lecteurs 
cet ouvrage sur la révolution de 1848. 

Pour cela nous nous bornerons à faire con- 
naître (la justice ayant rendu ses arrêts) quel a été 
le résultat de cette affaire, à laquelle on a voulu 
absolument donner une importance que bien cer- 
tainement elle était loin d'avoir méritée. 

Aussi ne revenons -nous pas à la lecture de 

cette triste page 103, moins injurieuse cependant 

que celles qui la précèdent : 

27 



418 LES INVALIDES. 

(( Laisser un pareil crime impuni, c'était aban- 
donner les rênes de l'armée, sanctionner V indiscipline 
et la sédition par l 'impuissance d'arrêter les coupables 
au milieu de trois mille hommes qui avaient 
du canon x \ c'était tenter l'impossibilité et s'exposer 
à voir V autorité du gouvernement brisée avec scandale 
dans sa main. Ce dernier parti, quoique désespéré, 
était cependant celui de l'honneur et du devoir; le 
gouvernement le choisit. » 

Ordre du jour. 

u Les actes inouïs d'insubordination dont l'hôtel 
des Invalides a été le théâtre dans la journée du 
23 mars ont soulevé la juste réprobation de tous 
les citoyens aussi bien que de r armée, à qui les 
militaires invalides doivent l'exemple de la disci- 
pline et de toutes les vertus militaires. Le ministre 
de la guerre, après avoir entendu la commission 
chargée d'informer, vient de prononcer sur les 
auteurs et instigateurs de ces scènes de désordre 
que rien ne peut excuser, et qui ont compromis 
un moment l'avenir de cet établissement sans ri- 
val et jusqu'ici l'objet de l'admiration de l'Europe 
entière. 

1 Oui ne sait pas que ces canons, sans projectile aucun, ne 
sont là que pour annoncer à la capitale des victoires ou autres 
prands événements, et non pour être tournés contre ses habitants? 



LIVRE QUATRIÈME. 419 

)> Le maréchal gouverneur, si vivement affecté 
de ces déplorables et odieux événements, se plaît à 
reconnaître que la très-grande majorité des inva- 
lides a réprouvé avec indignation la conduite des 
coupables, il a la confiance que désormais l'opinion 
publique n'aura plus à voir dans les militaires inva- 
lides que des hommes pénétrés des sentiments de 
l'honneur et des devoirs du citoyen. 

» Justice a été faite des grands coupables. 

» Par décision ministérielle du 7 de ce mois, ont 
été condamnés comme auteurs et instigateurs des 
actes d'insubordination qui ont entaché l'hôtel des 
Invalides dans la journée du 23 mars \ 848 : 

» A deux mois de prison et à être ensuite rayés 
des contrôles de l'Hôtel, les dénommés ci-après, 
savoir : 

» Simon, sergent-major; Gallois et Charbonnier, 

sergents ; Juge , caporal ; Proult , soldat ; Rudeau et 

Bonnefoy, caporaux- tambours , et Guyard, élève 

tambour. 

» Le maréchal , 

» Signé : Molitor. » 

Le ministre au gouverneur. 

«Monsieur le gouverneur, 

» La commission d'enquête chargée d'informer 
sur les plaintes élevées contre le personnel de l'ad- 

27. 



420 LES INVALIDES. 

ministration des Invalides a pris une connaissance 
approfondie des griefs qui lui étaient déférés, 
après avoir soumis toutes les parties du service de 
l'Hôtel à de scrupuleuses investigations dont elle 
a consigné le résultat dans un rapport détaillé 
que j'ai moi-même examiné avec la plus sérieuse 
attention. 

» Ces conclusions sont de nature à donner satis- 
faction à l'opinion publique, un moment émue par 
de prétendues malversations. » 

Par tout ce que nous venons de rapporter, il 
devient évident que l'échauffourée du 23 mars fut 
un fait purement accidentel et complètement isolé, 
auquel la presque totalité des invalides ne prit 
aucune part. 

La réclamation des aveugles, au fond, était juste. 
Le legs qui leur avait été fait aurait dû, selon la 
volonté du testateur, leur être distribué immédiate- 
ment et intégralement par portions égales, et non 
en une haute paye d'un franc par mois jusqu'à 
épuisement de la somme, comme il a été fait; d'où 
il s'en est suivi que, par suite de décès, beaucoup 
de ces malheureux et même leurs familles n'ont 
pas joui du legs qui leur était légalement acquis. 

Ils auraient dû renouveler leur plainte à l'admi- 
nistration et ne pas céder aux instigations de quel- 
ques meneurs qui leur firent commettre la faute 
impardonnable d'invoquer l'assistance de ces doux 



LIVRE QUATRIÈME. 421 

juges de paix du Champ de Mars qui, trois mois 
plus tard, érigeaient les barricades de juin. 

Les quelques coupables d'actes d'insubordination 
et de désordre ont été punis, comme nous l'avons 
dit, et rien dans toute cette affaire ne devait auto- 
riser qui que ce soit au monde à infliger un blâme 
général aux pensionnaires de l'Hôtel. 

Par arrêté du président du conseil, chargé du 
pouvoir exécutif, à l'avenir deux représentants du 
peuple feront partie du conseil d'administration; 
ils seront élus par l'Assemblée nationale et pour 
trois ans. 

L'Assemblée nationale ayant décidé que le cœur 
du général Négrier, tué le 25 juin en combattant 
pour la patrie , serait déposé aux Invalides , le cor- 
tège, parti de l'hôtel de ville à dix heures du matin, 
est arrivé vers midi à la grille de l'Hôtel, où M. le 
maréchal Molitor l'attendait à la tête de son état- 
major. 

L'aide de camp du ministre de la guerre, en 
remettant au maréchal le précieux dépôt dont il 
était porteur, lui a adressé ces paroles : 

«Monsieur le maréchal, 

» Au nom de M. le ministre de la guerre , et en 
exécution du décret de l'Assemblée nationale, en 
date du 29 juin 1848, j'ai l'honneur de remettre 
respectueusement entre vos mains, pour être déposé 



422 LES INVALIDES. 

à l'hôtel des Invalides, le cœur de François-Marie- 
Casimir Négrier, mort général de division, com- 
mandant la deuxième division militaire , grand 
officier de la Légion d'honneur, chevalier de Saint- 
Louis , commandeur de l'ordre de Léopold , repré- 
sentant du peuple, questeur de l'Assemblée natio- 
nale, tué le 25 juin 1848, en combattant pour la 
patrie. 

» L'armée et la famille du général Négrier, à 
laquelle je demande la permission de m'unir en ce 
moment, sont reconnaissantes envers le peuple qui, 
par la voix unanime de ses représentants, a admis 
ce noble cœur à l'insigne honneur d'être placé à 
coté des restes glorieux de nos plus grandes illus- 
trations militaires, tout près du cœur de l'empe- 
reur Napoléon. » 

Le maréchal a répondu à toute l'assistance : 

« Citoyens ! 

» La cérémonie funèbre qui nous rassemble ici 
ne sera pas la moins mémorable de celles qui l'ont 
devancée. 

» Un grand et juste prestige est attaché, sans 
doute, à l'éclat des victoires du champ de bataille, 
car ce sont elles qui ont porté si haut l'honneur et 
la gloire du nom et du drapeau français ; mais les 
palmes civiques, le généreux sang versé avec tant 



LIVRE QUATRIEME. 423 

de courage et de dévouement pour la défense de 
nos lois et pour la conservation de la société en 
péril ne sont pas moins héroïques, moins glorieux 
et moins dignes de l'admiration et de la reconnais- 
sance de tous les citoyens. 

» L'initiative de ce sentiment patriotique a été 
noblement inaugurée par l'Assemblée nationale tout 
entière en décidant, à l'unanimité, que le cœur du 
brave général Négrier serait déposé parmi les illus- 
trations que renferme cet asile de tant de glorieux 
souvenirs. 

» Les vétérans de nos armées de la République 
et de l'Empire, qui sont encore ici en majorité, ces 
débris mutilés de tant de batailles, reçoivent avec 
respect et un orgueil tout national le dépôt de ce 
cœur si glorieusement éprouvé sur la terre afri- 
caine, et qui, dans un dernier élan, vient de 
s'immoler sous nos yeux pour le salut de . nos 
concitoyens. 

)> Honneur et gloire à la mémoire du général 
Négrier ! » 

Puis M. le maréchal gouverneur, suivi de la 
famille du défunt et de toute l'assistance, s'est 
avancé vers le portail de l'église où le cœur, que 
portait le commandant de la garde nationale de 
Lille, a été reçu par le curé des Invalides. 



424 LES INVALIDES. 

En lui en faisant la remise , M. l'abbé Levé, curé 
de Saint-Germain, lui dit : 

« Monsieur le curé, 

m Je viens au nom de la religion confier aux 
soins de vos prières le cœur du brave général 
Négrier. 

» Je n'essayerai pas de vous parler de ses vertus 
chrétiennes et militaires : son éloge est aujourd'hui 
dans toutes les bouches comme dans tous les cœurs. 
Le général a succombé à la même place où , quel- 
ques heures auparavant, avait été frappé notre 
vénérable archevêque. Tous deux sont morts mar- 
tyrs de l'honneur de la République française et 
pour l'amour de leurs frères. 

» Unissons nos prières afin que ces âmes si 
grandes et si généreuses soient à jamais réunies 
dans le temple de la gloire éternelle et répétons 
avec le prophète ces touchantes paroles : Justifia 
et pax osculatœ sunt. » 

M. le curé des Invalides a répondu : 

«Monsieur le curé, 

» Tandis que la France pleure la mort de ses 
courageux défenseurs , la religion élève des mains 
suppliantes vers le ciel et demande à Dieu pour eux 
la couronne de l'immortalité. 



LIVRE QUATRIÈME. 425 

» Nous recevons avec un religieux respect le 
cœur du nouveau Macchabée qui a donné sa vie 
pour la défense de la famille, de Tordre et de la 
liberté. 

» L'histoire dira ses vertus militaires et civiles; 
pour nous pénétrer de la plus vive reconnaissance 
pour les services qu'il a rendus à notre patrie, nous 
allons prier pour lui avec sa famille et avec l'élite 
des guerriers qui nous environnent. Requiescat in 
pace. » 

Une messe basse a été dite par l'aumônier pen- 
dant que le clergé exécutait le Dies irœ. Après quoi 
le cœur a été descendu dans le caveau. 

Une autre victime des journées de juin venait de 
rendre le dernier soupir au Val-de-Grâce , le général 
Duvivier. 

En conséquence du décret de l'Assemblée natio- 
nale portant que le corps de cette illustre victime 
serait déposé dans les caveaux de l'église des 
gouverneurs, le cortège arrivé à la grille, M. le 
maréchal Molitor a dit ces simples et dignes paroles: 
« Les vétérans de la gloire française reçoivent avec 
un respectueux sentiment de patriotisme les restes 
mortels de Duvivier, dont la carrière toute de gloire 
vient de finir héroïquement en défendant tout ce 
que les citoyens ont de plus cher et de plus sacré : 
la liberté, l'ordre et la propriété. » 



426 LES INVALIDES. 

Devant le porche , le corps est reçu par le clergé 
de l'Hôtel et placé ensuite sous le catafalque qui 
l'attendait au milieu de la nef, et, après l'absoute, 
il est porté à bras par les gardes mobiles dans le 
caveau qui lui avait été destiné à l'avance. 

Ensuite , M. Marie , président de l'Assemblée 
nationale, d'une voix pénétrante et en termes 
dignes du sujet, s'exprime ainsi : 

« Citoyens ! 

» La tombe va s'ouvrir pour recueillir encore une 
des illustrations de la France. Encore une fois la 
patrie est atteinte dans sa gloire, l'armée dans 
sa force. 

» Le général Duvivier appartenait à ces vaillantes 
colonnes d'Algérie qui, au sein de la paix euro- 
péenne et par un glorieux privilège , ont continué 
les grandes traditions de notre histoire militaire. 

» Il a laissé sur cette terre africaine , comme il 
laissera en France , des souvenirs que le temps res- 
pectera ; car, par décret de la Providence, sa puis- 
sance de destruction s'arrête devant les grandes 
choses et laisse impérissables les promesses fécondes 
de limmortalité. 

» Je ne vous dirai rien de la vie de Duvivier; sa 
mort l'éclairé et la résume. 

» Pourtant je dois à sa mémoire de rappeler ici 



LIVRE QUATRIEME. 427 

qu'à lui appartient l'organisation de cette garde 
nationale mobile qui, à la voix de la patrie et sous 
les ordres du brave général Damesme , a si noble- 
ment répondu aux enseignements et aux inspira- 
tions de son premier général. • 

» Citoyens, la religion qui consacre les joies con- 
sacre aussi les douleurs. 

)) En abaissant ses regards sur cette noble vic- 
time et sur tant d'autres mortes pour la République, 
elle s'est solennellement associée au deuil de la 
patrie, comme il y a quatre mois elle s'associait à 
son triomphe en bénissant la victoire du peuple. 

» Grâces lui en soient rendues, car en agissant 
ainsi elle ouvre à ceux qui survivent et qui souf- 
frent ses trésors d'espérance dont l'homme cherche 
la consolation jusque dans la mort. 

» Que les prières adressées à Dieu, il y a quel- 
les jours, sous la voûte même du ciel, aujourd'hui 
sous ce dôme qui recouvre tant d'illustres morts, 
relèvent donc les esprits découragés; qu'elles sou- 
tiennent les cœurs abattus ; qu'elles fassent revivre 
parmi nous les sentiments élevés de la concorde et 
de la fraternité ; qu'elles disent enfin à tous ceux 
qui doutent que la civilisation ne s'arrête pas dans 
sa course ; que si l'homme tombe et passe, l'huma- 
nité reste debout et éternelle , réalisant ses progrès 
même au milieu du sang et des larmes. 

» Laissons maintenant aux religieuses promesses 



428 LES INVALIDES. 

de l'éternité le général dont la patrie vient d'hono- 
rer la tombe. 

» Citoyens, des larmes pour les morts ! des larmes 
seulement ! Les déplorables guerres livrées au sein 
de la cité n'ont après elles que des journées de 
deuil ! On ne demande pas des champs désolés des 
discordes civiles , et le citoyen qui a bien servi la 
patrie ne demande sa récompense qu'aux secrètes 
joies de la conscience satisfaite, qu'aux sublimes 
émotions du devoir accompli. » 

Enfin M. Chabrier, l'ami et l'exécuteur testa- 
mentaire du général, retrace, en un discours écouté 
avec tout l'intérêt qu'il mérite et qu'inspire le sujet, 
les principaux traits du caractère et quelques-uns 
des faits de la vie de cet homme digne des plus 
beaux jours de l'antiquité; il dit : 

« Cette pompe qui environne la dépouille mor- 
telle du général Duvivier dit assez haut que la 
patrie reconnaissante n'a cédé à personne, le soin 
d'honorer la mémoire de celui qui l'a si bien servie. 
Mais, après m'être écarté avec respect devant la 
justice de la République, après avoir écouté avec- 
respect la voix éloquente que vous venez d'enten- 
dre, j'ai à remplir un devoir personnel : la place 
que les dernières volontés du général et son amitié 
m'ont faite ici ne me permet pas de me taire ; quelle 
que soit ma faiblesse, je dois essayer de le montrer 



LIVRE QUATRIÈME. 429 

tel que je l'ai vu, tel que je l'ai aimé , tel qu'il me 
sera éternellement cher. 

» La force , fécondée par le plus opiniâtre travail 
et animée par le plus ardent amour du devoir, la 
force intelligente et patriotique , voilà le général 
Duvivier, ce soldat toujours maître de toutes les 
situations de guerre où il s'est trouvé, ce citoyen 
toujours prêt à l'abnégation complète de lui-même , 
cet organisateur puissant sous la main duquel les 
éléments les plus rebelles se plièrent et s'unirent en 
ensembles réguliers et solides. 

<( Nourri à se dévouer pour la patrie par un père 
officier supérieur, qui le lui consacra dès sa nais- 
sance en le nommant Franciade-Fleurus, et par une 
mère digne des plus beaux temps de notre pays, 
comme elle l'eût été des plus beaux temps de 
Rome; Duvivier, depuis le jour où, encore élève de 
notre admirable École polytechnique, il lira contre 
l'étranger le dernier coup de canon de 1814, 
jusqu'au jour où , glorieux vétéran , il vient de 
tomber en défendant les lois et la paix publique 
contre des malheureux poussés par des insensés, 
Duvivier a toujours dignement répondu à l'appel 
de la patrie. 

» La vie de Duvivier, toute militaire, hors les 
trop courts moments où il eut l'honneur de siéger 
dans l'Assemblée nationale, sur les bancs de laquelle 
18,200 électeurs de Paris l'avaient porté, cette vie 



430 LES INVALIDES. 

si pleine fut marquée pendant les années de paix 
par des services continus en France , en Corse , aux 
Antilles, et par des ouvrages écrits avec le style 
de fer d'un Spartiate, mais qui révélèrent en lui le 
tactitien éminent, l'administrateur habile, l'homme 
à qui ses pensées appartiennent. Au moment de sa 
mort , il travaillait à un livre où son immense éru- 
dition, son esprit sagace, son bon sens, instinct 
réfléchi de ses longues méditations, son infatigable 
patience, essayaient de reconstruire de toutes pièces, 
avec les débris d'une antiquité perdue avant lui, 
cette langue phénicienne qu'il cherchait pour dé- 
couvrir l'histoire vraie du grand peuple rival des 
Romains, et, par cette histoire, celle des peuples 
plus anciens encore, et peut-être les origines de 
notre civilisation. 

» Pendant les années de guerre, sa vie n'est 
qu'une suite d'actions honorables ou héroïques, à 
partir du moment où, simple capitaine du génie, il 
mit, en 1830, le pied sur la terre d'Afrique, jus- 
qu'à l'époque regrettable où il la quitta, en 1841, 
grand officier de la Légion d'honneur et général. 

» A ses compagnons d'armes, à l'élite des capi- 
taines qui servirent sous les ordres du général 
Duvivier ou près de lui, à l'histoire nationale lais- 
sons le soin de retracer une carrière si pleine d'en- 
seignement pour notre armée, et en même temps 
si capable d'enflammer son courage ! Mais qu'il me 



LIVRE QUATRIÈME. 431 

soit permis du moins de rappeler cette singulière 
et fatale destinée du général , que c'est dans Paris 
qu'il a été frappé de balles parricides, et que nul 
n'a porté plus haut que lui le renom des enfants de 
Paris et ne leur a été plus cher. Deux fois on les 
lui confia, bouillants encore de la guerre civile et 
enivrés de toutes les illusions, de toutes les colères, 
de toutes les passions déchaînées; deux fois il en 
fit des modèles de patriotisme et d'honneur, deux 
fois il en fit des remparts de la patrie. 

» Sans doute, cet homme, stoïque pour lui-même, 
fut dur et inflexible à l'intrigue et à tous ceux qui, 
pour un vil intérêt ou une vaine ambition, n'essayent 
que trop souvent d'imiter le beau, le vrai, le simple.. 
Mais quand il avait donné son estime, de quelle 
naïveté de cœur, de quelle sûreté de commerce, de 
quel dévouement il l'accompagnait et la prouvait ! 
Son âme si sévère et qui , par sa sévérité même , 
éloigna de lui , trop longtemps pour le bien de la 
patrie, et les honneurs et les fonctions, et ceux qui 
les distribuent ; son âme était aussi compatissante 
que généreuse. Savez-vous ce qui le préoccupait 
lorsque sur son lit de mort il livrait sciemment son 
dernier combat? Voici les paroles que lui arrachait 
le délire de la douleur, je dis lui arrachait, parce 
que, s'il n'eût déjà été affaibli, il les aurait concen- 
trées en lui-même , comme il y concentrait tout ce 
qu'il ne pouvait réduire en acte : « Pauvres ouvriers ! 



132 LES INVALIDES. 

» que va-t-il advenir d'eux? Certes ils ont besoin 
» d'être contenus : un bras fort y est nécessaire. 
» Mais en même temps , du moins , que la main de 
m la patrie s'ouvre pour ceux qui le mériteront ! » 

» Et celui qui prononçait de telles paroles se 
voyait mourir dans sa force, lue par deux balles 
sorties des rangs où ne se trouvaient que trop 
d'ouvriers. 

» Ce n'est pas seulement la vertu humaine qui 
inspirait Duvivier, c'était aussi sa vertu religieuse; 
passionné pour la règle et pour l'ordre , il adorait 
un ordonnateur suprême, il est mort en chrétien. » 

Duvivier (Franciade-Fleurus), né à Rouen le 
7 juillet 1794, entra à l'École polytechnique en 
1812. Il en sortit avec le grade de sous-lieutenant 
d'artillerie, et fit en cette qualité la campagne de 
I SI i. Capitaine dans la même arme en 1823, il fut 
envoyé par le gouvernement près du bey de Tunis, 
qui avait demandé à la France des officiers capables 
pour l'instruction de ses troupes. De retour dans 
son pays en 1830, il fut dirigé sur l'Afrique. Du- 
vivier, nommé presque à son arrivée commandant 
<lu bataillon des zouaves qu'on venait de former à 
Alger, trouva bientôt l'occasion de se signaler sur 
cette terre dont nous commencions la conquête. Au 
mois de novembre 1830, le maréchal Clauzel avait 
<lù avancer jusqu'à Médéah, situé dans les monta- 



LIVRE QUATRIÈME. 433 

gnes du petit Atlas, à quelques journées de marche 
d'Alger. La résistance que lui avaient opposée les 
tribus avaient été vive; Médéah dut être ravitaillée. 
Le retour à Alger n'était pas sans difficultés. La 
colonne avait à franchir de longs défilés, et quarante 
tribus, au nombre d'environ douze mille hommes 
établis sur le sommet des montagnes, cherchaient à 
arrêter sa marche. Le col de Téniah présentait sur- 
tout des dangers sérieux; Duvivier en calcule les 
conséquences. Entouré de quelques hommes à 
peine, il se précipite au-devant des Arabes, rallie 
son bataillon de zouaves et un corps de volontaires 
parisiens. Avec eux il fait face à l'armée ennemie 
entière, recule pas à pas et protège seul ainsi la 
retraite des troupes qui, après s'être réunies à la 
ferme de Mouzaïa , purent regagner Alger sans être 
de nouveau sérieusement inquiétées. 

Ce brillant fait d'armes valut à Duvivier la croix 
d'officier de la Légion d'honneur. Nommé en 1833 
lieutenant-colonel de la légion étrangère, Duvivier 
fut appelé au commandement de Bougie, qu'il sut, 
malgré la faiblesse de sa garnison, protéger pen- 
dant cinq mois contre les attaques continuelles des 
Kabyles. 

Bientôt après il fut chargé de la formation du 
corps des spahis, dont il s'acquitta avec succès. 
Nommé colonel en 1837, Duvivier fut promu au 
grade de maréchal de camp le 15 septembre 1839. 

28 



434 LES INVALIDES. 

En cette qualité, il commanda la province de Tittery, 
où il sut acquérir une influence considérable sur 
l'esprit des Arabes. Il reçut en 1846 le grade de 
lieutenant général. A la révolution de 1 8 i8 , Duvi- 
vier mit son épée au service de la République. Le 
gouvernement provisoire lui confia l'organisation 
et le commandement de la garde nationale mobile 
dont la formation venait d'être décrétée. Il fallait 
non-seulement l'organiser comme corps, mais aussi 
l'instruire militairement. Le général Duvivier s'ac- 
quitta de sa tâche avec le plus grand succès. Quatre 
mois à peine après sa création, elle résistait à la 
plus terrible des insurrections qui eût jamais éclaté 
à Paris. Aux élections du 23 avril 1848, le général 
Duvivier fut nommé représentant du peuple à l'As- 
semblée nationale par 182,000 électeurs du dépar- 
tement de la Seine. L'Assemblée nouvelle devait se 
réunir le 4 mai; le 2, Duvivier, jugeant son com- 
mandement d'un corps d'armée incompatible avec 
son mandat de représentant, donna sa démission 
de commandant général de la garde mobile. 

Le général Damesme, blessé dans la journée du 
23 juin (quartier de la Sorbonne ), fut remplacé dans 
son commandement par le général Duvivier. En 
prenant ce commandement, Duvivier se transporta 
d'abord à l'hôtel de ville, menacé et entouré de 
tous côtés, et qu'il dégagea. Le lendemain 25, Duvi- 
vier se préparait à attaquer la rue Rambuteau et 



LIVRE QUATRIÈME. 435 

les rues avoisinantes , encore occupées par les in- 
surgés, quand il fui blessé au pied et forcé de se 
retirer. La blessure de Duvivier, légère en elle- 
même, s'aggrava par suite de la saison. Son état 
empira bientôt, et il mourut le 8 juillet. Par un 
décret du 12 du même mois, l'Assemblée nationale 
décida que le corps du général Duvivier serait dé- 
posé aux Invalides. 

Le 15 juillet 1 81-8 parut un arrêté du chef du 
pouvoir exécutif qui portait de neuf à onze le 
nombre des membres du conseil d'administration 
des Invalides, sous la présidence du maréchal 
gouverneur; c'est-à-dire que deux membres de 
l'Assemblée nationale, MM. Froussard et Chevallon, 
furent appelés à en faire partie pendant trois ans. 

Le 3 septembre 1848, le général Cavaignac, 
chef du pouvoir exécutif, accompagné du ministre 
de la guerre, est venu à l'Hôtel pour passer en 
revue les vieux et braves invalides, dont un grand 
nombre avaient servi à ses côtés ou sous ses ordres 
en Afrique. 

Il distribua des récompenses à ceux qui lui furent 
présentés comme les plus méritants. 

Le ministre de la guerre à l'armée. 

« Officiers, sous-officiers et soldats, 
» Pour la première fois le peuple tout entier 

28. 



436 LES INVALIDES. 

vient d'être appelé à choisir un président de la 
République. Dans peu de jours l'Assemblée natio- 
nale aura proclamé le nom désigné par le vote 
universel. D'ici là, si des fauteurs de troubles cher- 
chaient à provoquer des manifestations coupables, 
vous sauriez faire votre devoir. 

» Le gouvernement est prêt à remettre à l'élu 
de la nation le pouvoir temporaire qui lui avait été 
confié par l'Assemblée nationale; il doit et veut le 
remettre intact et respecté. 

» Le ministre de la guerre, qui vous a vus si 
braves et si dévoués dans le combat , si patients et 
si calmes dans les jours qui l'ont suivi , compte sur 
vous pour l'aider à accomplir jusqu'à la fin la mis- 
sion qui lui a été donnée de maintenir l'ordre et 
de faire respecter la loi. » 

Résultat des élections à F hôtel des Invalides. 

Louis Napoléon 2,828 votes. 

Général Cavaignac 334 — 

Ledru-Rollin 75 — 

Lamartine 52 — 

Raspail 30 — 

Dupont (de l'Eure) 1 — 

Billets blancs I 4 — 

Le 23 décembre, le citoyen Charles- Louis - 
Napoléon Bonaparte est proclamé président de la 
République. 



LIVRE QUATRIÈME. 437 

Le président du conseil des ministres au président 
de la République. 

« Monsieur le président, 

» Le cabinet que vous avez honoré de votre con- 
fiance vient vous soumettre une mesure qu'il re- 
garde comme l'expression du sentiment universel 
de la France. 

» Si notre patrie a traversé avec tant de calme et 
de dignité la plus grande, la plus difficile épreuve 
à laquelle puisse être soumis un peuple libre, on 
doit l'attribuer sans doute au progrès de nos mœurs 
politiques; mais il est permis d'en reporter aussi 
l'honneur à l'heureuse influence de ce nom qui a 
laissé dans le cœur de nos concitoyens un si cher et 
si glorieux souvenir. 

» C'est un bel hommage rendu à la mémoire de 
l'empereur Napoléon que cette réunion dans un 
seul sentiment de tous les partis et la réconciliation 
d'opinions naguère ennemies. Il était donné à ce 
grand homme de rendre, même après sa mort, ce 
service à la patrie. 

» Pouvions-nous oublier dans un tel moment que 
le dernier frère de Napoléon, le général Jérôme 
Bonaparte, vit au milieu de nous désormais étranger 
aux agitations humaines ? 

» Le général Jérôme Bonaparte, chargé en 1806 



438 LES INVALIDES. 

du commandement d'un corps d'armée, s'est associé 
depuis à toutes nos gloires. Il dirigeait, après la 
journée de Waterloo, les débris héroïques de nos 
armées. Il a élé le dernier à désespérer du salut 
de la France. 

)) Si le peuple français était consulté dans ses 
comices, nous sommes assurés que d'une voix 
unanime il proclamerait que la place du frère de 
Napoléon est auprès du dépôt sacré des cendres de 
son frère et à la tête de celte noble phahinf/e de vété- 
rans où viennent se réunir et se fondre les génératinns 
successives de nos braves soldats. 

» Nous ne sommes, monsieur le président, que 
les interprètes de l'opinion publique en soumettant 
à votre sanction le projet d'arrêté suivant : 

» Art. 1 er . Le général de division Jérôme Bona- 
parte est nommé gouverneur de l'hôtel des Invalides 
en remplacement de M. le maréchal Molitor. 

o Ap.t. 2. M. le maréchal Molitor est nommé 
grand chancelier de la Légion d'honneur en rem- 
placement de M. le général de division Suhervic. » 

Le 27 décembre parut l'ordre du jour suivant : 

Le maréchal Molitor aux militaires invalides. 

« Je viens d'être appelé à d'autres fonctions, à 
celles de Grand chancelier de la Lésion d'honneur; 
en me séparant de vous, j'ai besoin de vous remer- 



LIVRE QUATRIÈME. 439 

cier de l'affection dont vous m'avez entouré pendant 
tout le temps que j'ai été chargé de votre bien-être. 
Si quelque chose peu me consoler de n'avoir plus à 
remplir cette affectueuse et honorable tâche, c'est 
de la voir confiée désormais au frère de notre im- 
mortel Empereur, à qui vous avez conservé un si 
fidèle et touchant souvenir. En vous quittant, mili- 
taires invalides, je n'ai pas besoin de vous rappeler 
de conserver toujours intacts et sacrés les senti- 
ments d'amour de la patrie, ceux de la discipline 
et de l'honneur militaire dont vous devez l'exemple 
à l'armée. » 

Le général de division commandant de l'Hôtel, 
en recevant des mains de M. le maréchal Molitor 
l'ordre ci-dessus, s'empressa de lui exprimer les 
sentiments d'une vive reconnaissance de tous les 
militaires invalides pour les soins qu'il leur avait 
prodigués, en veillant constamment à leurs intérêts 
et à leur bien-être, dignement appréciés par eux, 
et dont ils garderont le souvenir gravé à jamais 
dans leurs cœurs. 

Le 3 janvier 1849, M. le général Petit, com- 
mandant de l'Hôtel, fit reconnaître dans ses nou- 
velles fonctions le frère de l'Empereur, qui, après 
avoir visité l'infirmerie et l'église, se rendit au 
tombeau de Napoléon, cher et précieux dépôt dont 
il devenait le gardien. 



440 LES INVALIDES. 

La revue du prince Jérôme passée, il prononça 
l'allocution suivante : 

« Militaires invalides, 

» Le gouvernement de la République m'appelle 
à l'honneur de vous commander. 

» C'est le cœur plein d'émotion que je viens 
parmi vous. J'y retrouve les cendres de l'Empereur 
mon frère, dépôt sacré confié par la patrie aux 
glorieux vétérans qu'il a tant aimés. 

» J'y retrouve mes vieux compagnons d'armes 
d'Iéna, de Silésie et de Waterloo, j'y retrouve le 
brave général qui reçut à Fontainebleau les derniers 
embrassements de mon frère. 

)> C'est d'aujourd'hui seulement que je sens finir 
pour moi le long exil qui m'a séparé tant d'années 
de la France. 

» Placé à la tète des fidèles de toutes les traditions 
de discipline, de bravoure, d'amour pour la patrie, 
je me consacrerai tout entier au devoir que m'im- 
posent vos services, mon nom et l'exemple de mes 
prédécesseurs, de tous ces illustres guerriers au 
nombre desquels brille le maréchal Molitor, le 
vainqueur de Kloënthal, de Fildkintz, de Stralsund, 
qui vient d'être élevé à la haute dignité de chef de 
la Légion d'honneur. 

» Officiers et soldats de l'hôtel national des 
Invalides, 



LIVRE QUATRIEME. 441 

» Les liens qui nous unissent sont puissants , in- 
dissolubles : même religion de souvenir pour la 
mémoire de l'Empereur, mêmes travaux partagés, 
mêmes dangers affrontés, même dévouement pour 
la patrie. Ces liens vont se resserrer encore par 
notre communauté d'existence; soyez certains que 
ma sollicitude pour vous sera incessante ; vous trou- 
verez dans son frère un père et un ami, et lorsque 
la mort viendra me frapper dans vos rangs, j'em- 
porterai cette espérance que , placé dans la tombe 
auprès de mon frère, ma mémoire vivra à l'abri de 
la sienne dans votre affection et dans votre recon- 
naissance. » 

Aujourd'hui 20 mars 1849, l'anniversaire du 
retour de Napoléon de l'île d'Elbe a été dignement 
fêté à l'Hôtel. 

Les cinquante-quatre drapeaux pris à Austerlitz 
ont été présentés aux invalides, qui, réunis sous les 
armes, les ont salués avec les plus vives acclama- 
tions. En même temps, le général Petit a remis au 
prince gouverneur les reliques dont il était dépo- 
sitaire, c'est-à-dire : 

Le manteau impérial ; 

L'épée dont l'Empereur était armé à la bataille 
d' Austerlitz; 

Le chapeau qu'il portait à Eylau; 



442 LES INVALIDES. 

Le grand cordon dont il s'est nombre de fois 
décoré ; 

Le collier, comme grand maître de l'ordre de la 
Légion d'honneur, dont il se décorait lorsqu'il por- 
tait le costume impérial ; 

La couronne d'or donnée par la ville de Cherbourg; 

Le drap mortuaire aux emblèmes impériaux et 
les clefs du tombeau. 

Cette imposante cérémonie, qui a profondément 
ému les vieux débris de nos grandes batailles, s'est 
terminée par la distribution de sept croix de la 
Légion d'honneur que le prince a remises aux plus 
méritants. Il leur a dit : 

« C'est au nom du président de la République 
que je vous remets ces croix de la Légion d'hon- 
neur; braves invalides, elles seront pour vous la 
preuve que la République sait récompenser les 
services passés lorsqu'ils ont été oubliés, comme 
les services présents lorsqu'ils sont rendus. 

» Ce sera pour vous une douce satisfaction; pour 
notre jeune armée, un encouragement, et pour moi, 
mes vieux amis, c'est un bonheur d'avoir assez vécu 
pour vous les remettre. » 

Comme les années précédentes, aujourd'hui 5 mai, 
a été célébrée la messe anniversaire de la mort de 
L'empereur Napoléon. 



LIVRE QUATRIÈME. 443 

Cette cérémonie religieuse avait réuni hier à 
l'hôtel des Invalides tous les membres de la famille 
de l'Empereur et un grand nombre d'officiers de 
tous grades et de vieux soldats restés fidèles à sa 
mémoire. On y célébrait le vingt-huitième anni- 
versaire de la mort de l'Empereur. La présence de 
la famille de Napoléon sous le dôme des Invalides 
donnait à cette solennité un caractère plus impo- 
sant. (Test la première fois, en effet, depuis leur 
dispersion sur le sol étranger, qu'il était donné au 
frère et aux neveux de l'Empereur de se trouver 
ainsi réunis auprès du cercueil qui renferme la dé- 
pouille mortelle du grand homme, pour consacrer 
par la prière le triste anniversaire du 5 mai '1 821 . 

On avait fait peu de préparatifs pour cette céré- 
monie, rien n'avait été changé à la simplicité de 
décoration qui avait eu lieu chaque année, le o mai, 
depuis le retour des cendres de l'Empereur. Un 
simple cénotaphe élevé au milieu de l'église des 
Invalides et une tenture noire, placée au milieu de 
la nef, étaient les seuls ornements employés dans 
cette circonstance. 

Les militaires invalides formaient une double haie 
depuis la grille d'entrée jusque devant l'église. Une 
garde d'honneur de soldats invalides décorés avait 
été placée auprès du cénotaphe. L'intérieur de 
l'église avait été réservé aux anciens militaires de 
tous rangs et de tous grades qui étaient venus du 



444 LES INVALIDES. 

dehors pour assister à la cérémonie. C'étaient les 
mêmes soldats qui, fidèles à la religion du souvenir, 
viennent chaque année à la même époque et dans le 
même but. Nous avons revu là quelques-uns des 
plus brillants uniformes de la grande armée, gre- 
nadiers à cheval, chasseurs, dragons, mamelucks 
de la garde, cavalerie d'élite, cavalerie sans pareille 
qui fit le tour de l'Europe à la suite des Bessières, 
des Montbrun, des Lassale, etc., etc.; grenadiers 
à pied, fusiliers, chasseurs, marins de la garde, 
vélites, etc. Tous les uniformes y étaient représentés 
avec leurs dorures et leurs broderies, usées pour la 
plupart dans les bivouacs et dans les champs de 
bataille. Nous avons compté jusqu'à vingt-deux 
soldats du bataillon sacré de l'île d'Elbe. 

La cérémonie religieuse a commencé à midi et 
demi. Le président de la République est arrivé à 
l'heure précise; il était accompagné des ministres 
de la guerre, des affaires étrangères, de l'intérieur, 
de la justice et de l'instruction publique, et de ses 
officiers d'ordonnance. 

Il a été reçu par le général Jérôme Bonaparte, 
gouverneur de l'Hôtel, et par le général Petit, com- 
mandant en second, qui l'ont accompagné jusque 
dans l'église, où deux sièges avaient été préparés à 
droite de l'autel pour lui et pour le gouverneur 
général. Les ministres et les officiers de la suite du 
président ont pris place sur des fauteuils réservés 



LIVRE QUATRIÈME. 445 

à l'entrée du chœur, ainsi qu'un grand nombre 
d'officiers généraux et supérieurs, parmi lesquels 
on remarquait les généraux Gourgaud, Fabvier, 
Schramm, Montholon, Lebreton, d'Y de Rési- 
gny, etc.; à droite et à gauche de l'autel deux 
tribunes tendues de noir avaient été réservées aux 
autres membres de la famille de l'Empereur. 

L'office a commencé aussitôt; il a été célébré 
par le clergé des Invalides. Une messe en musique 
a été chantée par les élèves du conservatoire. 

Après l'absoute le président de la République a 
passé en revue les militaires invalides rangés en 
bataille dans la cour d'honneur. Il s'est arrêté plu- 
sieurs fois devant des soldats mutilés, en s'informant 
avec intérêt des circonstances de leurs blessures. 
Un vieil officier amputé du bras gauche lui ayant 
répondu qu'il avait perdu son bras à Wagram , le 
président de la République lui a promis la croix de 
la Légion d'honneur. 

Les anciens militaires qui n'appartenaient pas à 
l'Hôtel, et qui étaient venus là avec leurs uniformes 
divers, ont été passés en revue par le président 
et n'ont cessé de faire entendre les cris de Vive 
Napoléon ! 

C'est avec une douloureuse émotion que , repor- 
tant sa pensée vers les grands événements auxquels 
ces hommes ont assisté , on songe que , dans quel- 
ques années, il ne restera plus un seul des soldats 



4iC LES INVALIDES. 

de la grande armée, et qu'elle ne vivra bientôt plus 
que dans les souvenirs de l'histoire. 

Le 12 mai 1849, Tordre du jour suivant parut à 
l'Hôtel : 

« 31 1 L I T A I R E S INVALIDES, 

» Vous êtes appelés par la loi à participer par 
vos suffrages à l'élection de la nouvelle Chambre 
des députés du peuple. 

» Pénétrés de l'importance de cette œuvre natio- 
nale, vous y apporterez toute la maturité de votre 
jugement et le bon esprit dont vous êtes constam- 
ment animés. 

» Vos votes ne seront accordés qu'à des citoyens 
honorables qui, par leurs services passés ou par 
leurs sentiments bien connus, les principes politi- 
ques qu'ils professent hautement, ne peuvent laisser 
de doute sur la sincérité de leur patriotisme. 

» Ainsi, en contribuant par de bons choix à la 
création de cette nouvelle Chambre destinée à con- 
solider nos institutions républicaines, à compléter 
l'organisation des divers services publics, à rap- 
peler notre prospérité un moment ébranlée, vous 
aurez bien mérité de la patrie, de cette patrie si 
chère pour laquelle vous avez tou< longtemps com- 
battu avec zèle et amour, versé tant de sang sur 
nos nombreux champs de bataille pour la faire 



LIVRE QUATRIEME. -U7 

grande, puissante, glorieuse et invincible. La France 
vous voit, hommage vous sera rendu de ce nouveau 
service. » 

L'illustre maréchal Bugeaud, que l'armée et la 
France entière pleurèrent longtemps, est mort à 
Paris le 10 juin 1849. 

Conformément au décret du président de la 
République ordonnant que M. le maréchal duc 
d'Isly serait inhumé à l'hôtel des Invalides, M. le 
général Petit , ainsi que l'état-major de l'établisse- 
ment, se trouvait à la grande grille lorsque le 
11 juin 1849, à dix heures du soir, y arriva la 
dépouille mortelle de l'illustre maréchal, suivie 
du colonel Feray, son gendre; de M. et madame 
Champlouis; de M. Gasson et de M. de Salvandy, 
ses alliés ; d'un très-grand nombre d'officiers géné- 
raux et supérieurs des armées de terre et de mer; 
de l'intendance de la première division militaire et 
enfin de M. l'abbé Plâtrier. 

Le cercueil est arrivé à la porte de l'église, où 
l'attendait M. le curé des Invalides , assisté de son 
clergé. M. l'abbé Plâtrier, en lui remettant le pré- 
cieux dépôt confié à sa garde , a dit : 

« Chargé d'accompagner les restes du maréchal 
Bugeaud, de l'homme dont la France entière pleure 
en ce moment la perte, j'éprouve une véritable 
consolation à répéter ici que j'ai vu couronner sa 



448 LES INVALIDES. 

brillante vie par la mort la plus chrétienne; que cet 
exemple profite aux siens et à tous ceux qui auront 
la louable ambition de marcher sur ses traces, de 
l'imiter! L'homme qui, après avoir cent fois affronté 
les chances hasardeuses de la guerre, courbe son 
front devant celui du divin Sauveur, a des droits 
sacrés à la miséricorde de Dieu. Permettez-moi, 
monsieur le curé, de vous dire que la famille du 
maréchal Bugeaud compte sur vos prières. » 

M. le curé a répondu : 

« Xous recevons avec un religieux respect le 
dépôt que vous nous apportez. La République, 
l'armée, la patrie, regretteront longtemps celui 
qui s'est illustré sur tant de champs de bataille, le 
pacificateur de l'Algérie, en un mot le maréchal 
Bugeaud d'Isly, qu'une catastrophe inattendue 
enlève à sa famille et à ses amis. Demandons au 
Ciel la récompense que lui ont méritée sa vie mili- 
taire et sa mort vraiment pieuse. » 

Ensuite M. le général Petit a prononcé l'allocu- 
tion suivante : 

« Au nom et par ordre de M. le prince gouver- 
neur des Invalides, frère de notre immortel Empe- 
reur, nous recevons le corps que vous nous 
présentez de l'illustre maréchal Bugeaud d'Isly ; de 
ce grand homme de guerre et si digne citoyen, 



LIVRE QUATRIÈME. 449 

dont un décret du gouvernement a prescrit l'inhu- 
mation dans les caveaux de notre église. Les senti- 
ments douloureux que la famille de M. le maréchal, 
la France et l'armée éprouvent de cette mort cruelle 
et si inattendue sont vivement partagés par notre 
gouverneur et tous les militaires invalides, et nous 
pensons tous que dans ces temps de calamité publi- 
que aucune perte plus sensible ne pouvait affliger 
notre patrie déjà si agitée et qui avait tant besoin 
de conserver un si digne et si habile défenseur. 
Honneur soit rendu à sa mémoire ! » 

Déposés d'abord dans une chapelle ardente où le 
De profundis a été chanté , les restes du maréchal 
ont été ensuite descendus dans un des caveaux de 
l'église où ils devront rester déposés jusqu'au mo- 
ment des obsèques. Les prières mêlées de pleurs et 
les bénédictions de tous les assistants ont terminé 
à onze heures du soir cette première et touchante 
cérémonie. 



Et aujourd'hui, 4 9 juin, les funérailles du maré- 
chal Bugeaud d'Isly ont eu lieu dans l'ordre apporté 
ci-après. 

La grande entrée de l'Hôtel , le péristyle de la 
chapelle du dôme et toute l'église étaient décorés 
par de grandes tentures noires lamées d'argent sur 

29 



450 LES INVALIDES. 

lesquelles était appliqué l'écusson armorié sur fond 
azuré de M. le maréchal , composé d'une épée et 
d'une charrue où se croisaient deux bâtons de 
maréchal avec cette simple devise : Ense et aratro, 
exprimant toute la vie de l'illustre défunt. En outre 
des écussons palmés, également placés sur les ten- 
tures dans l'intérieur de L'église , rappelaient les 
noms de toutes les batailles auxquelles le maréchal 
a assisté. Au-dessus de la chaire à prêcher et sur 
un grand écusson palmé se lisait ce seul mot : Isly, 
bataille dont le nom rend à jamais célèbre celui qui 
l'a gagnée. 

Au milieu de la nef de l'église , s'élevait un 
magnifique cénotaphe recouvert de velours noir 
lamé d'argent et éclairé par un grand nombre de 
bougies et quatorze lampadaires funèbres. Autour 
du cénotaphe étaient placés cent sous-officiers tous 
décorés de la Légion d'honneur. Chaque régiment 
avait fourni son contingent de bravoure et d'hon- 
neur. Sous le péristyle de la chapelle du dôme deux 
divisions d'invalides, ayant tous en main une lance 
et la flamme tricolore, faisaient le service d'honneur. 

A huit heures du matin , le cercueil contenant le 
corps du maréchal, qui avait été déposé le H juin 
au soir dans un des caveaux de l'église, en a été 
retiré en présence du clergé, des parents et amis 
du défunt et de M. le général Petit. Ce cercueil, 
au-dessus duquel on voyait l'épée du maréchal et 



LIVRE QUATRIEME. 451 

ses insignes de grand cordon de la Légion d'hon- 
neur, a été transporté dans la chapelle ardente pré- 
parée pour le recevoir et y est resté jusqu'au 
moment (dix heures du matin) où il a dû être placé 
sur le cénotaphe, en présence de tout le cortège 
qui se trouvait alors réuni et en tète duquel les 
représentants de l'armée et de la famille du maré- 
chal remarquaient avec reconnaissance M. le prési- 
dent de la République. 

Les cordons du poêle étaient tenus à droite par 
M. Dupin, président de l'Assemblée législative; 
M. le maréchal Molitor, grand chancelier de la 
Légion d'honneur, et M. le général de division 
Changarnier, commandant en chef des gardes 
nationales de la Seine et de toutes les troupes de la 
première division militaire ; à gauche par M. le 
vice-président de la République ; M. le président du 
Conseil, et M. le ministre de la guerre. 

En avant du catafalque, à l'entrée du chœur, 
étaient la famille et quelques amis intimes du maré- 
chal, les mêmes qui ont assisté à ses derniers 
moments, ses gendres, M. le colonel Feray et 
M. Gasson, receveur général de la Haute-Loire; 
son neveu, M. de la Piconnerie; son premier et 
inconsolable aide de camp, le commandant Trochu; 
le capitaine Sayet, son deuxième aide de camp; 
MM. de Salvandy et Champlouis , ses alliés; 
MM. Achille Yigier, ex-pair; Genty de Bussy, 

29. 



452 LES INVALIDES. 

intendant militaire; colonel l'Heureux, Maigne, 
maître des requêtes; Pinoteau, Roche, Laborie, 
conseiller à la Cour de cassation ; Saint-Marc de 
Girardin , conseiller de l'Université. 

Assistaient à la cérémonie, placés dans le chœur 
de l'église : à droite et à gauche tous les ministres, 
les ambassadeurs et ministres des puissances étran- 
gères , les maréchaux de France et amiraux Sébas- 
tiani, Dode de la Brunerie, de Mackau et Laine, 
plus de deux cents représentants , parmi lesquels 
on remarquait MM. les généraux Bedeau, Lamori- 
cière, Baraguey-d'Hilliers , Rapatel d'Hautpoul, de 
Grouchy, Leflôt, Lebreton, Tartas, le vice-amiral 
Cécile, MM. Thiers, Berner, Mole, de Montebello, 
anciens ministres, et autres notabilités politiques; 
tous les généraux de division et de brigade qui se 
trouvaient à Paris, et notamment MM. Schramm, 
Pelet, Gourgaud , de Castellane , Feuchère, de 
Cramayec, Neumayer, Lawœsline, de Bourjolly, 
Perrot, de la Hilte, de Bar, de la Place, Daullé, 
Boilleau , Kcnig, de Berthois, Boquet, etc.; un 
grand nombre d'officiers supérieurs de toutes 
armes; des députations de l'École polytechnique, 
de l'École d'application d'état-major et de celle de 
Saint-Cyr, ayant à leur tète les généraux comman- 
dants de ces écoles; enfin d'un grand nombre de 
magistrats ou fonctionnaires appartenant aux cours, 
tribunaux, académies et administrations civiles. 



LIVRE QUATRIEME. 453 

Dans le sanctuaire était placé M. le président de 
la République, ayant derrière lui ses aides de camp 
et officiers d'ordonnance; Mgr l'archevêque de Paris 
et Mgr l'évêque de Langres, entourés du clergé de 
l'église, et M. le général de division Petit, com- 
mandant l'Hôtel, ayant à côté de lui M. Lajard, 
intendant militaire des Invalides. 

Toutes les tribunes étaient garnies de dames en 
deuil . 

M. l'abbé Sibour, vicaire général de Paris, qui 
a assisté le maréchal pendant le cours de sa cruelle 
maladie, officiait. La messe, chantée en simple 
faux-bourdon, a été suivie de l'absoute. M. le pré- 
sident de la République ne s'est retiré qu'après 
avoir jeté de l'eau bénite sur le cercueil, ainsi que 
l'ont fait après lui les ministres, les membres du 
corps diplomatique , les maréchaux de France , 
officiers généraux et un grand nombre de fonc- 
tionnaires. 

Après l'absoute , le corps a été placé sur un cor- 
billard richement décoré de trophées d'armes et 
d'insignes militaires, attelé de six chevaux capara- 
çonnés d'étoffe noire lamée d'argent, comme le 
cheval de bataille du maréchal qui suivait derrière 
tenu en laisse , et a été ainsi conduit , accompagné 
de tout le cortège , vers l'esplanade , à l'extérieur 
de la grille. La sortie du corps et le défilé des 
troupes ont été annoncés par une salve de treize 



454 LES INVALIDES. 

coups de canon. Deux salves semblables avaient 
déjà été tirées, l'une au commencement de la céré- 
monie, l'autre pendant l'absoute. Toutes les troupes 
qui se trouvaient réunies à proximité, au nombre 
de près de trente mille hommes, infanterie, cava- 
lerie et artillerie, ont défilé devant, le char conte- 
nant les restes du maréchal et dans le plus grand 
ordre, sous le commandement du général Dulac, 
commandant de la place de Paris. Ce défilé, qui a 
eu lieu pour chaque régiment, tambours et musique 
en tète, avec les drapeaux voilés de noir, étant 
terminé à une heure après midi, le char a été 
ramené par la cour d'honneur devant la porte de 
l'église, au-dessous de la statue du grand Empe- 
reur. Là, le cortège s'étant arrêté, M. Mole a pro- 
noncé, au milieu d'un silence religieux, le discours 
suivant : 

a Messieurs, 

» La religion seule peut-être devrait, dans ce 
saint lieu , se rendre l'interprète de la douleur 
publique. Elle y garde les cendres du grand homme 
qui, après avoir vaincu l'Europe coalisée contre la 
France, revint la délivrer de l'anarchie. Le maré- 
chal Bugeaud d'Isly avait commencé dans les armées 
de Napoléon sa carrière; il s'était formé à son école. 
Il appartenait à cette génération enthousiaste de la 
gloire de nos armes et pleine d'horreur pour ces 



LIVRE QUATRIÈME. 455 

sinistres armées qui avaient épouvanté sa jeunesse 
et pesé sur son berceau. Né guerrier, doué de ce 
merveilleux instinct qui fait les plus grands capi- 
taines, il avait aussi toutes les aptitudes de l'homme 
politique et surtout ce courage , ces vertus civiques 
qui l'ont rendu le défenseur le plus puissant et le 
plus habile de la cause de l'ordre , de la civilisation 
et de la liberté. Je laisserai l'un de ses dignes com- 
pagnons d'armes , l'un de ceux dont je l'ai entendu 
si souvent mêler le nom à ses récits, vous parler de 
cette Afrique , théâtre immortel de ses exploits. 

» Mais qu'il me soit permis, à moi qu'une com- 
munauté de sentiments, de devoirs et d'efforts a 
rapproché du maréchal Bugeaud depuis vingt ans, 
de révéler en peu de mots l'homme lui-même, pour 
ainsi dire tout ce qu'apprend la pratique d'une 
longue amitié. Je ne le ferai pas sans redoubler les 
regrets de ceux qui m'écoutent. Non, ils ne savent 
pas encore tout ce qu'ils ont perdu , tout ce que 
l'impitoyable mort vient d'enlever à la patrie; la 
Providence avait réuni dans celui que nous pleu- 
rons tout ce qui pouvait nous le rendre plus cher et 
plus précieux. Aimé du pauvre et du soldat, la 
bonté de son cœur égalait la fermeté de son âme. 
Esprit vigoureux et flexible , naïf et droit , ne res- 
semblant qu'à lui-même, quoique applicable à tout; 
laboureur et soldat, les intelligences les plus hautes 
se sentaient captivées par ses entretiens. Le dévoue- 



456 LES INVALIDES. 

ment à la patrie a dominé toute sa vie, il était le 
mobile de toutes ses actions; ni l'intrigue ni l'esprit 
de parti n'avaient d'accès dans cette âme honnête , 
simple et forte. Pour lui , la patrie c'était la France, 
le sol qui l'avait vu naître, non une forme politique, 
ni une idée dont la poursuite peut servir de thème 
ou de moyen à son ambition. Ne l'avons-nous pas 
vu dernièrement encore, dans une circonstance 
récente, prouver qu'aucun sacrifice ne lui coûtait 
quand il s'agissait de servir le pays? 

» Il est mort au moment où devaient se vérifier 
des paroles prophétiques qu'il m'adressait il y a peu 
de temps. 

« Les factieux, me disait-il, ne connaissent pas 
» nos soldats, jamais ils ne parviendront à les per- 
» vertir. L'armée sauvera la France! » 

» Illustre guerrier, grand citoyen, excellent 
homme, votre fin toute chrétienne a été la sanction 
naturelle de votre vie. Recevez ce faible hommage 
d'une voix qui vous fut connue , d'un cœur qui ne 
vous oubliera pas, d'un Français inconsolable pour 
sa patrie du vide que vous laissez parmi ses 
défenseurs. » 

Immédiatement après ce discours, M. le général 
de division Bedeau, représentant à l'Assemblée 
législative , a pris la parole au nom de l'armée et 
s'est exprimé en ces termes : 



LIVRE QUATRIÈME. 457 

« Messieurs, 

» Les services militaires de M. le maréchal Bu- 
geaud d'Isly appartiennent à deux époques. 

» L'armée de l'Empire, si noblement représentée 
dans cette enceinte par les illustrations et les glo- 
rieux vétérans qui nous entourent, se rappelle le 
soldat vélite de 1804, conquérant successivement 
tous les grades sur les champs de bataille d'Auster- 
litz, d'Iéna, de Pultusk, d'Eylau et de Friedland, 
au prix de son sang généreux. 

» L'armée de l'Empire a confirmé l'histoire écrite 
par l'illustre chef de l'armée d'Aragon. Le maré- 
chal Suchet signale presque à chaque page l'intré- 
pidité et la remarquable intelligence de la guerre 
du chef de bataillon Bugeaud, dont le nom se trouve 
inscrit sur les mémorables bulletins datés de Tor- 
tose, de Valence, d'Alicante, d'Ordal et du Lobréga. 

» L'armée de l'Empire enfin nous a transmis 
comme un des actes les plus glorieux de nos fastes 
militaires le dernier combat livré en 1815 pour 
la défense du territoire français envahi par la coali- 
tion de l'étranger. 

» Le colonel Bugeaud, commandant le 4 4 e de 
ligne, était aux avant-postes de l'armée des Alpes. 
Il reçoit le même jour la nouvelle de la bataille 
de Waterloo et la députation qui lui apporte l'aigle 
remise au Champ de Mai . 



458 LES INVALIDES. 

» Une division autrichienne de douze mille hommes 
est en marche pour attaquer la position occupée par 
les dix-sept cents soldats du 1 4 e . Le colonel Bugeaud 
réunit son régiment, lui remet l'aigle et termine son 
allocution chaleureuse par les paroles suivantes : 
« Vous jurez tous que tant qu'un soldat du 1 4 e sera 
» debout , cette position sera défendue et que pas 
» une main ennemie ne touchera le drapeau sacré 
» de la patrie. » 

» Le serment est répété avec enthousiasme, et, 
après dix heures de combat, la division autrichienne 
repoussée laisse deux mille hommes sur le champ 
de bataille, neuf cent soixante prisonniers entre 
les mains des braves soldats qui ont si vaillamment 
répondu à l'entraînement patriotique de leur intré- 
pide colonel. 

» Les souvenirs de la seconde époque remontent 
à 1 836 ; c'est dans la province d'Oran que le géné- 
ral Bugeaud vient, pour la première fois, donner à 
la jeune armée d'Afrique l'appui de son expérience 
et de sa valeur. Les troupes qu'il rejoint sont réfu- 
giées sur une plaine nue et sablonneuse. Elles 
viennent d'éprouver un revers. Dès le lendemain 
de l'arrivée du général, l'offensive est ordonnée, et 
quelques jours après la victoire de la Sickaek ré- 
pondit aux espérances que la renommée du nou- 
veau chef avait déjà fait concevoir. 

» Quatre ans plus tard, le général Bugeaud fut 



LIVRE QUATRIÈME. 459 

nommé gouverneur de l'Algérie au moment où la 
lutte y était le plus gravement engagée. Je n'entre- 
prendrai pas de reproduire les faits si multipliés de 
cette guerre contemporaine. La France entière s'est 
associée au triomphe décerné en 1844 au conqué- 
rant et au pacificateur de l'Afrique, au vainqueur 
d'Isly. Mais la France ne saura jamais assez les 
causes de la confiance absolue que nous inspirait 
notre général en chef, les motifs de l'affection res- 
pectueuse que nous avions pour lui. 

» Le maréchal Bugeaud possédait au plus haut 
degré l'énergique résolution qui grandit avec le 
péril, la sûreté du coup d'œil, la promptitude de 
la décision. Animé du plus pur patriotisme, il restait 
calme et maître absolu de sa pensée quand la res- 
ponsabilité de ses actes s'accroissait avec la gravité 
des événements. Il mesurait avec un admirable sens 
l'importance des difficultés. Habile appréciateur des 
particularités de la guerre d'Afrique , il nous avait 
donné à cet égard des principes dont l'imitation, 
continuée par ses lieutenants, est aujourd'hui 
acceptée par tous en Algérie comme règle de con- 
duite. 

Le maréchal avait conquis l'affection de l'armée 
par les témoignages constants d'une sollicitude in- 
telligente qui comprenait merveilleusement les in- 
térêts, les sentiments et les besoins du soldat. Il 
savait allier à l'énergie de la volonté qui commande 



460 LES INVALIDES. 

la bonté communicatiye du cœur qui fait aimer le 
commandement. L'union de ces précieuses qualités 
a donné à l'illustre maréchal une popularité qui ne 
sera pas éphémère. 

» Cent mille soldats ont pris part, sous ses ordres, 
à la conquête de l'Algérie ; ils vivront longtemps 
après lui pour répéter partout et glorifier, avant 
l'histoire, le nom du chef qui savait fixer la victoire 
à leurs drapeaux. 

m Hier encore l'armée des Alpes, justement fière 
et confiante, espérait en lui, attendant que l'hon- 
neur de la France lui commandât le dévouement des 
combats. 

» Tous aujourd'hui soumis à la volonté de Dieu 
qui l'appelle, unanimes dans notre profonde dou- 
leur, nous apportons sur sa tombe le tribut de notre 
admiration et de nos regrets, la promesse de la 
fidélité du souvenir. » 

Les deux discours rapportés ci-dessus ont été 
écoutés avec un sentiment unanime de sympathie 
et de respect par tous les assistants, pénétrés, 
comme ceux qui venaient de les prononcer, de la 
plus douloureuse émotion. 

Après les dernières paroles de M. le général 
Bedeau, le cercueil ayant été descendu du char, de 
nouveaux sanglots ont accompagné les restes de 
l'illustre maréchal dans le caveau de l'église, où 



LIVRE QUATRIÈME. 461 

avait été préparée sa dernière demeure et où il n'a 
été déposé qu'après de nouvelles prières et béné- 
dictions de la part du clergé et des nombreuses per- 
sonnes qui s'étaient jointes à la famille du maréchal 
pour rendre ce dernier hommage à sa mémoire. 

Grâce aux dispositions ordonnées à l'avance par 
M. le gouverneur et dont l'exécution a été suivie 
avec beaucoup de soin par M. le général Petit, 
commandant de l'Hôtel, tout s'est passé avec le plus 
grand ordre. Rien n'est venu troubler cette impo- 
sante cérémonie, pendant laquelle un recueillement 
général et la douleur empreinte sur tous les visages 
ont dignement exprimé les profonds regrets que 
laisse à toute la France honnête la perte du grand 
capitaine qui l'a si bien servie et qui lui a été enlevé 
à un âge où son courage, son dévouement à la patrie, 
son habileté et son expérience militaire pouvaient 
encore si bien la défendre soit à l'extérieur contre 
l'étranger, soit à l'intérieur contre les ennemis de 
l'ordre. 



La mort de M. le maréchal Molitor, nommé depuis 
peu grand chancelier de la Légion d'honneur, sui- 
vit de près celle du vainqueur d'Isly. Il expira le 
28 juillet. Le président de la République, considé- 
rant la longue et brillante carrière de ce maréchal, 
ancien gouverneur des Invalides , ordonna que 
ses restes seraient inhumés dans les caveaux de 



40? LES INVALIDES. 

l'hôtel des Invalides. M. le général Petit, suivi de 
M. l'intendant Lajard ; du colonel Gérard, secré- 
taire général archiviste; de l'adjoint à l'intendance 
M. Lagé; de M. Rougevin, architecte de l'Hôtel, 
et de son état-major, s'est rendu à la grande grille, 
où sont arrivés, le 3 août à neuf heures du soir, 
MM. Gabriel, Auguste et Olivier Molitor, Edouard 
Monnier, fils et petit-fils de M. le maréchal; le gé- 
néral Saint-Marc, secrétaire général de la grande 
chancellerie de la Légion d'honneur; le colonel 
Baligan; le commandant Clément, ancien ami du 
maréchal; son aide de camp le lieutenant-colonel 
Dupons; Frédéric Maitrejean; Casimir et Henri de 
l'Espée; Trépagne, notaire, et enfin M. le curé de 
Saint-Thomas d'Aquin, qui tous précédaient ou 
accompagnaient le corps du défunt. Le cercueil est 
arrivé à la porte de l'église des Invalides, où M. le 
curé, assisté de son clergé, s'était rendu pour le 
recevoir. M. le curé de Saint-Thomas d'Aquin, en 
lui remettant le précieux dépôt confié à sa garde, 
a prononcé le discours suivant : 

« Vénérable et vénéré pasteur, 

» Je viens confier à votre religieux intérêt la 
dépouille mortelle de M. le maréchal Molitor, qui 
fut pendant sa vie l'objet de notre admiration et 
l'est aujourd'hui de nos regrets. C'est cette enceinte, 
justement appelée le temple de l'héroïsme, qui de- 



LIVRE QUATRIÈME. 403 

vait être la dernière demeure de celui que la mort, 
par un coup imprévu, vient d'enlever à sa famille, 
à sa patrie. Aussi , justes appréciateurs de ses ser- 
vices, les chefs de L'État, sensibles aux vœux de 
l'armée et de la France entière, ont-ils voulu qu'il 
reposât au milieu des guerriers qu'il a constamment 
suivis et toujours égalés dans la carrière de la gloire. 
Les drapeaux suspendus à cette voûte disent à qui 
les considère quelles ont été ses nobles fatigues et 
ses glorieux succès. C'est à l'héroïsme de sa con- 
duite qu'il a été redevable des éloges qu'ont aimé 
à lui donner les vrais juges du mérite militaire, ses 
compagnons d'armes, les Masséna , les Kléber, les 
Moreau, les Macdonald, dont il était le rival et 
l'ami. Sûrement il est ici quelques-uns des braves 
qui l'ont vu, de mille combats noblement soutenus 
en cent contrées diverses, sortir toujours vainqueur. 
Témoins de son courage, admirateurs de ses triom- 
phes et fiers de les avoir partagés, ils applaudissent 
à l'hommage que lui rendent en ce jour et l'Etat et 
l'Église. Des témoignages de reconnaissance, voilà 
ce que lui doit la patrie; des prières, voilà ce que 
lui doivent les ministres d'un Dieu de paix, afin 
que, admis aujourd'hui dans le séjour des héros, 
il le soit bientôt dans celui des élus. C'est de vous, 
pasteur vénéré, et de vos pieux collaborateurs qu'il 
attend ce bonheur ; son avenir est désormais en vos 
mains. Puisse-t-il, heureux de vos sacrifices et de 



464 LES INVALIDES. 

vos vœux, obtenir auprès du Dieu des miséricordes 
la place que vont solliciter pour lui votre intérêt et 
votre piété. » 

M. le curé des Invalides a répondu : 

« Monsieur le curé, 

» Nous avons reçu autrefois à la porte de cette 
église l'illustre maréchal Molitor comme notre gou- 
verneur. Nous avons appris à le vénérer pendant 
sa vie, et nous recevons aujourd'hui sa dépouille 
mortelle avec le respect dû à ses éminentes vertus, 
aussi bien qu'à son éminente dignité. La Hollande, 
la Suisse et l'Espagne connurent sa justice dans le 
maniement des affaires, comme sa valeur dans les 
combats et sa capacité dans le commandement des 
armées. 

» L'hôtel des Invalides a connu l'élévation de 
son esprit, la bonté de son cœur et les sentiments 
religieux de son âme vraiment chrétienne. 

» C'est donc avec un juste empressement et une 
pieuse reconnaissance que l'autorité militaire et le 
clergé de cette paroisse rendront les devoirs funèbres 
au grand chancelier de la Légion d'honneur, bien 
digne de reposer ici à côté des autres illustrations 
confiées à la garde de notre religion et de notre 
patriotisme. » 

Après quoi, le cercueil contenant la dépouille 



LIVRE QUATRIÈME. 465 

mortelle du maréchal a été transporté dans la cha- 
pelle ardente préparée dans l'église pour le rece- 
voir, et où il est resté déposé jusqu'au jour fixé 
pour la cérémonie des funérailles. Les assistants ne 
se sont séparés qu'après avoir associé leurs prières 
à celles récitées par le clergé pour le repos de l'âme 
de l'illustre défunt. 

Le lendemain, mercredi 8 août, les funérailles 
du maréchal ont eu lieu avec la même pompe que 
celle suivie le 1 9 juin précédant pour les obsèques 
du maréchal Bugeaud d'Isly. L'enceinte de l'hôtel 
des Invalides était entourée de détachements de 
tous les régiments de la garnison de Paris. La 
grande entrée de l'Hôtel, le péristyle de l'église et 
toute l'église étaient décorés par de grandes ten- 
tures noires lamées d'argent, sur lesquelles étaient 
appliqués l'écusson armorié du maréchal et d'autres 
écussons palmés rappelant les noms de toutes les 
batailles et combats auxquels il a pris part dans sa 
longue et glorieuse carrière. 

Au milieu de la nef de l'église s'élevait un ma- 
gnifique cénotaphe recouvert de velours noir lamé 
d'argent, éclairé par un grand nombre de bougies et 
de lampadaires funèbres, et autour duquel avaient 
été placés les sous-officiers décorés fournis par les 
régiments de toutes armes. A onze heures et un 
quart, le cercueil contenant le corps du maréchal 
a été retiré de la chapelle ardente où il avait été 

30 



466 LES INVALIDES. 

déposé et placé sur le cénotaphe en présence du 
clergé, de la famille du défunt, du général de divi- 
sion Petit, commandant de l'Hôtel, et de tout le 
cortège qui se trouvait alors réuni, et où l'on re- 
marquait : le président de l'Assemblée nationale, 
le président du conseil, le ministre de la guerre, 
l'amiral Mackau, le général de division Changarnier, 
commandant des gardes nationales de la Seine et 
de toutes les troupes de la première division, et 
le général de Saint-Mars, secrétaire général de la 
grande chancellerie de la Légion d'honneur. Toutes 
les tribunes de l'église étaient garnies de dames en 
deuil. La messe a été célébrée par M. le curé des 
Invalides, et l'absoute a été faite par M. Buguet, 
vicaire général archidiacre. Mgr l'archevêque était 
absent pour cause de santé. 

Immédiatement après l'absoute, le corps du ma- 
réchal a été placé sur un corbillard richement 
décoré d'armes et d'insignes militaires, attelé de 
six chevaux caparaçonnés d'étoffe noire lamée d'ar- 
gent, comme le cheval de bataille du maréchal, qui 
suivait derrière tenu en laisse, et a été ainsi conduit, 
accompagné de tout le cortège, vers l'esplanade, à 
l'extérieur de la grille. Là ont défilé avec beaucoup 
d'ordre devant le char funèbre les troupes four- 
nies par tous les corps de la garnison de Paris. Des 
salves d'artillerie ont été tirées pendant ce défilé, 
ainsi que pendant la cérémonie religieuse. 



LIVRE QUATRIÈME. 467 

Après ce défilé, le char funèbre a été ramené 
par la cour d'honneur devant la porte de l'église ; 
alors le cortège s'est arrêté. Le général de division 
Fabvier, représentant à l'Assemblée nationale légis- 
lative, a prononcé d'une voix émue le discours 
rapporté ci-après : 

« Messieurs, 

» Dépourvu du don précieux de l'éloquence, 
j'aurais laissé à d'autres plus capables le soin d'ho- 
norer dignement la mémoire du maréchal Molitor 
et me serais contenté de suivre triste et silencieux 
des restes qui me sont si chers. 

» Mais le désir d'une famille illustre est un ordre 
pour moi. L'orgueil natal m'enhardit d'ailleurs à 
parler au nom de ces belles vallées de la Meurthe et 
de la Moselle qui enfantent et nourrissent si volon- 
tiers des soldats intrépides et d'inébranlables pa- 
triotes. Je comprimerai donc, si je le puis, pour 
quelques instants, une douleur égale à ma recon- 
naissance pour tant de bontés et, j'ose le dire, 
d'affection dont m'honorait depuis quarante-deux 
ans cet homme que la tombe va recevoir. 

» C'est un usage pieux et salutaire, messieurs, 
que celui de louer en public ceux qui ont bien servi 
la patrie. C'est un usage pieux, car nous devons 
d'abord remercier la Providence qui envoie de tels 
hommes pour la défense, l'ornement et la gloire de 

30. 



468 LES INVALIDES. 

la France ; salutaire , car le récit de tamt de hauts 
faits, le tableau d'une vie pure et consacrée sans 
relâche à l'exercice de toutes les vertus ne peuvent 
inspirer à ceux qui survivent que des sentiments 
nobles et généreux; et quel plus bel hommage à 
rendre à ceux qui ne sont plus que d'aimer ce 
qu'ils ont aimé avec passion, que de servir ce qu'ils 
ont si bien servi ? la patrie! 

» Molitor, maréchal de France, grand-croix de 
la Légion d'honneur, grand chancelier de cette 
sage et magnifique institution, décoré par bien des 
rois, décoré surtout des hommages de respect et 
de reconnaissance qu'inspiraient ses vertus, son 
désintéressement , surtout dans toutes les contrées 
où il a porté ses pas victorieux, Molitor est né à 
Hayange, département de la Moselle. Fils d'un 
ancien militaire qui donna tous ses soins à son 
éducation , il finissait ses études lorsque la révolu- 
tion éclata. A l'aspect de l'agression étrangère, son 
jeune et noble cœur bondit, et le même jour vit 
Molitor volontaire et capitaine au 4 e bataillon de 
la Moselle. 

» Je ne suivrai pas Molitor d'exploits en exploits, 
de succès en succès, grandissant chaque jour sous 
les yeux de ses illustres chefs, Custine, Hoche, 
Kléber, .lourdan, etc., et partageant leur gloire. 
C'est en Suisse que, général de brigade, il com- 
mence en 1709 à s'élancer dans l'histoire. Entouré 



LIVRE QUATRIÈME. 469 

de deux armées autrichiennes et de l'armée russe , 
il soutient pendant huit jours les combats les plus 
acharnés , bat Souvarov en personne , rejette 
cette armée quintuple hors de la vallée de Glaris, 
et couvre ainsi l'enfant chéri de la victoire, qui 
pendant ce temps sauvait la France à Zurich; 
Masséna, Masséna lui-même, messieurs, lui témoi- 
gne la reconnaissance de la patrie, la sienne propre. 

» En 1800 il passe le Rhin, sous Moreau, bat 
les Autrichiens à Stokach et à Maeskirch et, avec 
sa seule division de cinq mille hommes, s'empare 
du Tyrol et des Grisons défendus par vingt-cinq 
mille ; enlève enfin la position de Feldkirch et com- 
munique avec l'armée d'Italie. 

» Nommé général de division en 1800, par le 
Premier Consul, puis à la paix gouverneur de la 
7 e division militaire, il imprime à toutes ces contrées 
agitées l'esprit d'ordre qui chez lui accompagnait 
la valeur. 

» En 1805, à Caldiero, sa division repoussa 
avec succès le choc de toute l'aile droite de l'archi- 
duc Charles. 

» A la paix de Presbourg, nommé gouverneur 
général de la Dalmatie, il obtient soudain la con- 
fiance et la soumission de cette contrée en y intro- 
duisant cette administration pure et bienfaisante 
que peu après le général Marmont vint perfectionner 
et étendre sur toute l'Illyrie, et qui excita chez ces 



470 LES INVALIDES. 

peuples à demi sauvages l'aiîection et la reconnais- 
sance qu'ils conservent encore pour ces deux chefs 
et pour notre année. 

» Si j'ai passé rapidement sur bien des hauts faits 
d'armes, permettez-moi, messieurs, quelques détails 
sur une action d'autant plus belle qu'on y voit la 
vertu du citoyen l'emporter encore sur celle du 
guerrier. 

» Lauriston, chargé d'occuper l'Albanie véni- 
tienne, se présente devant Cattaro avec un faible 
corps et sur la foi des traités ; l'amiral russe Siniavin, 
qui l'avait devancé, marche sur lui avec quatre 
mille Russes et dix mille Monténégrins. Lauriston 
se replie et s'enferme dans Raguse, ville située au 
pied du mont San-Sergïo. Sa perte était certaine. 
Molitor l'apprend; sans hésiter, sans calculer que 
pendant son absence des populations frémissantes 
encore au souvenir de Venise peuvent lui oter tout 
espoir de retraite et lui arracher une province que 
son devoir est de conserver, il part avec deux mille 
hommes, fait quatre-vingts lieues par les sentiers 
les plus après, il viole le territoire turc; peu lui 
importe son devoir régulier, peu lui importe le 
droit des gens : il a des Français à sauver. Arrivé 
sur les derrières des ennemis, il emporte leur po- 
sition, les précipite dans le port de Gravosa, où 
leur flotte les recueille, et parait sur le San-Sergio, 
armé de l'aigle impériale, comme un ange sauveur. 



LIVRE QUATRIÈME. 471 

Cette ville aux abois, qui attendait la destruction 
dont la menaçaient ces hordes féroces, lui offre de 
riches présents. Toujours pur, toujours modeste, 
Molitor n'accepte que les vœux, rentre en Dalmatie, 
et les Ragusains, dans leurs églises, ajoutent au 
Domine salvum accoutumé et liberatorem nostrum 
Molitorem. 

» En 1807 il part avec ses troupes de l'Adria- 
tique pour la Baltique, repousse le roi de Suède, 
s'empare de Stralsund et gouverne la Poméranie 
suédoise. A son départ, une feuille allemande s'ex- 
primait ainsi : 

« La satisfaction d'être dispensés de l'entretien 
» d'une nombreuse division se trouve bien diminuée 
» pour les habitants par le départ de l'excellent 
» général qui a su si bien concilier la justice la 
» plus exacte avec ses devoirs envers l'Empereur 
» et dont la conduite mérite notre amour et notre 
)> respect. » 

» En 1809 on le trouve en Allemagne sous 
Masséna; il sauve un corps d'armée bavarois dont 
le chef reconnaissant s'exprime ainsi : « La division 
» Molitor sauva les Bavarois en marchant à leur 
» secours et conserva au milieu de leur pays la 
» sévère discipline qui a toujours distingué les 
» troupes commandées par ce général. » 

» A Lobau, à Essling, à Wagram, Molitor tou- 
jours au premier rang. 



472 LES INVALIDES. 

» En 1810 il va occuper les villes hanséatiques ; 
là, j'ai entendu dernièrement les mêmes hommages 
qu'il y a quarante-deux ans j'entendais à Raguse. 

» En 181 1, gouverneur de la Hollande, qu'il ne 
quitta que lors de nos désastres de 1813 et après 
de nombreux combats tous dignes de lui; c'est 
alors que le prince Lebrun écrivait : 

« Si quelqu'un avait pu conserver la Hollande à 
» l'Empire, c'était Molitor, non-seulement grand 
» capitaine, mais encore excellent administrateur ; 
» ce qui l'honore par-dessus tout, c'est cette glo- 
» rieuse médiocrité de fortune qui dépose si haut 
» en faveur de sa sévère probité. » 

» Rentré en France avec Macdonald, il défendit 
pied à pied le sol de la patrie. En 1815, envoyé en 
Alsace, en un instant il organisa vingt-cinq mille 
hommes. Il était aux prises avec l'ennemi lors- 
qu'une paix trop prompte et trop chèrement achetée 
vint lui arracher ses armes. Proscrit d'abord, il fut 
quelques années après chargé d'inspections géné- 
rales, et c'est à lui surtout qu'on doit les excellentes 
bases sur lesquelles s'est formée notre nouvelle 
armée. 

» Après la campagne d'Espagne de 1823, il fut 
nommé maréchal et pair de France et se trouva 
ainsi arrivé au sommet des dignités publiques sans 
avoir jamais cherché une faveur. 

» Telle a été la longue et glorieuse carrière du 



LIVRE QUATRIÈME. 473 

maréchal Molitor; n'ayant jamais connu un revers, 
n'ayant jamais manqué à un devoir, obtenant du 
soldat la discipline la plus exacte sans employer la 
rigueur, faisant honorer la France par l'étranger; 
vous l'avez vu dans les loisirs de la paix, toujours 
soumis, jamais courtisan, donnant de sages conseils, 
n'en offrant jamais. 

» S'il accordait quelques heures à l'amitié et aux 
arts, il étudiait surtout la grande science de la 
guerre et se plaisait à l'enseigner à ceux qu'il 
aimait. Mais ses derniers jours ont été amers ; sa 
chère armée frappée des plus rudes coups, les cris 
de la discorde, sa patrie abaissée, c'était trop pour 
son cœur, après tant de travaux ! 

» Messieurs, je vous ai entretenus longtemps, il 

suffisait de dire il y a quelques jours il était 

encore l'expression vivante de notre immortelle 
devise : Honneur et Pairie. 

» Allez, Molitor, montez dans la région des ré- 
compenses; à votre aspect, la foule des héros, vos 
compagnons d'armes, se lèvera pour vous recevoir. 
Adieu ! ! » 

Après ce discours, qui a été écouté par tous les 
assistants avec un silence religieux et les marques 
de la douleur générale et des profonds regrets 
causés par la perte de l'illustre maréchal, le cer- 
cueil a été descendu dans le caveau préparé pour 



474 LES INVALIDES. 

le recevoir, en présence des membres de la famille 
et de toute l'assemblée. Les prières et les béné- 
dictions de la part du clergé et des assistants ont 
terminé cette imposante cérémonie. 

Molitor ( Gabriel -Jean- Joseph ) , maréchal de 
France , est un des officiers généraux les plus bril- 
lants du premier Empire. Son nom ne rappelle que 
des souvenirs glorieux; c'est un des beaux carac- 
tères dont l'ancienne armée peut et doit à juste titre 
être fière. Valeur, talent, vertus militaires, vertus 
privées, rien ne manque à sa réputation sans tâche. 
.Molitor naquit au petit bourg de Hayange, près 
d'Huningue, dans la fertile et riante vallée de la 
Moselle, le 7 mars 1770. Son père, ancien et brave 
militaire , était devenu un bon et honnête fermier. 
Sans être riche , il avait une certaine aisance ; sans 
avoir une instruction étendue, il comprenait l'im- 
portance de l'instruction : aussi fit-il donner dans 
les écoles une éducation solide à son fils. Le jeune 
.Molitor suivit les leçons de ses maîtres avec une 
assiduité si exemplaire et montra un caractère si 
doux qu'on le crut appelé par vocation dans les 
ordres. On lui fit faire rapidement quelques études 
de théologie; il fut même tonsuré, et on allait le 
vouer au sacerdoce. Lorsque la France menacée fit 
un appel à tous ses enfants , le futur ecclésiastique 
se jeta tout à coup, le 1 3 août 1701, dans les rangs 
des volontaires, au 4 e bataillon de la Moselle. 



LIVRE Q LATRIE ME. 475 

Grande fut la stupéfaction de sa famille ; mais 
comme il était assez vigoureux pour porter le sac 
et le fusil, assez âgé pour comprendre ce qu'il fai- 
sait, on le laissa agir à sa guise. Le 25 août, dix 
jours après son enrôlement, il quitta le toit paternel 
pour se rendre à Metz. Sa figure, sa taille, son 
instruction bien supérieure à celle de ses compa- 
gnons ayant attiré les regards, il fut choisi par les 
jeunes volontaires pour être un de leurs capitaines. 
A cette époque de révolutions pour les uns, d'émi- 
gration pour les autres, de danger pour tous, la 
fortune était pour beaucoup dans les premiers 
grades militaires. Le 4 e bataillon de la Moselle, dont 
le futur maréchal faisait partie, fut appelé à l'armée 
du Nord. Il fit à cette armée la rude campagne 
de 1792 dans les Ardennes. Le I septembre 1793, 
ayant été promu chef de bataillon adjudant général 
à la suite d'un concours , au camp de Forbach , on 
l'envoya à l'armée de la Moselle sous Custine. Il prit 
part aux affaires de Worms, de Spire, de Mayence. 
Ces brillants succès sont bientôt suivis de revers : 
les troupes se replient ; dans un engagement , 
Molitor reçoit sa première blessure. A peine rétabli, 
il est désigné pour l'armée de Jourdan, sur le Rhin. 
Le général en chef ne tarde pas à connaître, à 
apprécier et à prendre en véritable affection le jeune 
officier supérieur; il lui confie des missions assez 
importantes et n'a pas à s'en repentir, car Molitor 



476 LES INVALIDES. 

est aussi intelligent que brave et dévoué à son pays. 
Les batailles de Wattignies, de Fleurus, le beau succès 
d'Aldenhoven permirent aux troupes françaises de 
passer le Rhin. Molitor fut mis sous les ordres du 
brillant général en chef Hoche, qui devint son guide 
et son modèle. Avec cette brigade il enlève, à la 
bataille de Kaiserslautern, la position d'Erleberg, à 
la droite des Prussiens; il combat à la bataille de 
Werd le 22 janvier 4794; il force le lendemain la 
position de Lampersloch , tue six cents hommes à 
l'ennemi et contribue au succès de la bataille de 
Weissembourg , à la suite de laquelle Landau est 
débloquée. L'année suivante, en 1793, il est griè- 
vement blessé dans une attaque sur Mayence. 
Nommé chef de brigade le 13 juin 1795 il fut 
employé aux armées d'Allemagne sous les généraux 
Pichegru, Kléber, Moreau et Jour dan. Au siège de 
Kehl il obtint le grade de général de brigade le 
30 juillet 1799. Il se rendit en Suisse, près de 
Masséna, où, avec sa brigade de quinze cents 
hommes, il attaque deux régiments autrichiens, 
les déloge , les culbute et se trouve tout à coup en 
face de cinq bataillons autrichiens et de douze cents 
Suisses; il ne se décourage pas cependant. Profitant 
d'un moment favorable , il fait battre la charge et 
culbute ses adversaires. Il les repousse encore à 
Kerensen. Le vieux Souvarov paraît avec vingt 
mille hommes ; le 20 septembre Molitor repousse 



LIVRE QUATRIÈME. 477 

F avant-garde jusqu'à l'Oberland. Il refuse de se 
rendre, et avec ses trois bataillons il tient tête à 
des forces imposantes et chasse enfin les Russes de 
la vallée après leur avoir fait subir une perte de 
quatre mille combattants. C'est de cette époque que 
date l'amitié de Masséna et de Molitor. Le 3 mai il 
culbute les Autrichiens à Stokach , le 5 à Maës- 
tricht, le 1 4 juillet à la bataille de Feldkirch. Cette 
dernière, avec celles de Marengo et de Hohenlinden, 
assure la paix de Lunéville. Le 6 octobre il reçut 
le grade de général de division et le commande- 
ment de la septième division militaire. En 1805 il 
fut envoyé à l'armée d'Italie sous Masséna. Il se 
montra très-brillant aux combats de Véronette et 
Vago , le 29 octobre , et enleva deux bouches à feu 
aux Autrichiens. Il combattit le 30 du même mois 
à Caldiero et parvint à repousser les Autrichiens. 
Le 3 novembre il fait huit cents prisonniers; le 4 il 
enlève la position de San-Pietro, culbutant ses 
adversaires et leur prenant neuf cents hommes. 
Napoléon l'envoya en \ 80G comme gouverneur 
en Dalmatie, où il rendit les pkis éminents ser- 
vices , en récompense desquels Napoléon le créa 
grand officier de la Légion d'honneur et bientôt 
après chevalier de la Couronne de fer. Il fut envoyé 
ensuite, jusqu'à la fin de 1808, dans la Baltique, 
où sa belle «conduite lui valut le titre de comte avec 
un majorât de trente mille francs. En 1809, à 



478 LES INVALIDES. 

Wagram, il contint pendant une partie de l'action 
les tentatives désespérées de l'archiduc Charles. 
Après les Cent -Jours il resta dans l'inaction jus- 
qu'en 1818. En 1823 il prit part aux campagnes 
d'Espagne, et il contribua beaucoup à la conclu- 
sion de la convention qui fit cesser les hostilités; 
le 5 août 1 823 il fut fait commandeur de l'ordre de 
Saint-Louis, et le 9 octobre 1823 il fut élevé à la 
dignité de maréchal de France. En 1 847 le roi Louis- 
Philippe lui donna le commandement de l'hôtel des 
Invalides. Il céda volontairement les Invalides au 
dernier des frères de l'Empereur comme gardien 
naturel des cendres de Napoléon. Il accepta en 
compensation la grande chancellerie de la Légion 
d'honneur, poste dans lequel il mourut tout à coup 
le 28 juillet 1849, à l'âge de soixante-dix-neuf ans. 

Le président de la République, voulant récom- 
penser les services rendus à la France par le prince 
Jérôme, gouverneur des Invalides, et notamment 
pendant les mémorables campagnes de 1807, 1809 
et 1812, l'éleva, par décret du 1 er janvier 1850, à 
la dignité de maréchal de France. 

Le nombre des vieux soldats admis aux Invalides 
diminuant chaque jour, et l'hôtel de Paris étant 
devenu suffisant pour donner asile à la totalité des 
pensionnaires, la succursale de l'établissement fut 
supprimée par décret du 27 février I8&0. 

Les invalides d'Avimion vinrent donc retrouver 



LIVRE QUATRIEME. 479 

leurs camarades, dont ils étaient séparés depuis le 
désastre de Waterloo. 

Le 3 mars 1850, la grande-duchesse de Bade est 
venue visiter de nouveau l'Hôtel. Le prince gou- 
verneur lui en fit les honneurs. Arrivée dans la 
chapelle du dôme , la princesse parut éprouver une 
profonde émotion à l'aspect du monument qui ren- 
fermait les cendres de son père adoptif. 

Aujourd'hui 5 mai , à midi, a eu lieu à l'Hôtel la 
célébration de la messe anniversaire fondée à per- 
pétuité par les anciens militaires de l'Empire en 
commémoration de la mort de l'empereur Napoléon. 

A cette pieuse cérémonie assistaient : 

Le président de la République ; 

M. Boulay (de la Meurthe), vice-président; 

Tous les ministres; 

Tout l'état-major de l'Hôtel, en tête duquel se 
trouvait le maréchal gouverneur, frère de Napo- 
léon I er ; 

Un grand nombre de membres de l'Assemblée 
nationale ; 

Le préfet de la Seine; 

Le grand chancelier de la Légion d'honneur; 

Plusieurs officiers généraux parmi lesquels on 
remarquait les généraux Changarnier, Pelet, Gour- 
gaud, Magnan, Lawœstine , Piat , de Résigny, 
Barrois, et le général commandant la garde natio- 
nale de Paris; 



480 LES INVALIDES. 

Madame la grande-duchesse douairière de Baden ; 

La princesse Bacciochi; 

Enfin une grande quantité d'anciens militaires 
de l'Empire. 

L'arrivée et le départ de M. le président de la 
République ont été salués des plus vives acclama- 
tions par les personnes de toutes les classes de la 
société qui encombraient la cour d'honneur. 



Hier, 5 mars \ 851 , conformément aux ordres du 
ministre de la guerre, la première partie de la céré- 
monie des funérailles du maréchal Dode de la Bru- 
nerie, décédé le 1 er mars 1851 , a eu lieu à l'Hôtel. 
Les restes mortels de l'illustre défunt sont arrivés à 
sept heures du soir à la grande grille, où les atten- 
dait le général Petit, accompagné de son état-major, 
auquel se sont joints : MM. Dode-Denant, frère du 
maréchal; Dode-Guman et Pérignon, Eugène, ses 
neveux ; Ardant, colonel du génie, allié du défunt; 
des Essarts, général en retraite; Moreau, général, 
membre du comité des fortifications; Devoize, ancien 
capitaine du génie; de Saint-Laurent, capitaine du 
génie, tous anciens aides de camp du maréchal, et 
enfin M. de Chamberet, capitaine d'état-major, son 
dernier aide de camp, qui a fait la remise du corps 
au général commandant l'Hôtel. Ce général, sensible 
à la perte que venait de faire la France dans la per- 
sonne de l'une des premières illustrations du corps 



LIVRE QUATRIEME. 481 

du génie, a fait déposer le cercueil dans une chapelle 
ardente préparée à cet effet dans l'église de l'Hôtel 
et confiée à la garde de quatre militaires invalides. 

Prévenu que le président de la République hono- 
rerait de sa présence la cérémonie religieuse qui 
allait avoir lieu, le général commandant l'Hôtel, 
le maréchal Jérôme étant indisposé, est allé, suivi 
de l'état-major, l'attendre à la grille, et l'a accom- 
pagné jusqu'à l'église. 

Aussitôt le service funèbre a commencé. 

Étaient présents les ministres , maréchaux , ami- 
raux et un grand nombre d'officiers généraux, parmi 
lesquels on remarquait les généraux Exelmans, 
Baraguey-d'Hilliers, Perrot , commandant de la 
garde nationale de la Seine; Vaillant, président du 
comité des fortifications : auxquels s'étaient joints 
des membres de l'Assemblée nationale et de hauts 
fonctionnaires appartenant aux cours, tribunaux et 
administrations civiles. 

Dans l'intérieur de l'église, des écussons rappe- 
laient toutes les batailles et tous les sièges auxquels 
le maréchal avait assisté pendant sa longue et labo- 
rieuse carrière militaire. Cent sous-officiers de la 
garnison étaient rangés autour du catafalque, et 
soixante militaires invalides, armés de lances, fai- 
saient le service d'honneur. 

Après l'absoute , le corps a été placé sur un cor- 
billard richement décoré de trophées d'armes et 

31 



482 LES INVALIDES. 

d'insignes militaires et attelé de six chevaux capa- 
raçonnés d'étoffe noire lamée d'argent ; il a été 
accompagné de tout le cortège et conduit à l'exté- 
rieur de la grille. Les coins du poêle étaient tenus 
par le maréchal ministre de la guerre, le maréchal 
Reille , l'amiral de Mackau et le général de division 
Vaillant. Après le défilé de l'armée, le corps a été 
ramené par la cour d'honneur à l'église pour être de 
là transporté par les soins de la famille au cimetière 
du Père-Lachaise, où le maréchal avait demandé 
à être inhumé. 

Éminent guerrier, homme de bien, aussi dis- 
tingué par l'élévation de son esprit que par la 
droiture de son jugement, le vicomte Dode de la 
Brunerie, dont le bâton de maréchal était venu 
dignement couronner la carrière, emportait en des- 
cendant dans la tombe l'estime et les regrets de 
ceux qui l'avaient connu. 



Aujourd'hui, à midi moins un quart, on célébrait 
les obsèques du maréchal Sébastiani, quand tout à 
coup la cérémonie funèbre a été interrompue par 
un déplorable sinistre. 

Le feu, produit par la chute d'un cierge enflammé, 
s'est communiqué à l'une des tentures des tribunes 
et a atteint les nombreux drapeaux suspendus aux 
Miùtes de l'église. Bientôt les flammes mettent le 
feu au catafalque; on sort en toute hâte le cercueil 



LIVRE QUATRIÈME. 483 

de l'église; les pompiers se rendent maîtres de l'in- 
cendie, dont les ravages étaient malheureusement 
irréparables ; plusieurs drapeaux conquis sur les 
armées étrangères, et qui étaient avec raison l'or- 
gueil de nos vieux braves, étaient dévorés par 
les flammes. 

Grâce aux mesures prises sur-le-champ, on n'eut 
heureusement aucun autre accident à déplorer. 

En tète des militaires invalides nommés légion- 
naires à l'occasion de l'anniversaire du 15 août, se 
trouve une femme, la veuve Brulon , dont nous 
avons déjà parlé, née en 1 77 1 , officier à l'Hôtel des 
Invalides. 

La veuve Brulon a été fille , sœur et femme de 
militaires morts en activité de service à l'armée 
d'Italie. 

A vingt et un ans, en 1792, dans le 42 e régiment 
d'infanterie, où son mari était mort, elle se fit remar- 
quer par une conduite si honorable, soit comme 
femme, soit comme militaire, qu'elle fut autorisée 
à rester au service, malgré son sexe. 



En I8I3, le général Rapp, qui depuis dix mois 
défendait Dantzig, sentait le besoin de faire con- 
naître à l'Empereur sa position. Lue embarcation 
légère reçut l'ordre de mettre à la voile, et un aide 
de camp du général, le chef d'escadron Marnier, 
brigua l'honneur de la commander. Il partit et put 

34. 



484 LES INVALIDES. 

échapper à l'escadre anglo- russe qui bloquait la 
Yistule; mais après des chances de mer contraires, 
rencontré par un brick anglais que montaient vingt- 
cinq hommes d'équipage, le sloop français, qui n'en 
comptait que dix, attaqua le premier et s'empara du 
brick anglais. L'n rapport à l'Empereur constata ce 
fait d'armes, et le pavillon du brick resta dans les 
mains du commandant Marnier, qui l'avait enlevé 
à l'abordage. Aujourd'hui et depuis longtemps 
colonel, Marnier vient d'offrir ce pavillon à l'hôtel 
des Invalides. 

Le Président de la république, voulant honorer 
la mémoire de l'illustre maréchal général Soult, duc 
de Dalmatie, décédé le 26 novembre 1 80 1 , a ordonné 
qu'une cérémonie funèbre aurait lieu dans l'église 
des Invalides avec un grand appareil militaire. 

Le 13 janvier, dès dix heures du matin, l'armée 
de Paris était rangée en bataille sur l'Esplanade, le 
boulevard des Invalides, l'avenue de Tourville et le 
boulevard de Latour-Maubourg; elle entourait la 
vaste enceinte de l'hôtel des Invalides. La cavalerie 
et l'artillerie étaient massées sur la place Vauban. 

Les troupes, en grande tenue, musique en tète, 
se composaient de la gendarmerie mobile, de la 
garde républicaine à pied et à cheval, des 1 er et 
7 e lanciers, d'une batterie d'artillerie et d'une com- 
pagnie du génie; des 3% 4 e , 14 e , 42 e , 44 e , 49 e et 
06 e régiments de ligne, et 3 e , 6 e , 14 e et 19 e légers. 



LIVRE QUATRIÈME. 485 

La grande entrée et le péristyle de la cour d'hon- 
neur étaient tendus de draperies noires lamées d'ar- 
gent et parsemées de broderies, de la couronne 
ducale, du chiffre du maréchal et des insignes du 
maréchalat. 

La décoration intérieure était des plus sévères. 
Toute la nef, depuis l'orgue jusqu'au maître-autel, 
était également tendue de noir; sur des écussons 
nombreux étaient inscrites les principales batailles 
auxquelles l'illustre maréchal avait assisté , soit 
comme général en chef, soit comme lieutenant de 
Napoléon : Kaiserslautern , Fort-Louis, Fleurus, Al- 
tenkirchen, Ooskerch, Friedberg, Roekach, Schwitz, 
Adeliz, Andel, Singen, Zurich, Calibona, Gênes, 
camp de Boulogne, Ulm, Austerlitz, Iéna, Grossen, 
Bergfield, Eylau, Heilsberg, Kœnigsberg, Berlin, 
Burgos, la Corogne, Monterey, Oporto, Badajoz, 
Bautzen, Toulouse, etc., etc. 

Au milieu de l'église s'élevait un magnifique cata- 
falque où brillaient mille cierges; à distance étaient 
placées douze candélabres d'argent d'où sortaient 
des flammes bleues, symboles des âmes qui s'en- 
volent dans l'éternité; sur les côtés du catafalque se 
trouvaient , recouverts d'un crêpe , la couronne 
ducale, le bâton de maréchal et le grand cordon 
de la Légion d'honneur. 

L'avenue des Invalides, la cour d'honneur et la 
nef étaient remplies de vieux débris de nos armées. 



486 LES INVALIDES. 

La garde à l'intérieur était formée par des inva- 
lides chevaliers de la Légion d'honneur, armés de 
lances; autour du catafalque étaient rangés des sous- 
officiers décorés. 

A onze heures et demie, sept coups de canon 
donnèrent le signal du commencement de la céré- 
monie. 

L'abbé Lequeux, archidiacre du diocèse de Paris, 
officia, étant assisté de l'abbé Ancelin, curé de 
l'Hôtel, et d'un nombreux clergé. 

La messe fut chantée en faux -bourdon par des 
soldats et des enfants de troupe. 

L'aspect de l'église était des plus imposants. 

Les quatre coins du poêle étaient tenus par le 
ministre de la guerre, l'amiral Mackau, les maré- 
chaux Exelmans et Vaillant. 

Au nombre des assistants étaient le maréchal 
Magnan, les généraux Carrelet, Levasseur, Renault, 
Barrois, Doguerau, Roguet, les ministres, le nonce 
du pape, l'ambassadeur de Naples et plusieurs 
chargés d'affaires; MM. Salvandy, Guizot, et plu- 
sieurs autres illustrations. 

Tous les régiments y étaient également repré- 
sentés par une députation d'officiers. 

La famille de l'illustre maréchal, le général de 
Tinan et le colonel l'Heureux, ses anciens aides de 
camp, étaient autour du catafalque. 

Au commencement de l'absoute et à la fin de la 



LIVRE QUATRIÈME. 487 

cérémonie, plusieurs salves d'artillerie ont été tirées 
pour célébrer la gloire de celui qui, parti simple 
soldat, était, par sa bravoure et ses vertus mili- 
taires, devenu maréchal général de France et duc 
de Dalmatie. 

Translation , dans le caveau des gouverneurs, de 
Fume renfermant le cœur du maréchal de Yauban. 

PROCÈS- VER BAL. 

« Aujourd'hui trente et un janvier 1852, à deux 
heures de relevée , 

» Nous Christiani de Ravaran, sous -intendant 
militaire des Invalides , en exécution de l'ordre 
du jour du 29 du courant, nous sommes rendu 
au dôme de l'église Saint -Louis, où nous avons 
trouvés réunis le général de division baron Petit, 
commandant l'Hôtel; Simon, lieutenant -colonel 
major; Tournai, adjudant-major; Gérard, colonel, 
secrétaire général, archiviste, trésorier, bibliothé- 
caire et garde des trophées; Rougevin, architecte 
de l'Hôtel, formant avec nous la commission nommée 
par M. le maréchal gouverneur, pour procéder à la 
translation de l'urne renfermant le cœur du maré- 
chal de Yauban. 

» Là se trouvaient aussi réunis MM. les membres 
du clergé de l'Hôtel; Visconti, architecte chargé de 
la direction des travaux du tombeau de l'Empereur, 



488 LES INVALIDES. 

et un piquet de vingt-cinq soldats invalides com- 
mandé par un officier. 

» En notre présence, l'urne renfermant le cœur 
de l'illustre maréchal Vauban a été par M. Yis- 
conti, sus-qualifié, descendue de la colonne où elle 
était placée pour être transportée dans le caveau 
renfermant les restes des maréchaux et gouverneurs 
de l'Hôtel. Pendant le trajet le clergé récitait les 
prières d'usage. 

)> Le cortège arrivé dans le caveau , l'urne funé- 
raire a été placée par M. Yisconti sur un piédestal 
préparé pour le recevoir; puis le clergé a donné 
l'absoute; après quoi la commission et le cortège se 
sont retirés. » 



« Aujourd'hui, à onze heures, a eu lieu à l'Hôtel 
le service solennel en l'honneur du maréchal comte 
Gérard, décédé à l'âge de quatre-vingts ans, après 
avoir servi son pays pendant près de soixante 
années. 

» Comme aux grandes cérémonies militaires, la 
principale entrée de l'Hôtel, la porte de l'église et 
l'église elle-même avaient été tendues, dans toute 
leur hauteur, de draperies noires lamées d'argent, 
sur lesquelles on avait placé plusieurs écussons dans 
l'ordre suivant : 

» A droite de l'autel : Passage de la Roer, 
Fuentes de Onoro, Valon, la Moskowa, Krasnoe, 



LIVRE QUATRIEME. 489 

Goldberg, Kowno, Lutzen, Bautzen, Leipzig, Mon- 
tereau, Mon tmi rail. 

» A gauche de l'autel : Francfort, Torgau, Thorn, 
Bamberg, Berlin, Austerlitz, Wagram, la Rotière, 
Kalsbach, Anvers, Ligny, Wavre, Champ-Aubert, 
Mormans. 

» Au milieu de l'église s'élevait un magnifique 
cénotaphe entouré de candélabres d'argent, garnis 
de nombreuses bougies. Les armes et les insignes 
honorifiques du maréchal étaient placés sur un 
drap de velours noir étoile d'argent qui recouvrait 
le cénotaphe. 

» La chaire à prêcher était voilée par un grand 
crêpe noir également étoilée d'argent. 

» Des sièges avaient été préparées pour la maison 
du Président de la république, les maréchaux, les 
ministres, le Sénat, le Corps législatif, pour les offi- 
ciers de l'armée et les hauts fonctionnaires. 

» Ces places ont été successivement occupées par 
le roi Jérôme, gouverneur des Invalides et frère de 
l'empereur Napoléon, accompagné de tous ses offi- 
ciers d'ordonnance. La place d'honneur lui avait 
été réservée. 

Puis venaient les maréchaux Exelmans, Vail- 
lant, le général de Saint- Arnaud, ministre de la 
guerre; le général Magnan, commandant en chef 
l'armée de Paris; l'amiral de Mackau, les géné- 
raux d'Hautpoult et de Bar, en habit de séna- 



490 LES INVALIDES. 

teur; M. Turgot, ministre des affaires étrangères; 
M. Théodore Ducos, ministre de la marine; le 
général Petit, le général Piat, le général Barrois, le 
général Achard, le général Schramm, M. Bonlay 
(de la Meurthe), M. Dupin aine, ex-président de 
l'Assemblée nationale; le général Fabvier, le prince 
Napoléon, fils du roi Jérôme; M. Baroche, .AI. Bil- 
lault, président du Corps législatif; le général Re- 
gnaud de Saint-Jean d'Angely, les généraux Cavai- 
gnac, Levasseur, d'Alphonse, Baraguey-d'Hilliers, 
le comte de Rambuteau, les généraux Trezel et 
Carrelet, et une foule d'autres illustrations dont nous 
regrettons de ne pouvoir donner les noms. Toutes 
les autres parties de l'église étaient remplies d'offi- 
ciers de toutes armes et en grande tenue militaire. 

» Quarante sous -officiers de l'armée et décorés 
entouraient le cénotaphe. Dans toute la longueur 
de l'église et des cours deux rangées d'invalides se 
tenaient debout, la lance au poing. 

» Les tribunes étaient remplies de fidèles qui 
avaient reçu les lettres de faire part de la famille 
du maréchal. 

» Un peu avant la cérémonie, le fils de l'illustre 
défunt, capitaine dans un régiment de lanciers, est 
venu se placer sur le devant du cénotaphe; il était 
accompagné du général Lafontaine. A midi plusieurs 
coups de canon, tirés sur le quai des Invalides, ont 
annoncé le commencement de la cérémonie funèbre; 



LIVRE QUATRIEME. 491 

à ce moment la voiture du Président de la répu- 
blique, dans laquelle se trouvait le général Roguet, 
son premier aide de camp , est arrivée dans la cour 
d'honneur. 

» La sainte messe a été célébrée par M. l'abbé 
Ancelin, curé des Invalides; il était assisté d'un 
nombreux clergé. Après la messe, qui a été chantée 
en faux-bourdon, 31. l'abbé Lequeux, archidiacre, 
a fait l'absoute. 

» La musique du 42 e de ligne, placée dans la 
galerie de l'orgue, n'a cessé de faire entendre des 
symphonies funèbres pendant tout le cours de la 
cérémonie. 

» L'Hôtel était entouré d'un cordon de troupes 
appartenant à tous les corps de la garnison de Paris 
et sous les ordres du général Courant . La garde natio- 
nale de Paris y était représentée par le 1 er bataillon 
avec son état-major, ses sapeurs et sa musique. » 

Aujourd'hui, 4 mai, Sidi-Ben-Agad, premier 
ministre du bey de Tunis, est venu visiter l'Hôtel 
dans toutes ses parties. 

Il a rappelé aux invalides les paroles de son sou- 
verain en 1825 : « Monsieur le gouverneur, je ne 
m'étonne pas qu'avec de pareils soldats Napoléon 
ait conquis l'Europe. » 

Gérard (le comte Etienne-Maurice), lieutenant 
général, né à Damvilliers (Meuse), le 4 février 1 773, 



492 LES INVALIDES. 

fut en 1 79 1 un des premiers à se faire inscrire parmi 
les volontaires ; il entra dans le second bataillon de 
son département. Il lit ses premières armes sous 
Dumouriez , combattit à Fleuras et eut bientôt 
franchi les grades de sous-lieutenant, lieutenant et 
de capitaine. Ce fut en cette dernière qualité qu'en 
l'an III (1794 à 1795) il se distingua au passage de 
la Roer; au commencement de l'an Y (de 1796 à 
1 797), Bernadotte, voulant s'attacher un officier qui 
donnait de grandes espérances, le prit pour son 
aide de camp et l'emmena dans les campagnes qu'il 
fit sur le Rhin et en Italie. Le capitaine Gérard l'ac- 
compagna dans l'ambassade qu'il fut chargé de 
remplir à Vienne, et il prouva qu'il n'avait pas 
moins de courage civil que de courage militaire. 
Le drapeau français flottant à la porte de l'ambas- 
sade ayant été gravement outragé dans une sédition 
officielle, qui fit courir des dangers au général Ber- 
nadotte et le tint quelque temps enfermé dans son 
palais, l'ambassadeur écrivit à l'Empereur pour de- 
mander que les séditieux fussent dissipés par la 
force; et il exigeait hautement les réparations dues 
à sa nation. Il fallait faire parvenir la lettre, et le 
palais était encore cerné. L'aide de camp s'en 
charge, il traverse hardiment les flots mutinés, plus 
dangereux qu'un champ de bataille, impose par sa 
contenance, remplit sa mission et délivre son gé- 
néral. Devenu colonel, Gérard conquit la décoration 



LIVRE QUATRIÈME.' 493 

de commandant de la Légion d'honneur sur le champ 
de bataille d'Austerlitz , où il fut grièvement blessé 
en chargeant avec intrépidité à la tète de ses esca- 
drons. Élevé bientôt après au grade de général de 
brigade, il fit en cette qualité la guerre de Prusse, 
fut nommé après la paix de Tilsitt chef de l'état- 
major de l'armée du prince de Ponte-Corvo (Ber- 
nadolte) et en remplit les fonctions pendant la 
campagne de 1809. La belle conduite qu'il tint au 
combat d'Erfurt, en avant de Lintz, lui fit prodiguer 
dans les journaux, les éloges les plus distingués. A 
la bataille de Wagram, la magnifique cavalerie 
saxonne, entièrement placée sous son commande- 
ment, se concilia par sa belle conduite l'estime gé- 
nérale de la grande armée. Employé en 1810, sous 
le comte d'Erlon, en Portugal, il força à la bataille 
de Fuentes de Onoro les courageux Écossais. Appelé 
en 1812 à la grande armée, après avoir puissam- 
ment contribué à la prise de Smolensk, il dut se 
mettre, par droit d'ancienneté, à la tête de la divi- 
sion du général Gudin , blessé à mort aux premiers 
coups de canon tirés à la journée de Valoutina. 
Napoléon se rendit auprès du général expirant pour 
recevoir ses derniers adieux. « Sire, dit celui-ci, 
je vous recommande ma femme et mes enfants; j'ai 
encore une grâce à vous demander, c'est pour ma 
brave division : Je vous supplie d'en accorder le 
commandement au général Gérard; je mourrai con- 



494 LES INVALIDES. 

tent si je la vois en de si bonnes mains, n Maurice 
Gérard avait trop bien mérité ce commandement, 
par l'usage qu'il venait d'en faire, pour qu'il fût 
possible de l'en priver. Dans les bulletins où ils 
racontèrent leur retraite, les Russes s'enorgueillirent 
de n'avoir cédé qu'à l'invincible garde impériale, 
et c'était la division Gudin , passée sous les ordres 
du général Gérard, qui les avait vaincus. A la Mos- 
kowa, cette division, qui se couvrit encore de gloire, 
contribua puissamment au succès de cette grande 
journée. A la longue et désastreuse retraite de la 
Bérésina, le général Gérard reçut le commandement 
en second, sous les ordres du maréchal Ney, du 
corps qui fut formé pour protéger les débris épars 
de l'armée. Lorsque le nouveau corps eut été réuni, 
un bataillon de la Sippe, posté en avant de la porte 
de cette ville appelée Wilna, prit l'épouvante aux 
premiers coups de canon, et l'on fit de vains efforts 
pour le rallier. Cependant la cavalerie russe arrive, 
met pied à terre et tente l'escalade. Le général 
Gérard ramasse des armes éparses, et le maréchal 
suit son exemple; ils font feu, et, nouveaux Codes, 
ils soutiennent seuls le choc d'une armée pendant 
une demi-heure. Des renforts arrivent enfin, l'en- 
nemi est contenu , et dix ou douze mille Français 
sont sauvés. Le prince Eugène, ayant succédé dans 
le commandement au roi de Naples, qui venait de 
partir, confia l' arrière-garde au général Gérard. A 



LIVRE QUATRIÈME. 495 

ce poste si périlleux, non-seulement on avait à 
lutter, comme dans le reste de l'armée, contre 
l'épouvante, la faim et un climat dévorant, mais 
encore il fallait sans cesse être engagé avec de for- 
midables phalanges que nos malheurs rendaient plus 
ardentes à nous accablejr. Cette arrière-garde n'é- 
tait composée que de douze mille Napolitains et de 
trois bataillons de jeunes troupes récemment arri- 
vées. Ce fut avec ces faibles moyens que le comte 
Gérard eut à surmonter tant et de si grands 
obstacles-, mais aussi jamais général ne déploya, 
de l'aveu mêmexles ennemis, autant de ressources, 
d'activité, de fermeté et de caractère. Il parvint 
sans de trop grandes pertes jusqu'à Francfort-sur- 
l'Oder. Il avait opéré avec tant de succès et si bien 
contenu l'ennemi que déjà l'armée française tou- 
chait à Berlin; mais alors le sort de l'arrière-garde, 
trop isolée, parut désespéré. Les environs de Franc- 
fort étaient inondés par les troupes du général 
Beckendorff; la population du pays, furieuse contre 
les Français, était en pleine insurrection, lorsque 
pour comble de malheur l'empereur Alexandre sur- 
vint en personne avec des forces considérables et 
fit sommer par un de ses aides de camp d'évacuer 
la ville. Le général Gérard répond fièrement qu'il 
n'évacuera point, et il manœuvre avec tant d'ha- 
bileté que trois jours après il était, on pourrait dire, 
en paisible retraite sur l'Elbe. Il prit ensuite le 



496 LES INVALIDES. 

commandement des avant-postes. Dans la campagne 
de Saxe, en 1813, il commanda d'abord une divi- 
sion du 1 I e corps, et ensuite ce corps entier. A la 
journée de Bautzen, il fut placé en avant de la 
Sprée, de manière à se lier avec le corps qui tenait 
l'extrême droite. Après le combat le plus meurtrier, 
ce corps fut forcé de se replier. Le maréchal duc de 
Tarente (Macdonald), qui commandait le \ I e corps, 
jugeant que ce mouvement rétrograde compromet- 
tait son avant-garde, commandée par le général 
Gérard, lui envoya l'ordre de se retirer. Au con- 
traire, répondit celui-ci à l'adjudant-commandant 
Bourmont , porteur de l'ordre , au lieu de se retirer 
il faut avancer; qu'on me donne seulement une bri- 
gade de renfort, et je réponds du succès de la jour- 
née. A l'instant, il donna l'ordre d'attaquer : en 
deux heures de temps les positions abandonnées 
furent, reprises, et le général Gérard arracha la 
victoire de Bautzen des mains de l'ennemi, qui 
déjà triomphait. Quelques jours après il fut griève- 
ment blessé dans une affaire d'avant-garde et se 
vit forcé de quitter l'armée. Guéri de sa blessure, 
il reprit le commandement de sa division lorsque 
l'armistice de Plezovitz fut rompu. Au combat de 
Goldberg, il renouvela, sous les ordres du général 
Lauriston, qui commandait en l'absence du duc de 
Tarente, ce qu'il avait fait aux bords de la Sprée 
sous les yeux de ce maréchal. La division Gérard 



LIVRE QUATRIÈME. 407 

faisait l'extrême gauche, le général en chef, se 
voyant forcé à sa droite et au centre, envoya à plu- 
sieurs reprises au général Gérard l'ordre de faire 
sa retraite; celui-ci, au lieu de se retirer, attaqua 
vivement les Prussiens, les culbuta et pour la se- 
conde fois rappela sous nos drapeaux la victoire 
infidèle. Après cette affaire, le comte Gérard, quoi- 
qu'il ne fût lieutenant général que depuis moins 
d'un an et qu'il fût le plus jeune officier supérieur 
de ce grade , reçut le commandement du 1 1 c corps , 
et fut forcé de le garder pendant tout le reste de la 
campagne. Sa modestie était alarmée de cette pré- 
férence; rempli d'égards et d'attachement pour ses 
frères d'armes et craignant blesser ceux qui étaient 
ses anciens, il fit de nobles représentations sur son 
appel au commandement, mais il fallut obéir aux 
ordres formels de l'Empereur. Il justifia cette pré- 
férence et sut se la faire pardonner par ses cama- 
rades. Après avoir contribué aux succès de la 
campagne de Saxe, le 1 1 e corps dut en partager les 
revers. A la bataille de Katzbach, le général Gérard, 
quoique blessé d'une balle à la cuisse, ne quitta 
pas le champ de bataille. A la seconde journée de 
Leipzig, il reçut à la tête une blessure plus grave 
qui vainquit son obstination à rester sur le champ 
de bataille. Il fut cependant assez tôt rétabli pour 
prendre part à cette dernière et fameuse campagne 
des plaines champenoises. Aux derniers jours de 

32 



498 LES INVALIDES. 

1813 il fut nommé commandant du corps des ré- 
serves de Paris, composé seulement de conscrits 
qui furent en ligne devant l'ennemi aux premiers 
jours de 1814. A la bataille de la Rotière il com- 
mandait l'aile droite, et malgré les attaques les plus 
opiniâtres d'un ennemi supérieur en nombre, il 
garda toutes ses positions et n'abandonna qu'à 
minuit, et par ordre formel de l'Empereur, la dé- 
fense du pont de Dieuville. A Montereau, l'action 
avait commencé à neuf heures du matin , et les di- 
verses attaques des Français avaient été repoussées ; 
vers une heure, l'aide de camp de Napoléon, comte 
Dejean, porte l'ordre au général Gérard de se mettre 
à la tête des troupes. Soudain, celui-ci fait de nou- 
velles dispositions, il ordonne un mouvement géné- 
ral, enlève toutes les positions de l'ennemi, le 
culbute sur tous les points, le poursuit l'épée dans 
les reins et lui prend un grand nombre de canons, 
de drapeaux et de prisonniers. Toutes les affaires 
de cette campagne , et celle de Montereau en parti- 
culier, sont remarquables par ces deux circon- 
stances : que les Français combattaient contre des 
forces au moins triples en nombre; et que nous 
n'avions guère que des conscrits, non encore ha- 
billés et exercés, à opposer à des troupes aguerries 
et dont le courage s'enflait par l'orgueil de leurs 
derniers succès. Au 22 mars 1815 le lieutenant 
général Gérard se trouvait en Alsace, où il rem- 



LIVRE QUATRIÈME. 499 

plissait les fonctions d'inspecteur général d'infan- 
terie. Peu de temps après, Napoléon le nomma pair 
de France et lui confia le commandement de l'armée 
de la Moselle. Il reçut au commencement de juin 
l'ordre de se rendre à marche forcée sur la fron- 
tière du nord; il partit de Metz le 10 juin, le 15 
il avait passé la Sambre, et le 16 il s'immortalisait 
à la bataille de Ligny, village qui fut défendu par 
les Prussiens avec une opiniâtreté extraordinaire. 
Le succès de ce combat si important, parce qu'il 
assurait celui de l'ouverture de la campagne, fut le 
résultat des habiles dispositions du général, autant 
que de son intrépidité personnelle et de celle de ses 
troupes. Le i 8 le général Gérard était dans la di- 
rection de Wavre , lorsqu'on entendit le canon du 
côté de la forêt de Soignes; cette circonstance 
donna lieu à une réunion en conseil des comman- 
dants des divers corps. Le général Gérard voulait 
que, suivant les principes généraux de la guerre, 
on fût droit au canon en passant la Dyle sur le 
pont de Munster. Le général Grouchy ne se défendit 
de cette opinion que par des ordres contraires et 
positifs de l'Empereur. Les militaires estiment gé- 
néralement que ce mouvement aurait changé le 
résultat de la bataille de Waterloo. Avant la fin de 
la journée le général Gérard reçut sa cinquième 
blessure ; une balle lui traversa la poitrine au mo- 
ment où, à la tête de l'infanterie, il allait attaquer 

32. 



500 LES INVALIDES. 

le- village de Bielye. Quoiqu'il fut grièvement blessé, 
il voulut partager le sort du reste de l'armée et se 
fit transporter au delà de la Loire. L'Empereur, 
satisfait du comte Gérard et le considérant comme 
une des espérances de la France, lui avait destiné 
le bâton de maréchal de l'Empire. Dès que le ma- 
réchal Macdonald fut venu prendre le commande- 
ment de cette armée pour la dissoudre, le général 
Gérard obtint d'aller se faire soigner à Tours, et, 
dès qu'il fut rétabli, il rentra à Paris. Les ministres 
de la guerre et de la police le prièrent de voyager 
quelque temps hors du royaume, non qu'on eût le 
moindre doute sur la loyauté de son caractère, 
mais pour détruire par une absence momentanée 
de téméraires espérances que sa présence aurait pu 
faire naître à son insu. Le général se montra dans 
la paix ce qu'il avait été dans la guerre. Prêt à tout 
sacrifier pour le repos de son pays, il se soumit 
avec résignation et grandeur d'âme a cet ostracisme 
temporaire. Pendant son séjour à Bruxelles, il 
épousa mademoiselle Rosamonde de Timbrune- 
Timbroune de Valence, fille cadette du lieutenant 
général comte de Valence, qui commandait un 
corps d'armée dans la première campagne de la 
Révolution. Il rentra en France en 1817 et se 
retira dans sa terre de Villers-Creil , département 
de l'Oise. Il fut nommé membre de la chambre des 
députés en 1822, réélu en 1823 et honoré de nou- 



LIVRE QUATRIÈME. 501 

veau des suffrages de ses concitoyens au mois de 
novembre 1827; il s'y est rangé parmi les défen- 
seurs des libertés nationales. En 1824 le général 
Gérard reçut à la chasse un coup de fusil; sa vie 
fut promptement hors de danger, mais un plomb 
l'a privé de l'œil gauche. 

Le trente et unième anniversaire de la mort de 
l'Empereur a été célébré aujourd'hui, 5 mai 1852, 
dans l'église des Invalides. 

La présence du chef de l'Etat devait rehausser 
l'éclat de cette cérémonie, à laquelle assistait un 
public nombreux et recueilli. 

Pour cette solennité funèbre, les deux grandes 
entrées et toute l'église avaient été tendues de dra- 
peries noires lamées d'argent, au milieu desquelles 
brillaient des écussons aux armes impériales avec 
des aigles aux ailes déployées et surmontées d'une 
couronne. 

Étaient inscrits , dans des couronnes de laurier, 
les noms des principales batailles de l'Empire, 
entre autres: les Pyramides, Iéna,Wagram, Ma- 
rengo, Arcole, Austerlitz, Lutzen, Bautzen, Eylau, 
la Moskowa, Montmirail , Montereau. On y voyait 
aussi les noms des plus importantes créations de 
l'Empire : la Légion d'honneur, le Concordat, le 
Code civil, le conseil d'État. 

Au milieu de la nef s'élevait un magnifique 



502 LES INVALIDES. 

cénotaphe couvert d'un drap de velours noir brodé 
d'abeilles d'argent. On y avait placé la grande 
épée d'Austerlitz, les insignes de la Légion d'hon- 
neur, la couronne et le sceptre impériaux. 

Une trentaine de vieux généraux, débris de nos 
grandes armées, entouraient le cénotaphe éclairé 
par mille bougies et vingt-quatre candélabres d'ar- 
gent d'où sortaient des flammes bleues. 

Le prince président, arrivé à onze heures pré- 
cises, précédé et suivi par une escorte de cuiras- 
siers, a été reçu par le maréchal Jérôme, gouverneur 
de l'Hôtel; tous les autres membres de la famille 
impériale sont venus se grouper autour du président. 
Dans la nef les places étaient occupées, à droite 
du cénotaphe, par les maréchaux de France, les 
sénateurs, la députation du Corps législatif, les 
membres du Corps législatif, les conseillers d'État 
et les généraux présents à Paris. 

A gauche, par les ministres, la députation du 
Sénat, des sénateurs, la députation du conseil d'État, 
des préfets et sous-préfets, les membres des cours 
et tribunaux. 

A la suite de ces grands dignitaires et à leur 
gauche étaient rangés les officiers civils, et à leur 
droite les officiers militaires. 

Tout le reste de l'église et les tribunes étaient 
occupés par une foule de personnages de distinc- 
tion, tant Français qu'étrangers, et tous les anciens 



LIVRE QUATRIÈME. 503 

officiers et soldats de l'Empire revêtus de leurs 
anciens uniformes. 

Mgr l'archevêque de Paris, entouré de ses vi- 
caires généraux et d'un nombreux clergé, a officié. 

Après la cérémonie, qui a duré environ trois 
quarts d'heure , le prince président est remonté en 
voiture et s'est dirigé vers les quais, au milieu des 
acclamations les plus enthousiastes d'une foule com- 
pacte qui se pressait aux abords de l'hôtel des 
Invalides pour saluer l'élu de la France et prendre 
part à la cérémonie funèbre. 

Le nombre des assistants était si grand que, seul, 
le défilé des voitures a duré près de trois quarts 

d'heure. 

Plusieurs couronnes d'immortelles ont été dépo- 
sées sur le tombeau de l'Empereur. 

On vient de placer dans la galerie des plans- 
reliefs celui du siège de Rome. Ce travail, exécuté 
sous la direction du colonel du génie Augoyat, avec 
une perfection remarquable , donne une idée com- 
plète et précise de l'importance de ce grand fait 
d'armes qui restera un des plus beaux monuments 
de la science militaire et de la guerre des sièges. 

Aujourd'hui 4 août 1832 un nouveau service 
funèbre a été célébré à l'Hôtel pour rendre les der- 
niers honneurs au brave maréchal Exelmans, grand 
chancelier de la Légion d'honneur, dont une affreuse 
chute de cheval venait de causer la mort. 



504 LES INVALIDES. 

La France tout entière était représentée à cette 
cérémonie par ses premiers magistrats, par ses 
guerriers, par ses illustrations de tous genres. 
Mgr le prince président de la République a honoré 
de sa présence cette journée de deuil; il a voulu 
s'associer à l'hommage suprême rendu à la dépouille 
mortelle du glorieux soldat de nos grandes guerres, 
à l'intrépide combattant de Wertingen, d'Austerlitz, 
d'Iéna, au vainqueur de Vélisy. 

Les dispositions ordonnées à cet effet avaient été 
faites par les soins de l'autorité militaire. A dix 
heures, toutes les troupes étaient sous les armes, 
et les invalides étaient prêts à recevoir, avec le cé- 
rémonial funèbre réservé aux maréchaux de France, 
les restes mortels du noble guerrier. 

A onze heures et demie le cortège est parti de 
la chancellerie, un escadron des guides et un ba- 
taillon d'infanterie, musique en tête, ouvraient la 
marche. 

Un corbillard richement décoré et traîné par six 
chevaux portait la dépouille mortelle du maréchal ; 
son épée, son bâton de commandement, les insi- 
gnes de la Légion d'honneur étaient déposés sur 
le cercueil et recouverts d'un crêpe funèbre; son 
cheval de bataille, caparaçonné de deuil, suivait 
le char. 

Le deuil était conduit par le fils de l'illustre dé- 
funt, Maurice Exelmans, capitaine de frégate et 



LIVRE QUATRIEME. 505 

officier d'ordonnance du prince président; par ses 
gendres, MM. le Barbier de Tinan, contre-amiral, 
et de Sillègue, chef d'escadron, et par son beau- 
frère, l'abbé de Ravignan. 

Les cordons du poêle étaient tenus par le maré- 
chal Vaillant, par le général de Saint-Arnaud, mi- 
nistre de la guerre, par les généraux Magnan et 
Lawœstine. 

Tous les ministres en uniforme, un grand nombre 
de sénateurs, de généraux, de députés, de con- 
seillers d'État , de fonctionnaires de tous les ordres 
et le conseil de la Légion d'honneur tout entier 
accompagnaient le char funèbre. 

A onze heures et demie le cortège est arrivé 
devant la grille des Invalides; sept coups de canon 
ont annoncé sa présence. 

Une double ligne de militaires invalides formait 
la haie des deux côtés, depuis la grille jusqu'à la 
porte extérieure. 

Des tentures funèbres, portant en écusson le 
chiffre et les armes du maréchal décoraient l'entrée 
de l'Hôtel. 

A l'intérieur, les militaires invalides, placés sur 
deux rangs dans la cour d'honneur, formaient éga- 
lement la haie sur le passage du cortège. 

La chapelle était décorée avec une grande pompe. 
De longues draperies noires couvraient les colon- 
nades jusqu'à la hauteur des frises. Des écussons 



506 LES INVALIDES. 

aux armes du maréchal étaient appendus aux piliers. 
D'autres écussons placés auprès des drapeaux, tro- 
phées de nos victoires, portaient en lettres d'or les 
noms des batailles auxquelles le maréchal avait 
assisté. 

On lisait dans ces écussons les noms suivants : 
Andrina, Trani, Pizzighettone, Castel-Nuovo, Wer- 
tingen, Austerlitz, Posen, Eylau, Friedland, la Mos- 
kowa, Kalouga, Wilna, Bautzen, Leipzig, Hanau, 
la Fère- Champenoise, Plancy, Méry, Arcis-sur- 
Aube, Montereau, Vélisy, Versailles, Rocquencourt. 

Au milieu s'élevait un riche catafalque parsemé 
d'étoiles d'argent; des lampadaires funèbres, aux 
flammes vertes et bleues, étaient disposés dans 
toute la longueur de la nef. La chaire elle-même 
était recouverte d'un velarium parsemé de larmes 
d'argent. Des militaires invalides armés de lances 
aux flammes tricolores formaient la haie des deux 
côtés de l'église. 

Le clergé de l'église et celui de Saint-Thomas 
d'Aquin, chargés d'officier, sont allés recevoir le 
cortège à l'entrée de l'église; le corps du maréchal 
a été déposé sur le catafalque. 

Son épée, ses épaulettes, les insignes de la Légion 
d'honneur ont été placés à côté du cercueil. 

Les généraux qui tenaient les cordons du poêle 
se sont placés dans le même ordre autour du ca- 
tafalque. 



LIVRE QUATRIÈME. 507 

Les autres personnes qui faisaient partie du cor- 
tège sont allées occuper les places qui leur avaient 
été réservées suivant leur rang: les ministres, les 
généraux, les députés, les conseillers d'Etat, etc., 
dans le chœur, autour de la place destinée au prince 
président ; les autres dans les bancs disposés à cet 
effet dans la nef. 

Au nombre des personnages de distinction , nous 
citerons, indépendamment de tous les généraux de 
l'armée de Paris, le maréchal Harispe, les généraux 
Schramm, d'Hautpoul, Achard, Cavaignac, laHitte, 
de Bar, Tartas, Pyat, Allard, Wast-Vimeux, Hugo, 
Saint -Mars, l'amiral Baudin, l'amiral Parseval- 
Deschênes, l'amiral Grivel, ancien commandant des 
marins de la garde, le marquis d'Audiffret, Boulay 
(de la Meurthe) , baron Lacrosse , Mgr le cardinal 
Mathieu, de Caumont-Laforce, Vieillard, sénateurs-, 
de Morny, Delamarre (de la Somme), Conneau, 
députés, de Nieuwerkerke, l'abbé Coquereau. 

Dans la tribune réservée au maréchal gouverneur 

des Invalides on remarquait le prince Napoléon, 

le prince Charles Bonaparte et la princesse Mathilde. 

Les vieux soldats de l'Empire avait envoyé une 

députation au convoi du maréchal. 

La vue de ces vieux uniformes de chasseurs à 
cheval, de hussards, de gardes d'honneur, de fusi- 
liers-grenadiers, de fusiliers-chasseurs, vélites, a 
produit une vive sensation. 



508 LES INVALIDES. 

A onze heures trois quarts Mgr l'archevêque de 
Paris est arrivé, accompagné du nonce du pape et 
du cardinal Mathieu. 

Le prince président est arrivé à midi précis. 

Le clergé, le maréchal gouverneur, les ministres, 
le maréchal Vaillant, les généraux Magnan, de 
Saint-Arnaud, Lawœstine, Renault, etc., sont allés 
à sa rencontre. 

Le prince président était accompagné du prince 
Murât, du général Roguet, des généraux Canrobert, 
Espinasse, Lourmel, des colonels Fleury, de Beville, 
et il est allé occuper dans le chœur la place qui lui 
était réservée. 

La cérémonie religieuse a commencé aussitôt. 
Le clergé des Invalides officiait. La messe a été 
chantée par les élèves du gymnase musical. 

Après l'office divin Mgr l'archevêque de Paris a 
fait l'absoute et récité les dernières prières pour le 
repos de l'âme de l'illustre maréchal, dont la dé- 
pouille mortelle va reposer désormais sous le dôme 
des Invalides, entre Turenne et Vauban, à côté de 
l'Empereur, dont il fut un des lieutenants les plus 
braves, les plus dévoués. 

Le prince président de la République s'est retiré 
après l'absoute, accompagné comme à son entrée 
du maréchal gouverneur des Invalides, du prince 
Murât, des minisires, et de ses aides de camp et 
officiers d'ordonnance. 



LIVRE QUATRIEME. 509 

Le cercueil du maréchal a été replacé sur le char 
funèbre et reconduit à l'entrée de la grille des Inva- 
lides pour le défilé des troupes; revue suprême qui, 
en rappelant à l'armée les services de l'illustre ma- 
réchal, lui montre en même temps comment la 
France récompense et honore les hommes qui se 
dévouent pour la servir. 

L'armée de Paris tout entière avait été convo- 
quée pour la cérémonie ; chaque régiment y avait 
envoyé un de ses bataillons; mais la plus grande 
partie des officiers de tous grades qui n'avaient 
point été commandés s'y étaient rendus spontané- 
ment, car pour l'armée en particulier la mort du 
maréchal est une perle immense : il était un des 
derniers survivants de la grande armée, dont les 
rangs s'éclaircissent de plus en plus chaque jour, 
et qui bientôt ne vivront plus que dans les souve- 
nirs de l'histoire. 

Rentré à l'Hôtel, le corps a été descendu dans le 
caveau des Invalides et mis à la place qui lui avait 
été destinée à côté du maréchal Sébastiani. 

Intrépide officier, noble cœur, aussi désintéressé 
que dévoué, le comte Exelmans avait reçu en 1840 
le bâton de maréchal de France qu'il avait gagné 
en 181 i, à la brillante affaire de Versailles, où, par 
un élan de bravoure, il avait remporté sur les 
troupes étrangères le dernier succès qu'enregistrent 
nos annales militaires de cette époque. 



510 LES INVALIDES. 

Exelmans (Remy-Joseph-Isidore), grand chance- 
lier de la Légion d'honneur, maréchal de France, 
naquit à Bar-sur-Ornain (Meuse) le 13 novembre 
1775. Il n'avait pas encore seize ans quand, le 
6 septembre 1791, il se fit inscrire comme volon- 
taire au 3 e bataillon de la Meuse, commandé par 
son compatriote Oudinot. Dirigé presque aussitôt 
sur l'armée de la Moselle, il prit part, avec cette ar- 
mée, à la campagne de 1792, en qualité de sergent 
dans la compagnie de canonniers. Il demeura ser- 
gent depuis le 11 janvier 1792 jusqu'au I er bru- 
maire an V (22 octobre \ 796), et c'est comme tel 
qu'il combattit clans les rangs de l'armée de Sambre- 
et-Meuse en l'an III, l'an IV et l'an V. Nommé sous- 
lieutenant, il fut d'abord envoyé à l'armée d'An- 
gleterre , puis de là à celle d'Italie , où il reçut 
l'épaulette de lieutenant le 1 er messidor an YI 
(4 9 juin 1797). Les généraux Éblé et Broussier 
l'eurent successivement pour aide de camp. Il 
assista à la prise de Naples sous Championnet et fut 
nommé capitaine provisoire au 1 6 e dragons sur le 
champ de bataille d'Andréna. Les amis de Cham- 
pionnet étaient tombés en disgrâce ; le grade de 
capitaine ne fut pas d'abord confirmé à Exelmans, 
et voici ce que le général Broussier écrivait à ce 
sujet le 20 ventôse an VIII : 



LIVRE QUATRIEME. 511 

Le général Broussier au général Bonaparte, 
Premier Consul. 

« Tous les pays au delà de l'Isonzo étaient en 
armes contre nous; Barletta et Bari tenaient seules 
notre parti. Cette dernière ville était assiégée par 
une armée de douze mille hommes. Dans seize jours 
de temps , à quarante-cinq lieues de l'armée , avec 
deux mille hommes et trois pièces de canon, je 
parvins à. soumettre tout le talon de la botte; je 
pris cinq villes d'assaut, quarante-trois pièces de 
canon, trente drapeaux; je détruisis l'armée enne- 
mie , je tuai les chefs , plus de dix mille révoltés 
périrent. Croiriez-vous , mon général, que le dix- 
huitième jour je fus arrêté par ordre de Schérer? 
Mon crime était d'être dévoué à Championnet qui 
m'avait comblé de bienfaits... temps! Depuis 
trois mois mon aide de camp Exelmans sollicite la 
confirmation d'un grade gagné sur le champ de 
bataille, et il n'a pu l'obtenir. » 

Le Premier Consul accorda la confirmation de- 
mandée par Broussier, et le 1 "prairial (21 mai 1 801 ) 
le capitaine Exelmans devint un des aides de camp 
de Murât, qui le fit nommer chef d'escadron le 
9 octobre 1803. A l'ouverture de la grande cam- 
pagne de 1 805 il fut un des héros du combat de 
Werlingen et mérita d'être chargé de présenter à 
l'Empereur, à son bivouac de Sumershausen , les 



512 LES INVALIDES. 

trophées du combat. « Je sais, lui dit Napoléon, 
qu'on ne peut être plus brave que vous. Je vous 
fais officier de la Légion d'honneur (10 octobre 
1805). » Dès ce moment, la fortune militaire 
d'Exelmans fut décidée. Nous le voyons figurer 
successivement à Austerlitz , à Iéna , à Posen , 
comme colonel du I er régiment de chasseurs à 
cheval, dont le commandement lui fut confié le 
27 décembre 1803. La journée d'Eylau lui valut le 
titre de général de brigade (14 mai 1807). Envoyé 
en Espagne avec Murât , fait prisonnier par des 
guérillas espagnoles et livré aux Anglais, il demeura 
en Angleterre jusqu'en 1811. Murât régnait alors 
à Naples. Exelmans y courut et reçut le titre de 
grand écuyer; mais, soit qu'il ne voulût point 
perdre sa qualité de Français, soit que le service 
du roi de Naples ne lui parût pas offrir d'assez 
grandes perspectives, il revint en France et obtint, 
le 24 décembre 1811, le grade de major général 
des chasseurs à cheval de la garde impériale. Dans 
la campagne de Russie il gagna celui de major 
général des grenadiers de la même garde (9 juillet 
1812), puis celui de général de division (8 septem- 
bre même année). Nous le trouvons en 1813 grand 
officier de la Légion d'honneur et commandant en 
Saxe et en Silésie une des divisions de cavalerie du 
deuxième corps, aux ordres de Sébastiani. Il suc- 
céda à ce général dans le commandement général 



LIVRE QUATRIÈME. 513 

du deuxième corps durant la campagne de France, 
où il montra à Craone, à Fère-Champenoise , à 
Plancy, à Méry, à Arcis-sur-Aube , une attitude 
vraiment digne de l'histoire. Le premier gouverne- 
ment des Bourbons accueillit ses services et le 
nomma chevalier de Saint-Louis; mais des papiers 
saisis chez un agent anglais le brouillèrent bientôt 
avec la nouvelle dynastie. On l'accusa d'être en 
correspondance avec Murât, de provoquer le retour 
de Napoléon. Exelmans déploya une rare fermeté 
dans la poursuite dont il fut alors l'objet. Son éner- 
gie devant le conseil de guerre de Lille amena 
un acquittement. Ses ennemis rapportent qu'à 
l'issue de cette affaire il alla se jeter aux pieds de 
Louis XVIII. Rien ne prouve cette démarche. Bien 
au contraire, à peine Napoléon était-il de retour de 
l'île d'Elbe que le général Exelmans se déclara 
pour lui. L'Empereur lui confia le commandement 
du deuxième corps de l'armée du Nord, corps 
composé des divisions Chastel, Strolz, Pire, Dor- 
senn, Walin et Teste. Malheureusement ce corps, 
mis aux ordres de Grouchy, n'eut pas à donner à 
Waterloo. Presque tous les historiens s'accordent à 
dire que ce ne fut pas la faute d'Exelmans, et qu'il 
ne cessa de supplier Grouchy de marcher au canon, 
malgré les instructions reçues. Après Waterloo, 
Exelmans ne perd pas courage et ramène sous Paris 
et en assez bon ordre la plupart de ses soldats. Là 

33 



514 LES INVALIDES. 

il eut l'honneur de porter les derniers coups aux 
ennemis de la France en marchant inopinément 
contre les Prussiens cantonnés à Versailles et en 
détruisant deux régiments de hussards de Brande- 
bourg. Après cette affaire, dont l'un des héros fut 
le colonel de Brique-ville , Exelmans fut au retour 
des Bourbons porté sur la liste des proscrits qui 
parut en 1816. La révolution de juillet 1830 lui 
rendit ses titres. Il figura comme pair de France au 
procès que subit Carrel. Ce publicisle ayant accusé 
la Chambre d'avoir commis un assassinat juridique 
en condamnant le maréchal Ney, Exelmans s'as- 
socia à cette énergique protestation et acquit par là 
une grande popularité dans l'opposition. Le reste 
de sa vie politique n'offre rien de remarquable à 
signaler. Il fut, après la révolution de 1848, l'un 
des premiers à se rallier au nom de Bonaparte. Le 
président de la République le choisit en consé- 
quence pour grand chancelier de la Légion d'hon- 
neur le i 5 août 1 849 ; il le nomma ensuite maréchal 
de France le 10 mars 1851. Le nouveau maréchal 
se rallia naturellement au gouvernement de décem- 
bre. Il en reçut le titre de sénateur. Mais il ne sur- 
vécut guère au triomphe de l'opinion napoléo- 
nienne : le 21 juillet 1852, comme il allait en 
compagnie de son fils, Maurice Exelmans, capitaine 
de frégate, rendre visite à la princesse Mathilde, 
au pavillon de Breteuil, près de Saint-Cloud, une 



LIVRE QUATRIEME. 515 

voiture publique passant rapidement effraya son 
cheval, qui se cabra. Le vieux maréchal, renversé 
violemment, eut la tête fracassée contre le trottoir 
de la route et expira entre les bras de son fils après 
une courte agonie. Il était âgé de soixante-seize ans. 

Aujourd'hui, % novembre 4 832, l'émir Abd-el- 
Kader a été reçu à l'hôtel des Invalides. 

On lui avait fait connaître à l'avance que le 
maréchal prince Jérôme avait une grande ressem- 
blance avec son frère Napoléon. Il a à plusieurs 
reprises témoigné le bonheur qu'il avait éprouvé 
en voyant un portrait vivant de l'homme dont le 
nom remplit le monde. 

Abd-el-Kader était accompagné à l'Hôtel du jeune 
Sidi-Allah , qui entend et parle français , de Karra- 
Mohammed et de M. Boissonnet, chef d'escadron 
d'artillerie. 

Arrivé près du tombeau de Napoléon , l'émir 
parut profondément ému. Avant de quitter ce lieu 
sacré il se prosterna sur le marbre et fit ses prières. 
Sans doute qu'en adressant à Dieu ses devoirs reli- 
gieux il n'aura pas oublié le généreux bienfaiteur 
qui lui a rendu la liberté. 

Il n'est pas de marques de sympathie qui n'aient 
été données par les invalides à cet illustre person- 
nage, que beaucoup d'entre eux avaient combattu. 
On sait respecter en France un ennemi vaincu. 



33. 



516 LES INVALIDES. 

Proclamation (Je l'Empire. 

Ce matin (2 décembre 1852), à six heures, la 
batterie de l'hôtel des Invalides, commandée par le 
colonel d'artillerie Gérard, a annoncé à la capitale, 
par une salve de cent un coups de canon, la 
solennité de la journée. 

Au premier coup, tous les canonniers de la 
vieille comme de la jeune armée ont salué l'Empire 
et le nouvel Empereur avec un enthousiasme que 
l'on essayerait en vain de décrire, et d'autant plus 
grand qu'à pareil jour et à quarante-sept années de 
distance un grand nombre d'entre eux, chefs et 
soldats , s'étaient trouvés sur le mémorable champ 
de bataille d'Austerlitz. 

Cette heureuse nouvelle répandit dans l'Hôtel 
une joie ineffable; et comment en eût-il été autre- 
ment ? Le nouvel Empereur n'avait-il pas déjà , 
comme président de la République , donné des 
preuves de sa sollicitude pour les débris de nos 
armées , en prescrivant des mesures propres à amé- 
liorer leur situation ? 

A partir de ce jour l'Hôtel reprit le titre d'Hôtel 
impérial des Invalides. 

Par décret du 29 décembre, le général de divi- 
sion Arrighi de Casanova, duc de Padoue, est 
nommé gouverneur de l'Hôtel. 



LIVRE QUATRIEME. 517 

Ce même jour parut un autre décret impérial 
ainsi conçu : 

« Considérant que la haute position reconnue par 
le décret du 1 8 de ce mois à notre oncle bien-aimé 
Jérôme Bonaparte ne peut plus se concilier avec 
les exigences d'un service qui entraine responsa- 
bilité et subordination; 

» Considérant , d'un autre côté , que les cendres 
de l'empereur Napoléon ont été confiées à Ta garde 
de son frère, qui ne peut abdiquer ces pieuses 
fonctions ; 

» Avons décrété ce qui suit : 

» Notre oncle bien-aimé Jérôme-Napoléon-Bona- 
parte est nommé gouverneur honoraire de l'hôtel 
impérial des Invalides. » 

Tout en comprenant l'esprit de ce décret, les 
invalides ne furent pas moins sensibles à la perte 
du prince Jérôme , car ils n'avaient jamais été gou- 
vernés d'une façon plus paternelle. Aussi surent-ils 
gré à l'Empereur de le leur conserver comme gou- 
verneur honoraire. 

Ont été envoyés aujourd'hui, 30 décembre 1 832, 
par ordre du ministre de la guerre , cinq drapeaux 
pris au siège de Lagouat (Algérie). Ils ont été 
escortés par un escadron de lanciers et quatre com- 
pagnies d'élite du 43° régiment de ligne , tambours 



518 LES INVALIDES. 

et musique eu tête, de l'hôtel du ministre aux Inva- 
lides et de la grande grille à la cour d'honneur, par 
cinquante-cinq militaires invalides légionnaires. 

Là, les troupes ont formé un carré; un ban a 
été ouvert; les soldats ont présenté les armes, et 
M. Vaubert de Genlis, chef d'escadron d'état-major 
et officier d'ordonnance du maréchal ministre de la 
guerre , en remettant les drapeaux au général 
Sauboul, S. A. I. le prince maréchal gouverneur 
étant empêché pour cause de maladie, s'est exprimé 
en ces termes : 

« Mon général, 

» Le maréchal ministre de la guerre nous charge 
d'avoir l'honneur de déposer entre vos mains les 
glorieux drapeaux qui viennent d'être conquis à 
Lagouat. » 

Le général a répondu : 

« S. A. I. le prince gouverneur ne pouvant, à son 
grand regret , recevoir lui-même ces nouveaux tro- 
phées dus à la valeur de nos soldats, permettez-moi, 
messieurs, d'être l'interprète des militaires invalides 
sous ses ordres. 

» Ils sont fiers d'être les gardiens de ces drapeaux 
qui vont prendre place à côté de ceux conquis à 
toutes les époques de nos fastes glorieux ; ils rem- 



LIVRE QUATRIÈME. 519 

placeront dignement ceux qu'un accident nous a 
ravis le 1 2 août. Merci de ce dépôt sacré au nom 
du prince gouverneur et des trois mille mutilés 
dont cet Hôtel est le glorieux asile. » 

Le 25 mars \ 853 vit arriver à la grande grille de 
l'Hôtel les restes mortels du général de division 
Arrighi de Casanova, duc de Padoue, sénateur, 
grand-croix des ordres de la Légion d'honneur et 
de la Réunion, chevalier de l'ordre du Mérite mili- 
taire de Bavière. Là se trouvait pour les recevoir 
l'état-major de l'Hôtel. 

Le char funèbre , escorté par un détachement 
d'invalides et précédé de MM. Ernest Henry, 
Arrighi de la Sanona, marquis de Padoue, conseiller 
d'État, fils du défunt; M. Thayer, son gendre; 
M. le comte Anatole de Montesquiou ; comte Henry 
de Montesquiou, Amédée Thayer, sénateur; Joseph 
Maltédo, receveur des finances; le baron Joseph 
Mariani, chef d'escadron d'état -major; Biadelli, 
officier d'infanterie; Napoléon, Levie, Ramolino, 
Joseph Paoli, ancien magistrat; Tibéri, chef du 
cabinet de M. le directeur général des postes; 
Fournier, secrétaire particulier de M. le duc de 
Padoue ; ainsi que de plusieurs daines parentes du 
défunt; s'est dirigé vers l'église, où l'attendait M. le 
curé de l'Hôtel à la tête de son clergé. 

M.- l'abbé Lettelaud, deuxième vicaire de Saint- 



520 LES INVALIDES. 

Eustache, qui avait fait la levée du corps et qui 
l'accompagnait , a , dans quelques paroles chaleu- 
reuses adressées à M. le curé, rappelé les vertus 
guerrières et les vertus chrétiennes du défunt. 

M. le curé a répondu : 

« Monsieur l'abbé , 

» Il y a peu de jours qu'à la porte de cette église, 
en recevant pour gouverneur M. Jean -Thomas 
Arrighi de Casanova, duc de Padoue, nous nous 
félicitions de vivre sous le gouvernement, sous la 
protection d'un général aussi distingué par ses 
hauts faits d'armes que par la loyauté de son carac- 
tère et les qualités de son cœur généreux. 

» Aujourd'hui nous pleurons avec l'armée, avec 
sa noble famille , l'illustre guerrier qui se distingua 
d'une manière remarquable à Jaffa, à Saint-Jean 
d'Acre, à Marengo, à Friedland, à Essling, à 
Wagram , à Leipzig et à la Fère -Champenoise; 
nous le pleurons et nous prions celui qui se plait à 
récompenser les courageux défenseurs de la patrie 
de lui décerner la couronne de l'immortalité. M. le 
duc de Padoue a vécu en héros, et il est mort en 
chrétien. Rcquicscat in pace. » 

Ensuite et avec les prières d'usage, le corps a été 
porté dans l'église et placé dans une chapelle 
ardente magnifiquement décorée et illuminée. 



LIVRE QUATRIÈME. 521 

Après les prières dites par le clergé, les assistants 
ont répandu de l'eau bénite sur le cercueil et se 
sont retirés. Le corps a été confié à la garde de 
quatre militaires invalides se relevant tour à tour. 

Le lendemain 26, à onze heures et demie, le 
prince Jérôme Napoléon , gouverneur honoraire des 
Invalides, et le prince Napoléon, son fils, ayant 
voulu par leur auguste présence rendre un hom- 
mage éclatant à l'illustration du défunt, se sont 
rendus dans le chœur où des places leur avaient été 
réservées. Derrière eux se sont placés MM. de 
Goyon, de Montebello, de Lourmel, aides de camp 
de S. M. l'Empereur, délégués par lui pour assister 
à cette cérémonie. 

Dès onze heures du matin une double haie de 
militaires invalides avait été formée depuis la porte 
de l'église jusqu'à la grande grille. 

Des invalides armés de lances ornées de flammes 
tricolores formaient une autre haie des deux côtés 
de la nef ; ils étaient commandés par un adjudant 
major. Autour du catafalque se tenaient des sous- 
ofticiers de l'armée, décorés de la Légion d'honneur. 

La porte principale de la cour d'honneur, le por- 
tail de l'église et la nef principale étaient recou- 
verts de magnifiques tentures noires ; à celles de la 
nef étaient appendus des écussons sur lesquels on 
lisait les noms des principales batailles dans les- 
quelles s'est distingué le duc de Padoue. 



522 LES INVALIDES. 

Salahié, Saint-Jean d'Acre, Marengo, Wertingen, 
Ulm , Austerlitz, Friedland , Essling , Wagram , 
Dennewitz, Leipzig, la Fère- Champenoise, Paris. 
Ces inscriptions rappelaient, avec la gloire de 
l'Empereur, celle du général qui l'avait accompagné 
partout et pris part à tous ses triomphes. 

Le deuil était conduit par le marquis de Padoue, 
conseiller d'État ; Edouard Thayer, directeur général 
des postes, et Mariani, chef d'escadron d'état-major. 

Les coins du poêle étaient tenus par le maréchal 
Magnan, commandant en chef l'armée de Paris; 
d'Ornano, général de division, grand chancelier de 
la Légion d'honneur; d'Hautpoul, général de divi- 
sion, grand référendaire du Sénat; le marquis de 
Lawœstine , commandant en chef les gardes natio- 
nales de la Seine. 

A des places réservées étaient MM. Abbatucci, 
ministre de la justice; Th. Ducos, ministre de la 
marine; Fortoul, ministre de l'instruction publique. 

Une foule de généraux, de sénateurs, d'olïiciers 
et de fonctionnaires de tous rangs et de tous grades 
se pressaient autour du catafalque et témoignaient 
par leur empressement de l'estime et de l'admira- 
tion qu'ils avaient pour l'illustre mort. 

Aussitôt après l'arrivée de LL. AA. II. le prince 
gouverneur honoraire et le prince son fils, le clergé 
de l'Hôtel a commencé une messe basse pendant 
laquelle des chants et des symphonies funèbres 



LIVRE QUATRIÈME. 523 

n'ont cessé de se faire entendre. Après l'absoute, 
Leurs Altesses Impériales ont donné l'eau bénite et 
se sont retirées suivies des officiers de leur maison 
et de leurs aides de camp. 

Les divers personnages qui remplissaient l'église 
ont ensuite à leur tour donné l'eau bénite, après 
quoi le cercueil a été mis sur un magnifique char 
funèbre attelé de six chevaux caparaçonnés de noir 
et dirigé vers la grille pour le défilé des troupes, 
étant escorté par un détachement de cent invalides 
décorés, et accompagné des personnes ci-dessus 
dénommées et du clergé de l'Hôtel. 

Après le défilé des troupes, le char funèbre a été 
ramené dans la cour d'honneur et le cercueil trans- 
porté et scellé dans le caveau préparé pour le rece- 
voir, et ce , en présence du maréchal Magnan , 
des généraux d'Ornano, d'Hautpoul, de Lawœstine, 
du général commandant l'Hôtel et des membres de 
la famille désignés ci-dessus. 

Arrighi , duc de Padoue , est né à Corte (Corse) , 
en 1770. Sa famille, alliée à celle des Bonaparte, 
était une des plus anciennes de Corte. Lors de l'ex- 
pédition d'Egypte, le jeune Arrighi suivit la destinée 
de son parent le général en chef. La valeur qu'il 
déploya au combat de Salahié, à l'assaut de Jaffa, 
où il fut laissé pour mort, et à Saint-Jean d'Acre, 
le plaça bientôt au rang des officiers les plus intré- 
pides de l'armée. De retour en Europe, il fut fait 



524 LES INVALIDES. 

chef d'escadron à Marengo, et quelque temps après 
colonel de dragons. Après la bataille de Friedland 
l'Empereur le nomma général, puis duc de Padoue. 
A Wagram il se distingua à la tête des cuirassiers 
qu'il commandait. Lors de l'expédition de Russie, 
l'Empereur le chargea du commandement en chef 
de toutes les cohortes qu'on avait organisées; ce 
fut en cette qualité qu'il repoussa les attaques des 
Anglais contre la Hollande et l'île de Walcheren. 
Après les batailles de Lutzen et de Bautzen, il se 
trouvait à Leipzig lorsque les généraux Yoronzov 
et Czernichef, malgré la suspension d'armes, vin- 
rent l'y attaquer à la tète d'un corps d'élite. En 
cette circonstance, le duc de Padoue fit une si belle 
contenance avec le peu de monde qu'il avait que 
les ennemis crurent à propos de se retirer. A la 
bataille de Leipzig, il commandait le troisième 
corps de cavalerie et défendit avec beaucoup de 
valeur le faubourg de cette ville. Lorsque les enne- 
mis eurent envahi la France, il sauva en Champagne 
les corps d'armées des maréchaux Mortier et Mar- 
mont, et soutint avec succès les attaques du grand- 
duc Constantin, qui commandait en personne la 
cavalerie. 11 fit partie de la Chambre des pairs pen- 
dant les Cent -Jours et alla au commencement de 
mai 1815 en Corse, pour mettre cette île à l'abri 
d'une invasion ; la bataille de Waterloo l'obligea à 
se retirer. Frappe par l'ordonnance royale du 



LIVRE QUATRIEME. 525 

7 janvier 1816, le duc de Padoue alla vivre à 
Trieste, où il obtint son rappel à la fin de 1820. 
Depuis l'Empire , le duc de Padoue n'a pris aucune 
part aux événements politiques. Il avait épousé en 
1812 la fille du comte de Montesquiou, chambellan 
de l'Empereur, dont il a eu une fille, aujourd'hui 
madame Thayer, et un fils, le marquis de Padoue, 
qui a épousé mademoiselle Honorez. 

Le 18 décembre 1852 il succéda à S. A. I. le 
prince Jérôme au gouvernement de l'hôtel des 
Invalides; il mourut le 22 mars 1853. 

Par décret du 25 mars 1853, M. le général de 
division comte d'Ornano est appelé de la grande 
chancellerie de la Légion d'honneur au gouverne- 
ment de l'hôtel impérial des Invalides. 

La nomination de ce nouveau gouverneur, qui a 
assisté à toutes nos grandes luttes , a été accueillie 
avec allégresse par les vieux soldats dont beaucoup 
l'avaient vu déployer un brillant courage sur les 
champs de bataille. 

Le jour de son installation il rendit l'ordre du 
jour suivant : 

« Militaires invalides, 

» Nommé par la confiance de l'Empereur au 
gouvernement des Invalides , j'apprécie hautement 
tout ce qu'il y a d'honorable pour moi à me trouver 
au milieu des nobles vétérans de nos armées dont 



52C LES INVALIDES. 

j'ai partagé les efforts sur tant de champs de 
bataille, et à veiller aussi sur leurs plus jeunes 
frères d'armes qui ont arrosé de leur sang la guerre 
d'Afrique. 

» Cet honneur, dont mon digne et regrettable 
prédécesseur n'a joui que trop peu de temps, est 
encore augmenté par le nom de S. A. I. le prince 
Jérôme, qui, après vous avoir commandés lui- 
même, a voulu continuer de veiller sur vous et de 
partager la garde du tombeau du héros dont les 
cendres couronnent nos glorieux trophées. 

» Ma sollicitude s'étendra constamment sur vous 
pour vous procurer tout le bien-être que réclament 
votre âge et vos blessures. Je compte pour me 
seconder dans mes efforts sur le concours de tous 
et sur le bon esprit qui vous anime. 

» Appliquez-vous à donner l'exemple de la dis- 
cipline et du bon ordre, et n'oubliez jamais que par 
vos vertus militaires vous devez servir de modèle à 
la jeune armée. » 

Philippe-Antoine d'Ornano est né à Ajaccio, le 
4 7 janvier 1784, d'une branche de celte illustre 
maison qui avait déjà produit deux maréchaux de 
France et tant de guerriers renommés en Corse et 
en Italie. Il est le troisième fils de Louis d'Ornano 
et d'Isabelle Bonaparte, cousine germaine de Charles 
Bonaparte, père de l'empereur Napoléon I er . 



LIVRE QUATRIÈME. 527 

Le comte Philippe d'Ornano, qui devait devenir 
un jour le troisième maréchal de son nom , entra 
au service à l'âge de seize ans, comme sous-lieute- 
nant au 9 e régiment de dragons. Il fit la campagne 
de Marengo dans la division Desaix et prit part à 
l'expédition de Saint-Domingue en qualité d'aide 
de camp du général Leclerc. Il eut la douleur de 
rapporter en France le corps de ce brave général. 

Le Premier Consul le plaça alors à l'état-major de 
Berthier, bientôt après promu maréchal d'PJmpire. 

Il ne quitta ce chef expérimenté que pour rece- 
voir le commandement du bataillon des chasseurs 
corses, à la tête duquel il s'empara à Austerlitz de 
plusieurs pièces de canon. Il reçut pour ce fait 
d'armes la croix d'officier de la Légion d'honneur 
sur le champ de bataille. Dans les campagnes sui- 
vantes, il ne se distingua pas moins par sa bravoure 
et fut nommé colonel du 25 e régiment de dragons 
après la bataille d'Iéna. Il guida ce beau régiment 
en Prusse , en Pologne , en Espagne , en Portugal , 
et fut cité avec honneur dans les rapports du ma- 
réchal Ney et des autres généraux en chef. 

Le 26 juin 1809 il força le passage de la Navia, 
défendu avec vigueur par une partie de l'armée 
anglo-espagnole. Au combat d'Alba de Tonnes, il 
enleva quatre pièces d'artillerie. Il se distingua 
particulièrement à la bataille de Fuentes de Onoro, 
où il fut nommé général de brigade. Il quitta ensuite 



528 LES INVALIDES. 

l'Espagne et se rendit auprès de l'Empereur, au 
moment où le grand capitaine allait entreprendre 
la guerre de Russie. Dès le début de cette guerre, 
le comte d'Ornano, chargé du commandement d'une 
brigade d'avant-garde, fut cité avec les plus grands 
éloges dans le bulletin du combat d'Ostrowno. Il 
passa le Niémen, se trouva à Mohilow et fut nommé 
général de division cinq jours avant la bataille de 
la Moskowa, où il commandait toute la cavalerie du 
4 e corps, forte de sept régiments. Dans celte jour- 
née il fit preuve d'autant d'intrépidité que de 
présence d'esprit. Au moment où la cavalerie de 
la garde italienne se disposait à charger, un corps 
très-nombreux de cavalerie russe, débouchant par 
Lacharisi et Narvaé-Silo, tourna le bois où s'ap- 
puyait le corps de cavalerie du comte d'Ornano, 
l'attaqua et le força à se replier en bon ordre der- 
rière le ruisseau de Borodino. Le prince vice-roi, 
placé au milieu du 84 e régiment de ligne, se dispo- 
sait à le faire mouvoir, lorsque sa garde formée en 
carré arriva devant la cavalerie ennemie et l'arrêta 
court. Alors, celle du comte d'Ornano, profitant du 
moment, chargea vigoureusement les Russes à son 
tour, les renversa et força toute la cavalerie de 
l'hetman Platow, forte de dix mille chevaux, à 
repasser la Kologha. Ce brillant fait d'armes dé- 
gagea l'aile gauche de l'armée française et eut les 
plus heureux résultats. 



LIVRE QUATRIÈME. 520 

Plus tard, pendant la retraite, le général d'Ornano 
reprit un convoi important qui était tombé entre 
les mains de l'ennemi. 

Le maréchal Ney en rendit compte à l'Empereur 
et dit dans son rapport que la cavalerie du comte 
d'Ornano lui avait rendu de grands services. 

Le général d'Ornano se signala à la bataille de Ma- 
lojaroslawitz en soutenant avec fermeté le choc de 
l'ennemi. Cette bataille peut être considérée comme 
l'un des plus beaux épisodes de la campagne de 1812. 
Les troupes du 4 e corps, qui donnèrent dans cette 
journée, formaient à peine dix-sept mille hommes. 
L'armée russe en avait plus de quatre-vingt mille 
engagés ; elle eut huit à dix mille hommes hors de 
combat. Les Français en comptèrent quatre mille. 

L'Empereur, parcourant le lendemain le champ 
de bataille, marqua quelque étonnement de l'achar- 
nement avec lequel on avait combattu, et dit au 
vice-roi et au comte d'Ornano « que l'honneur de 
la journée leur appartenait tout entier » . 

Le général d'Ornano fut blessé à la bataille de 
Krasnoë par un boulet qui le renversa de cheval, 
et fut laissé pour mort sur le champ de bataille. 

Le vice-roi ordonna à son aide de camp, M. de 
Tascher de la Pagerie (mort récemment grand maître 
de la maison de l'Impératrice), de faire enterrer son 
corps sous la neige. Le général était déjà à moitié 
déshabillé, lorsque M. Delaberge, son aide de camp, 

34 



• ' 



530 LES INVALIDES. . 

déclara qu'il ne voulait pas laisser en Russie le corps 
de son général et le mit en travers sur son propre 
cheval. Un boulet, au même instant, tua le cheval 
sans toucher ni le général ni l'aide de camp. Plu- 
sieurs soldats prirent le corps du général et le pla- 
cèrent sur une charrette de cantinière. Il arriva 
ainsi au quartier général de l'Empereur au moment 
de son départ. Le vice-roi lui avait déjà annoncé la 
mort du comte d'OrnaDO, et, lorsqu'on apporta la 
nouvelle que le général respirait encore, le prince 
Eugène ne voulut pas le croire , disant qu'il l'avait 
lui-même vu enterrer. 

La satisfaction de l'Empereur fut grande, et il 
donna ordre aussitôt de placer le blessé dans la 
dernière voiture qui lui restait. Ce fut ainsi à la 
généreuse sollicitude de Napoléon et à l'attachement 
de son aide de camp que le général dut l'existence. 

A sa rentrée en France, le comte d'Ornano fut 
nommé colonel des dragons de la garde impériale , 
commandement qui ne se donnait alors qu'à un gé- 
néral de division. Il reçut également à cette époque 
le grand cordon de l'ordre impérial de la Réunion. 

Le général d'Ornano fit la campagne de 1 81 3 à 
la tête de la première division de cavalerie de la 
garde. Il se signala à la bataille de Dresde, et son 
commandement fut augmenté à Bautzcn de la di- 
vision de cavalerie du général Waltlier, également 
de la garde < Il y combattit vaillamment avec ces 



LIVRE QUATRIÈME. 531 

deux belles divisions d'élite, participa honorable- 
ment à la bataille de Leipzig, arriva avec sa cavalerie 
à Hanau, dont les Bavarois avaient pris possession 
avant nous, et contribua au succès de cette journée. 

Le 24 janvier \ 81 4 le comte d'Ornano fui chargé 
du commandement en chef de toutes les troupes de 
la garde impériale concentrées à Paris (infanterie, 
cavalerie et artillerie), avec lesquelles il prit une 
part active à la défense de la capitale. Il avait, 
par les ordres de l'Empereur, organisé une véri- 
table armée de réserve qui devait s'élever au chiffre 
de quarante mille hommes. 

Il rejoignit l'Empereur à Fontainebleau au mo- 
ment où il réorganisait l'armée. 

Désigné pour commander trois divisions de la 
cavalerie de la garde, le comte d'Ornano fut du 
petit nombre des fidèles qui reçurent les derniers 
adieux de Napoléon ; aussi figure-t-il dans le tableau 
devenu populaire, d'Horace Vernet, qui retrace 
cette pénible séparation. 

Pendant les Cent- Jours, une douloureuse bles- 
sure l'empêcha d'assister à la bataille de Waterloo. 

Le général d'Ornano fut arrêté le 20 novem- 
bre 1 8 1 5 et conduit à l'Abbaye lors du procès du 
maréchal Ney; mais il fut mis en liberté peu de 
temps après et se retira en Belgique. Il ne rentra 
en France qu'à la fin de 1817. 

34. 



532 LES INVALIDES. 

Nommé en 1828 inspecteur général de cavalerie, 
et en 1829 président du jury d'admission pour 
l'école de Saint -Cyr, le général d'Ornano reçut à 
cette époque le cordon rouge de Tordre royal et 
militaire de Saint-Louis. 

Commandant la 4 e division militaire en 1830, il 
devint pair de France 1^1 1 octobre 1832. 

Nommé après la révolution de 1848 comman- 
dant de la II e division militaire, dont le chef-lieu 
était Nantes, il n'accepta pas ce poste et rentra 
volontairement dans la vie privée.' 

Les électeurs du département d'Indre-et-Loire, 
ses compatriotes d'adoption, s'empressèrent de l'élire 
leur représentant aux Assemblées constituante et 
législative. 

Le général d'Ornano fut élevé à la dignité de 
sénateur le 26 janvier 1 832 et, bientôt après, grand 
chancelier de la Légion d'honneur. 

Il quitta les hautes fonctions de grand chancelier 
pour remplir le poste éminent de gouverneur de 
l'hôtel impérial des Invalides, auquel l'Empereur 
l'appela en mars 1853. 

Il fut rétabli à la même époque sur le cadre 
d'activité de l'armée, pour y être maintenu défi- 
nitivement comme ayant commandé en chef : il y 
prit le numéro un. 

Le comte d'Ornano fut aussi choisi par Napo-' 
léon III pour présider la commission chargée de 



LIVRE QUATRIEME. 533 

mettre à exécution le testament de l'empereur 
Napoléon I er ., 

Il a l'honneur de faire partie du conseil de la 
famille impériale. 

Le comte d'Ornano, grand-croix de la Légion 
d'honneur, décoré des médailles militaire et de 
Sainte-Hélène, chevalier de la couronne de fer 
d'Italie et du Mérite militaire de Bavière, était le 
plus ancien général de division de l'armée française, 
puisqu'il comptait près d'un demi-siècle de grade. 

L'empereur Napoléon III l'a élevé à la dignité 
de maréchal de France le 2 avril 4 861, jour so- 
lennel où Sa Majesté vint aux Invalides pour confier 
irrévocablement à la garde des vétérans de nos 
armées la dépouille mortelle du glorieux fondateur 
de la dynastie impériale. 

Le nom du maréchal d'Ornano figure sur l'arc 
de triomphe de l'Étoile , parmi ceux de ses compa- 
gnons de gloire. 

Son Excellence le maréchal comte d'Ornano n'a 
eu, de son mariage avec la veuve du comte Colonna 
Walewski, qu'un seul fils, le comte Adolphe d'Or- 
nano, ancien préfet, actuellement premier maître 
des cérémonies de l'Empereur et député au Corps 
législatif, lequel a épousé la fille du marquis de 
Voyer d'Argenson. 

Par décret du 17 mai 1853, le ministre des 
finances est autorisé à céder gratuitement et au 



534 LES INVALIDES. 

nom de l'État, à la ville de Paris, l'esplanade des 
Invalides, la place Vauban, les avenues de Villars 
et de Ségur, et la partie de l'avenue de Breteuil 
comprise entre la place Vauban et la place de Bre- 
teuil. (Loi du 17 mai 1853.) 

Par décret du 2 1 mai 1 853, M. le comte d'Ornano, 
gouverneur de l'Hôtel, est rétabli dans la première 
section du cadre de l' état-major de l'armée pour y 
être maintenu indéfiniment. 

Avant de quitter l'Hôtel pour habiter le Palais- 
Royal, S.A. I. le prince Jérôme fit transporter dans 
la chapelle située derrière le tombeau de Napoléon 
ces précieuses reliques : l'épée d'Austerlitz, le cha- 
peau, le grand cordon et la plaque que l'Empereur 
portait à Eylau ; les trois clefs du cercueil de Sainte- 
Hélène ; les drapeaux et les étendards pris dans la 
campagne d'Austerlitz. Accompagné du général 
d'Ornano , le frère de l'Empereur assista à cette 
pieuse cérémonie, qui produisit une vive impression 
sur les personnes présentes. 

Procès-verbal de cette remise fut établi par l'in- 
tendant militaire de l'Hôtel et déposé aux archives 
de l'établissement. 

Peu de temps après, le duc de Gênes, père du 
roi de Sardaigne , vint visiter le tombeau de 
Napoléon. Il y fut reçu par le prince Napoléon et 
par le gouverneur, qui lui firent remarquer dans 
tous leurs détails les beautés de ce monument. 



LIVRE QUATRIEME. 535 

« L'an mil huit cent cinquante-trois, le vingt et 
un mai, à dix heures du matin, suivant l'ordre 
qui nous en avait été donné, nous, Cristiani de 
Ravaran, sous-intendant militaire de première classe, 
employé aux Invalides, nous sommes rendu dans 
les appartements de M. le gouverneur de l'Hôtel, 
où nous avons trouvé réunis : S. A. I. le prince 
Jérôme Napoléon, gouverneur honoraire; MM. le 
général de division comte d'Ornano, gouverneur; 
le général Sauboul, commandant; le lieutenant- 
colonel Simon, major; le colonel Gérard, secrétaire 
général archiviste, conservateur et garde des tro- 
phées de l'hôtel impérial des Invalides. Là se trou- 
vait également M. Visconti, architecte du tombeau 
de l'Empereur. , • 

» Et en notre présence les objets précieux ci- 
dessous énumérés ont été retirés du lieu où ils 
étaient déposés pour être transportés dans la crypte 
du tombeau de l'Empereur. 

» Ces objets se composaient : 

» 1°De l'épée que l'Empereur portait à la bataille 
d'Austerlitz, telle qu'elle est décrite au procès- 
verbal en date du 15 décembre 1840, constatant le 
dépôt de cette épée aux Invalides ; 

» 2° Du chapeau que îiapoléon portait à la bataille 
d'Eylau et dont le dépôt a fait l'objet d'un procès- 
verbal en date du \% décembre 1840; 



530 LES INVALIDÉS. 

» 3" Du grand collier, du grand cordon et de la 
plaque de la Légion d'honneur qui ont été portés 
par l'Empereur, grand maître de l'ordre, et dont le 
dépôt à l'Hôtel a été constaté par un procès-verbal 
du 14 juillet 1843; 

» 4° Des cinquante-deux drapeaux et étendards 
conquis dans la campagne d'Austerlitz et destinés à 
orner le tombeau de l'Empereur; 

» 5° Des trois clefs du cercueil amené de l'île 
Sainte-Hélène et dont la remise à l'Hôtel a été con- 
statée par procès-verbal du 7 janvier 1841. Ces 
clefs restent entre les mains de S. A. I. le prince 
Jérôme. 

» Les précieux objets qui viennent d'être indi- 
qués étaient portés : l'épée, le* chapeau, le grand 
collier, le grand cordon et la plaque de la Légion 
d'honneur par le général de Ricard et le colonel 
Renault, aides de camp de S. A. I. le prince 
Jérôme; les drapeaux, par des militaires invalides 
entourés des personnages ci-dessus dénommés qui 
se sont rendus avec eux au tombeau de l'Empereur., 
où étant et en notre présence, et sous les yeux de 
l'illustre assistance dont il vient d'être parlé, les 
drapeaux ont été déposés en trophées sur les deux 
porte-drapeaux en bronze doré où sont inscrits les 
noms des principales batailles de l'Empire et qui 
sont placés à droite et à gauche de l'autel élevé au 
centre de la chapelle. 



LIVRE QUATRIEME. 537 

)) Le chapeau, le grand, collier, le grand cordon 
et la plaque de la Légion d'honneur ont été ren- 
fermés. » 

Informé par le ministre de la guerre que la reine 
douairière d'Espagne, les princesses ses filles et le 
duc de Rianzarès devaient visiter le tombeau de 
l'Empereur, le gouverneur comte d'Ornano , assisté 
des généraux Sauboul et Ricard , aides de camp de 
S. A. I. le prince Jérôme, fut à leur rencontre à 
leur descente de voiture dans la cour d'honneur. 

A l'entrée de l'église, Sa Majesté fut reçue par le 
clergé de l'Hôtel, qui l'accompagna jusqu'au chœur; 
et après un pieux recueillement elle fut conduite 
au dôme. 

La reine, sa famille et les visiteurs de distinction, 
parmi lesquels on remarquait S. Exe. le maréchal 
Magnan, madame la maréchale Magnan, l'ambassa- 
deur de Naples, etc., furent introduits dans la 
chapelle Saint-Jérôme. Celte chapelle renferme le 
cercueil de l'Empereur et ses précieuses reliques, 
telles que le chapeau qu'il portait à Eylau, son épée 
et le grand collier de la Légion d'honneur. 

La reine voulut visiter l'infirmerie, où elle donna 
des éloges aux soins permanents et assidus dont 
sont entourés les malades. 

De là la reine fut au réfectoire des officiers , dont 
le dîner était servi dans la vaisselle plate, gracieux 



538 LES INVALIDES. 

présent de l'impératrice Marie-Louise. Dans cette salle 
se trouvait la veuve Brulon, vêtue de l'habit d'of- 
ficier invalide. Le gouverneur la présenta à la reine, 
qui daigna l'entretenir pendant quelques instants, 
et ce ne fut pas sans surprise qu'elle entendit le 
bizarre épisode de la vie militaire de cette femme, 
qui , après avoir perdu son mari sur le champ de 
bataille, en 1791, déguisa son sexe et s'engagea 
dans le 42 e régiment devenu 83 e de ligne. Pendant 
sept ans elle servit dans ce régiment, qu'elle quitta 
par suite d'un éclat d'obus qui lui causa une grave 
blessure. En l'an VII elle fut admise aux Invalides, 
où elle demeurait depuis cinquante -quatre ans, 
portant gaiement l'uniforme de sous-lieutenant sur 
lequel l'Empereur Napoléon III, dans une visite à 
l'Hôtel, attacha la croix de la Légion d'honneur 
qu'elle avait gagnée sur le champ de bataille. 

Sa Majesté se rendit ensuite à la salle du conseil, 
où elle vit la série des portraits des gouverneurs 
qui se sont succédé depuis la création de l'Hôtel. 

Elle termina sa visite par la bibliothèque, où elle 
admira un magnifique missel in-folio, orné de pein- 
tures très-remarquables , que l'on conserve avec un 
soin religieux. Cet ouvrage date de 1696; il est dû 
au talent de deux invalides qui ont fait à l'Hôtel ce 
don précieux. 

En laissant le gouverneur, la reine l'a compli- 
menté sur l'ordre et la tenue de l'établissement et 



LIVRE QUATRIEME. 539 

lui a exprimé la satisfaction que cette visite lui 
avait causée. 

Encore une de nos grandes célébrités africaines 
qui vient de perdre la vie ! 

Le cercueil du maréchal de Saint-Arnaud, parti 
de Lyon le 16 octobre à quatre heures du soir, 
après avoir reçu de la garnison et de la population 
de cette grande cité tous les honneurs dus au rang 
et aux éclatants services de l'illustre maréchal, est 
arrivé à la gare du chemin de fer, où il devait rester 
jusqu'à sa translation à l'hôtel des Invalides. 

Dès sept heures du matin, le clergé des deux 
paroisses les plus rapprochées de cette gare s'était 
rendu dans la chapelle pour y recevoir le corps et 
prier jusqu'au moment où il devait être transporté 
à l'Hôtel. 

A neuf heures , les troupes destinées à former le 
cortège étaient massées des deux côtés de la gare. 
Après leur défilé devant le cercueil placé sur le 
char funèbre, le cortège s'est mis en marche au 
bruit d'une salve de treize coups de canon tirés de 
la place de la Bastille et s'est dirigé , conformément 
au programme arrêté par le ministre, vers l'hôtel 
des Invalides par la rue de Lyon , les boulevards , 
la rue Royale, la place de la Concorde, le quai 
d'Orsay et l'esplanade. 

Venaient d'abord l'état-major du ministère de la 



540 LES INVALIDES. 

guerre; S. Exe. le maréchal Magnan, commandant 
en chef l'armée de Paris et son état-major; un 
grand nombre d'officiers généraux et supérieurs 
sans troupes. 

Le char funèbre , entouré des généraux de 
Bourgou Regnault de Saint -Jean d'Angely , 
Levasseur et de la Rue , à cheval , et tenant les 
coins du poêle ; les aides de camp et les officiers 
d'ordonnance du maréchal ; Déplace , chef d'esca- 
dron d'état-major; Boyer, capitaine; Henry, chef 
d'escadron d'état-major; de Grammont , duc de 
Lesparre, chef d'escadron, et de Caynac, capitaine 
d'artillerie. 

La vue de ces officiers qui ramenaient de si loin 
les restes de leur illustre chef, la grave tristesse de 
leur maintien , leur visage bronzé par le soleil 
d'Orient, leurs uniformes couverts encore de la 
poussière glorieuse du champ de bataille de l'Aima, 
produisaient dans la foule une touchante et pro- 
fonde émotion. 

Venaient ensuite le cheval de bataille du maréchal 
et sa voiture vide. 

Une autre voiture conduisait M. l'abbé Gloriot , 
venu de Constantinople avec le corps du maréchal, 
et un vicaire général désigné par le ministre des 
cultes pour remplir les mêmes fonctions depuis 
Marseille. 



LIVRE QUATRIÈME. 541 

Les voitures de famille renfermaient : 

MM. de Saint-Arnaud, conseiller d'État, frère du 
maréchal , et ses deux fils ; 

De Forcade de la Roquette, frère du maréchal; 

Le marquis de Trasignie, beau-père du maré- 
chal ; 

Octave de Trasignie, vicomte de Laferté, baron 
de la Ferté, comte de Revel, parents du 
maréchal. 

Venait ensuite la voiture vide du grand écuyer 
de l'Empereur, attelée de six chevaux. 

Dans une autre voiture étaient : 

Le duc de Cambacérès, grand maître des céré- 
monies ; le général Rolin , adjudant général du 
palais ; le marquis de Toulongeon , officier d'or- 
donnance. 

Dans la deuxième : 

Le comte de Montebello et le colonel de Béville , 
aides de camp de l'Empereur; le capitaine Merle, 
officier d'ordonnance ; 

Puis la voiture du premier écuyer, renfermant : 

Le colonel Fleury et le lieutenant-colonel de 
Valabrègue, écuyer commandant. 

La population de Paris et de la banlieue semblait 
s'être portée tout entière sur le passage du cor- 
tège. La foule innombrable garnissait les places, 



542 LES INVALIDES. 

les rues, les trottoirs des boulevards, les fenêtres 
et jusqu'aux toits des maisons, et se découvrait 
respectueusement devant le char funèbre. 

A midi , une salve de treize coups de canon an- 
nonçait que le corps arrivait aux Invalides. 

Alors le char s'est arrêté, et la partie du cortège 
placée à la suite a défilé devant. 

Le corps du maréchal a été reçu à la grille de 
l'Hôtel par S. Exe. le général comte d'Ornano, 
gouverneur, à la tête de son état-major, puis porté 
à bras dans l'église par seize sous-officiers décorés. 

Quelque temps avant, l'église et les tribunes 
s'étaient remplies des personnes invitées, des auto- 
rités et des corps qui devaient assister à la solen- 
nité religieuse. 

Le corps diplomatique s'était rendu spontanément 
à la cérémonie des Invalides. On y remarquait : 

LL. EExc. Mgr Sacconi, nonce du saint-siége ; 
lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre; Yély-Pa- 
cha, ambassadeur de Turquie; le lieutenant général 
comte de Lœwenhielm, ministre de Suède et de 
Norvège; le comte de Moltke, ministre de Dane- 
mark; Firmin Rogier, ministre de Belgique; le 
marquis d'Antonini , ministre des Deux-Siciles; le 
comte de Hatzfeldt, ministre de Prusse; le baron de 
Hiibner, ministre d'Autriche; le baron de Wend- 
land, ministre de Bavière; le baron de Seebach, 
ministre de Saxe ; le marquis Tanay de Nerli, chargé 



LIVRE QUATRIÈME. 543 

d'affaires de Toscane; Roque, chargé d'affaires de 
Grèce, et le chargé d'affaires des villes libres et 
hanséatiques. 

L'Angleterre avait voulu témoigner de la part 
toute spéciale qu'elle prenait à la perte que la 
France venait de faire. Une députation de généraux 
et d'officiers supérieurs anglais assistait à la céré- 
monie funèbre ; cette députation se composait : 

Du lieutenant général sir Harry-Smith et ses 
aides de camp ; 

Des colonels Taylor etHolditch; 

Et de lord Arthur Hay, chargé de représenter le 
commandant général de l'armée britannique, lord 
Hardinge, dont il est aide de camp. 

Le général sarde comte de la Marmora figurait 
dans l'enceinte occupée par le corps diplomatique. 

S. Exe. Vély-Pacha, accompagné du personnel 
de son ambassade et de tous les officiers ottomans 
présents à Paris. 

Tous les ministres, en grand costume, étaient 
présents, ainsi que les présidents et vice-présidents 
du Sénat, du Corps législatif et du conseil d'État, 
et des députations nombreuses de ces trois corps. 

Les sénateurs : 

Comte de Beaumont, Larabit, Dumas, comte 
d'Argout, comte Boulay (de la Meurthe), duc de 
Cambacérès, amiral Cécille, général de Lawœstine, 
marquis de la Rochejaquelein, général Piat, général 



544 LES INVALIDES. 

de Bar, amiral Hugon, comte de Caumont-Laforce , 
duc deBauffremont, général Schramm, amiral Casy. 

Les députés : 

Le général baron Vast-Yimeux, le comte de Bar- 
bantane, le comte de Partounaux, Lequien, Foucher, 
Lepelletier, le baron de Jouvenel, le général baron 
Petiet, Latour-Dumoulin, Nogent Saint-Laurens, de 
Beauverger, Doumet, Delamarre (Somme), le comte 
de Tromelin, Quesné, le comte de la Grange, le 
comte de Gouy d'Arsy, le comte de Champagny 
(Napoléon) , le colonel Thiérion , et le commandant 
Clary, ancien officier d'ordonnance du maréchal. 

S. Exe. le grand maître des cérémonies, l'adju- 
dant général du palais, les aides de camp de l'Em- 
pereur et les officiers désignés par Sa Majesté 
occupaient la première place dans le chœur. Près 
d'eux étaient placés : le général de Ricard, premier 
aide de camp de S. A. I. le prince Jérôme, et le 
colonel Renault, l'un des aides de camp; S. Exe. le 
gouverneur et l'état-major des Invalides. En avant 
de la nef étaient LL. EExc. les ministres, les ma- 
réchaux et les présidents des grands corps de l'État . 

D'un autre côté de la nef étaient placés : les dé- 
putalions du Sénat, du Corps législatif et du conseil 
d'État; les membres de la cour de cassation, de la 
cour des comptes, de la cour impériale, des tribu- 
naux de première instance et de commerce; les 
préfets de la Seine et de police; les membres du 



LIVRE QUATRIÈME. 545 

conseil de préfecture et de la commission muni- 
cipale, les membres de l'Institut, les inspecteurs 
généraux de l'instruction publique et plusieurs pro- 
fesseurs des diverses facultés. 

L'autre côté était entièrement rempli par l'état- 
major et les employés supérieurs du ministère de 
la guerre et de la marine, r état-major de la garde 
nationale , et par des officiers de toutes armes de la 
garde impériale et de l'armée de Paris. 

Les tribunes étaient garnies de dames en grand 
deuil. L'une de ces tribunes avait été réservée à la 
famille du maréchal, une autre à lady Cowley, une 
troisième aux sœurs hospitalières de l'Hôtel. 

La haie était formée d'un détachement d'inva- 
lides armés de lances. 

L'église était tendue de noir jusqu'à la voûte. 
De distance en distance brillaient des écussons aux 
armes du maréchal, entremêlés d'inscriptions qui 
rappelaient les beaux faits d'armes auxquels il a 
pris part, ses conquêtes en Afrique et sa dernière 
victoire. On lisait d'un côté : 

MÉDEAH — THAZA ET BOYAR — OUARENZERIS 

de l'autre : 

DJIDJELLI ET BOUGIE — TÉNIAH — TAYEDEMPT — GRANDE KABYUE 

et enfin ce nom désormais immortel : 



.t.", 



546 LES INVALIDES. 

A chacun des piliers de l'église on voyait, réunis 
en faisceaux, les trois drapeaux de France, d'An- 
gleterre et de Turquie ; comme ils étaient sur le 
champ de bataille autour du maréchal, comme 
l'étaient autour de son cercueil les représentants de 
ces trois vaillantes nations. 

Un magnifique catafalque, étincelant de lumière 
et couronné d'un immense baldaquin, s'élevait en 
avant du chœur. 

Le catafalque était entouré de S. Exe. l'ambassa- 
deur d'Angleterre, de S. Exe. le maréchal Magnan, 
de S. Exe. l'amiral de Mackau et du général de 
Lawœstine, tenant les coins du poêle avec les 
quatre officiers généraux qui les tenaient pendant 
la translation. 

S. G. l'archevêque de Paris était entouré de ses 
vicaires généraux, des membres du chapitre mé- 
tropolitain, d'une députation du chapitre impérial 
de Saint-Denis , de plusieurs chapelains de l'Empe- 
reur et du clergé de l'Hôtel. 

Après les prières d'usage, Mgr l'archevêque s'est 
rendu processionnellement à l'autel pour célébrer 
l'office divin. 

La messe, commencée aune heure, était terminée 
à deux. La musique des guides s'est fait entendre 
alternativement avec les chants de la maîtrise de 
l'église placée dans une tribune opposée. 

An moment de l'absoute, une nouvelle salve d'ar- 



LIVRE QUATRIÈME. 547 

tillerie a été tirée, puis les restes mortels du vain- 
queur de l'Aima ont été descendus, au bruit d'une 
dernière salve d'artillerie, dans le caveau qui leur 
était destiné. Alors les troupes ont présenté les 
armes et les drapeaux se sont inclinés. 

Service funèbre de l'amiral de Mackau. 

Aujourd'hui 25 mai \ 855 , le service funèbre de 
l'amiral de Mackau a eu lieu conformément à la 
décision ministérielle ci-après : 

« Monsieur le gouverneur, 

» L'Empereur a décidé, par décret du 19 de ce 
mois, qu'une cérémonie funèbre aurait lieu dans 
l'église des Invalides en l'honneur de l'amiral de 
Mackau, décédé le 13 de ce mois. 

» Cette cérémonie sera célébrée vendredi 25, à 
midi : les corps constitués y assisteront. 

» Bien que la dépouille mortelle de l'illustre 
amiral ait été transportée en Normandie, les hon- 
neurs funèbres lui seront rendus comme si elle était 
présente. 

» En conséquence, je viens d'arrêter les dispo- 
sitions suivantes : 

» Chacun des régiments d'infanterie casernes à 
l'intérieur de Paris fournira un bataillon, avec le 
colonel, le drapeau et la musique. 

» Les 8 e , 1 2 e et 1 5 e bataillons de chasseurs à pied 

3:;. 



548 LES INVALIDES. 

fourniront chacun quatre compagnies, avec le chef 
de bataillon et la fanfare. 

» Le 1 e de cuirassiers et le \ 2 e chasseurs à che- 
val fourniront chacun un escadron. 

» L'artillerie fournira deux batteries attelées, 
commandées par un officier supérieur. 

» La garde de Paris fournira un bataillon et un 
escadron, avec le colonel, le drapeau, l'étendard 
et la musique. 

» Toutes ces troupes seront massées autour de 
l'hôtel des Invalides, et, pendant le service reli- 
gieux, elles suivront les maniements des armes 
exécutés dans l'église. A la fin de la cérémonie il 
n'y aura pas de défilé. 

» Des sous-rofficiers décorés (un par corps) se ren- 
dront en armes à l'église pour être placés autour 
du cénotaphe. 

» La musique de l'un des régiments de la garnison 
s'y rendra également pour être mise à la disposition 
du maître des cérémonies. 

» Chaque corps enverra, en outre du service com- 
mandé, une députation composée d'un officier su- 
périeur, d'un capitaine, d'un lieutenant et d'un 
sous-lieutenant. 

» Deux salves de onze coups de canon chacune 
seront tirées par une demi -batterie placée sur le 
quai des Invalides : la première salve au moment 
où la cérémonie commencera, la seconde au mo- 



LIVRE 01' AT HIEME. 549 

ment où elle finira. La bouche des canons devra 
être tournée du côté de l'Hôtel, de manière à ne 
pas compromettre le vitrage des bâtiments de l'ex- 
position. 

» Les troupes devront être en grande tenue. 

» Les maréchaux de France présents à Paris 
assisteront à la cérémonie. Je leur écris à ce sujet. 

» Les officiers généraux et les fonctionnaires mi- 
litaires employés à Paris y assisteront également, 
ainsi qu'une députation de l'état-major de la pre- 
mière division militaire. 

» Je vous prie de vouloir bien donner des ordres 
pour que le directeur des pompes funèbres puisse 
pénétrer, avec ses employés et ses ouvriers, dans 
l'église des Invalides et y exécuter les travaux né- 
cessaires. » 

S. A. I. le prince Jérôme Napoléon vient de faire 
don à l'église des Invalides d'un magnifique ciboire 
en or enrichi de pierreries et de huit lustres montés 
en or et ornés de cristaux. Le général comte d'Or- 
nano, gouverneur de l'Hôtel, suivi de son état- 
major et du clergé de l'église, a reçu ces précieux 
objets, qui lui ont été présentés par le général mar- 
quis de Ricard, premier aide de camp de Son Altesse 
Impériale, et par M. Drut, secrétaire de ses com- 
mandements. 

La munificence de Son Altesse Impériale est un 



550 LES INVALIDES. 

• 

nouveau témoignage de ses sympathies particulières 
pour une église qui renferme le corps de l'empereur 
Napoléon, son frère. Elle témoigne aussi de cette 
protection éclairée que le prince sait accorder aux 
arts. Les huit lustres, d'une exécution parfaite, 
sortent des ateliers de Miroy frères ; le ciboire est 
une des dernières et délicates compositions de Fro- 
ment-Meurice , qui a laissé tant de chefs-d'œuvre. 

Lorsque Mgr le prince Jérôme Napoléon était 
gouverneur des Invalides, Son Altesse Impériale 
avait considéré comme un pieux devoir de famille 
de garder les clefs du tombeau de son auguste frère 
l'empereur Napoléon I er et celles de la chapelle Saint- 
Jérôme, où le cercueil de l'Empereur est déposé. 

En présence de l'affluence d'étrangers et de na- 
tionaux qui se portent chaque jour aux Invalides, 
et pour faciliter la visite au tombeau de Napoléon, 
le prince s'est déterminé, quoique à regret, à dé- 
poser ces clefs entre les mains de l'Empereur et à 
prier Sa Majesté de les confier au gouverneur des 
Invalides. Sa Majesté a remis à S. Exe. le général 
comte d'Ornano les clefs de la crypte et de la cha- 
pelle Saint-Jérôme. Elle n'a gardé que la clef du 
cercueil. 

Le 24 août 1855, l'hôtel impérial des Invalides 
a été honoré de la visite de la reine d'Angleterre. 

Tout le personnel des Invalides avait été réuni 
par divisions dans la cour d'honneur ; trois cents 



LIVRE QUATRIEME. 551 

hommes formaient la haie de la grande grille à cette 
cour. 

Après la revue du Champ de Mars, vers sept 
heures, LL. MM. la reine d'Angleterre et l'Empe- 
reur, S. A. R. le prince Albert, le prince de Galles 
et la princesse royale sa sœur, sont arrivés au por- 
tail de l'église où les attendaient le général comte 
d'Ornano, gouverneur, à la tête du grand état- 
major. 

Leurs Majestés se sont rendues immédiatement 
au tombeau de l'Empereur et ont visité, à la clarté 
des flambeaux et avec un intérêt marqué, toutes les 
parties de ces saints lieux. 

Avant de remonter en voiture , la reine Victoria , 
encore émue , a témoigné au gouverneur sa satis- 
faction de ce qu'elle venait d'admirer. 
^Aujourd'hui 3 septembre 1855, les canons des 
Invalides, muets depuis si longtemps, ont annoncé 
à la capitale la chute de la forteresse de Sébastopol, 
prise d'assaut par l'armée française. 

Visite de LL. A A. RR. le duc et la duchesse 
de Brabant. 

Leurs Altesses Royales sont arrivées à la grande 
grille, où les attendaient le gouverneur avec son 
état-major. 

Le duc et la duchesse , après avoir visité succès- 



m LES INVALIDES. 

sivement, avec un intérêt marqué, toutes les parties 
de l'établissement, se sont rendus au tombeau de 
l'Empereur, puis à la salle du conseil et à la biblio- 
thèque, d'où ils sont partis après avoir témoigné 
au général comte d'Ornano leur satisfaction. 

Visite du roi de Sarclai g ne. 

Aujourd'hui, à deux heures trois quarts, le roi 
de Sardaigne est arrivé à la porte de l'église, où il 
a été reçu par M. le curé Ancelin assisté de ses 
vicaires. Sa Majesté s'est rendue immédiatement au 
tombeau de l'Empereur, qu'elle a visité dans toutes 
ses parties avec autant d'admiration que de recueil- 
lement. Elle a parcouru ensuite les réfectoires, l'in- 
firmerie , la salle du conseil, la bibliothèque et a 
terminé par la galerie des plans-reliefs, que le co- 
lonel du génie Augoyat a eu l'honneur de lui 
expliquer en détail. 

Un épisode très-touchant a, pendant cette visite, 
vivement impressionné toutes les personnes qui en 
ont été témoins. 

Un ancien Sarde , qui avait déserté le service de 
son pays pour entrer dans la légion étrangère, 
ayant été blessé grièvement et amputé d'un bras, 
avait été admis à l'Hôtel. A la vue de son légitime 
souverain, les souvenirs de la patrie se sont réveillés 
dans son cœur, et il s'est précipité aux pieds du 



LIVRE QUATRIÈME. 553 

roi en sollicitant sa grâce, qui lui a été aussitôt 
accordée. Ce pauvre invalide pourra donc retourner 
au milieu de sa famille, revoir le foyer paternel, s'il 
ne préfère profiter encore de l'hospitalité qu'il a 
trouvée dans sa patrie adoptive. 

Les obsèques de l'amiral Bruat ont été célébrées 
aujourd'hui, à midi, dans l'église des Invalides. 

Les détachements des différents régiments de la 
garnison de Paris, sous les ordres du général Grésy, 
occupaient, aux abords de l'Hôtel, les positions qui 
leur avaient été assignées; l'artillerie était rangée 
sur la place Yauban. Les invalides formaient la haie 
dans la cour d'honneur et dans l'église. 

Des salves d'artillerie ont annoncé le commence- 
ment et la fin de cette solennité funèbre. 

La façade et l'intérieur de l'église des Invalides 
avaient été entièrement tapissés de tentures de 
deuil, sur lesquelles se détachaient, au milieu des 
trophées, l'écusson de l'amiral et le nom des lieux 
où il s'était illustré : Navarin, Alger, Taïti, la Mar- 
tinique, Sébastopol, Kerlch, Kinburn. 

Un riche catafalque, étincelant de lumières et 
surmonté d'un immense baldaquin suspendu à la 
voûte, s'élevait dans la grande nef, à l'entrée du 
chœur. 

Aux quatre coins se tenaient : LL. EExc. l'amiral 
Hamelin, ministre de la marine; l'amiral Parseval- 
Deschènes; le maréchal Vaillant, ministre de la 



554 LES INVALIDES. 

guerre ; le maréchal Magnan , commandant en chef 
l'armée de l'Est. 

Les membres de la famille de l'amiral Bruat, le 
contre-amiral Jurien de la Gravière, son chef d'état- 
major et ses aides de camp, qui ont accompagné 
son corps jusqu'à Paris, étaient placés en avant du 
catafalque. 

Dans le chœur de l'église avaient pris place : le 
comte Roguet, aide de camp de l'Empereur, et Favé, 
l'un de ses officiers d'ordonnance, envoyés par Sa 
Majesté pour assister aux obsèques de l'amiral ; 

Le général Canrobert, aide de camp de l'Em- 
pereur, ancien commandant en chef de l'armée 
d'Orient ; 

Le général marquis de Ricard, premier aide de 
camp de S. A. I. le prince Jérôme Napoléon, et le 
capitaine de vaisseau Défiance, l'un de ses aides 
de camp; le colonel Desmarest, premier aide de 
camp de S. A. I. le prince Napoléon; le baron de 
Bougenel, chevalier d'honneur de S. A. I. la prin- 
cesse Mathilde ; 

LL. EExc. lord Cowley, ambassadeur d'Angle- 
terre; Mehemet-Bey, ambassadeur de la Sublime 
Porte ; le baron Hubner, ministre plénipotentiaire 
d'Autriche, et plusieurs autres membres du corps 
diplomatique. 

LL. EExc. les ministres et les présidents du Sénat, 
du Corps législatif et du conseil d'État; 



LIVRE QUATRIÈME. 555 

Le général comte d'Ornano, gouverneur des 
Invalides, avec le général Sauboul et l'état-major 
de l'Hôtel ; 

Le général marquis de Lawœstine , commandant 
supérieur de la garde nationale ; 

Les membres du conseil de l'amirauté et un 
grand nombre d'officiers supérieurs de la marine et 
de l'armée de terre ; le premier aumônier et plu- 
sieurs aumôniers de la flotte ; 

Des membres du Sénat , du Corps législatif et du 
conseil d'État; 

Des dépulations de la Cour de cassation, de la 
Cour des comptes et de la Cour d'appel assistaient 
également à la cérémonie. 

La messe a été célébrée par l'aumônier des 
Invalides. 

Mgr l'évêque de Tripoli, assistant de Mgr l'ar- 
chevêque de Paris, a fait l'absoute. 

Après la cérémonie , le corps a été placé sur un 
char funèbre orné de drapeaux et de trophées, et 
conduit par les boulevards au cimetière du Père- 
Lachaise. 

La population se découvrait respectueusement 
sur le passage du cortège et témoignait des regrets 
unanimes qu'inspirait à la France la perte préma- 
turée de l'illustre amiral. 

Le contre-amiral Jurien de la Gravière a prononcé 
sur la tombe de l'amiral Bruat les paroles suivantes : 



556 LES INVALIDES. 

« Messieurs, 

» Ces restes mortels que nous honorons et que 
nous avons pieusement suivis jusqu'à leur dernière 
demeure n'étaient point notre illustre et cher 
amiral tout entier. J'en atteste la foi et les espé- 
rances de celui que nous pleurons. Devant sa tombe 
entr'ouverte c'est encore sa pensée qui me soutient 
et dont j'écoute les inspirations. Je me demande 
quels eussent été ses sentiments, quelles auraient 
été ses paroles, s'il lui eût été donné d'accompagner 
jusqu'en ce lieu de repos les chefs vénérés sous les- 
quels il nous avait appris comment il fallait servir, 
avant de nous montrer comment il fallait com- 
mander. 

» L'amiral Bruat était né pour la guerre; il 
n'avait de goût, de penchant décidé que pour le 
métier des armes. Tout en lui était instinct et vertu 
militaires. Mourir sur le champ de bataille était 
selon lui la fin la plus enviable , celle à laquelle 
nous l'avons vu ne pouvoir accorder de pieux 
regrets sans y mêler quelques-uns de ces accents 
qui trahissaient la secrète tierté de son âme. Cette 
fin n'a point été la sienne ; mais il est mort debout ; 
il est mort à son poste, donnant à son pays, don- 
nant à l'Empereur le dernier souffle de sa vie, la 
dernière étincelle de ce feu sacré qui soutenait 
encore ses forces depuis longtemps épuisées. 



LIVRE QUATRIÈME. 557 

» L'amiral Bruat eût admiré une telle mort plutôt 
qu'il n'en eût gémi ; c'était ainsi qu'il comprenait 
qu'un soldat, quand il ne tombait pas sous le feu 
de l'ennemi , devait être heureux et fier de mourir. 
Que son âme héroïque pardonne à notre douleur ! 
Nous n'avons pas su être digne de lui ; nous n'avons 
point eu le courage d'accepter sans murmure ce 
cruel décret de la Providence qui nous enlevait un 
chef adoré, au moment même où, sorti sain et sauf 
de tant de périls, il revenait triomphant jouir, au 
milieu des joies de la famille, des honneurs qu'il 
avait si bien gagnés. Il nous semblait qu'après avoir 
échappé à cette fatale épidémie de Varna, à ce long 
et glorieux combat du 1 7 octobre , auquel le vais- 
seau qu'il montait put prendre, on s'en souvient, 
une part si honorable ; après avoir traversé les mille 
dangers qu'il aimait à braver dans ces reconnais- 
sances militaires que nous l'avons toujours vu 
diriger en personne; il nous semblait qu'il avait 
acquis le droit, non pas de vivre encore de longs 
jours (l'activité de son âme avait tari en lui les 
sources de la vie), mais de revenir mourir au milieu 
des siens, de presser encore une fois de sa main 
défaillante ces mains chéries que son dernier regard 
devait en vain chercher. Le Ciel ne l'a pas voulu ! 

» L'amiral Bruat est mort sur son vaisseau. 
Quand le Montebello est venu jeter l'ancre sur la 
rade de Toulon, qu'il avait quittée au mois de mars 



558 LES INVALIDES. 

1854, ce pavillon, que les acclamations enthou- 
siastes de deux escadres avaient salué sur les côtes 
de Crimée, le 17 septembre 1855, flottant encore 
au grand mât ; ce drapeau si fièrement déployé 
devant Sébastopol et Kinburn, ce drapeau troué en 
vingt endroits par les projectiles ennemis, était 
encore arboré à la poupe ; mais ces signes glorieux 
n'étaient plus que des signes de deuil ; amenés en 
berne, ils rendaient un dernier hommage à la 
dépouille mortelle de l'illustre amiral ; mais ils 
disaient à cette escadre qu'il avait si noblement 
commandée, à ces marins qui tous savaient son 
nom, dont plusieurs l'avaient suivi à Navarin, à 
Alger, à Taïti , à Toulon, aux Antilles, que désor- 
mais ce seraient d'autres chefs qui les conduiraient 
à l'ennemi ; que l'officier de manœuvre du Breslau, 
le capitaine du Silène et du Pàlinwre, le comman- 
dant du Grenadier et du Ducouèdic, le capitaine de 
pavillon de l'amiral Lalande , le gouverneur de 
Taïti, le préfet maritime de Toulon, le gouverneur 
général de la Martinique et de la Guadeloupe en 
des jours difficiles, le commandant en chef de l'es- 
cadre de l'Océan et plus tard de l'escadre de la 
Méditerranée, l'homme qui avait conçu et accompli 
les expéditions de Kertch et de Kinburn , venait de 
rendre sa belle âme à Dieu... 

» On n'apprécie bien les hommes que lorsqu'ils 
ne sont plus. 



LIVRE QUATRIÈME. 559 

» L'amiral Bruat a joui sans doute pendant sa 
vie d'une grande popularité : il la devait à la séduc- 
tion de son esprit, à l'attrait irrésistible de son 
brillant courage, à la gracieuse bienveillance de sa 
nature , ennemie de tout apprêt et de toute ostenta- 
tion ; mais cette responsabilité que nous le voyons 
porter si légèrement, nous n'en comprenions qu'à 
demi les charges et la gravité. Ces difficultés qu'il 
semblait ignorer nous auraient apparu le jour où il 
n'eût plus été là pour les conjurer. 

La tâche qui lui était échue nous a souvent 
semblé une tâche aisée, parce qu'il l'accomplissait 
sans effort et sans préoccupation ; mais ce n'était 
point une tâche faite pour des forces ordinaires. 
L'amiral Bruat s'y est usé lui-même, et sur sa tombe 
prête à se fermer, nous avons le droit de nous dire, 
ce sera notre meilleure consolation, la seule qui soit 
digne de celui qui n'est plus : La mort de l'amiral 
Bruat est une grande perte pour la marine, un 
grand deuil pour le pays, un juste sujet de regrets 
pour l'Empereur ; mais la mort de l'amiral Bruat 
est pour nous qui lui survivons un noble exemple. 
Il est mort en faisant son devoir; il est mort en 
soldat et en chrétien. Que Dieu reçoive son âme et 
que la terre lui soit légère ! » 

L'Empereur ayant ordonné que les trophées pro- 
venant de la forteresse de Sébastopol seraient 



560 LES INVALIDES. 

déposés aux Invalides , ces trophées , consistant en 
deux grands drapeaux et quatre pavillons, ont été 
apportés aujourd'hui 1 4 janvier, en grande pompe, 
par le chef d'escadron de Ghamberet, aide de camp 
du maréchal Vaillant. 

Reçus dans la cour d'honneur par le * général 
Sauboul , commandant l'Hôtel , ces drapeaux et 
pavillons ont été portés par des légionnaires inva- 
lides à l'église et appendus sur-le-champ à ses 
voûtes. 

Naissance du Prince Impérial. 

Une salve de cent un coups de canon, tirée de 
la batterie des Invalides, vient d'annoncer à la 
capitale que le matin, 16 mars 1856, à trois heures 
un quart, S. M. l'Impératrice est heureusement 
accouchée d'un prince. 

Dès le milieu de la nuit dernière, Sa Majesté 
avait ressenti les premières douleurs; elles se sont 
prolongées, d'une façon régulière, jusqu'au mo- 
ment de l'heureuse délivrance. 

L'Empereur, qui s'était rendu auprès de l'Impé- 
ratrice aussitôt que les premiers signes d'un accou- 
chement prochain s'étaient manifestés, a entouré 
des soins les plus touchants Sa Majesté , auprès de 
laquelle se trouvaient son auguste mère; madame la 
princesse d'Essling, grande maîtresse de la maison ; 
madame l'amirale Bruat, gouvernante des enfants 



LIVRE QUATRIEME. 561 

de France, et madame la duchesse de Bassano, 
dame d'honneur. 

Au moment des grandes douleurs S. A. I. le prince 
Napoléon et S. A. le prince Lucien Murât, témoins 
désignés par l'Empereur, ainsi que LL. EExc. le 
ministre d'État et le garde des sceaux, ont été in- 
troduils dans la chambre de Sa Majesté. 

Aussitôt après l'accouchement, l'enfant a été 
présenté, par madame l'amirale Bruat, gouvernante 
des enfants de France, à l'Empereur, à l'Impéra- 
trice, à S. A. I. le prince Napoléon et à S. A. le 
prince Lucien Murât, ainsi qu'à LL. EExc. le mi- 
nistre d'État et le garde des sceaux. Il a ensuite été 
dressé procès-verbal de sa naissance sur le registre 
de l'état civil de la famille impériale par S. Exe. le 
ministre d'Étal, assisté de S. Exe. le président du 
conseil d'État, conformément à l'article 8 du séna- 
tus-consulte du 25 décembre 1852, et à l'article 13 
du statut impérial du %\ juin 1853. 

Le Prince impérial a reçu les noms de Napoléon- 
Eugène-Louis-Jean-Joseph. 

Dès le matin, la grande maîtresse de la maison 
de l'Impératrice avait envoyé, par ordre de l'Em- 
pereur, avertir les princes et princesses de la fa- 
mille impériale, les membres de la famille de l'Em- 
pereur ayant rang à la cour, les grands officiers de 
la couronne, les ministres et le président du conseil 
d'État, les maréchaux, les amiraux, le grand chan- 

36 



562 LES INVALIDES. 

celier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur, 
le gouverneur des Invalides, le commandant supé- 
rieur des gardes nationales de la Seine, le général 
commandant la garde impériale, l'adjudant général 
du palais , les officiers et les dames des maisons de 
Leurs Majestés, qui s'étaient empressés de se rendre 
au palais des Tuileries , et qui y sont restés jusque 
après la délivrance de l'Impératrice. 

Le Sénat, le Corps législatif et le conseil municipal 
de Paris, avertis dès le matin par des officiers de 
la maison de l'Empereur, s'étaient immédiatement 
réunis au lieu de leurs séances. Des officiers d'or- 
donnance de l'Empereur sont allés, aussitôt après 
la naissance du Prince impérial, leur porter cette 
heureuse nouvelle, par ordre de Sa Majesté. 

Adresse à l'Empereur. 
« Sire, 

» Permettez-moi de porter au pied du trône de 
Votre Majesté les respectueuses félicitations de 
l'état-major ainsi que du personnel de nos braves 
de l'hôtel impérial des Invalides, dont je suis l'or- 
gane, à l'occasion du Prince que la Providence vient 
d'accorder à votre dynastie ainsi qu'aux vœux du 
pays. 

» Cet heureux événement, en consolidant les 
institutions auxquelles la France doit sa force au 



LIVRE QUATRIÈME. 563 

dedans et son influence au dehors, lui donne un 
nouveau gage de grandeur et de prospérité pour 
l'avenir. 

» Je suis avec le plus profond respect , Sire, de 
Voire Majesté le très-humble et très-fidèle serviteur. 

» G te d'Ornano. 
» Le 20 mars 1856. » 

Aujourd'hui, 3 janvier 1837, M. le général de 
brigade Tatareau a été reconnu commandant de 
l'hôtel des Invalides, en remplacement du général 
Sauboul , appelé dans la deuxième section du cadre 
de réserve. 

Le gouverneur profite de cette circonstance pour 
porter à la connaissance du personnel de l'établis- 
sement que Sa Majesté a nommé le général Sauboul 
grand officier de la Légion d'honneur, en récom- 
pense de ses anciens et bons services. 

Aujourd'hui, 9 mai, S. A. I. le grand -duc 
Constantin, frère de l'empereur de Russie, a honoré 
de sa visite l'hôtel des Invalides; il a été reçu par le 
général gouverneur comte d'Ornano, l'un des plus 
illustres représentants de la grande époque impériale. 

Après avoir visité le tombeau de l'empereur 
Napoléon I er , il a voulu voir les salles de l'infir- 
merie, la salle du conseil, la bibliothèque, les dor- 

36. 



504 LES INVALIDES. 

toirs, les réfectoires, les galeries où sont exposés 
les plans-reliefs de nos places fortes. 

L'auguste voyageur, en considérant ce travail de 
tant d'années, a souvent fait des remarques judi- 
cieuses à M. le colonel Augoyat, conservateur de 
l'établissement, dont l'étendue des connaissances 
dans l'art de la fortification est très-grande. 

Les paroles bienveillantes du prince, l'intérêt 
qu'il témoignait aux militaires invalides, rempli- 
rent ces derniers d'admiration. 

S. M. le roi de Bavière a visité aujourd'hui, 
29 mai, le tombeau de Napoléon. 

Le gouverneur, qui était allé au-devant de lui, 
suivi de son état -major, l'a accompagné pen- 
dant tout le temps que Sa Majesté est restée à 
l'Hôtel. 

Par décret du 10 juin, l'Empereur, en rempla- 
cement du comte Boulay (de la Meurthe) et de 
M. Marchand (du Nord), membres du grand conseil 
d'administration de l'hôtel des Invalides, dont le 
mandat est expiré, a fait choix de MM. les sénateurs 
barons de Lacrosse et Charles Du pin. 

Avant-hier, 27 juillet, a eu lieu, dans les caveaux 
de l'hôtel impérial des Invalides, l'inhumation du 
corps de feu le prince Jérôme, fils aîné de S. A. I. le 
prince Jérôme Napoléon et de la princesse Catherine 



LIVRE QUATRIEME. 5G5 

de Wurtemberg, décédé à Florence en \ 847, à l'âge 
de trente-trois ans. 

Le cercueil renfermant cette dépouille mortelle, 
ramenée en France par l'un des aides de camp du 
prince Jérôme, est arrivé à minuit aux Invalides, 
où l'attendaient le clergé, le général commandant, 
l'état-major et les hauts fonctionnaires de l'Hôtel, 
la maison de S. A. I. le prince Jérôme Napoléon, et 
celles de LL. AA. IL le prince Napoléon et madame 
la princesse Mathilde. 

Après l'absoute, le cercueil, accompagné de tous 
les assistants, a été descendu dans le caveau qui 
devait le recevoir, et dans lequel se trouvait déjà 
déposé le cœur de l'auguste mère du prince. 

Cette pieuse inhumation, autorisée par S. M. l'Em- 
pereur, s'est faite avec un recueillement touchant 
et solennel, que la sainteté du lieu, jointe au silence 
de la nuit, rendait plus touchant et plus solennel 
encore. 

Aujourd'hui, 20 avril 1 848, par ordre de S. A. I. 
le prince Jérôme Napoléon, la dépouille mortelle 
du prince Jérôme son fils, avec l'urne contenant le 
cœur de la princesse Catherine de Wurtemberg , sa 
femme, a été transportée du caveau des gouver- 
neurs dans celui qui est affecté à la famille de 
S. A. I. le prince Jérôme Napoléon. 



566 LES INVALIDES. 

A dix heures moins un quart, se sont réunies 
toutes les personnes ci-dessous désignées : 

MM. les officiers de la maison de S. A. I. le 
prince Jérôme Napoléon; de la maison de S. A. I. 
le prince Napoléon; de la maison de S. A. I. la 
princesse Mathilde; MM. les officiers de l'état-major 
et hauts fonctionnaires de l'Hôtel, dont les noms 
suivent : 

MM. le général Damas, premier aide de camp de 
S. A. I. le prince Jérôme Napoléon; 

le baron de Plancy, premier écuyer de Son 
Altesse Impériale; 

Drut, secrétaire des commandements, inten- 
dant général de Son Altesse Impériale ; 

le général Deshorties de Baulieu, comman- 
dant du Palais-Royal ; 

le chef d'escadron Robert, écuyer comman- 
dant de Son Altesse Impériale ; 

le comte de France, capitaine de frégate, 
aide de camp de Son Altesse Impériale ; 

le duc d'Abrantès , chef d'escadron d'état-ma- 
jor, aide de camp de Son Altesse Impériale; 

le baron Duperré, lieutenant de vaisseau, offi- 
cier d'ordonnance de Son Altesse Impériale ; 

le capitaine de cavalerie Vast-Yimeux, officier 
d'ordonnance de Son Altesse Impériale; 



LIVRE QUATRIEME. 567 

M3Ï. le capitaine d'infanterie Raffaëlli, officier d'or- 
donnance de Son Altesse Impériale ; 

Isnard, attaché au secrétariat des commande- 
ments de Son Altesse Impériale; 

Ferri-Pisani, chef d'escadron d'état -major, 
aide de camp de S. A. I. le prince Napoléon ; 

le vicomte Clerc, chef d'escadron, ofticier 
d'ordonnance de Son Altesse Impériale ; 

le général Bougenel, chevalier d'honneur de 
S. A. I. la princesse Mathilde ; 

Ferraud, secrétaire des commandements de 
Son Altesse Impériale ; 

le colonel Mittenhoff, major de l'Hôtel ; 

le colonel d'artillerie en retraite Gérard, se- 
crétaire général, archiviste de l'Hôtel. 

A dix heures toutes les personnes sus-désignées 
se sont rendues dans le caveau des gouverneurs, 
où M. le curé et son clergé étaient en prières auprès 
du cercueil contenant le corps du prince Jérôme et 
de l'urne contenant le cœur de la princesse Catherine 
de Wurtemberg. Les prières terminées, M. le curé 
a fait procéder à l'enlèvement de l'urne et du cer- 
cueil, lescfuels, précédés par M. le curé et son 
clergé et suivis par tous les assistants, ont été 
transportés et déposés dans le caveau disposé sous 
la chapelle Saint-Amhroise ; là, après l'absoute faite 



568 LES INVALIDES. 

par le clergé et le cérémonial d'usage terminé, le 
cortège tout entier s'est retiré. 

S. M. la reine des Pays-Bas a visité l'hôtel im- 
périal des Invalides aujourd'hui, 7 mai 1838. 

Reçue à la descente de sa voiture par le général 
commandant l'Hôtel, le gouverneur étant retenu 
chez lui par une indisposition, la reine s'est rendue, 
accompagnée de tout l' état-major de l'Hôtel, à 
l'église et de là au tombeau de Napoléon. 

Après une pieuse station à la chapelle Saint - 
Jérôme, Sa Majesté a visité l'établissement dans 
tous ses détails et s'est retirée après une visite assez 
longue et qui a paru vivement l'intéresser. 

Le ministre de la guerre vient d'envoyer à l'hôtel 
des Invalides, comme trophée, une pièce de canon 
en bronze, d'un fort calibre, arrivée de Canton 
(Chine). 

Elle porte des deux côtés de la ligne de mire, 
gravées au burin avec une très-grande élégance, 
plusieurs rangées de caractères chinois qui se lisent 
de gauche à droite, et dont voici une traduction 
exacte, due à l'obligeance de l'illustre sinologue 
31. Stanislas Julien, de l'Institut : 

FONDU I>\NS LA PROVINCE DE 

KIAMi-SI DANS LE 4° MOIS DE LA 

28 e ANNÉE DE LEMPIRE. 

FAV KOUANG. 1846. 

Le char funèbre qui a servi aux funérailles de 



LIVRE QUATRIEME. 569 

Napoléon, à Sainte-Hélène, et qui vient d'être offert 
à l'Empereur par S. M. la reine d'Angleterre, est 
arrivé hier au Havre, sur le bâtiment de la marine 
anglaise le Virago. 

Aujourd'hui, 5 novembre 1858, S. A. I. le 
prince Napoléon et le ministre de la guerre se sont 
rendus, par ordre de l'Empereur, à l'hôtel impérial 
des Invalides, pour la réception du char funèbre 
qui, arrivé à Paris cette nuit par le chemin de fer, 
avait été placé dans la cour d'honneur de l'Hôtel, 
en avant des marches de l'église. 

A l'arrivée du prince Napoléon les tambours ont 
battu aux champs; Son Altesse Impériale et le mi- 
nistre de la guerre, reçus à l'entrée de l'Hôtel par 
le général de division comte d'Ornano, gouver- 
neur, entouré de son état-major, se sont avancés 
entre deux haies de militaires invalides sous les 
armes et se sont placés sur les marches de l'église. 
Le général sir John Burgoyne, suivi de ses aides 
de camp, s'adressant au prince, s'est exprimé en 
ces termes : 

« S. M. la reine d'Angleterre, désireuse d'offrir 
à Sa Majesté Impériale une relique qu'elle sait être 
intéressante pour la France, m'a chargé du soin 
d'amener ici et de mettre à la disposition de l'Em- 
pereur le char funèbre qui a porté à sa première 
tombe la dépouille mortelle de l'illustre fondateur 
de la dynastie napoléonienne. 



570 LES INVALIDES. 

)> L'admiration que je professe comme soldat 
pour le génie sublime et pour les exploits de ce 
grand guerrier m'a rendu d'autant plus heureux 
du choix que ma gracieuse souveraine a bien voulu 
faire de moi pour me confier cette honorable 
mission. » 

Son Altesse Impériale a répondu : 

« Général, 

» Je reçois au nom de S. M. l'Empereur la pré- 
cieuse relique que S. M. la reine d'Angleterre lui 
envoie. Je la reçois comme un témoignage de son 
désir d'effacer les poignants souvenirs de Sainte- 
Hélène ; comme un gage de l'amitié qui unit les deux 
souverains, et de l'alliance qui existe entre les deux 
peuples. Puisse cette alliance durer pour le bonheur 
de l'humanité ! Puisse-t-elle réserver à l'avenir 
d'aussi grands résultats que ceux qu'elle a déjà 
produits! Je suis chargé par l'Empereur de vous 
dire, général, qu'il a été particulièrement sensible 
au choix que S. M. la reine a fait de vous pour 
cette mission. Nous sommes heureux d'avoir à re- 
mercier un des glorieux chefs de l'armée anglaise , 
à côté de laquelle nous avons combattu et pour 
laquelle nous avons conservé une si haute estime. » 

Hier, 18 février 1850, LL. AA. II. Mgr le prince 



LIVRE QUATRIÈME. 571 

Jérôme Napoléon et madame la princesse Clotilde , 
sa belle-fille, sont venus visiter l'hôtel impérial des 
Invalides. 

A leur arrivée, Leurs Altesses Impériales ont été 
reçues par le général comte d'Ornano, gouverneur 
de l'Hôtel, entouré de son état-major. 

Aussitôt après l'entrée de Leurs Altesses Impé- 
riales dans l'église, M. le curé des Invalides, suivi 
de son clergé, est venu féliciter S. A. I. la princesse 
Clotilde. 

En sortant de l'église, Leurs AKesses Impériales 
sont allées prier sur le tombeau de Napoléon I er , 
puis elles ont parcouru les parties principales de 
l'hôtel des Invalides. 

Le prince Jérôme Napoléon, en souvenir de cette 
visite, a fait don à la communauté des sœurs qui 
soignent les malades d'un maître-autel de marbre 
blanc pour remplacer celui de bois de leur chapelle. 

Hier, 5 juin, à huit heures, des salves d'artillerie 
ont salué la victoire de Magenta. 

Entre neuf et dix heures, S. M. l'Impératrice et 
S. A. I. la princesse Clotilde ont parcouru en calè- 
che découverte les boulevards et la rue de Rivoli et 
ont été accueillies sur tout leur passage par les cris 
les plus chaleureux de Vive l'Empereur ! Vive l'Im- 
pératrice! Vive la princesse Clotilde! 

Les édifices publics, ainsi que beaucoup de mai- 
sons particulières , étaient illuminés. 



572 LES INVALIDES. 

Aujourd'hui, 3 juillet 1839, cinq salves d'artil- 
lerie de cent un coup chacune ont été tirées de 
la batterie triomphale de l'Hôtel pour annoncer à la 
capitale la victoire de Solferino. 

A l'issue de la messe militaire, un Te Deum a été 
chanté à l'église de l'Hôtel. Ce soir illumination 
générale. 

Une cérémonie funèbre du caractère le plus im- 
posant, les obsèques du maréchal comte Reille, a 
réuni hier, 9 mars \ 860, à l'hôtel impérial des Inva- 
lides, les ministres, tous les corps de l'État, les cours 
de justice, les administrations publiques et un grand 
nombre d'officiers généraux et d'officiers de tous 
grades de la garde nationale et de l'armée. Des 
détachements de la garde impériale , de la garde de 
Paris, des régiments d'infanterie et de cavalerie de 
la garnison, avec leurs aigles voilées de crêpe, 
musique en tète et commandés par leurs colonels, 
étaient massés dès le matin dans les avenues et sur 
l'esplanade des Invalides. Deux batteries d'artillerie 
commandées par un officier supérieur occupaient 
les deux grands carrés en avant des batteries de 
l'Hôtel. 

A onze heures et demie le cortège s'est mis en 
marche pour se rendre à l'église 1 des Invalides. Le 
corps a été placé sur un magnifique char funèbre 
orné de drapeaux et attelé de six chevaux riche- 
ment caparaçonnés. 



LIVRE QUATRIÈME. 573 

Le deuil était conduit par les trois fils du maré- 
chal , suivis d'un concours nombreux de parents et 
d'amis, parmi lesquels on remarquait des compa- 
gnons d'armes de l'illustre défunt. 

Les cordons du poêle étaient tenus par LL. EExc. 
le maréchal comte Randon, ministre de la guerre; 
le maréchal Magnan , commandant le premier corps 
d'armée; le maréchal duc de Malakoff, grand chan- 
celier de l'ordre impérial de la Légion d'honneur; 
le maréchal Canrobert, commandant le troisième 
corps; le maréchal Regnaud de Saint-Jean d'Angély, 
commandant en chef la garde impériale, et M. de 
Royer, premier vice-président du Sénat. 

Trois maîtres des cérémonies, portant sur des 
coussins le bâton et les nombreuses décorations 
du maréchal, marchaient immédiatement après le 

char. 

Une salve de onze coups de canon a salué l'ar- 
rivée du cortège aux Invalides; le corps était at- 
tendu à la grille principale par le général de division 
comte d'Ornano, gouverneur de l'Hôtel, entouré 
de son état-major, et à la porte de l'église par le 
clergé de Saint-Louis des Invalides. 

Après les prières d'usage, le cercueil a été déposé 
sous un magnifique catafalque élevé au milieu de la 
uef. Au-dessus du catafalque était suspendu un 
immense baldaquin d'où descendaient des draperies 
funéraires rehaussées d'hermine. Les tribunes supé- 



57i LES INVALIDES. 

Heures du chœur et des bas-côtés étaient réservées 
aux dames de la famille et aux personnes munies 
de billets ; la décoration intérieure de l'église répon- 
dait par sa richesse et son caractère au sentiment 
de tristesse et de grandeur que laisse après elle la 
valeur militaire unie aux vertus les plus modestes 
et les plus élevées. 

Les tentures étaient tapissées d'écussons portant 
le nom des lieux où s'était illustré ce guerrier : 
Nervinde, Toulon, Montebello, Dégo, Lodi, Rivoli, 
Caldiero, Zurich, Gènes, Austerlitz, Téna, Pultusk, 
Wagram, Pancorbo, Toulouse, Waterloo. 

La famille du maréchal était placée en avant du 
catafalque. LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice, 
LL. AA. II. le prince Jérôme Napoléon, le prince 
Napoléon , la princesse Clotilde Napoléon et la prin- 
cesse Mathilde s'étaient fait représenter par des offi- 
ciers de leurs maisons. S. É. Mgr le cardinal arche- 
vêque de Paris occupait une estrade d'honneur à 
droite de l'autel. A midi, M. le curé de Saint-Louis 
des Invalides a commencé l'office, pendant lequel 
la musique de la garde de Paris a exécuté des sym- 
phonies funèbres. 

Apres l'absoute, qui a été faite par S. É. le car- 
dinal archevêque de Paris, une seconde salve de 
onze coups de canon a annoncé que le corps allait 
quitter l'hôtel des Invalides. A ce moment les trou- 
pes formant la tète du cortège se sont mises en 



LIVRE QUATRIÈME. 575 

marche sous les ordres du général de division Sou- 
main, commandant la subdivision de la Seine et la 
place de Paris. 

Malgré l'extrême rigueur du temps, une foule 
immense se pressait sur tous les points du long 
parcours qui conduit de l'hôtel des Invalides au 
cimetière du Père-Lachaise et manifestait par une 
attitude recueillie ce profond et sympathique res- 
pect qui est chez nous le prix de toutes les gloires, 
et surtout de la gloire des armes. 

Le corps du maréchal a été inhumé dans le 
caveau qui déjà renferme les restes glorieux de 
Masséna. 

Ce matin, 29 mai 1 860, par ordre de l'Empereur, 
six drapeaux dont quatre autrichiens, pris sur les 
champs de bataille de Magenta et de Solferino , et 
deux africains, pris dans la dernière campagne du 
Maroc , ont été apportés du palais des Tuileries à 
l'hôtel impérial des Invalides, escortés par un fort 
piquet de l'escadron des cent-gardes. 

Ces glorieux trophées ont été reçus dans la cour 
d'honneur par M. le général gouverneur comte 
d'Ornano, accompagné de son état-major, et en 
présence des divisions d'invalides rangés en bataille 
dans cette cour, puis portés immédiatement à l'église 
pour être appendus à ses voûtes. 

Aujourd'hui, I i juin, à six heures du malin, une 



576 • LES INVALIDES. 

salve de cent un coups de canon, tirée par la batterie 
d'artillerie de l'Hôtel, a annoncé à la capitale la 
réunion à la France de la Savoie et de l'arrondisse- 
ment de Nice. 

Deux autres salves de vingt et un coups ont été 
tirées par la même batterie, l'une à dix heures 
pour annoncer le Te Deum, l'autre au moment où 
l'Empereur est arrivé au Champ de Mars, où Sa 
Majesté a passé la revue de la garde nationale et de 
l'armée de Paris. 

La cérémonie religieuse et militaire des funé- 
railles de S. Exe. l'amiral Parseval-Deschènes, séna- 
teur, grand-croix de la Légion d'honneur, a eu lieu 
hier, 16 de ce mois, à midi, dans l'église de l'hôtel 
impérial des Invalides. 

Dès onze heures du matin , les troupes destinées 
à rendre à l'illustre amiral les honneurs funèbres 
étaient réunies sur l'esplanade des Invalides. 

Elles se composaient de huit bataillons d'infan- 
terie, un bataillon de chasseurs à pied, deux esca- 
drons de cavalerie , deux batteries attelées , an 
bataillon et un escadron de la garde de Paris, avec 
chefs de corps, drapeaux et musique. 

La garde impériale était représentée par un 
bataillon et un escadron. 

Ces troupes sont restées massées autour de l'hôtel 
des Invalides pendant le service religieux ; elles 



LIVRE QUATRIEME. 577 

répétaient les maniements d'armes exécutés clans 
l'église. 

Chaque corps avait envoyé en outre une députa- 
tien composée d'un officier supérieur, d'un capi- 
taine , d'un lieutenant et d'un sous-lieutenant. 

Des sous-officiers décorés et en armes étaient 
placés dans l'église autour du catafalque. 

Les troupes étaient commandées par un général 
de division, assisté de deux généraux de brigade. 

La cérémonie religieuse a commencé à midi 
précis. 

Tous les officiers généraux, supérieurs et autres 
des corps de la marine, présents à Paris , assistaient 
au service, ainsi que des députations de l'armée, 
de la garde nationale, du Sénat, du Corps législatif, 
du conseil d'État , du clergé catholique , des con- 
sistoires, du corps diplomatique, de la Cour de cas- 
sation, de la Cour des comptes, de la Cour d'appel, 
de l'Institut, de l'Université et du Corps académique. 

L'Empereur s'était fait représenter par un de ses 
chambellans et S. A. I. le prince Napoléon par un 
de ses aides de camp. 

Les bas-côtés de l'église et les tribunes étaient 
occupés par les nombreux amis de la famille. 

Une tribune particulière avait été réservée aux 
membres de la famille de l'amiral. 

La messe a été célébrée par M. l'aumônier des 
Invalides. 

.17 



578 LES INVALIDES. 

L'absoute a été faite par S. É. le cardinal Morlot, 
archevêque de Paris. 

Les cordons du poêle étaient tenus par l'amiral 
Hamelin, ministre de la marine; le maréchal Magnan, 
commandant en chef l'armée de Paris; le maréchal 
duc de Malakoff, grand chancelier de la Légion 
d'honneur, et le maréchal Regnaud de Saint-Jean 
d'Angély, commandant en chef la garde impériale. 

Une salve de onze coups de canon , tirée par la 
section d'artillerie placée sur le quai des Invalides, 
a annoncé le commencement de la cérémonie. 

Une musique militaire placée dans une des tri- 
bunes de l'église alternait avec l'orgue et les 
chœurs. 

La cérémonie funèbre a été empreinte de ce pro- 
fond et religieux recueillement qu'inspire toujours 
la perte d'une de nos illustrations militaires. 

Des écussons appendus autour de la nef rappe- 
laient les circonstances remarquables de la glorieuse 
carrière de l'amiral. 

Les yeux s'y portaient avidement. 

On y lisait entre autres les noms fameux de Tra- 
falgar, Alger, Saint -Jean d'Ulloa, Vera-Cruz et 
Bomarsund. 

Toutes ces inscriptions, tous ces faits d'armes 
étaient le solennel hommage rendu par ses œuvres 
mêmes à l'illustre amiral; chacun louait à l'envi 
son caractère si noble, si pur, si chevaleresque. 



LIVRE QUATRIEME. 579 

Parmi les officiers généraux de la marine qui se 
trouvaient aux Invalides, on remarquait les vice- 
amiraux Hugon, Cécille, Grivel,Tréhouart, Desfossés, 
de Suin, Penaud, Fourichon. 

Parmi les contre-amiraux : le comte de Gourdon, 
Deloffre, Mathieu, le comte Bouët-Willaumez, Gla- 
vaud Chopart , Jurien de la Gravière. 

Au nombre des fonctionnaires de la marine se 
trouvaient : 

MM. Layr, conseiller d'État, directeur du personnel; 

Dupuy de Lôme , directeur du matériel ; 

Mgr Coquereau, aumônier en chef de la marine; 

Rouffio, directeur de l'administration; 

Turbest, directeur des Invalides; 

Gurnault , capitaine de vaisseau , chef du 
cabinet ; 

Dupré, capitaine de vaisseau, chargé du ser- 
vice du mouvement de la flotte. 

Une seconde salve de onze coups de canon a été 
tirée à la fin de la cérémonie. 

A une heure le cortège et les troupes se sont 
mis en marche pour se rendre au cimetière du 
Père-Lachaise. 

Par suite des ordres de l'Empereur, S. Exe. le 
ministre de la marine vient d'envoyer à l'Hôtel, 
comme trophée militaire, un canon de bronze d'un 

37. 



580 LES INVALIDES. 

très-fort calibre provenant de Térouane, capitale de 
la Cochinchine. (18 juin 1860.) 

Cette bouche à feu, fondue en Europe et qui 
n'offre rien de remarquable que son poids et ses 
dimensions , a été placée sur la terrasse pour faire 
pendant à celle venue de Canton. 

On lit dans le Moniteur de ce matin, 25 juin 1 860 : 

« La mort de S. A. I. le prince Jérôme Napoléon, 
gouverneur honoraire de l'hôtel impérial des Inva- 
lides, enlève à la France un prince dont la mémoire 
restera liée aux plus grands événements d'une 
époque héroïque. La Providence a permis que le 
dernier frère de Napoléon I er ne mourût pas sans 
avoir vu le rétablissement de la glorieuse dynastie 
qu'il avait si dignement servie. La nation s'associera 
à ce deuil qui vient de frapper la famille impériale. » 

D'après les ordres du ministre et les désignations 
faites par M. le gouverneur comte d'Ornano, une 
députation d'invalides a été admise, aujourd'hui, 
2 juillet 1860, à jeter l'eau bénite sur la dépouille 
mortelle de S. A. I. le prince Jérôme, leur bien- 
aimé et bien regretté gouverneur honoraire. 

Procès- verbal constatant le dépôt dans l'un des ca- 
veaux des Invalides des dépouilles mortelles de 
S. A. I. le prince Jérôme Napoléon. 

« L'an mil huit cent soixante, le trois juillet, nous 



LIVRE UUATRIEME. 581 

Bocquet, sous-intendant militaire de première classe, 
chargé de l'intendance militaire des Invalides, 

» Constatons : 

» Qu'aujourd'hui ont eu lieu dans l'église de l'hôtel 
impérial des Invalides les funérailles de S. A. I. le 
prince Jérôme Napoléon, gouverneur honoraire des 
Invalides, mort le vingt-quatre du mois de juin 
dernier, dans sa soixante-seizième année ; 

» Que la dépouille mortelle de ce prince très- 
vénéré, contenue dans un cercueil de plomb, a 
été déposée dans le caveau situé sous la chapelle 
Saint- Ambroise, du dôme des Invalides, dans la- 
quelle se trouvaient déjà les restes de son fils aîné, 
le prince Jérôme, et le cœur de sa femme, la prin- 
cesse Catherine de Wurtemberg; 

» Que ces funérailles et ce dépôt ont été l'objet 
d'une cérémonie imposante et grandiose qui était 
la digne expression d'un fils, d'une famille et d'un 
peuple. 

» En foi de quoi le présent procès-verbal a été 
signé par M. le général de division comte d'Ornano, 
gouverneur des Invalides; 

» M. le général Tatareau, commandant de l'hôtel 
des Invalides ; 

» M. le colonel Gérard, archiviste; 

» M. Cambier, curé de l'édise ; 



582 LES INVALIDES. 

» Et par nous Bocquet, chargé de l'intendance 
militaire de l'Hôtel. 

» Fait et clos les jour, mois et an que dessus. 

» Signé : Bocquet , Cambier f 
Gérard, Tatareau. » 

Funérailles de S. A. I. le prince Jérôme Napoléon. 

Aujourd'hui, 4 juillet 1860, les funérailles de 
S. A. I. le prince Jérôme Napoléon ont été célébrées 
dans l'église de l'hôtel impérial des Invalides. 

Avant onze heures les bataillons de la garde 
nationale, les troupes de la garde impériale et de 
la ligne prenaient position sur le parcours du 
cortège et formaient une double haie depuis le 
Palais-Royal jusqu'à l'hôtel des Invalides. Derrière 
elles se pressait en silence un grand concours de 
personnes venant rendre un dernier hommage à 
l'illustre défunt. 

A onze heures S. A. I. le prince Napoléon, 
accompagné de S. Exe. le maréchal duc de Mala- 
koff, qui avait été désigné par l'Empereur pour 
l'assister, et de S. A. le prince Joachim Murât, s'est 
rendu à la chapelle ardente où le cercueil de son 
auguste père avait été déposé et a fait procéder, 
par le clergé de la chapelle impériale, à la levée du 
corps , qui a été porté par douze soldats des cent- 
gardes sur le char funèbre. 



LIVRE QUATRIÈME. 583 

Des détachements des différentes armes ouvraient 
la marche du cortège, puis venaient les officiers 
composant la maison du prince défunt et le clergé 
de plusieurs paroisses qui s'était joint à celui de la 
chapelle impériale. 

Le clergé, revêtu de surplis, précédait immé- 
diatement le char funèbre richement drapé et ar- 
morié, sur lequel avait été placé le cercueil. 

Les coins du poêle étaient tenus par LL. EExc. 
M. Fould, ministre d'État et de la maison de l'Em- 
pereur; l'amiral Hamelin, ministre de la marine; 
M. Troplong, président du Sénat; le maréchal 
comte Vaillant, grand maréchal du palais, tous 
désignés par Sa Majesté. 

Quatre officiers du prince défunt portaient les 
insignes de ses dignités et son épée. 

S. A. I. Mgr le prince Napoléon suivait le char 
en uniforme de général de division et les épaules 
couvertes du manteau de deuil. A sa droite mar- 
chait S. Exe. le maréchal duc de Malakoff, puis 
S. A. le prince Joachim Murât. Venaient ensuite 
les grands officiers de la couronne, les ministres 
d'État, les membres du conseil privé, les maréchaux 
qui s'étaient tous rendus à Paris pour assister aux 
obsèques du prince, le Sénat, le Corps législatif, 
les conseillers d'État, les officiers généraux, et les 
amis et anciens serviteurs de Son Altesse Impériale 



584 LES INVALIDES. 

et une nombreuse députation des médaillés de 
Sainte-Hélène. 

Le canon des Invalides, qui depuis le matin était 
tiré de demi-heure en demi-heure, annonça le dé- 
part du cortège du Palais-Royal, puis son arrivée 
à l'hôtel des Invalides. 

L'église avait été tendue de draperies noires, 
rehaussées de trophées militaires et d'écussons aux 
armes du prince; le chœur était déjà occupé par 
S. A. le prince Lucien Mural, S. Ém. le cardinal 
Mathieu, par les ambassadeurs et les ministres 
étrangers, et la nef par les députations des corps 
constitués. 

Quelques moments avant l'arrivée du cortège, 
S. A. I. madame la princesse Marie -Glotilde 
Napoléon et S. A. I. madame la princesse Mathilde 
avaient occupé la tribune qui leur était réservée, 
et LL. AA. les princesses de la famille de l'Empe- 
reur ayant rang à la cour s'étaient placées dans 
une tribune voisine. 

A midi le char funèbre étant arrivé au portail 
de l'église, Mgr le cardinal Morlot, grand aumônier, 
archevêque de Paris, est venu recevoir le corps, 
et une messe basse a été célébrée. A l'évangile, 
Mgr Cœur, évêque de Troyes, est monté en chaire 
et a prononcé une oraison funèbre que l'assistance, 
qui partageait les émotions de l'illustre prélat, a 
écoutée dans le plus profond recueillement. 



LIVRE QUATRIEME. 585 

Après le service Mgr le cardinal grand aumônier 
a fait l'absoute, puis un détachement de cent-gardes, 
qui avait été préposé à la garde du cercueil, l'a 
porté dans le caveau qui avait été préparé pour le 
recevoir. 

Les dernières prières y ont été dites en présence 
de S. A. I. le prince Napoléon, de S. A. le prince 
Murât, du ministre de Wurtemberg et du ministre 
de Sardaigne, des ministres de la couronne, des 
membres du conseil privé, des maréchaux et des 
amiraux. 

Une dernière salve d'artillerie a annoncé l'inhu- 
mation et la fin de la cérémonie religieuse. 

Pendant cette journée de deuil, la garde natio- 
nale, l'armée et la population de Paris ont donné , 
par leur empressement à honorer la mémoire de 
S. A. I. le prince Jérôme Napoléon, une nouvelle 
preuve des sentiments de respect et d'amour qui 
animent la France pour la famille impériale. 

Un adieu suprême est dû au dernier représentant 
de la grande époque , au dernier né de la première 
génération des Napoléons, et qui vient de dispa- 
raître aussi le dernier. Le prince Jérôme rassem- 
blait en lui et personnifiait tous les souvenirs, toutes 
les péripéties de ce siècle étonnant. Il n'avait que 
douze ans lorsque le héros de sa race se révélait 
en Italie comme le premier général des temps 
modernes; il n'en avait que seize lorsque la France 



586 LES INVALIDES. 

saluait du nom de Consul le conquérant de l'Egypte 
et de l'Italie; il n'en avait que vingt quand l'Em- 
pereur prenant son rang en Europe, le front ceint 
de la double couronne, il fut enveloppé dans sa 
fortune. Dès l'enfance, il avait été l'objet de sa 
sollicitude et de sa tendresse; mais les tendresses 
d'un héros ne ressemblent pas à celles du reste des 
hommes : l'aigle n'encourage ses petits et ne les 
porte encore enfants sur son aile que pour mieux 
les accoutumer aux abîmes. 

Etre le frère d'un grand homme, d'un de ces 
génies de civilisation et de ces fondateurs qui 
créent tout autour d'eux et qui inaugurent leur 
race, est à la fois un grand honneur et un grand 
fardeau. 

Il faudrait savoir et se donner et se doubler en 
quelque sorte ; élever son cœur en même temps 
qu'anéantir sa volonté propre; comprendre d'un 
seul coup d'œil toutes les destinées futures qui 
intervertissent l'ordre antérieur et s'y résigner en 
grandissant. Les plus nobles natures, quand elles 
sont déjà faites et formées, éprouvent de la diffi- 
culté à ce rôle complexe, qui exige des qualités 
presque contraires. Le prince Jérôme, plus jeune, 
devait y entrer plus aisément. L'Empereur le desti- 
nait d'abord au service de mer. Il y faisait depuis 
cinq ans son apprentissage, et il avait passé par 
les divers grades depuis celui d'aspirant, lorsque 



LIVRE QUATRIÈME. 587 

Napoléon, dans une lettre datée de Milan et adressée 
au ministre de la marine (29 mai 1805), disait de 
lui : « M. Jérôme est à la voile, à bord de sa fré- 
gate : je vous ai déjà fait connaître que vous rangiez 
sous son commandement Y Incorruptible et ÏUranie. 
Il a de l'esprit, du caractère, de la décision et assez 
de connaissance générale du métier pour pouvoir 
se servir du talent des autres. » Dans une autre 
lettre du même jour, Napoléon écrivait à Jérôme 
lui-même : « Mon frère, je vous envoie une lettre 
du ministre de la marine; vous y verrez tout le 
bien que vous pouvez faire à mes flottes par une 
bonne conduite. Il ne me manque point de vais- 
seaux, ni de matelots, ni d'un grand nombre d'of- 
ficiers de zèle, mais il me manque des chefs qui 
aient du talent, du caractère et de l'énergie. » 

Le désir, le besoin de Napoléon eût été de sus- 
citer quelque part dans les rangs trop éclaircis de 
ses flottes un grand homme de mer et de premier 
ordre qui pût tenir en échec la puissance rivale 
dans cette moitié flottante de l'empire du monde ; 
mais un tel génie, à la fois supérieur et spécial, se 
rencontre quand il plaît à la nature et ne se sus- 
cite pas. L'Empereur ne trouvait de ce côté que du 
zèle, de l'habileté pratique, des talents partiels, 
des courages invincibles et à l'épreuve même des 
revers. Le prince Jérôme se signala honorablement. 
Capitaine de frégate, ayant ordre en 1805 d'appa- 



588 LES INVALIDES. 

reiller avec la Pomone et deux bricks pour se rendre 
dans les eaux d'Alger et y réclamer du dey deux 
cent cinquante Génois, pris par les corsaires algé- 
riens et jetés dans les fers, il montra une énergie, 
une volonté devant laquelle la puissance barbaresque 
dut céder. Il ramena les Génois délivrés et reçut le 
grade de capitaine de vaisseau. 

Mais il fit preuve surtout de résolution et d'au- 
dace lorsqu'à bord du Vétéran , en route pour la 
Martinique, dans l'escadre de l'amiral Villaumez, 
séparé tout à coup de l'escadre par une tempête, 
rejeté vers les côtes de France, serré de près par 
l'amiral Keith, il se détermine à tout plutôt que 
d'admettre qu'il puisse amener son pavillon. Un 
matelot qui sait les parages s'offre pour essayer 
d'entrer le Vétéran dans le petit port de Concarneau. 
La côte est hérissée de récifs; jamais navire de ce 
tonnage n'a risqué pareille aventure. N'importe ! 
le prince ordonne au pilote Breton de prendre la 
barre du gouvernail et de mettre le cap sur Concar- 
neau. On réussit, on entre, on a échappé par ce 
coup hardi à l'escadre anglaise qui se croyait 
assurée de sa capture. Et c'est ainsi que le prince 
Jérôme, à peine âgé de vingt-deux ans, acquérait 
l'estime des marins. L'Empereur le nomma contre- 
amiral. 

A la fin de 1806 il n'y avait plus de grandes 
choses à tenter sur mer : l'Empire était tout du 



LIVRE QUATRIÈME. 589 

côté du continent, mais sur le continent tout entier. 
L'Empereur décida que le nouveau contre-amiral 
passerait, avec le grade de général de brigade, 
dans l'armée de terre. Il lui confia vingt-cinq mille 
hommes de troupes bavaroises et wurtembergeoises, 
avec lesquels le prince Jérôme s'empara de la Si- 
lésie et rendit à la grande armée, alors en Pologne, 
d'utiles services. « Le prince Jérôme, disait l'Em- 
pereur dans un de ses bulletins, fait preuve d'une 
grande habileté et montre les talents et la prudence 
qui ne sont d'ordinaire que les fruits d'une longue 
expérience. » Le \ 4 mars 1807 Napoléon nommait 
son jeune frère général de division, et le 4 mai il 
écrivait au roi de Naples, Joseph : « Le prince Jérôme 
se conduit bien, j'en suis fort content, et je me 
trompe fort s'il n'y a pas en lui de quoi faire un 
homme de premier ordre. Vous pouvez croire ce- 
pendant qu'il ne s'en doute guère, car toutes mes 
lettres sont, des querelles. Il est adoré en Silésie. Je 
l'ai jeté exprès dans un commandement isolé et en 
chef, car je ne crois pas au proverbe que pour savoir 
commander il faut savoir obéir. » 

La campagne de Prusse donna au prince Jérôme 
une occasion de prouver la bonté naturelle de son 
cœur. Ce fut lui qui introduisit dans le palais, dans 
la chambre de Napoléon, malgré les défenses, ma- 
dame de Hatzfeld, dont le mari était en jugement et 



590 LES INVALIDES. 

allait être condamné à mort : voir Napoléon , c'était 
obtenir sa grâce. 

Dans la recomposition de l'Europe, qui fut la 
conséquence des derniers triomphes, Jérôme, âgé 
de vingt-trois ans, épousa le 7 août 1807 la prin- 
cesse Catherine de Wurtemberg et fut roi de West- 
phalie. Il dota son royaume des institutions fran- 
çaises et gouverna avec une bienveillance, une 
modération qui lui concilièrent les cœurs. En 1809, 
quand la guerre se ralluma en Autriche, que l'Alle- 
magne entière tressaillit autour de Cassel, il la 
maîtrisa et la réprima sans trop de rigueur et put 
ensuite prendre sa part assignée dans les combi- 
naisons de cette formidable campagne. 

En 1812 Napoléon songea à tirer parti de son 
zèle, de son dévouement et à mettre ses talents de 
chef à l'épreuve, en lui confiant le commandement 
de toute l'aile droite de la grande armée qui allait 
franchir le Niémen. Après les premières opérations, 
dans lesquelles un illustre historien de ce temps dit 
que le jeune prince « n'avait commis aucune faute», 
un conflit fâcheux s'éleva, sur lequel ce n'est ni le 
moment ni le lieu d'insister. Le jeune général en 
chef, qui ne l'était plus, crut qu'il y allait de son 
honneur de roi de se démettre. Le même point 
d'honneur qui fait faire de grandes choses interdit 
quelquefois d'y participer. 

Et ici , franchissant les années pénibles , on n'a 



LIVRE QUATRIÈME. 591 

qu'à noter le bon sens avec lequel le roi Jérôme 
apprécia la situation que lui faisaient les événements 
de 1 8 1 3 : « Roi par les victoires des Français, disait- 
il, je ne saurais l'être encore après leurs désastres.» 
Mais ce serait faire injure à sa mémoire que de louer 
la fidélité avec laquelle il s'exécuta sans prêter un 
seul instant l'oreille aux fallacieuses promesses par 
lesquelles on essayait de le détacher. « Lorsque le 
tronc est à bas, disait -il encore, les branches 
meurent. » 

Revenu à Paris, subordonné à des déterminations 
f supérieures , aux regrets de n'avoir point combattu 
une dernière fois devant la capitale dans la journée 
du 30 mars, il quitta la France à la première Res- 
tauration. Il était à Trieste lorsqu'il apprit le retour 
de l'île d'Elbe : il se déroba aussitôt à la surveil- 
lance dont il était l'objet, s'échappa sur une frégate 
napolitaine et arriva à Paris à temps pour entrer en 
campagne. Sa conduite, en cette année 1815, pour 
être bien simple, n'en mérite que plus d'être appré- 
ciée. Savoir être roi est chose difficile; savoir ne 
plus l'être après l'avoir été est chose plus difficile 
encore. Le prince Jérôme, par droiture de cœur, y 
réussit. A son retour en 1815 ce n'était plus un 
roi, ce n'était qu'un frère de l'Empereur, un soldat 
de la France. Lui qu'on avait pu trouver trop sus- 
ceptible en 1812, il accepte le commandement 
d'une division d'infanterie dans le deuxième corps 



592 LES INVALIDES. 

commandé par le comte Reille , et qui lui-même est 
sous le commandement de Ney. Il fait son devoir 
dans les terribles journées des Quatre-Bras et de 
Waterloo ; blessé , il continue de lutter ; il se bat 
simplement, vaillamment, dans ce bois accidenté 
d'Hougoumont, dont chaque arbre est pris et repris 
avec tant d'acharnement pendant tout le jour; le 
soir il rejoint l'héroïque et désespéré capitaine dans 
le carré de la vieille garde où l'âme guerrière de la 
France s'est comme réfugiée, et il entend cette 
parole qui, en tout autre moment, eût réjoui son 
cœur : « Mon frère, je vous ai connu trop tard. » 

On n'a pas à suivre le prince Jérôme dans les 
longues années de proscription et d'exil. On n'y 
relèvera que ce qu'y remarquait Napoléon lui-même, 
c'est-à-dire l'amour qu'il avait inspiré à sa noble 
épouse , et dont elle lui donna des preuves par son 
dévouement absolu. Ce sont là des témoignages qui 
parlent assez. 

La Providence a accompli ses vœux et comblé sa 
destinée en le rendant témoin des grandes choses 
qu'il attendait, dont il était fier et auxquelles il a 
noblement assisté. Il les décorait par sa présence. 
On le sentait bien, et la France , qui s'était accou- 
tumée à voir dans ce dernier frère de Napoléon un 
survivant permanent d'une autre époque , aimait à 
le savoir là toujours. Ses funérailles ont été un 
deuil public : elles resteront un souvenir national. 



LIVRE QUATRIÈME. 593 

M. le général de brigade Tatareau, ayant, aux 
termes des règlements, exercé pendant quatre ans 
le commandement de l'Hôtel, est appelé de nouveau, 
par décision ministérielle du 8 janvier 1861, à 
prendre rang dans le cadre de réserve des officiers 
généraux de son grade. 

Cet officier, d'un rare mérite, a fait avec distinc- 
tion la campagne de 1 829 , en Morée, et plusieurs 
en Afrique. 

Quoique ferme et parfois un peu sévère, son esprit 
de justice et de bienveillance le faisait aimer des 
invalides. 

Nous croyons devoir faire connaître à nos lec- 
teurs les adieux que lui fit le gouverneur : 

« Général, 

» En vous transmettant la lettre ci -jointe de 
S. Exe. le maréchal ministre de la guerre, lettre qui 
est à la fois le témoignage le plus flatteur et la 
récompense la mieux méritée de votre honorable 
carrière militaire, je veux aussi vous exprimer mes 
regrets d'être forcé de me séparer de vous. Ce re- 
gret, l'hôtel des Invalides le partagera, car pendant 
les quatre années que vous avez exercé le comman- 
dement vous avez rendu des services incontes- 
tables et surtout vous avez su vous y concilier 
l'estime et l'affection générales. 

» Je désire, mon cher général, que le souvenir 
du cas tout particulier que je fais de vos bons ser- 

38* 



594 LES INVALIDES. 

vices soit un adoucissement aux regrets très- 
légitimes qu'éprouve un bon officier à quitter la vie 
active. Comme vous le dit S. Exe. le maréchal 
ministre de la guerre, peut-être un jour viendra où 
la France fera un nouvel appel à votre expérience 
et à votre zèle qui ne s'est jamais démenti. 

» Signé : C te d'Ornano. » 

Le général comte de Brancion, dont le frère a été 
tué à Sébaslopol, succède au général Tatareau. 

LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES DE LA MAISON DE 
l'empereur A M. LE GOUVERNEUR. 

« J'ai l'honneur de vous faire savoir, par ordre 
de l'Empereur, que la translation des restes mortels 
de l'empereur Napoléon I er , de la chapelle Saint- 
Jérôme de l'église des Invalides où ils sont actuel- 
lement déposés, dans le tombeau construit au milieu 
du dôme, aura lieu mardi 2 avril, à deux heures 
de l'après-midi , en présence de l'Empereur. 

» L'Empereur, les princes de la famille impériale 
et de la famille de l'Empereur, ainsi que toutes les 
personnes convoquées pour cette cérémonie, entre- 
ront par la porte principale du dôme, du côté de la 
place Yauban. 

» On sera en grand uniforme avec crêpe au bras 
et à l'épée. 

» J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien 



LIVRE QUATRIÈME. 595 

donner, en ce qui vous concerne, les ordres néces- 
saires pour que la volonté de l'Empereur soit 
exécutée. 

)> Veuillez agréer, monsieur le gouverneur, les 
nouvelles assurances de ma haute considération. 

» Le grand maître des cérémonies, 

» Signé : Cambacérès. » 

Xnuvel avis du grand maître des cérémonies. 

Le mardi %. avril, à deux heures de l'après-midi, 
les restes mortels de l'empereur Napoléon I er seront 
transférés, en présence de l'Empereur, dans le tom- 
beau construit au milieu du dôme des Invalides. 

Assisteront à cette cérémonie : 

S. A. I. Mgr le prince Napoléon; 
S. A. I. Mgr le prince Lucien Murât; 
S. A. I. Mgr le prince Joachim Murât ; 
Les grands officiers de la couronne ; 
Les officiers de la maison de l'Empereur ; 
Les officiers de service du prince Napoléon ; 
Les ministres et les membres du conseil privé ; 
Les maréchaux et les amiraux présents à Paris ; 
Le grand chancelier de la Légion d'honneur; 
Le gouverneur des Invalides ; 
Le commandant supérieur de la garde nationale de 
la Seine. 

38. 



M)G LES INVALIDES. 

Le grand aumônier, assisté du clergé de la cha- 
pelle impériale et du clergé de l'église des Invalides, 
fera la levée du corps. 

Le grand maître des cérémonies prendra les hon- 
neurs, savoir : 

L'épée, 

Le chapeau de l'Empereur, 

Les insignes de la Légion d'honneur, 

el les remettra, sur des carreaux et recouverts de 
crêpe , aux personnes désignées par l'Empereur 
pour les porter. 

Douze cent-gardes prendront le cercueil et le 
transporteront, précédé du grand aumônier et du 
clergé, au tombeau, sous le dôme, au milieu d'une 
haie de cent-gardes. 

Les coins du poêle seront portés par : 

S. A. I. le prince Napoléon; 
S. A. le prince Lucien Murât; 
S. A. le prince Joachim Murât. 

Derrière le cercueil marcheront les personnes 
tenant les honneurs. 

Le cortège arrivé au tombeau, le grand aumônier 
en fera la bénédiction et dira l'absoute. 

Les cent-gardes placeront le cercueil dans le 
tombeau, puis l'absoute aura lieu. 



LIVRE QUATRIÈME. 597 

Le tombeau sera ensuite fermé et les honneurs 
remis au grand maître des cérémonies. 

Les invalides borderont la haie sur le passage de 
l'Empereur. 

Le ministre d'État dressera un procès-verbal de 
cette cérémonie, qui sera déposé aux archives de 
l'État et transcrit sur le registre de la grande maî- 
trise des cérémonies. 

L'Empereur descendra à la porte principale du 
dôme, place Yauban. 

On sera en grand uniforme avec crêpe au bras 
et à l'épée. 

Translation des restes mortels de Vempereur Napo- 
léon I er de la chapelle Saint-Jérôme dans le tom- 
beau construit au milieu du dôme. 

« En présence de S. M. l'empereur Napoléon III, 
le mardi deux avril mil huit cent soixante et un, à 
deux heures, a eu lieu la translation des restes 
mortels de S. M. Napoléon I er , de la chapelle Saint- 
Jérôme , où ils étaient déposés depuis le \ 5 décem- 
bre 1840, dans le sarcophage préparé pour les 
recevoir et situé au milieu du tombeau construit au 
centre de la chapelle du dôme de l'hôtel impérial 
des Invalides. 

» S. M. l'Impératrice et S. A. I. le prince impé- 
rial accompagnaient l'Empereur. 



598 LES INVALIDES. 

» Assistaient à cette cérémonie : 

S. A. I. le prince Napoléon; 

S. A. le prince Murât; 

S. A. le prince Joachim Murât ; 

Les grands officiers de la couronne; 

Les officiers de la maison de l'Empereur ; 

Les officiers de service du prince Napoléon; 

Les ministres et les membres du conseil privé ; 

Le maréchal Regnault de Saint-Jean d'Angely; 

Le grand chancelier de la Légion d'honneur; 

Le maréchal gouverneur des Invalides. 

» Le cercueil de l'empereur Napoléon I er a été 
enlevé de la chapelle Saint-Jérôme et transporté à 
bras par douze porteurs entourés de douze des cent- 
gardes de l'Empereur, et il a été déposé dans le 
sarcophage en granit de Finlande préparé dans le 
tombeau. 

» Derrière le cercueil marchaient le maréchal 
Vaillant, portant l'épée que l'empereur Napoléon I er 
avait à la bataille d'Austeiiitz; le maréchal Magnan, 
portant le collier, le grand cordon et la plaque de 
l'ordre impérial de la Légion d'honneur; et l'amiral 
Hamelin, le chapeau que l'Empereur avait à la ba- 
taille d'Evlau. 



LIVRE QUATRIÈME. 599 

» Ces objets précieux ont été déposés dans la 
chapelle pratiquée dans la galerie de la crypte en 
tête du sarcophage et dont les clefs ont été remises 
au maréchal gouverneur des Invalides. 

» LL. MM. l'Empereur et l'Impératrice et S. A. I. 
le prince impérial, 

» S. A. I. le prince Napoléon, 

» S. A. le prince Murât, 

» S. A. le prince Joachim Murât, 

ont jeté l'eau bénite sur le cercueil. 

» Le sarcophage a été clos par des plaques de 
granit de Normandie, scellées à demeure et main- 
tenues par des croisillons en fer, également scellés 
à demeure. Il sera procédé sans désemparer à la 
pose définitive de la partie supérieure du sarco- 
phage, opération longue et difficile, par suite du 
volume et du poids énorme de ce bloc. 

» L'office a été célébré par S. Ém. Mgr le cardinal 
Morlot, grand aumônier de l'Empereur. 

» La cérémonie, a été terminée à trois heures un 
quart. 

» Conformément aux ordres de l'Empereur, ce 
procès -verbal a été dressé par nous Alexandre - 
Florian Colonna, comte Walew ski, ministre d'État, 
assisté de LL. EExc. MM. Baroche, ministre prési- 



600 LES INVALIDES. 

dent du conseil d'État; maréchal comte Randon, 
ministre de la guerre, et maréchal comte d'Ornano, 
gouverneur de l'hôtel impérial des Invalides, qui 
ont signé avec nous. 

m Le ministre président du conseil d'État, 

>) Signé : Baroche. 
» Le maréchal ministre de la guerre 3 

» Signé : M al C' e Randon. 

» Le maréchal gouverneur des Invalides, 

» Signé: M al d'Ornano. 

» Le ministre d'État, 

» Signé: A. Walewski. » 

Ici nous finirons le livre. Cette journée du 2 avril 
1861, attendue avec tant d'impatience par les pen- 
sionnaires de l'Hôtel, vieux soldats de la République 
et de l'Empire, pour eux la plus belle de toutes 
celles que nous venons de raconter, s'est terminée 
par une distribution de croix de la Légion d'hon- 
neur, d'une croix de commandeur et d'un bâton de 
maréchal de France. 

La joie était grande dans le cœur de tous les 
pensionnaires de l'Hôtel, et ils acclamèrent chaleu- 
reusement le digne héritier du grand Empereur. 
Mais ce qui particulièrement a surexcité leur recon- 
naissance et leur enthousiasme, c'est l'élévation de 



LIVRE QUATRIEME. 601 

leur gouverneur, du comte d'Ornano, général de 
division du premier Empire, qui depuis dix ans 
leur témoigne la bonté et la sollicitude d'un père, à 
la dignité de maréchal de France. 

A présent que l'ombre du plus grand homme 
des temps modernes protège la grande institution 
de Louis XIV et en assure à tout jamais la durée, 
nous pouvons dire que l'histoire des Invalides est 
complète. L'avenir pourra sans doute y ajouter 
quelques pages, de nouveaux trophées seront ap- 
pendus aux voûtes du dôme, d'illustres guerriers 
viendront encore reposer autour des glorieux com- 
pagnons d'armes du grand Empereur, mais le mo- 
nument ne changera pas de physionomie et l'insti- 
tution restera ce qu'elle est. 



Dans tout ce qui précède , nos lecteurs n'ont trouvé que 
des pièces officielles, des récits authentiques de grandes 
et pompeuses cérémonies, des relations de visites de princes 
et de rois, des règlements et des procès-verbaux : notre 
intention n'était pas de leur donner autre chose. C'est un 
peu monotone peut-être, c'est moins amusant à coup sûr 
que la narration et les commentaires d'un historien, mais 
cela offre des notions plus certaines, et notre seul but était 
de faire tout connaître avec exactitude, en laissant à chacun 
le soin d'apprécier. 



LIVRE CINQUIEME. 



DESCRIPTION MONUMENTALE ET ARTISTIQUE 

DE L'HOTEL. 



Sans être un de ces monuments qui commandent 
à l'admiration de tous les âges, l'hôtel des Inva- 
lides n'en est pas moins un des beaux édifices de 
l'Europe moderne. Son caractère est grave comme 
sa destination. 

De larges abords, des proportions remarquables, 
un ensemble d'un effet éminemment majestueux, 
une certaine unité noble, une ornementation sévère 
lui assurent une place élevée dans l'esprit des 
connaisseurs. 

Présentant au nord une façade dont le déve- 
loppement est d'environ deux cent dix mètres. 
Derrière cette façade sont cinq cours entourées 
de bâtiments d'habitation qui communiquent entre 
eux. 

Au centre, la cour d'honneur, dans laquelle se 
trouve le portail de l'église : sur les côtés sont les 



604 LES INVALIDES. 

cours d'Austerlitz, de la Valeur, d'Angoulème , de 
la Victoire. 

Sur le prolongement des bâtiments dont nous 
venons de parler, Louis XV fit élever, en 1749, un 
autre bâtiment destiné aux logements des officiers 
de différents grades, et dont l'étendue est de cent 
trente mètres de largeur. Il n'a qu'un rez-de- 
chaussée surmonté d'un étage. 

La façade principale de l'Hôtel se fait remarquer 
par ses belles et grandes proportions et par le ca- 
ractère de solidité qu'elle offre dans son ensemble. 

Le vaste soubassement qui lui sert de base et les 
pavillons avancés aident beaucoup à sa décoration. 

Celui du milieu est l'entrée principale de l'Hôtel. 
De chaque côté de la baie sont des piédestaux et 
colonnes de l'ordre ionique supportant un grand 
arc décoré de trophées d'armes ; dans cet arc est 
un grand bas-relief représentant la statue équestre 
de Louis XIV, ayant à ses côtés la Justice et la 
Prudence. Ce bas-relief, exécuté par Guillaume 
Coustou, avait été détruit dans le cours de la 
révolution : il a été rétabli par Cartelier et inau- 
guré le 24 août 1816. Sur le piédestal on lit cette 
inscription : 

LUDOMCLS M.YGXt S . 
MILITIBUS, REGALI MUNIFICENTIA , 

IN PERPETUUM PKOMDKXS. 

HAS ,£DES POSCIT 

AN Wb. 



LIVRE CINQUIÈME. 605 

Aux côtés de la grande porte d'entrée sont les 
statues de Mars et de Minerve, et au-dessus la tête 
d'Hercule, en marbre blanc, également de Guillaume 
Coustou. 

La façade présente trois étages de croisées au- 
dessus du rez-de-chaussée dont les ouvertures sont 
en arcades. 

L'attique au-dessus du grand entablement est 
éclairé par des lucarnes formant des trophées. 

Les grands pavillons des extrémités sont cou- 
ronnés par un trophée placé sur attique formé de 
deux baies : ils sont en outre couronnés par une 
terrasse carrée entourée de balcons. 

Aux angles de ces pavillons sont quatre piédes- 
taux sur lesquels on a placé, en 1800, quatre 
statues en bronze qui autrefois décoraient le pié- 
destal de l'ancienne statue de Louis XIV à la place 
des Victoires. Ces figures désignent les nations dont 
la France a triomphé. Elles sont de Desjardins. 

Par l'avant-corps du milieu, on entre dans un 
grand et magnifique vestibule orné de colonnes, 
qui conduit à la cour d'honneur. 

Une esplanade, n'ayant pas moins d'un demi- 
kilomètre de longueur sur deux cent cinquante 
mètres de largeur, précède l'entrée de l'avant- 
cour de l'Hôtel, depuis la Seine jusqu'à la grille 
principale. 

L'avant-cour est défendue par un fossé d'environ 



606 LES INVALIDES. 

trois mètres de profondeur sur six mètres de lar- 
geur; au milieu est l'entrée, qui est fermée par une 
grille surmontée des armes de France, ayant à 
droite et à gauche deux pavillons servant de corps 
de garde. 

Vient ensuite un superbe jardin, divisé en six 
parties triangulaires, par cinq belles allées, dont 
trois charretières conduisant : l'une à la grande 
porte d'entrée de la cour d'honneur, les deux 
autres aux portes latérales qui donnent entrée aux 
cours d'Angoulême, de la Victoire, d'Austerlitz et 
de la Valeur. 

Enfin , à droite et à gauche de cette avant-cour, 
s'étendent de petits jardins que les militaires inva- 
lides se plaisent à cultiver. 

Église dite de *aïnï - l,oui*. 

Au fond de la cour d'honneur se trouve l'entrée 
de l'église, dont l'extrémité sud aboutit au dôme. 

L'intérieur de cette église comprend une grande 
nef et deux bas-côtés; sa longueur est d'environ 
soixante-dix mètres sur vingt-deux de largeur. Elle 
est divisée par des arcs-doubleaux ornés de rosaces, 
de fleurs de lis et de couronnes; la voûte est péné- 
trée par des ouvertures demi-porche. Son élévation 
se compose de neuf arcades communiquant de la 
nef aux bas-côtés, et au-dessus desquelles se trouve 



LIVRE CINQUIEME. 607 

une galerie interposée servant de tribune, défendue 
par un appui à balustrade ; sur les pilastres de ces 
arcades sont adossées des colonnes ornées de cha- 
piteaux corinthiens supportant un riche entablement 
servant d'appui à la voûte. 

Trente-six fenêtres éclairent les bas-côtés et les 
tribunes au-dessus. 

La voûte de l'arcade est ornée de différents 
symboles de la religion", en bas-reliefs. Dans une 
bordure ronde, qui est sous la clef, se trouve un 
triangle rayonnant au milieu duquel on voit le nom 
Jehova ; le triangle, symbole de la sainte Trinité, 
a pour accompagnement des anges prosternés à ses 
côtés. 

Dans deux autres bordures ovales, qui sont 
auprès des impostes remarquables de l'arcade, on 
voit de chaque côté des trophées d'armes au milieu 
desquels sont des boucliers portant les armes de 
France. Deux bordures plus hautes que larges, qui 
sont entre les trois précédentes, contiennent, l'une, 
la figure de l'Arche d'alliance, et l'autre, la figure 
du Saint-Sacrement. 

La chaire est en marbre blanc veiné, rehaussée 
de parties d'or. 

Le socle circulaire est parsemé d'étoiles en bronze 
doré. 

L'appui est orné de bas-reliefs en cuivre doré 
représentant des sujets religieux. 



608 LES INVALIDES. 

Au-dessus de cet appui s'élèvent quatre colonnes 
en marbre, avec chapiteaux, bases et ornements 
en bronze qui soutiennent un abat-voix doré. 

Entre les deux colonnes du fond, sur des rayons 
d'or, est ciselée une table de la Loi divine. 

On monte à cette chaire par deux escaliers en 
marbre, placés de chaque côté du pilastre et garnis 
d'une balustrade en fer poli avec partie dorée. 

L'église est séparée du chœur par une magni- 
fique grille également en fer poli; elle est enrichie 
d'ornements en bronze doré. 

Un jeu d'orgues d'une remarquable exécution 
occupe une grande tribune placée au-dessus de la 
porte d'entrée. 

Sont appendus aux voûtes de l'église les drapeaux 
et étendards pris par nos armées. 

Caveaux. 

Jusqu'en 1788, les gouverneurs et plusieurs des 
hauts fonctionnaires de l'Hôtel ont joui du privilège 
d'être inhumés dans le caveau de l'église; mais 
une décision ministérielle du 8 mars de celte année 
avait établi qu'à l'avenir personne ne serait plus 
enterré dans ce caveau ; décision virtuellement 
abrogée par les inhumations suivantes : 

En l'an VIII, le corps du vicomte de luronne a 



LIVRE CINQUIÈME. 609 

été extrait du musée des Monuments français et 
transféré à l'hôtel des Invalides. 

En l'an XII, inhumation des restes du général 
Berruyer, gouverneur de l'Hôtel. 

En 1810, dépôt provisoire du corps du maréchal 
Lannes, duc de Montebello, tué d'un coup de canon 
à la bataille d'Essling, le 22 mai 1809. 

En 1812, inhumation du général Lariboissière, 
mort dans la retraite de Russie. 

En 1812, dépôt du cœur du général Éblé, mort 
dans la retraite de Russie. 

En 1812, dépôt du cœur du général Baraguey 
d'Hilliers, mort à Berlin en 1812. 

En 1813, inhumation du corps du maréchal 
Bessières, duc d'Istrie, tué d'un coup de canon au 
combat de YVeissenfels, le 1 er mai 1843. 

En 18 13, inhumation du corps du grand maré- 
chal du palais, Duroc, duc de Frioul, tué à la 
bataille de Bautzen, le 22 mai 1813. 

En 1817, le cœur du général dHautpoul, tué à 
la bataille d'Eylau, a été transféré de l'hôtel de la 
Légion d'honneur aux Invalides. 

En 1818, translation du cœur du général Bisson, 
pris aussi à l'hôtel de la Légion d'honneur. 

En 1 821 , inhumation des restes mortels du ma- 
réchal duc de Coigny, gouverneur de l'Hôtel. 

En 1823, dépôt du cœur du général de Conchy, 
décédé devant Pampelune le 20 août 1823. 

39 



610 LES INVALIDES. 

En 4 829, translation du cœur du général Kléber, 
général en chef de l'armée d'Egypte, assassiné au 
Caire le 4 4 juin 1800. 

En 1 833 , inhumation des restes mortels du ma- 
réchal Jourdan , mort gouverneur de l'Hôtel le 
23 novembre 4 833. 

En 4 835, réception et placement du cercueil 
renfermant le corps du maréchal Mortier, duc de 
Trévise, et de ceux des treize autres victimes de 
l'attentat du 28 juillet 4 833, savoir : 

De Lâchasse de Vérigny, maréchal de camp ; 
Rieussec, colonel de la garde nationale; 
Raffé , colonel de la garde nationale -, 
Villalte, capitaine d'artillerie; 
Prudhomme, sergent de la garde nationale; 
Ricard, grenadier de la garde nationale; 
Léger, ingénieur; 

Benetter, grenadier de la garde nationale; 
Labrouste, receveur des contributions; 
Juglar, employé dans le commerce ; 
Ardouin, journalier; 
Femme Langoral; 
Mademoiselle Rémi. 

En 4 837, inhumation des restes mortels du 
général comte Denys de Damrémont, tué d'un boulet 
de canon, devant Constantine, le 18 octobre. 

En 4 838, inhumation de la dépouille mortelle du 



LIVRE CINQUIÈME. 611 

maréchal Mouton, comte de Lobau, commandant 
en chef de la garde nationale de Paris, décédé le 
26 novembre. 

En 1842, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal Moncey, duc de Conégliano, gouverneur des 
Invalides, décédé le 20 avril. 

En 1846, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal comte Valée, décédé le 15 août. 

En 1 846, inhumation des restes mortels du baron 
Duperré, amiral et pair de France, décédé en no- 
vembre. 

En 1847,. translation des restes mortels du ma- 
réchal Serrurier, ancien gouverneur des Invalides. 

En 1847, translation des restes mortels des deux 
grands maréchaux du palais, Bertrand et Durée, 
dont les cénotaphes sont placés à droite et à gauche 
de l'entrée du tombeau de Napoléon. 

En 1847, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal marquis de Grouchy, décédé en juin. 

En 1847, inhumation du corps du maréchal 
Oudinot, duc de Reggio, gouverneur des Invalides, 
décédé le 13 septembre. 

En 1848, dépôt de l'urne contenant le cœur de 
Yauban . 

En 1848, dépôt du cœur du général de division 
Négrier, blessé mortellement dans les journées né- 
fastes du mois de juin. 

En 1848, inhumation des restes mortels du gé- 

3<>. 



612 LES INVALIDES. 

néral de division Duvivier, blesse malheureusement 
dans les journées de juin. 

En 1819, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal Bugeaud, duc d'Isly, décédé le 1 juin. 

En 1849, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal comte Molitor, gouverneur des Invalides, 
décédé le 28 juillet. 

En 1851, eu égard aux nobles souvenirs qui se 
rattachent à madame de Yillelume, née de Som- 
breuil, le ministre a décidé que son cœur serait 
transféré d'Avignon dans le caveau de l'église de 
l'Hôtel, où il se trouve maintenant. 

En 1851, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal Dode de la Brunerie , décédé en mars. 

En 1851, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal comte Sébastiani, décédé en juillet. 

En 1852, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal comte Gérard, décédé le 22 juillet. 

En 1852, inhumation des restes mortels du comte 
Exelmans, maréchal de France, grand chancelier 
de l'ordre de la Légion d'honneur. 

En 1853, inhumation des restes mortels du 
général de division Arrighi de Casanova, duc 
de Padoue, gouverneur des Invalides, décédé le 
22 mars. 

En 1854, inhumation des restes mortels du ma- 
réchal de Saint -Arnaud , commandant en chef de 
l'année d'Orient, décédé le 29 septembre. 




DOME DES INVALIDES 



LIVRE CINQUIEME. 613 

En 1855, obsèques de l'amiral de Mackau. 

En 1855, inhumation de l'amiral Bruat. 

En 1 858 , translation de la dépouille mortelle du 
prince Jérôme fils, avec l'urne contenant le cœur 
de la princesse Catherine de Wurtemberg, sa mère, 
du caveau des gouverneurs dans celui du dôme, 
sous la chapelle Saint- Ambroise. 

En 1860, inhumation du maréchal comte Reille. 

En 1860, inhumation de l'amiral Parseval- 
Deschênes. 

En 1860, funérailles et inhumation dans le dôme 
des restes mortels de S. A. I. le prince Jérôme. 

En 1861 , translation des restes mortels de Napo- 
léon I er de la chapelle Saint-Jérôme des Invalides, 
où ils sont actuellement déposés, dans le tombeau 
construit au milieu du dôme. 

Dôme et *on église. 

L'église du dôme, éclatante de peintures magni- 
fiques à l'intérieur, étincelanle de dorures à l'exté- 
rieur, que l'on regarde avec raison comme un des 
plus riches travaux d'architecture qu'il y ait au 
inonde, forme un ensemble tout à fait digne de 
l'institution. 

La façade principale du dôme, sous lequel se 
trouve le tombeau de Napoléon I er , est au midi, 
faisant face a la place Vauban. Elle est précédée 



614 LES INVALIDES. 

d'une vaste cour dans laquelle on entre par une 
magnifique grille en fer appuyée aux deux pavillons 
qui indiquent les deux extrémités. 

C'est du milieu de la place Vauban que l'on peut 
plus particulièrement se rendre compte des riches 
détails et contempler l'ensemble de l'incomparable 
monument dû au génie du célèbre Mansard. 

Cette entrée franchie, on arrive dans ce temple 
de la mort et de la gloire en foulant aux pieds de 
magnifiques mosaïques du temps de Louis XIV, 
restaurées avec autant de soin que de talent. 

A droite et à gauche, on aperçoit les monuments 
de nos capitaines Turenne et Vauban. 

Le dôme, à cause de son étendue, est soutenu 
au milieu par quatre gros piliers, séparés chacun 
d'une baie percée en diagonale, afin qu'on puisse 
découvrir du point du centre les quatre chapelles 
de forme circulaire qui, séparées les unes des autres 
par une croix grecque dont les parties, à peu près 
égales, sont construites au midi, à l'orient, à l'occi- 
dent et au nord. Les pilastres appliqués contre ces 
piliers, ainsi que les huit colonnes formant avant- 
rorps, sont de l'ordre corinthien, cannelés et exé- 
cutés avec une rare perfection. 

Les voûtes de la nef du dôme forment quatre 
arcades, dans les pendentifs desquelles sont autant 
de tableaux représentant les quatre évangélistes 
rlans des bordures de plomb doré. 



LIVRE CINQUIÈME. 615 

Ces tableaux sont de Charles Delafosse , élève de 
Lebrun. 

Les pendentifs sont couronnés d'un entablement, 
attique et mosaïque, orné de médaillons en bas- 
reliefs représentant : 

Clovis, par Bosio; Dagobert, par Tannay ; Pépin 
le Bref, par Carlelier; Charlemagne, par Rutxhiet; 
Louis le Débonnaire, par Bosio; Charles le Chauve, 
par Cartelier; Philippe-Auguste, par Tannay; saint 
Louis , par Rutxhiet ; Louis XII , par Tannay ; 
Henri IV, par Rutxhiet; Louis XIII, par Bosio; 
Louis XIV, par Cartelier. 

Les pilastres servent à porter le dernier entable- 
ment de la première voûte, d'où s'élèvent en coupe 
des arcs-doubleaux, lesquels répondent aux pilastres 
de dessous; ils sont ornés de caissons remplis de 
roses-ornements, encadrés d'un riche boudin garni 
d'oves. 

Les panneaux entre les arcs-doubleaux repré- 
sentent les douze apôtres. 

La corniche couronnant la coupe a, sous son 
larmier, un gros cordon orné de pampres de vigne. 

L'ouverture circulaire de cette coupe, en hauteur, 
est de quatorze mètres soixante-cinq centimètres, 
à travers laquelle on découvre une seconde voûte 
ou coupole dans laquelle sont des jours pratiqués 
avec art. C'est dans cette dernière voûte qu'on a 
placé le grand morceau de peinture qui couronne 



616 LES INVALIDES. 

l'ensemble de toutes les beautés de ce monument. 
Le peintre y a représenté saint Louis, revêtu des 
ornements de la royauté, entrant dans la gloire et 
présentant à Jésus-Christ, environné de ses anges, 
l'épée avec laquelle il a triomphé des ennemis du 
nom chrétien. 

Ce riche tableau est de la plus grande et de la 
plus admirable exécution ; c'est un des chefs- 
d'œuvre du célèbre Charles Delafosse. 

Ici nous remarquerons, comme nous l'avons déjà 
dit , la beauté du pavé de ce dôme , pavé qui est 
en marbre. 

Le sanctuaire, de forme elliptique, a dix-huit 
mètres de long de l'orient à l'occident, sur douze 
mètres du nord au midi et vingt-six mètres de 
hauteur jusqu'à la clef de la voûte. 

Des figures de femmes, en bas-reliefs, sont assises 
sur les bandeaux de chaque fenêtre , base du sanc- 
tuaire, aux côtés d'une console d'où pendent des 
festons de fleurs. 

Les figures de la fenêtre vers l'occident repré- 
sentent : l'une la Charité , caractérisée par des 
enfants qu'elle a auprès d'elle; et l'autre, qui est 
ailée, la Libéralité chrétienne, ayant pour attribut 
une corne d'abondance. Celles de la fenêtre en 
face représentent : l'une la Foi et l'autre l'Espé- 
rance. Ces bas-reliefs ont clé établis par Hutxhiet. 

Toute la voûte du dôme e*t peinte ou dorée. 



LIVRE CINQUIÈME. 617 

Deux magnifiques peintures de Noël Coypel fixent 
particulièrement l'attention des connaisseurs. 

Le premier tableau, occupant toute la voûte, 
représente la très-sainte Trinité. 

Le deuxième, qui est placé au-dessus du même 
sanctuaire, représente l'Assomption de la sainte 
Vierge. 

Dans leurs embrasures, ou voit des figures 
d'anges parfaitement groupées qui semblent former 
des concerts de musique. 

Le tableau qui est à droite a été peint par Louis 
Boulogne. 

L'espace occupé par les deux grands morceaux 
de Noël Coypel forme un demi -cercle renfermé 
entre l'archivolte et les deux impostes de la grande 
arcade du chœur et un arc-doubleau rampant , en 
plein cintre sous la voûte, dont il termine les pein- 
tures de ce côté ; ainsi , il sépare le tableau de la 
Trinité de celui de la sainte Vierge. Cet arc-dou- 
bleau, beaucoup plus élevé que l'arc du chœur, et 
un autre, entre l'archivolte qui est vis-à-vis du 
midi, sont l'un et l'autre richement ornés de 
sculptures et entièrement dorés. 

La sculpture est de Paul Boutet. 

Par la grande élégance de sa construction, par 
la prodigieuse richesse des matériaux qui le com- 
posent, le maitre-autel est à lui seul un monument 
dans ce monument. 



618 LES INVALIDES. 

On voit d'abord les quatre magnifiques colonnes 
qui supportent un riche baldaquin doré, surmonté 
d'une croix; au centre de ce baldaquin figurent, 
sur des colonnes portées par des anges, les initiales 
de saint Louis, patron de l'église. 

Ces quatre colonnes, dites grand antique, sont 
en marbre noir et blanc, provenant de l'arrondis- 
sement de Saint-Girons, département de l'Ariége. 
Elles ont une hauteur de huit mètres , sans les cha- 
piteaux et bases, sur quatre-vingt-dix centimètres 
de diamètre. 

L'autel, admirable de simplicité, est en marbre 
noir tiré du département de l'Isère. 

Tout le soubassement est en marbre vert de 
la plus grande beauté; il provient des Hautes et 
Basses-Alpes. 

Les dix marches qui conduisent au maitre-autel 
sont en beau marbre blanc de Carrare. 

Le soubassement entier de l'autel est composé 
en marbre noir et panneaux en grand antique, de 
forme elliptique, ayant de chaque côté un escalier 
en marbre blanc, conduisant à l'entrée de la crypte 
où se trouve le tombeau de l'Empereur, entrée qui 
est précédée à droite et à gauche des cénotaphes 
renfermant les restes mortels des maréchaux Du roc 
et Bertrand, les amis de Napoléon, aussi fidèles 
dans son infortune qu'ils l'avaient été dans sa 
puissance. 



LIVRE CINQUIÈME. 619 

Cénotaphe (le Dnroc, 

DUC DE FRIOUL, GRAND MARECHAL DU PALAIS, TUÉ LE 23 MAI 1843 
A LA BATAILLE DE WURTSCHEN. 

La base de ce cénotaphe est en marbre blanc de 
mer, du plus riche profil ; sur cette base est un 
sarcophage en marbre, grand antique, supporté 
par deux colonnes d'avant-corps derrière lesquelles 
sont les pilastres engagés. Ces colonnes, réunies 
ensemble, sont couronnées par un entablement très- 
riche et un fronton sphérique dont le tympan est 
orné de couronnes de laurier et de branches de 
cyprès. 

Les ornements, les chapiteaux, ainsi que les 
bases de colonnes sont en bronze. 

Les colonnes sont en marbre , grand antique de 
l'ordre composite. 

Dans l'entre-colonnement, sur un tableau en 
marbre noir, on lit : Duroc. 

Cénotaphe de Bertrand, 

GRAND MARÉCHAL DU PALAIS, DÉCÉDÉ LE 31 JANVIER 1 844. 

Le cénotaphe du maréchal Bertrand est exacte- 
ment semblable à celui de Duroc. 

L'un et l'autre ont été exécutés d'après les dessins 
de Visconti. 



020 LES INVALIDES. 



Tombeau du maréchal Vaiilmn. 

Dans l'emplacement de l'autel dit de la sainte 
Vierge, on a élevé en 1807 un monument au maré- 
chal Yauban, l'un des hommes de guerre les plus 
célèbres du règne de Louis XIV, le créateur du 
génie militaire en France, et dont la vie entière fut 
employée à la gloire et à la défense de son pa\s; 
ce sarcophage est ainsi composé : 

lu piédestal en marbre rouge de Flandre en 
forme la base ; il est surmonté d'un autre sarco- 
phage en marbre noir, au-dessus duquel est Vauban, 
représenté à demi couché sur plusieurs volumes de 
ses œuvres. Au milieu de trophées de drapeaux 
s'élève une colonne en obélisque héraldique en 
marbre noir, et au-dessus, sur le devant du sarco- 
phage, est un cartouche ou blason aux armes du 
maréchal. 

De chaque côté de ce tombeau sont deux figures 
allégoriques : la Science et la Guerre, dues au ciseau 
d'Étex. Sur le soubassement on lit cette inscription : 
Vauban. 

Cette chapelle, qui a onze mètres trente-six centi- 
mètres de profondeur sur douze mètres de longueur 
et dix-huit mètres de hauteur, communique par 
deux arcades aux chapelles Saint -Ambroise et 
Saint- Augustin. 



LIVRE CINQUIÈME. 621 

Au-dessus de la première de ces arcades est un 
bas-relief représentant saint Louis ordonnant la 
construction des Quinze-Vingts. 

Au-dessus de l'arcade qui mène à la chapelle 
Saint-Augustin, on voit la prise de Damiette. 

Ce bas-relief est de Simon Hurtrelle. 

Les deux figures de femmes qui sont placées 
dans l'archivolte de la fausse baie représentent : 
Lune la Prudence, l'autre la Tempérance; elles 
sont de Philippe Magnier. 

TOUllHSMl «le TlllHMllie, 

TUÉ PAR UN BOULET DE CANON, PRÈS DE SALTZBACH , 
LE 27 JUILLET 167o. 

On a érigé dans l'emplacement de l'autel de la 
chapelle dite de Sainte-Thérèse , au-dessous duquel 
était la statue en marbre de celte sainte, le beau 
tombeau de Turenne qui était à Saint-Denis; mo- 
nument regardé avec raison par les connaisseurs 
comme morceau de la plus belle ordonnance, dont 
la composition est de Lebrun et l'exécution de 
Tuby. 

Turenne y est représenté expirant entre les bras 
de l'Immortalité tenant une couronne de laurier 
qu'elle élève vers le ciel. Aux pieds du maréchal 
est un aigle effrayé, symbole de l'empire sur lequel 
ce héros avait remporté tant de victoires. Ce mor- 



622 LES INVALIDES. 

ceau est surmonté d'un obélisque héraldique en 
marbre. 

Sur la face du sarcophage est un bas-relief en 
bronze représentant la dernière action de Turenne 
pendant la campagne de 1671, où, avec vingt-cinq 
mille hommes, il en battit en différentes occasions 
plus de soixante mille, et où, à la journée de 
Turkheim, il extermina une grande partie de l'armée 
ennemie et contraignit l'autre à repasser le Rhin. 

Marsy, autre sculpteur célèbre, a travaillé aux 
ornements qui accompagnent ce tombeau. On voit 
de lui des figures de femmes représentant la Sagesse 
et la Valeur. Sur le soubassement, on lit cette mo- 
deste inscription : Turenne. 

Sur les deux arcades qui communiquent aux 
deux chapelles latérales de Saint-Grégoire et de 
Saint-Jérôme, on voit la translation de la couronne 
d'épines par saint Louis; ce bas-relief est de Cor- 
neille Yauclève. Sur l'arcade qui mène à la chapelle 
Saint-Grégoire, on voit un autre bas-relief repré- 
sentant saint Louis touchant et guérissant des ma- 
lades. Ce dernier est de Philippe Magnier. 

Les deux figures de femmes qui sont placées sur 
l'archivolte de la croisée représentent : l'une la 
Force, l'autre la Justice. 

Huit colonnes engagées, d'ordre corinthien, 
élevées sur des piédestaux à égale distance, sup- 
portent un entablement au-dessus duquel est une 



LIVRE CINQUIÈME. 623 

espèce de piédestal ou d'atlique , qui reçoit la nais- 
sance de la voûte : cet attique est revêtu de quatre 
groupes de figures en bas-relief. Dans l'intervalle 
des colonnes il y a trois arcades, trois niches et 
deux croisées. 

Ces figures sont entre quatre corps ornés de 
sculptures, telles que : boucliers, branches d'oli- 
vier et de palmes entremêlées de tiges de lis, de 
roses et d'autres fleurons, suivant les différents 
symboles relatifs aux quatre pièces de l'église aux- 
quelles ces chapelles sont dédiées. 

Chapelle Ssiiiit-Ciréj^oire. 

Sur l'archivolte qui conduit de cette chapelle au 
tombeau de Vauban, sont placés deux anges en 
bas-relief soutenant un médaillon qui représente le 
mariage de saint Louis. 

Sur la porte du côté du sanctuaire est un autre 
bas-relief avec un médaillon soutenu par des anges 
sur lequel on voit le légat donnant la croix à saint 
Louis pour le voyage de la terre sainte. 

Sur la porte qui va au dôme existe un médaillon 
en bas-relief qui représente l'Espérance, désignée 
sous la figure d'une femme ayant une ancre auprès 
d'elle. 

Cette figure est de Lecointe. 

Sur les chambranles de croisées , devant le sou- 



624 LES INVALIDES. 

bassement, sont des groupes de figures en bas- 
relief et dorées, qui représentent des anges assis 
sur des nuages, avec différents instruments de 
musique. Ces groupes sont de Jean Paultier. 

Dans la voûte inférieure il y a six tableaux , 
savoir : quatre dans les tables ornées de bordures, 
et deux dans les croisées simulées. 

Sur la seconde voûte ou coupole est peint le 
premier tableau, représentant saint Grégoire distri- 
buant tout son bien aux pauvres. 

Le second représente Eùtychès converti par saint 
Grégoire et brûlant tout ce qu'il avait écrit au sujet 
de la résurrection. 

Dans le troisième on voit Jésus-Christ apparais- 
sant à saint Grégoire. 

Le quatrième représente une procession ordonnée 
par saint Grégoire pour faire cesser la peste dont 
Rome était aflligée. 

Dans le cinquième on voit l'apparition d'un auge 
à saint Grégoire. 

Enfin, le sixième représente la translation de ce 
saint pape. 

La seconde voûte ou coupole représente saint 
Grégoire enlevé au ciel par des anges. 

Tous ces tableaux sont de Michel Corneille. 



LIVRE CINQUIÈME. 626 



Chapelle Saint-Jérôme. 

Les deux bas-reliefs dorés qui sont sous les croi- 
sées de cette chapelle représentent deux groupes 
de prophètes. 

Ces figures sont de Nicolas Goustou. 

Sur la porte qui conduit au tombeau de Yauban, 
deux anges soutiennent un médaillon représentant 
saint. Louis pansant les malades. 

Ce bas-relief est de Jean Paultier, ainsi qu'un 
autre de même forme , placé sur la porte opposée , 
qui représente saint Louis assistant à la sépulture 
de ceux qui avaient été tués en combattant les 
infidèles. 

Sur la porte qui conduit de cette chapelle au dôme 
est un bas-relief où l'on voit la Charité, sous la 
ligure d'une femme qui a des petits enfants autour 
d'elle. 

Deux bas-reliefs dorés, placés sous les tableaux 
de cette chapelle, représentent deux groupes de 
prophètes. 

Le groupe d'en bas est de Nicolas Coustou. 

Les six autres tableaux qui décorent cette cha- 
pelle sont de Bon Boulogne, ainsi que celui qui 
remplit la petite voûte. 

Le premier représente saint Jérôme visitant les 
tombeaux des martyrs dans les environs de Rome. 

40 



626 LES INVALIDES. 

On voit dans le deuxième la cérémonie de son 
baptême à Rome; 

Dans le troisième, son ordination ; 

Dans le quatrième, la réprimande qu'il raconte 
avoir reçue de Jésus-Chrit à cause de son attache- 
ment aux auteurs profanes. 

Dans le cinquième, on voit saint Jérôme retiré 
dans le désert. 

Dans le sixième, il est représenté au lit de 
mort. 

L'état de béatitude et de paix dont saint Jérôme 
\a jouir après sa mort est exposé, avec un art et 
une expression admirables, dans un grand morceau 
de peinture qui occupe toute la coupole de cette 
chapelle. 

Sur la porte du dehors, près de la grande porte, 
le pape donne la bénédiction à saint Louis et à ses 
enfants. 

Ce bas-relief est de François Spingola. 



< impolie Saint -A mil roi m*. 

Les bas-reliefs dorés placés sous fes croisées de 
la chapelle représentent des concerts (fanges, par 
Anselme Florent et Hardy. 

Le premier, où l'on voit saint Louis la\ant les 
pieds d'un pauvre, est de Jean Paultier 



LIVRE CINQUIÈME. 627 

Le deuxième, qui. représente la vision que saint 
Louis eut de Jésus-Christ sous la figure d'un enfant 
dans l'Eucharistie, est de Philippe Magnier. 

Le bas-relief qui est placé sur l'ouverture de la 
chapelle, dans le grand dôme, représente l'Humilité. 

Les tableaux dont cette chapelle est ornée sont 
de Bon Boulogne. 

Le premier représente l'élection de saint Ambroise 
à l'évêché de Milan. 

Dans le deuxième, on voit le même saint imposant 
la pénitence à l'empereur Théodose. 

Le troisième représente la conversion d'un fameux 
arien par saint Ambroise. 

Dans le quatrième , on voit le même saint trou- 
vant le corps de saint Macaire, martyr. 

Le cinquième représente la guérison d'un pos- 
sédé par ce prélat. 

Dans le sixième, on voit la mort du saint évêque. 

Enfin, dans le septième, qui remplit la coupole, 
on voit saint Ambroise monter au ciel. 



Chapelle Saint- Augustin. 

Les deux bas-reliefs placés sous la croisée de 
cette chapelle sont d'Anselme Flamant. 

Les deux médaillons représentent : l'un saint 
Louis exposant à la vénération des peuples la 

40. 



628 LES INVALIDES. 

partie de la vraie croix qu'il avait apportée de la 
terre sainte; et l'autre, ce même prince donnant 
audience et rendant la justice à son peuple. Ces 
deux médaillons sont de Jean Paultier. 

Le bas-relief placé sous l'ouverture de la cha- 
pelle, dans le grand dôme, représente la Religion 
sous la figure d'une femme qui tient une croix et 
qui a un modèle de l'église auprès d'elle. 
Ce morceau est du sculpteur Lapierre. 
Les tableaux sont de Louis Boulogne. 
Le premier représente la conversion de saint 
Augustin ; 

Le deuxième, son baptême. 
Dans le troisième, on le voit prêchant à Hippono 
devant l'évêque Valère. 

Le quatrième représente son sacre par Mégalius, 
primai de Numidie. 

Dans le cinquième, on le voit confondant les 
donalistes, dans la conférence de Carthage, en 
présence de Marcellin, proconsul d'Afrique. 

Dans le sixième, étant au lit de mort, on le voit 
guérissant un malade. 

Enfin, le septième, qui tient la coupole, repré- 
sente son élévation dans le ciel par les anges. 

Les quatre chapelles dont on vient de parler 
répondent au centre du grand dôme, dont les 
magnifiques ornements attirent particulièrement 
l'attention. 



LIVRE CINQUIEME. 629 

Le pavé en mosaïque des chapelles est remar- 
quable tant par le choix des marbres qui y sont 
employés que par la distribution des comparti- 
ments. 

On voit sur la baie de la chapelle Saint-Grégoire, 
du côté du sanctuaire , saint Louis servant les pau- 
vres à table. 

Ce bas-relief est de Pierre Legros. 

Sur celle de Saint-Ambroise , de l'autre côté du 
sanctuaire, saint Louis est représenté envoyant des 
missionnaires chez les infidèles. 

Ce morceau est de Sébastien Slods. 

Enfin, sur celle de Saint-Augustin; qui est vis- 
à-vis de la chapelle Saint-Jérôme, du côté de la 
grande porte, saint Louis est représenté à son lit 
de mort recevant l' extrême-onction. 

Ce bas-relief est de Corneille Vauclève. 

Sur les portes du milieu de ces quatre chapelles , 
dans le grand dôme , sont différents bas-reliefs. 

Sur la baie de celle de Saint-Grégoire est un ange 
qui tient la sainte ampoule. 

Cette figure est d'Antoine Flamant. 

L'ange qui tient le bouclier, au-dessus de la 
chapelle Saint-François, est de Coustou. 

Sur la baie de la chapelle Saint- Augustin est un 
ange tenant un casque. 

Ce bas-relief est d'Antoine Flamant. 



630 LES INVALIDES. 

Enfin, celui qui tient une couronne d'une main 
et un drapeau fleurdelisé de l'autre est de Corneille 
Vauclève. 



Tombeau de Xapoléon. 



Il faut à Napoléon un monument 
durable comme sa mémoire. 

REMISAT. 



Après avoir examiné les tombeaux et cénotaphes 
renfermant les restes mortels des illustres maré- 
chaux Turenne, Vauhan, Duroc et Bertrand, les 
deux derniers amis de Napoléon , aussi fidèles dans 
son infortune qu'ils l'avaient été dans sa puissance, 
on se trouve en face du péristyle qui conduit à la 
tombe de Napoléon; mais, avant d'en franchir les 
degrés, on s'arrête avec autant de respect que 
d'admiration devant la sévère et imposante porte 
en bronze qui en ferme l'entrée , et au-dessus de 
laquelle on lit, sur une table de marbre noir, ces 
immortelles paroles de Napoléon, consignées dans 
son testament : 

JE DÉSIRE QUE MES CENDRES REPOSENT SUR LES BORDS DE LA SEINE . 
AU MILIEU DE CE PEUPLE FRANÇAIS QUE j'Ai TANT AIME. 

De chaque côté de cette porte sont adossées, 
contre le soubassement du maître-autel du dôme, 




ENTREE DE LA CRYPTE. 



LIVRE CINQUIÈME. 631 

ileux colossales statues persiques de bronze, exécu- 
tées par Duret. Elles tiennent entre leurs mains, 
sur deux coussins : l'une le globe, l'autre le sceptre 
impérial. Ces deux statues, par leur aspect gran- 
diose et imposant, annoncent la sainteté du lieu 
où l'on va descendre et semblent destinées à la 
garde silencieuse et éternelle du tombeau qui ren- 
ferme les restes précieux du plus grand capitaine 
des temps modernes. 

Cette porte, ainsi qu'on le reconnaît, donne 
entrée au péristyle obscur qui conduit à la crypte 
au moyen de marches de marbre blanc taillées 
dans des blocs de vingt-cinq pieds de longueur. 
Cet espace franchi, on se trouve devant la masse 
imposante qui renferme le cercueil du captif de 
Sainte-Hélène. 

Mais avant d'approcher de ces restes glorieux, 
parcourons la galerie circulaire creusée sous le 
pavé du dôme, éclairée par des lampes funéraires 
de bronze suspendues au plafond. 

Dans cette galerie sont placés à la suite les uns 
des autres dix bas-reliefs de marbre blanc, résu- 
mant pour ainsi dire la vie de Napoléon. 

Telle est la pensée qui a présidé à cet immense 
travail, remarquable par sa grandeur et le fini de 
son exécution. 

Dans chacun de ces dix bas-reliefs, Napoléon 
occupe le centre de la composition. Des figures 



032 LES INVALIDES. 

symboliques l'accompagnent : elles servent à rap- 
peler les travaux de sa vie. 

Ce n'est pas seulement le guerrier, l'homme des 
champs de bataille qu'elles représentent, mais aussi 
le législateur, le protecteur de l'agriculture, des 
arts, du commerce, des sciences et de l'industrie. 

Ces bas-reliefs, composés par Simare et exécutés, 
sous sa direction et sa responsabilité personnelle, 
par Canut, Petit, Chambard et Ottin, rappellent : 

La pacification des troubles civils ; le concordat ; 
l'administration; le Conseil d'État; le Code; l'Uni- 
versité ; la Cour des comptes ; les encouragements 
donnés au commerce et à l'industrie; les travaux 
publics ; la Légion d'honneur. 

Après avoir fait le tour de cette galerie , on entre 
dans la crypte en foulant le marbre qui en forme 
le sol, immense auréole d'un jaune d'or, à travers 
les rayons de laquelle serpente une couronne de 
lauriers en mosaïque incrustée. La balustrade, toute 
de marbre d'Italie , est ornée de simples couronnes 
sculptées. 

Dans les intervalles, on lit les noms immortels de : 

Rivoli, Pyramides, Marengo, Austerlitz, Iéna, 
Friedland, Wagram, xMoskowa. 

L'effet de l'auréole est on ne peut plus saisissant 
et fait ressortir mieux encore la couleur rouge foncé 
du monolithe qui se dresse au centre dans sa ma- 
jestueuse simplicité. 



ffi'*teTr*~i 




VUE DE L'AUTEL ET DE LA CRYPTE. 



LIVRE CINQUIEME. 633 

Cette masse énorme n'a pour ornements que des 
arêtes arrondies et des enroulements d'une sévère 
régularité; elle a été arrachée au sol de la Finlande, 
et ce n'est qu'avec des peines, des sacrifices et des 
fatigues sans nombre que l'on est parvenu à la 
transporter sur les bords de la Seine ; mais là toutes 
les difficultés n'étaient pas surmontées, car ce n'esl 
qu'à l'aide des moyens les plus ingénieux que l'on 
est parvenu à la tailler, et pour lui donner la forme 
sépulcrale et le poli que reflète la lumière du 
dôme, ainsi que celle des lampes, il a fallu l'em- 
ploi d'une machine à vapeur du plus puissanl 
mécanisme. 

Le cercueil a quatre mètres de longueur, deux 
mètres de largeur et quatre mètres cinquante cen- 
timètres de hauteur; il est formé de quatre blocs 
distincts : le couvercle, la cuve et les deux sup- 
ports ; le tout placé sur un pied de granit vert des 
Vosges. 

Dans le pourtour de la crypte et faisant face au 
cercueil, sont placées douze colossales cariatides 
de marbre blanc. 

Ces douzes cariatides, sculptées par le célèbre 
Pradier, représentent les douze principales victoires 
de l'Empereur et semblent placées là comme com- 
pagnes silencieuses et immobiles de cette tombe, 
que rien n'égale en grandeur et en magnificence; 
les yeux s'en séparent-ils un moment pour chercher 



r..U LES INVALIDES. 

le ciel, qu'apparaissent le dôme et ses peintures 
séculaires, exécutées par Lafosse et Jouvenet. On 
y voit les initiales et les symboles de Louis XIV, 
ainsi que les remarquables sculptures des plus 
éminents artistes de cette époque glorieuse. 

Dans cet asile de la mort et de la gloire, tout 
porte à l'âme; car on dirait que ces magnifiques 
fravaux, exécutés depuis bientôt deux siècles, 
l'ont été dans le but de servir de couronnement 
à cette tombe qui résume l'histoire de la grande 
époque impériale. 

Mais, avant de nous éloigner du mausolée, visi- 
tons le lieu auquel Visconti a donné avec un rare 
honneur le nom de reliquaire, asile sombre et 
mystérieux qui se trouve dans la galerie derrière 
la crypte, en face de l'entrée du tombeau; c'est là 
que sont déposés l'épée que Napoléon portait à 
Austerlitz, ainsi que les insignes qui décoraient 
sa poitrine aux jours solennels; et de chaque côté 
les drapeaux longtemps conservés au Luxembourg, 
rentes glorieux des conquêtes dont les noms sont 
gravés dans l'hémicycle. 

Au fond de ce reliquaire, dont les parois sont 
re\ élues de marbre noir, apparaît la statue de 
! empereur en costume impérial du sacre. Cette 
slatue, qui est de marbre blanc de la plus grande 
beauté, a deux mèlres soixante-six centimètres de 
hauteur. Elle tient dans sa main droite le sceptre 



LIVRE CINQUIÈME. G35 

surmonté d'un aigle, et dans sa main gauche le 
globe terrestre sur lequel se trouve placée une 
couronne. Exécutée par Simare, cette statue est 
(in plus admirable travail. 

Le public ne pénètre pas dans ce sanctuaire, 
fermé par une grille de fer et éclairé par une lampe 
funéraire de la plus grande beauté. 

Telle est la description du tombeau de Napo- 
léon I er et de ce dôme qui , à lui seul , est un mo- 
nument sans rival , aussi étonnant par sa grandeur 
que par la hardiesse de ses proportions. Il n'a fallu 
rien moins que la puissance du génie de l'architecte 
académicien chargé de diriger les travaux pour 
surmonter les obstacles que présentait l'accord du 
tombeau avec la magnificence de l'édifice qui le 
renferme . 

Les beautés extérieures du dôme ne le cèdent en 
rien à celles de l'intérieur. 

Il forme, comme nous l'avons déjà dit, un qua- 
drilatère régulier qui a cinquante-six mètres en 
tout sens. 

Son portail, qui fait l'avant-corps, est remar- 
quable par sa composition d'architecture. 

Le soubassement où se trouve l'entrée principale 
de l'église est décoré de quatorze colonnes et 
pilastres garnis de bases et chapiteaux de l'ordre 
dorique; ces colonnes supportent un riche enta- 
blement orné de triglyphes et métopes. 



636 LES INVALIDES. 

La baie d'entrée est garnie d'un chambranle 
surmonté d'un attique, orné de consoles et guir- 
landes. Le portail forme trois corps de bâtiments 
précédés d'un perron composé de quinze marches. 
Quinze autres colonnes moins avancées que les 
précédentes accompagnent, de part et d'autre, 
deux niches dans chacune desquelles est une statue 
de marbre blanc. L'une , qui est vers l'occident , 
représente saint Louis en habit de guerre, ayant 
sur son manteau la croix dont il s'était revêtu pour 
la conquête de la terre sainte; il s'appuie d'une 
main sur un bouclier, et de l'autre il porte la cou- 
ronne d'épines. Il a un turban sous ses pieds. 

La statue qui est de l'autre côté représente 
Gharlemagne, la couronne de France sur la tète, 
et revêtu d'une cuirasse à la romaine; de la main 
droite il tient une épée, et de la gauche il s'ap- 
puie sur un globe surmonté d'une croix. Au-dessus 
de ce globe est un tronçon de palmier; aux pieds 
du prince est un casque. 

Au-dessus de l'entablement dorique s'élève un 
étage correspondant à celui dit du soubassement, 
et orné d'autant de colonnes et pilastres, mais de 
l'ordre corinthien. 

Au-devant des deux pilastres attiques sont quatre 
figures de femmes, dont les deux plus rapprochées 
du centre représentent la Justice et la Tempérance, 
et les deux autres la Prudence et la Force. 



LIVRE CINQUIEME. 637 

L'avant -corps du milieu est terminé par un 
fronton triangulaire, dans le tympan duquel on voit 
l'écusson des armes de France, et sur le sommet 
une croix accompagnée de deux figures de femmes 
assises, représentant la Foi et la Charité. 

Quatre autres figures de femmes, élevées de part 
et d'autre sur des acrotères aux côtés du fronton 
et au-dessus des quatre colonnes des extrémités 
de l'avant-corps, représentent : la Confiance, l'Hu- 
milité, la Constance et la Magnanimité. 

Au-dessous et entre les colonnes sont deux 
trophées d'église dans des panneaux surmontés 
d'attiques. Des deux côtés du fronton et un peu 
au-dessous, règne dans tout le pourtour de l'église 
un acrotère ou balustrade de pierre à hauteur 
d'appui. Au-dessous de l'entablement des corniches 
de second ordre de cet étage on avait placé , dans 
les quatre angles du bâtiment, quatre groupes, 
chacun de deux figures, qui représentaient huit 
docteurs de l'Église, quatre de l'Église latine, et 
quatre de l'Église grecque. 

Ces groupes ont été détruits dans le cours de la 
révolution. 

Les deux faces latérales ont chacune un avant- 
corps au milieu du bâtiment où sont des tables 
saillantes qui portent l'entablement dorique sur 
lequel s'élève l'acrotère ; quatre pilastres servent 
à porter un grand fronton, dont le milieu est 



IS8 LES INVALIDES. 

rempli par les armes de France et par différents 
ornements de sculpture. 

Rien ne peut être comparé à la richesse de la 
façade principale: c'est elle surtout qui lixe l'atten- 
tion par sa belle ordonnance et par le fini d'une 
exécution dont toutes les parties répondent par- 
faitement à la grandeur et à la beauté du dôme 
qui s'élève au-dessus. 

L'élévation géométrale de ce dôme est décorée 
de quarante colonnes composites, posées sur un 
soubassement qui sert de base à l'édifice, pour en 
faire mieux voir, d'en bas et d'un point de distance 
proportionné, toutes les parties. 

Trente-deux de ces colonnes accompagnent huit 
massifs qui servent de piliers battants au dehors : 
les huit autres sont accouplées au-devant de quatre 
trumeaux dans le milieu des axes des quatre face> 
de ce monument. Deux vitraux sont séparés par 
ces groupes de colonnes ; d'autres vitraux sem- 
blables répondent à chaque angle du même carré, 
entre deux des huit massifs ou piliers battants, 
ornés de colonnes. Ces douze vitraux, ainsi distri- 
bués, sont ornés d'un chambranle, d'une tête de 
chérubin et couronnés d'une corniche sur laquelle 
est un vase avec deux anges à côté. 

Un attique au-dessus, de l'ordre composite, est 
décoré de douze croisées plein cintre; des feston> 
de fleurs attachés à des consoles pendent de part 



LIVRE CINQUIÈME. 639 

et d'autre sur leurs archivoltes; huit consoles ren- 
versées à enroulements, ornées chacune dans le 
haut d'une tête de chérubin , et qui étaient accom- 
pagnées de part et d'autre, dans le bas, cle deux 
grandes statues, contribuent beaucoup à l'embel- 
lissement de cet attique et à la solidité de sa 
construction. 

Les seize grandes statues l'eprésentaient un 
ancien prophète, saint Jean-Baptiste, les douze 
apôtres, saint Paul et saint Barnabe, apôtres des 
gentils. 

Ces figures étaient placées, de même que les 
consoles, sur des piédestaux, au-dessus de huii 
grands massifs de l'ordre composite. 

Une balustrade de pierre régne à la hauteur de 
ces piédestaux, sur la corniche du même ordre, 
pour servir d'appui à une plate-forme découverte, 
qui environne l'attique au dehors et qui a son 
passage sur les consoles. 

Pour servir d'amortissement à tous les massifs 
ornés de guirlandes et de têtes de chérubins dans 
l'attique, il y a sur la corniche des socles ou acro- 
tères qui portent des candélabres. Derrière ces 
candélabres s'élève le dôme : il est fait en manière 
de coupe renversée et d'une forme admirable. De 
larges côtés qui répondent aux massifs de des- 
sous ont dans leurs intervalles de grands trophées 
d'armes en bas-reliefs, et au-dessus des guirlandes 



040 LES INVALIDES. 

et autres ornements de métal doré d'une grande 
richesse. 

Au milieu de ces trophées sont des lucarnes 
formées par des casques dont les visières servent 
à éclairer la charpente intérieure du dôme. 

Au-dessus du cordon et de la gorge d'amortis- 
sement de la coupe du dôme est une campane 
très-riche, qui s'étend jusqu'à un autre cordon el 
à des consoles qui portent une plate-forme circu- 
laire d'où s'élève un campanille ou lanterne, envi- 
ronné d'un balcon de fer, le tout entièrement doré. 

Ce campanille, qui est tout à jour, a quatre 
arcades et douze colonnes, dont quatre des plus 
saillantes sont isolées. Pour juger à peu près de la 
grandeur des parties les plus élevées de cet édifice, 
il suffît de savoir que les quatre statues qui cou- 
ronnaient la lanterne, et qui paraissaient à la vue 
de moyenne grandeur, avaient cependant deux 
mètres soixante-sept centimètres de hauteur. 

La naissance de la grande calotte intérieure du 
dôme est construite en pierres et continuée en 
briques. 

Au-dessus est une immense et magnifique char- 
pente faite avec un art infini; elle est revêtue de 
plomb de manière à la garantir des injures du 
temps. 

Tout le pourtour de ce dôme est garni de dalles 
de pierres à recouvrement. 



LIVRE CINQUIÈME. . 641 

On a ménagé, pour l'écoulement des eaux, des 
conduits dans les noyaux, d'où elles entrent dans 
l'aqueduc souterrain et vont se perdre ensuite hors 
de l'Hôtel. 

Malle du Conseil. 

Dans cette salle on remarque particulièrement : 

Un portrait de Napoléon I er , en habit de sacre, 
par Ingres; 

Lu portrait en pied de Louis XIV ; 

Un buste de marbre de Napoléon I er , par Bosio; 

Un buste de Napoléon III, également de marbre, 
par Emile Thomas ; 

Un buste de marbre blanc de S. A. I. le prince 
Jérôme, donné à l'hôtel impérial des Invalides par 
M. le comte d'Orsay; 

Le maréchal Lannes, duc de Montebelio; 

Le maréchal Bessières, duc d'Istrie; 

Le maréchal Berthier, prince de Wagram; 

Le maréchal Brune; 

Le maréchal Augereau, duc de Castiglione; 

Le maréchal Masséna, prince d'Essling et duc de 
Rivoli; 

Le maréchal Victor, duc de Bellune; 

Le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig; 

Le maréchal Kellermann, duc de Valmy; 

Le maréchal Beurnonville ; 

41 



fii? . LES INVALIDES. 

Le maréchal Davout, prince d'Eckmuhl; 

Le maréchal Pérignon; 

Le maréclial duc de Coigm : 

Le maréchal Serrurier; 

Le maréchal Suchet, duc d'Albuféra; 

Le maréchal Gouvion Saint-Cyr; 

Le maréchal Ney, prince de la Moskowa et duc 
d'Elchingen; 

Le maréchal Jourdan ; 

Le maréchal Moncey, duc de Conégliano; 

Le maréchal Oudinot, duc de Reggio; 

Le maréchal Lauriston; 

Le duc de Belle-Isle; 

Le duc de Broglie; 

Le marquis de Viomesnil; 

Ainsi que ceux de Libéral Bruant et de Jules 
Hardouin-Mansart. 

ISil>lio{ii4'<|ii4 k . 

La bibliothèque, établie en 1800, se trouve au 
premier étage de la galerie du nord. Elle est com- 
posée d'environ 17,000 volumes. La boiserie, 
sculptée, est du plus beau travail. 

On y voit le général Bonaparte à cheval, au pas- 
sage du mont Saiut-Bernard; 

Un tableau représentant Napoléon III; 

In magnifique plan en relief de l'Hôtel; 



LIVRE CINOIIKME. r, ' ,;! 

Et la colonne, en petit, de la place Vendôme, 
monument impérissable de la gloire des Français, 
avec l'explication des bas-reliefs. 



Réfectoire*. 

Dans la partie des bâtiments qui occupent la 
droite et la gauche de la cour d'honneur sont qua- 
tre grands réfectoires contigus aux galeries qui for- 
ment les portiques du rez-de-chaussée. 

Un de ces réfectoires est destiné aux officiers; 
les trois autres, aux sous-officiers et soldats. 

Les tables des uns et des autres sont de douze 
couverts, de porcelaine et d'argenterie pour les of- 
ficiers, et d'étain pour les sous-officiers et soldats. 

Tous les réfectoires sont ornés de peintures à 
fresque , exécutées par Martin , peintre célèbre , 
élève de Van der Meulen. 

Elles représentent différentes places fortifiées des 
villes de Flandre, de Hollande, d'Alsace, de la 
Franche-Comté, etc., conquises par Louis XIV. 

Dans le premier réfectoire , du côté est , on 
voit sur la porte un grand tableau qui représente 
Louis XIV sur des nuées, environné des Grâces et 
accompagné de la Justice, de la Force, de la Pru- 
dence et de la Tempérance, mettant en fuite l'Igno- 
rance et la Superstition. 

il. 



644 LES INVALIDES. 

Dans un groupe de figures paraissent l'Abon- 
dance et la Magnificence personnifiées, et la France, 
à genoux, qui rend grâces au ciel des bienfaits dont 
elle a été comblée. 

On voit dans le ciel de ce tableau le dieu des 
combats avec le génie de la guerre, dont un mesure 
le globe terrestre avec le compas. Ce tableau est 
éclairé par le soleil levant. 

La façade opposée est décorée de différents ta- 
bleaux relatifs aux prises de Cambrai, Charleroi, 
Tournai, Douai, Bergues, Lille, Furnes, Courtrai, 
Alost, Oudenarde. 

Dans les trumeaux des croisées, on voit la prise 
de Besançon, Salins, Dole, Gray, du fort de 
Joux, etc. 

Sur l'autre porte du même réfectoire est un grand 
tableau où le roi Louis XIV est représenté à cheval, 
suivi de ses gardes, et revenant de faire des con- 
quêtes; la Renommée s'efforce de devancer ses pas 
pour publier sa gloire. La Valeur et la Victoire le 
suivent, chargées de palmes: la Franche-Comté, 
soumise, est représentée, sur le devant de ce ta- 
bleau, sous la figure d'une femme enchaînée, 
accompagnée d'un vieillard dans l'attitude d'un 
ennemi vaincu. Le peintre a désigné sous cet em- 
blème le reste de la Flandre subjuguée. 

Dans le deuxième réfectoire de ce même côté 
sud-est, et sur la porte d'entrée, est un grand 



LIVRE CINQUIÈME. 645 

tableau représentant la déclaration de guerre aux 
Hollandais. Le roi, assis sur son lit de justice, 
semble la prononcer. Le monarque est accompagné 
de la Raison et de la Justice , que l'on reconnaît à 
leurs attributs, et qui semblent lui conseiller cette 
guerre. Pallas est à ses pieds, et la Muse de la 
guerre dresse le cartel de déclaration. 

On voit, sur le devant du tableau, Bellone qui 
se prépare à répandre partout le désordre et l'hor- 
reur. Elle détruit tout ce qu'elle rencontre sur son 
chemin et paraît mépriser les cris d'un petit enfant 
qui court après elle. Dans l'enfoncement de ce 
tableau est le temple de Janus, d'où sortent des 
peuples épouvantés de la déclaration de guerre. La 
Paix, renversée par terre et soutenant à peine un 
rameau d'olivier, appelle un génie qui, s'étant 
revêtu d'un casque et d'autres armes, refuse de 
l'écouter et court à la guerre. 

Sur le côté opposé, on voit la prise de Rheinberg, 
Orsay, Wesel, du fort de la Lippe, de Reès, de 
Schin, d'Emerick, de Guritz, Zutphen, Narden, 
Utrecht et Tiel. 

Vis-à-vis, le peintre a représenté la prise des 
villes de Graves-Bommel , Grève-Cœur, fort Saint- 
André, Voorn, Nimègue, Znotzembourg, Oudenarde, 
Gulumbourg, Doesbourg, Vianem et Arnheim. 

Dans le troisième réfectoire, côté sud-ouest, sur 
la porte d'entrée, on admire un grand tableau de 



646 LES INVALIDES. 

Louis XIV accompagne' de Minerve, de Bellone el 
de la Victoire. 

Ce monarque se dirige vers la Meuse, qui semble 
déjà soumise; elle présente au roi la ville de Maas- 
tricht, figurée par l'étoile qu'elle tient à la main : 
ce sont les armes de cette ville. Au côté droit de ce 
tableau, le Rhin rend ses hommages au roi; l'Eu- 
rope est de l'autre côté. 

Dans la partie opposée aux croisées sont plu- 
sieurs tableaux qui rappellent différentes conquêtes 
du roi, telles que la prise de Maëstricbt, de Dinant, 
la bataille de Senef, la levée du siège d'Oudenarde 
par trois armées combinées : les Espagnols, les Im- 
périaux et les Hollandais; la prise de Limbourg, etc. 

Entre les fenêtres, le peintre a exécuté la prise 
des forts de Joux, de Besançon, de Dole et de 
Salins, pour la seconde fois, et celle de Lure, de 
A r esoul et de Fauconnier, 

Au-dessous de l'antre porte est un grand mé- 
daillon qui représente la Clémence assise sur des 
trophées d'armes et tenant une Victoire à la main, 
a\ee cette inscription : 



VICTORIS CLEMENTIA. 



Dans le quatrième réfectoire de ce même côté 
sud-ouest, au-dessus de la porte, est un grand ta- 
bleau du roi à cheval, donnant des ordres pour les 
expéditions de ses dernières campagnes. Vis-à-vis 



LIVRE CINQUIÈME. ©47 

des croisées sont d'autres tableaux où l'on voit les 
prises.de Valenciennes, de Condé, de Cambrai, de 
Bouchain, Saint-Omer, Aire, le secours de Maës- 
tricht, la bataille de Mont-Cassel. 

Dans les trumeaux qui séparent les croisées, on 
a peint l'embrasement du pont de Strasbourg, la 
prise d'Ypres, du fort Rouge, de Puycerda, Saint- 
Guilain, Fribourg, du fort de Lineck, de Bouillon, 
et la bataille de Saint-Denis, devant Mons. 

Au-dessus de la seconde porte, on voit Louis XIV 
qui reçoit les remerciments des ambassadeurs d'Es- 
pagne, de Hollande et d'Allemagne pour la paix 
qu'il vient d'accorder. 

Dortoirs. 

Grandes salles servant de dortoirs aux sous-offi- 
ciers et soldats, désignées sous les noms de salles 
Louvois, d'Hautpoul, Luxembourg et Mars. 

Ceux du second étage sont les salles d'Assas, de 
la Tour d'Auvergne, de Bayard et de Kléber. 

Ces dortoirs sont remarquables par leur étendue, 
par l'ordre et la propreté qui y régnent ' . 

1 Sully, Vauban, d'Hautpoul, Vendôme. Desàtt, Joubert, etc. 



648 LES INVALIDES. 



Infirmerie. 

Les locaux de l'infirmerie sont généralement 
vastes, spacieux, bien éclairés et bien aérés. Les 
dépendances se trouvent parfaitement distribuées à 
proximité des parties principales. Plusieurs grandes 
cours, converties en jardins, promenades, séparent 
les unes des autres et permettent ainsi l'accès, dans 
chacune d'elles, d'une grande quantité d'air et de 
lumière. 

Chaque division de malades est confiée à un mé- 
decin traitant, du grade de principal ou de major, 
ayant sous ses ordres un certain nombre d'aides; 
tous sont placés sous la direction supérieure du mé- 
decin chef du service médico-chirurgical. 

L'infirmerie est desservie par vingt-cinq sœurs 
hospitalières de l'ordre de Saint-Vincent de Paul 
et une dame supérieure. 

Un local séparé, attenant à l'infirmerie, est con- 
sacré à leur logement; il contient un oratoire, un 
vaste dortoir et toutes les dépendances qu'exige 
leur service particulier. 

On ne saurait donner trop d'éloges au zèle que 
ces respectables filles apportent dans l'exercice des 
pénibles fonctions dont la charité et le désintéres- 
sement absolu leur font supporter le poids. 



LIVRE CINQUIÈME. 649 



Pharmacies. 

La grande pharmacie, qui se trouve à l'entrée de 
l'infirmerie, sert de dépôt pour les médicaments qui 
excèdent les besoins journaliers. On y remarque de 
belles armoires de chêne, décorées de sculptures, 
ainsi qu'une table et des vases, dont la confection 
remonte à la fondation de l'Hôtel. On y conserve 
encore, dans une vaste jarre, une certaine quantité 
de thériaque préparée sous Louis XIV. 

La petite pharmacie, située près de là, sert à la 
préparation des médicaments prescrits à la visite de 
chaque jour; elle est richement décorée, dans le 
style le plus moderne. 

Le service de la pharmacie est confié à un phar- 
macien principal, chef, et à un pharmacien aide- 
major. 



650 LES INVALIDES. 



PERSONNEL MILITAIRE. 



CONSEIL D ADMINISTRATION. 

Le conseil d'administration de l'Hôtel, présidé 
par le gouverneur, a pour membres : 

Deux sénateurs ; 

Le général commandant l'Hôtel ; 

L'intendant de la première division militaire ; 

Un officier supérieur major ; 

Un officier supérieur du génie ; 

Un officier supérieur invalide ; 

Un adjudant major ; 

Et deux chefs de division. 

Le sous-intendant de l'Hôtel en est le rapporteur. 

Le secrétaire général archiviste en est le secré- 
taire particulier. 

Le gouverneur est de droit président du conseil ; 
le général commandant ainsi que le major en sont 
toujours membres au même titre ^ les deux séna- 
teurs, l'intendant de la première division militaire, 
l'officier supérieur du génie, l'intendant ou le sous- 
intendant et le secrétaire, sont nommés par le 
ministre. 

L'adjudant major et les chefs de division sont 



LIVRE CINQUIÈME. 651 

nommés à l'élection des officiers et renouvelés Ions 
les trois ans. 

En l'absence du gouverneur, Je conseil est pré- 
sidé par le général commandant. 

ÉTAT-MAJOR. 

Le personnel de l'état-major de l'Hôtel se com- 
pose : 

D'un maréchal de France ou général de division, 
gouverneur ; 

D'un général de brigade, commandant; 

D'un colonel ou lieutenant-colonel major ; 

Et de sept capitaines adjudants majors. 

PERSONNEL DE L'ADMINISTRATION. 

Le personnel d'administration se compose : 

D'un intendant ou sous-intendant militaire ; 

D'un adjoint de première classe à l'intendance 
militaire ; 

Du secrétaire général archiviste, trésorier, biblio- 
thécaire, conservateur des trophées militaires et 
commandant l'artillerie de l'Hôtel. 

Il y a, en outre, pour l'exécution des services 
administratifs proprement dits : 

l T n directeur ; 

Huit adjudants d'administration ; 

Et un garde du génie chargé du casernemenl. 



652 LES INVALIDES 

SERVICE DU CULTE. 

Le service du culte est fait par • 

Un curé ; 

Un premier chapelain ; 

Et un deuxième chapelain. 

Tous les dimanches et fêtes, à midi, messe mili- 
taire à l'Hôtel. 

Et tous les jours, à six heures du matin , messe à 
la chapelle de l'infirmerie pour les malades. 

SERVICE DE SANTÉ. 

Le personnel du service de santé se compose : 
De trois médecins principaux de première classe, 
dont un chef de service ; 

D'un pharmacien principal de première classe ; 
De deux médecins ordinaires de première classe; 
De deux médecins aides-majors ; 
Et de six médecins sous-aides. 

ORGANISATION ET SERVICE MILITAIRE. 

Les militaires invalides sont répartis en divisions. 
Chaque division est commandée par : 
Un chef de division qui a sous ses ordres : 
Un adjudant ; 
Un sous-adjudant; 

Et autant de chefs de chambrée que la disposition 
• les localités l'exige. 



LIVRE CINQUIÈME. 653 

La première division , composée exclusivement 
d'officiers, occupe le bâtiment neuf contigu à la 
partie ouest du bâtiment. 

Les divisions dites de moines lais se composent 
de tous les infirmes hors d'état de faire aucun ser- 
vice. Ils sont soignés par des servants, sous la sur- 
veillance des sœurs hospitalières, et ne sont pas 
astreints à aller au réfectoire. Ils prennent dans 
leurs salles le repas qu'on leur apporte. 

La dénomination de moines lais date de l'époque 
où les abbayes étaient chargées d'office de la nour- 
riture et de l'entretien des invalides. 

Moines lais ou moines laïques veut dire ceux qui 
n'étaient pas engagés par des vœux. 

Les invalides seuls font le service militaire de 
rétablissement. 

SERVICE DES BATIMENTS. 

Le service des bâtiments est dirigé par : 

Un architecte ; 

Et un inspecteur vérificateur. 

RÉGIME ALIMENTAIRE. 

L'ordinaire des sous-officiers et soldats est réglé 
conformément aux dispositions du titre V du décret 
impérial du 25 mars i Si i . 

Les officiers supérieurs sont servis dans leurs 
chambres. 



654 LIS INVALIDES. 

Les capitaines, lieutenants titulaires et les chefs 
de division mangent au réfectoire à des tables de 
douze couverts; les uns et les autres sont servis 
en couverts d'argent et de porcelaine. 

Le grand nombre des militaires invalides ne per- 
mettant pas qu'ils prennent tous ensemble leur 
repas, ils sont servis ainsi qu'il suit : 

Les repas du matin ont lieu à neuf heures et à 
dix heures. 

Les repas du soir à quatre et à cinq heures. 

SOLDE. 

Les militaires invalides reçoivent par mois, à 
litre de menus besoins, une solde fixée pour chaque 
grade ainsi qu'il suit : 



Colonel, Fr. 


30 


)) 


Lieutenant-colonel , 


U 


» 


Chef de bataillon, 


20 


» 


Capitaine titulaire, 


10 


» 


Lieutenant et sous-lieutenant , 


8 


» 


Adjudant sous-officier, 


6 


» 


Sergent-major, 


5 


» 


Sergent, 


i 


» 


Capitaine honoraire, 


S 


333 


Lieutenant honoraire, 


4 


» 


Caporal , 


3 


)> 


Soldat, 


% 


» 



LIVRE CINQUIÈME. 666 

Les chefs de chambrée ont une haute paye de 
5 francs. 

Il est une autre solde, dite indemnité de manicros, 
accordée sur certificat des officiers de santé en chef, 
et avec autorisation du conseil d'administration, aux 
invalides aveugles, paralysés ou atteints d'infir- 
mités qui ne leur permettent pas de se servir seuls. 

On désigne sous le nom de manicros les militaires 
invalides qui, ayant eu le malheur de perdre l'usage 
de leurs membres, ont besoin d'être aidés ou ser- 
vis , et alors il faut payer ceux qui sont en état de 
les aider. 



CONDITIONS D ADMISSION A L HOTEL. 

I ° Être ancien militaire pensionné ; 

2° Être amputé, ou avoir des infirmités équiva- 
lentes à la perte absolue de l'usage d'un membre , 
ou bien avoir au moins 60 ans d'âge. 

Les demandes d'admission doivent être adressées 
au ministre de la guerre par l'intermédiaire du gé- 
néral commandant la division territoriale. 

Toute demande doit être accompagnée : 

I ° D'un acte de naissance ; 

2° D'un extrait des états de service ; 

3° D'une copie certifiée du titre d'inscription de 
la pension ; 

ï° D'un certificat de moralité. 



656 LES INVALIDES. 

BATTERIE-TROPHÉE 



Après la révolution de 1830, sur la proposition 
de M. le maréchal Clausel , commandant l'armée 
d'Afrique, fut rendue l'ordonnance du 9 octobre 
1 830, qui donne à l'hôtel des Invalides vingt-quatre 
pièces de bronze, de forme parfaite et de dimen- 
sion colossale, pour y être placées comme un tro- 
phée parlant d'une glorieuse campagne. 

La batterie placée à droite et à gauche de la 
grande grille d'entrée, destinée à annoncer à la 
capitale des faits et événements remarquables, est 
composée aujourd'hui de dix-huit bouches à feu, 
savoir : 

D'un canon autrichien du calibre de 48, fondu à 
Vienne en 1681, recevant le feu par le derrière de 
la culasse. Autour du collet sont des feuilles de 
chêne et des glands en relief entrelaçant des L. Sur 
Ja \o\ôe est un aigle se précipitant, les ailes dé- 
ployées, sur un dauphin auquel il enfonce ses serres 
dans le flanc et son bec dans la tète, avec cette 

devise : 

Eximam uni mergor (vaincre ou mourir)^ 

Dun canon de 27, également autrichien, por- 
tant l'inscription : 

Fortes forltma juvat , aaxiliante Deo* 



LIVRE CINQUIEME. 657 

Sur la volée se trouve uu oiseau, les ailes déployées, 
avec cette autre devise traduite de l'allemand : 

Dès que mon chant dans les airs retentit, les murailles par moi 
sont renversées; 

D'un canon du calibre de 33, fondu à Venise en 
1708, en présence du roi de Danemark. Il porte les 
armes de la République et le lion de Saint-Marc 
tenant le livre d'or ouvert ; 

De huit canons prussiens qui faisaient partie des 
deux mille trois cent trente-trois bouches à feu 
russes et autrichiennes évacuées de Vienne sur 
Strasbourg, après la bataille d'Austerlitz. 

Ces pièces ont été fondues à Berlin en 1708 par 
ordre de Frédéric I er , le dernier des Électeurs de 
Brandebourg et le premier roi de Prusse. Chacune 
d'elles est dédiée à l'un des Électeurs dont l'effigie, 
en pied et en relief, se trouve placée sur la volée. 

Ces canons, qui étaient primitivement au nombre 
de douze, ce qui les avait fait appeler les douze 
apôtres, furent enlevés par les Autrichiens après 
leur entrée à Berlin, à la suite de la bataille de 
Gœrlitz, en 1757. 

Par un acte de vrai vandalisme trois de ces belles 
pièces, dont l'ensemble formait un monument his- 
torique, unique dans son genre, ont été fondues 
lors du blocus de Strasbourg, en 181 4, pour en 
faire de la monnaie obsidionale : 



G58 LES INVALIDES. 

De deux canons hollandais, du calibre de vingt- 
quatre, provenant de la citadelle d'Anvers; 

De deux canons français, également de vingt- 
quatre, qui ont fait partie de la batterie de brèche 
devant Constantine en 1 837 ; 

D'une coulevrine wurtembergeoise, du calibre 
de douze, légère et élégante et de la plus grande 
beauté. La volée, cannelée en hélice, est entourée 
d'un serpent de grandeur naturelle. On y- remarque 
la statue du prince armé de pied en cap, avec les 
initiales F. H. Z. W. et les statuettes de l'Espérance, 
la Justice, la Foi, la Prudence et la Force. Les anses 
et le bout de culasse sont formés par des figurines 
qui s'étreignent; 

De deux énormes canons-obusiers pris à Sébas- 
topol ; 

Enfin de deux mortiers algériens, avec cette 
inscription en arabe : 

Fondues par l'ordre de Méhemed -Pacha . à qui Dieu rend facile 
tuut ce qu'il entreprendra. 

Il existe , en outre des bouches à feu qui forment 
la batterie -trophée, seize canons de gros calibre 
des vingt-quatre venus d'Afrique par suite de l'or- 
donnance précitée du 9 octobre 1830. 

Ces bouches à feu, prises à Alger en 1 830 , qu'on 
voit à droite et à gauche de la grille d'entrée , n'ont 



LIVRE CINQUIÈME. 659 

de remarquable que leur calibre et beaucoup d'em- 
preintes causées par les boulets de notre flotte. 

Plus encore deux très-beaux canons français de 
douze qui faisaient partie de l'équipage d'artillerie 
employé au siège de Saint-Jean d'Acre (Egypte) par 
le général Bonaparte. 



42. 



060 LES INVALIDES. 



GALERIE DES PLANS-RELIEFS 

DES PLACES DE GUERRE. 



L'établissement de la galerie des plans-reliefs des 
places de guerre est dû au ministre Louvois, dési- 
reux de mettre sous les yeux de Louis XIV les plans 
des places fortes que Sa Majesté faisait construire 
ou dont elle avait fait les conquêtes. 

De 1 668 à 1715, il a été établi cinquante places 
fortes , auxquelles le grand Roi attachait des sou- 
venirs de gloire. Ils furent placés dans la grande 
galerie du palais des Tuileries qui sert de commu- 
nication avec le Louvre, où sont aujourd'hui les 
tableaux. A l'avènement de Louis XIV au trône, on 
résolut de donner à cette galerie la destination 
qu'elle a aujourd'hui dans les combles de l'hôtel des 
Invalides. Le nombre des plans était alors de cent 
vingt environ, plusieurs furent détruits à cette 
époque. 

La loi du 10 juillet 1791, qui a créé le comité 
des fortifications, chargea un lieutenant-colonel de 
l'arme du génie de la conservation et de l'entretien 
des bas-reliefs que renferme ce vaste établisse- 
ment. 



LIVRE CINQUIEME. 661 

Les places dont les galeries renferment aujour- 
d'hui les reliefs sont les suivantes : 

Frontière du Nord. Bergues, Calais, Grave- 
lines, Saint-Omer, Aire, Douai, Arras, Bouchain, 
Landrecies, Maubeuge, Avesnes, château de Ham, 
la forteresse du mont Valérien. 

Frontière du Nord-Est. Rocroi, Sedan, Metz, 
Bitch, Marsal, Toul , Verdun. 

Frontière du Rhin. Strasbourg, Neufbrisach, 
Belfort, 

Frontière du Jura. Besançon , château de 
Joux. 

Frontière des Alpes. Fort l'Ecluse, Grenoble, 
fort Barreaux, Briançon, Mont-Dauphin, Embrun. 

Frontière de la Méditerranée. Antibes , les 
îles Sainte-Marguerite, Saint-Tropez, Toulon, châ- 
teau d'If, la citadelle de Saint-Nicolas, Marseille. 

Frontière des Pyrénées. Perpignan, Ville- 
franche, Fort-les-Bains, Prats de Mollo, Bayonne. 

Frontière de l'Océan. Brouage, fort Chapus, 
Oléron, Saint-Martin de Ré, fort de la Prée, Belle- 
Isle, Brest, la Couchée, Saint-Michel, Cherbourg. 

Algérie. Constant ine. 

Pays étrangers. Le mont Cenis, la Suisse, le 
passage du pont de Lodi , le siège de la citadelle 
d'Anvers, le siège de Rome en 1848. 



662 LES INVALIDES. 

L'effet que produit la vue de l'ensemble de cette 
collection sur les visiteurs se traduit, en général, 
par des expressions de surprise et d'admiration , 
et, pour en citer un exemple, nous rappellerons 
les exclamations du plus grand génie moderne : 

Le 6 mars 1813, l'empereur Napoléon I er vint 
visiter la galerie, en compagnie de Marie-Louise, 
et , en s'arrêtant devant les reliefs de Brest et de 
Cherbourg, récemment achevés, il s'écria : 

« Voilà un beau et magnifique ouvrage! C'est 
beau, c'est très-beau! où est l'Impératrice? Allez 
chercher l'Impératrice, dites-lui qu'elle n'a rien vu 
de comparable , qu'elle vienne. » 

La galerie des plans-reliefs, placée à l'hôtel des 
Invalides, unique en Europe, peut ajuste titre être 
considérée comme un véritable musée des fortifica- 
tions faisant partie de la richesse nationale. 



FIN. 



TABLE. 



Avertissement i 

Avant-propos -, . 1 

LIVRE PREMIER. 

De 1670 à 1789. 

Origine de l'institution. — Édit de création. — Lemaçon d'Ormoi , 
1" gouverneur. — Louis XIV à l'Hôtel. — De Saint-Martin, 
2 e gouverneur. — Louvois. — Ses obsèques. — Desroches 
d'Orange, 3 e gouverneur. — De Boy veau, 4 e gouverneur. — 
Dons. — Legs. — Testament de Louis XIV. — Sa mort. — 
Ses dernières volontés.. — La Régence. — Le czar Pierre I er à 
l'Hôtel (1716). — Louis XV à l'Hôtel. — De Beaujeu, 5 e gou- 
verneur. — Le chevalier de Ganges, 6 e gouverneur. — M. de 
Saint -André, 7 e gouverneur. — M. de la Courneufve, 8 e gou- 
verneur. — Construction des pavillons dits des officiers. — Le 
comte de Laserre, 9 e gouverneur. — Le baron d'Espagnac, 
10 e gouverneur. — Visite du roi de Danemark (2 décembre 
1768). — Mort de Louis XV. — Avènement de Louis XVI. — 
Le comte de Muy, ministre de la guerre. — Le prince hérédi- 
taire de Suède à l'Hôtel. — L'archiduc Maximilien d'Autriche à 
l'Hôtel (4775). — Le ministre de Saint -Germain. — Ordon- 
nance exécutoire en quatre jours. — Plans-reliefs. — L'empe- 
reur d'Autriche à l'Hôtel. — Le prince de Montbarey. — Visites 
princières. — De Guibert, 11 e gouverneur (11 décembre 1783). 
— La reine Marie- Antoinette à l'Hôtel 1 à 34 

LIVRE DEUXIÈME. 

De 1789 à 1815. 

États généraux. — Assemblées préliminaires. — M. de Sombreuil, 
12 e gouverneur. — Journées de juillet 1789. — Les invalides 



664 TABLE. 

aux jacobins. — Projet de supprimer l'Hôtel. — L'abbé Maury. 
Dubois -Crancé, Custine, Guillaume, Clermont- Tonnerre, 
Ëmery. — Assemblée nationale. — Hôtel national des militaires 
invalides ^30 avril 1792). — La France déclare la guerre à 
l'Autriche. — Envahissement de l'Hôtel. — Adresse à l'As- 
semblée nationale. — Mademoiselle de Sombreuil. — Dépouil- 
lement de l'église. — Temple de Mars. — Les révolutionnaires 
à l'Hôtel. — Enlèvement des archives. — Suppression de l'ad- 
ministration de l'Hôtel. — Agence. — Pension aux invalides. 
— Brice de Montigny. — Le général Berrurier, 13 e gou- 
verneur. — Fondation de la République. — Trophées. — Le 
Directoire à l'Hôtel. — Succursales. — 18 brumaire. — Tro- 
phées de l'armée d'Orient. — Le Premier Consul à l'Hôtel. — 
Turenne. — Création de nouvelles succursales. — Le Premier 
Consul de nouveau à l'Hôtel. — Le général Serrurier, I 4 e gou- 
verneur. — Le Premier Consul est proclamé Empereur. — 
Institution de la. Légion d'honneur. — L'Empereur à l'Hôtel. — 
Serment. — Cérémonie en actions de. grâces de l'avènement du 
Premier Consul au trône de l'Empire. — Le pape Pie VII à 
l'Hôtel. — Visites princières. — L'Empereur à l'Hôtel. — 
L'épée de Frédéric le Grand. — Monument à élever pour le 
cœur de Vauban aux Invalides. — .Maréchal Lannes. — Dota- 
tion de l'Hôtel. — Grand conseil. — Naissance du roi de 
Rome. — Napoléon aux Tuileries, le 19 décembre 1818. — 
Baraguey-d'Hilliers. — Éblé. — Comte de Lariboissiero. — 
Napoléon à l'Hôtel (5 mars 1813). — Les empereurs de Rus.-ie 
et d'Autriche et le roi de Prusse à l'Hôtel 33 à 158 

LIVRE TROISIÈME. 

De 1815 à 1848. 

Départ de Louis XVIII. — Retour de Napoléon de l'île d'Elbe. — 
Le maréchal Davout, ministre de la guerre. — Adresse à l'Em- 
pereur. — Réadmissions à l'Hôtel. — Visite de l'Empereur à 
l'Hôtel, et dernière rencontre de l'Empereur avec les vieux 
soldats d'Austerlftz et de Wagram. — Revue an Champ de 
Mais. — Deuxième Restauration. — Le maréchal Serrurier se 
dérobe a l'Hôtel. — N.ouvouu conseil d'administration. — 



TABLE. 665 

Nominatioft des hauts fonctionnaires. — Le duc dte Coîgn) , 
15 e gouverneur.— Le comte d'Artois et la Dauphine à l'Hôtel. 

L'infant d'Espagne à l'Hôtel. — Ordonnance 1 sur le corps de 

l'intendance. — Mort du duc Berry. — Portraits (U^ maré- 
chaux. — Mort du duc de Coigny. — De Latour-Maubourg , 
16 e gouverneur. — Louis XVIII à l'Hôtel. — Duc de Bellune. 

— Obsèques du maréchal Davout. — Mort de Louis XVIII. — 
Sidi-Mahmoud à l'Hôtel. — Le prince de Salerne et la duchesse 
de Berry à l'Hôtel. — Charles X à l'Hôtel. — Le légat du Pape 
à l'Hôtel. — Le duc de Bordeaux à l'Hôtel. — Trophées. — 
Béception du cœur du général Klébor. — Obsèques du maré- 
chal Saint-Cyr. — Le roi de Naples à l'Hôtel. — Révolution 
( [ e 4830. — Prise d'Alger. — Le maréchal Joùrdan, 17 1 ' gou- 
verneur (11 avril 18.30). — Général Dalesme. — Trophées. — 
Louis-Philippe à l'Hôtel. — Trophées. — Batterie triomphale. 

— Général Fririon. — La reine de France à l'Hôtel. — Trophées 
d'Alger. — Le maréchal Moncey, 18 e gouverneur. — Ordon- 
nance et projet de supprimer cette haute dignité. — Passy. 

— De Liadières. — Charles Dupin. — Attentat contre la vie 
du Roi (18 juillet 1835). — Ses victimes. — Service funèbre. 

— Le roi de Naples de nouveau à l'Hôtel. — Trophées. — 
Obsèques du général Damrémont. — Obsèques du maréchal 
de Lobau. — Le prince de Joinville à Sainte-Hélène. — Bestes 
mortels de Napoléon I er à l'Hôtel. — Couronne d'or. — 
Obsèques du maréchal Moncey. — Visites princières. — Mort 
du duc d'Orléans. — Adresse. — Maréchal Oudinot, 19 e gou- 
verneur. — Trophées. — Obsèques du maréchal comte d'Erlon. 

— Trophées de Mogador. — Hussein -Bey. — Maréchaux 
Bertrand et Duroc. — Ibrahim-Pacha à l'Hôtel. — Trophées du 
Mexique. — Obsèques du maréchal comte Valée. — Son éloge. 

— Obsèques de l'amiral Duperré. — Le bey de Tunis à l'Hôtel. 

— Obsèques du maréchal Serrurier. — Obsèques des deux 
grands maréchaux Bertrand et Duroc, — Obsèques du maré- 
chal de Grouchy (juin 1847). — Obsèques du maréchal 
Oudinot (13 septembre 1847). — Maréchal Molitor, 20 e gou- 
verneur. — Trophées de Fautahuha (Océanie). . . 159 à 410 



666 TABLE. 

LIVRE QUATRIÈME. 

De 1848 à 1862. 

Le 28 février 1848, la République est proclamée. — Adhésion des 
invalides. — Insubordination dans L'Hôtel. — Punitions (7 a\ ril). 

— Cérémonie funèbre du général Négrier. — Idem du général 
Duvivier. — Députés membres du conseil d'administration. — 
Le président de la République à l'Hôtel. — Élections. — Le 
général Jérôme Bonaparte, 21 e gouverneur. — Le maréchal 
Molitor, grand chancelier de la Légion d'honneur. — Reliques 
de l'Empereur. — Anniversaire du 5 mai. — Élections. — 
Obsèques du maréchal Bugeaud. — Obsèques du maré- 
chal Molitor. — Le prince Jérôme élevé à la dignité de 
maréchal de France. — La duchesse de Bade à l'Hôtel. — 
Obsèques du maréchal Dode de la Brunerie. — Obsèques du 
maréchal Sébastiani (15 août 1851). — Obsèques du maréchal 
Soult (13 janvier 1852). — Vauban. — Obsèques du maréchal 
Gérard. — Messe anniversaire (15 décembre 1852). — Relief 
du siège de Rome. — Obsèques du maréchal Exelmans. — 
Abd-el-Kader à l'Hôtel (2 novembre 1852). — Proclamation de 
l'Empire. — Le duc de Padoue, 22 e gouverneur. — Le prince 
Jérôme, gouverneur honoraire. — Trophées de Lagouat. — 
Obsèques du duc de Padoue. — Le général comte d'Ornano. 
23 e gouverneur. — Il est rétabli dans la première section du 
cadre de réserve. — Reliques de Napoléon I er . — La reine 
douairière d'Espagne à l'Hôtel. — Obsèques du maréchal Saint- 
Arnaud (16 octobre 1855). — Idem de l'amiral Mackau. — La 
reine d'Angleterre à l'Hôtel. — La duchesse de Brabant à 
l'Hôtel (20 octobre 1855). — Le roi de Sardaigne-à l'Hôtel 
(28 novembre 1855). — Obsèques de l'amiral Bruat (11 dé- 
cembre 1855). — Naissance du Prince impérial (1 6 mars 1856). 

— Adresse à l'Empereur. — Le général Tatareau. — Le grand- 
duc Constantin à l'Hôtel. — Le roi de Bavière à l'Hôtel. — 
MM. les sénateurs barons de Lacrosse, Charles Dupin, nommés 
membres du grand conseil d'administration. — Les restes du 
prince Jérôme fils, le «cœur de la princesse Catherine de Wur- 
temberg à l'Hôtel. — La reine des Pays-Bas à l'Hôtel. — Canon 



TABLE. 667 

venu de Canton. — Char funèbre de Napoléon I er . — Batailles 
de Magenta et de Solferino. — Obsèques du maréchal Reille. 

— Trophées. — Obsèques de l'amiral Parseval-Deschênes. — 
Canon en bronze venu de la Cochinchine. — Funérailles de 
S. A. I. le prince Jérôme (4 juillet 1860). — Général Tatareau. 

— Le gouverneur comte d'Ornano élevé à la dignité de maréchal 
de France. — Installation des restes mortels de Napoléon F' 1 
sous le dôme 4M à 601 

LIVRE CINQUIÈME. 

DESCRIPTION DE L'HÔTEL ET DES TOMBEAUX. 

Description de l'Hôtel et du tombeau. — Salle du conseil. — 
Bibliothèque. — Réfectoires. — Dortoirs. — Infirmerie. — 
Personnel : Conseil d'administration. — État-major. — Per- 
sonnel d'administration. — Service du culte. — Service de 
san té. — Service des bâtiments. — Régime alimentaire. — 
Solde. _ Conditions d'admission. — Artillerie : Canons, 
drapeaux, étendards et trophées. — Plans-reliefs des places 
fortes 603 à 662 



FIN DE LA TABLE. 



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V^OttavU>ns»V 



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La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Echéance 



The Library 
Universiry of Ottawa 







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